RESTRICTIONS NÉCESSAIRES AU PHONÉTISME
CLARTE DU DISCOURS. — INDIVIDUALITÉ DES MOTS. — HOMO- NYMIE. — FORMES GRAMMATICALES : LE GENRE ET LE NOMBRE, LE MODE ET LA PERSONNE.
Le principe du phonélisme une fois admis, devrat-on, dans l'application, le pousser jusqu'à ses dernières limites? Et, si on ne le doit pas, y sera-t-on amené fatalement, inévitablement, par la logique des choses? Le torrent une fois déchaîné renversera-t-il toutes les digues? En viendra-t-on, en un mot, comme certains réformateurs le demandent et comme les étymologistes feignent de le craindre, à écrire au lieu de les beaux animaux^ quatre hommes, qui le l'a dit, lêbozanimo, calrom^ kitladil — Ne nous attardons pas à discuter les extravagances des utopistes qui se perdent dans le monde des chimères ou les faciles plaisanteries des conservateurs qui, à bout d'arguments, trouvent plus commode de se moquer que de raisonner, justifiant une fois de plus le mot de La Bruyère : « La moquerie est souvent indigence d'esprit. » Que la tactique des adversaires de la Réforme soit de ridiculiser le principe de cette réforme, et de déclarer qu'elle se perdra par ses excès mêmes, rien de plus naturel. Mais n'est-il pas à craindre que le
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ridicule ne retombe sur eux, le jour où on aura reconnu, en même temps que la légitimité de ce principe, les restrictions non moins légitimes dont il est susceptible dans la pratique, les barrières naturelles devant lesquelles il s'arrêtera de lui-même?
« En fait de langage, dit M. Bréal,il est une loi qui prime et domine toutes les autres ; la nécessité d'être clair et le devoir d'être compris. » Le langage en effet n'a d'autre objet que d'exprimer la pensée; par suite, tout ce qui peut taire obstacle à la clarté de cette expression doit être écarté. Or il y a bien des cas où •le phonétisme, appliqué rigoureusement, engendrerait l'Obscurité, où par conséquent l'écriture devra cesser de se faire la docile servante de la prononciation. Ces cas, il nous semble, peuvent se ramener à trois chefs :
1° L'individualité des mots. — La parole ne distingue pas toujours nettement les mots les uns des autres; elle ne met pas entre eux cet intervalle qui les sépare dans l'écriture. On ne dit pas, en isolant chaque mot : jt^-n' ai-que-faire-de-cela. On englobe tous ces mots dans une seule émission de voix et on prononce sans interruption : jnèqfèrdesLa. On juge, par ce court spécimen, de la confusion que présenterait l'orthographe, si, pour se faire l'écho lidèle de la parole, et en suivre docilement l'allure, elle n'admettait, dans la succession des caractères, d'autres intervalles que ceux qui correspondant aux arrêts de la prononciation, arrêts d'ailleurs essentiellement capricieux, échappant à toute règle et variant avec chaque individu. La clarté du discours — la première de toutes les nécessités — demande donc que le phonétisme soit ici écarté, et que ce soit un autre principe qui préside au groupement des caractères orthographiques.
Cet autre principe, quel sera-t-il, sinon la loi mt^ne qui a établi les divisions naturelles du lanp;age, c'està-dipe les mots? Est-ce que chaque mot, en efl'et, ne constitue pas un tout logique, distinct, correspondant à une forme de l'esprit, et ayant sa vie propre, indépendante, son individualité? Est-ce que chacun des mots de cette phrase : je vous vois^ ne représente pas un élément distinct dans la pensée comme dans le langage? Dès lors n'est-il pas naturel, logique même, que chacun d'eux forme aussi un tout dans l'écriture? Il est donc légitime de faire concorder le groupement des caractères orthographiques avec les divisions du langage, d'écrire chaque mot séparément.
2° Homonymie. — Il existe, en franc^ais comme dans toutes les langues, un certain nombre de mots qui, tout en ayant la même prononciation, ont une significaj^ion différente : cœur et chœur y dessin et dessein^ porc, port et pore. Est-il juste de les écrire tous de la même façon? Oui, si on applique le phonétisme dans toute sa rigueur; non, si on consulte le bon sens, qui veut qu'on mette au-dessus de tous les principes la nécessité d'être clair. Si en effet on donne la même forme orthographique dessin aux deux mots dessin et dessein^ il y aura obscurité dans celte phrase : vos dessins ne me plaisent pas. De même si on adopte la forme unique mer pour les homonymes mer, mère, maire, il sera impossible de déterminer le sens de cette expression : la voix des mers.
Sans doute l'orthographe actuelle possède un grand nombre d'homonymes qui s'écrivent tous de la même manière r^rèue (interruption du travail) et ^réue (rivage); mine (souterrain riche en minerais) et mine (expression du visage) ; charme (arbre) et charme (agrément) ; bière (boisson), et bière (cercueil); tour (mouvement circulaire), tour (instrument pour façonner le bois), tour
(construction élevée), etc. M. Havet en cite 129 exemples, et ce n'est pas tout, il s'en faut. Mais, quelque phonétiste qu'on soit, on ne saurait nier qu'il y a là autant de sources d'équivoque, donc autant d'imperfections, et que, les multiplier, ce serait répandre sur la langue une nouvelle traînée d'obscurité.
Est-ce à dire qu'il sera permis alors de violer le principe même du phonétisme, et d'introduire dans l'écriture des lettres qui dénaturent la prononciation? Nullement. Jamais on ne devra fausser la valeur phonétique d'une lettre, écrire par exemple argu-t-ie comme aôrw-Me. Mais le phonétisme ne saurait s'opposer à ce qu'un môme son soit représenté quelquefois par des signes différents; en effet, qu'on écrive pin ou pain^ la prononciation reste la même. 11 sera donc légitime d'établir une différence dans l'orthographe des homonymes, à la condition que la prononciation n'ait pas à en souffrir : on pourra écrire, par exemple, mer, mère et maire; — cher^ chair et chaire; — a verbe, sans accent, et à préposition, avec accent; — des et dès; — ou et où, etc. ; mais on ne saurait accepter l'orthographe chœur ^ par ch^ qui fausse la prononciation. Le plus souvent, pour distinguer les homonymes entre eux, il suffira de laisser à chacun son air de famille, c'est-à-dire la lettre dérivative qui le rattache aux mots ayant la même racine. Ainsi on s'expliquera l'emploi de telle ou telle lettre, de préférence à telle autre, dans les mots suivants, en les rapprochant de leurs dérivés : serin (serine, seriner), ^emn (sérénité) ; vin (vinicole),rain (vanité) ;/ïn (finir), faim (affamé) ;cAer (renchérir), chair (charnel), etc.
3*" Formes grammaticales. — L'homonymie, c'est-à-dire l'identité de son, unie à la différence de signification, ne s'étend pas toujours d'un mot à l'autre; elle a quelquefois pour théâtre le même mot : ainsi le
son est le même, mais la signification différente, dans menteur et menteurs, dans cruel et cruelle^ dans aimer et aimé, dans il chante et ils chantent ; c'est-à-dire que la prononciation souvent ne fait aucune différence entre le singulier et le pluriel, entre le masculin et le féminin, entre les temps ou les modes. Or écrire ces mots de la même façon, ce serait donner naissance à une foule d'équivoques, répandre l'obscurité dans le discours. On en aura une idée par la phrase suivante que le grammairien Vanier suppose écrite phonétiquement : « savant, que répondré-vous? » On peut l'entendre de quatre façons différentes : 1° savant, que répondreZ'Vousl 2** savants, que répondrez-voust 3° Au savant que répondrez-vous't 4° Aux savants ^ que répondrez-vous ?
Il y a obscurité dans la forme phonétique, parce qu'il y a absence de signes propres à déterminer le sens. Ces signes déterminatifs, qui marquent le genre et le nombre, le mode et la personne, en d'autres termes les formes grammaticales du nom, de l'adjectif et du verbe, ont donc leur raison d'être.
Ainsi on doit, quand on le peut, écarter dans l'écriture les voiles dont la parole enveloppe la pensée, et, par suite, déroger quelquefois au phonétisme. Nous avons sur l'orthographe un pouvoir qui nous est refusé sur la langue, sur la prononciation : nous ne pouvons pas faire qu'un même son n'évoque pas parfois plusieurs objets dans notre pensée, le son ver par exemple : (ver, verre, vert); mais il dépend de nous de dissiper les nuages de la parole, en donnant à ce son autant de formes orthographiques différentes qu'il a de significations différentes. Pourquoi dès lors nous interdire cette faculté, nous priver de cet avantage? Ce n'est pas pour elle-même que l'écriture
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M. ùXé inventée; elle na pas sa raison d'être en soi : «fille n'existe que comme peinture de la parole, qui ifi'est elle-même qu'une image de la pensée. Son mélûie consiste donc, non pas à atteindre une perfection idéale, indépendante de toute utilité pratique, mais à *e substituer en quelque sorte à la pai'ole même, à iui emprunter toutes ses ressources, à en reproduire louies les nuances, pour exprimer la pensée aussi claij^ement que possible. Or les intonations de la voix, le jeu de la physionomie, la mimique du geste, qui sont des auxiliaires de la parole, communiquent souvent à celle-ci des clartés fugitives ([ui illuminent tout à coup ila pensée ; ces clartés, l'orthographe phonétique, qui slinterdit de reproduire autre chose que le son, ne peut les refléter. N'est-il pas juste cependant qu'elles aient leur équivalent dans l'écriture? N'est-il pas juste, (par suite, logique même, d'apporter, dans l'applica- Jtion, des restrictions au phonétisme?