‹ La nouvelle psychologie animaleChapitre 18 sur 40 · G. BoN.NiER. Académie des sciences · texte numérisé non relu

G. BoN.NiER. Académie des sciences

plexité des actes est souvent beaucoup plus grande que chez les autres insectes, et qu'il y a lieu de tenir compte de la vie en commun de ces animaux. Je reviendrai plus loin sur cette question, en parlant des instincts sociaux.

Si l'on en excepte les abeilles et autres hyménoptères sociaux, chez les insectes, comme chez les invertébrés en général, il n'y a pas à proprement parler recherche de la nourriture. Tout à coup devant l'insecte la proie surgit, et il se précipite sur elle ; presque toujours c'est la réponse à une stimulation visuelle provoquée par un corps en mouvement; linsecte ne se précipite pas sur une proie immobile ; et, quand celle-ci disparaît de sa vue, il ne la recherche pas.

En général, il ne saurait être question d'un instinct de la recherche de la nourriture ; les actes de l'animal faits à la fois de tropismes, de sensibilité différentielle, de mémoire associative, individuelle ou même héritée, le conduisent, dans certaines circonstances, à trouver celle-ci. Suivant les espèces animales, la mémoire associative peut l'emporter ou non sur les autres activités. Je ne puis considérer ici les multiples cas qui peuvent se présenter. Mais il me faut examiner l'attitude actuelle des psychologues vis-à-vis d'un instinct que, depuis Fabre, on considérait comme tout à fait merveilleux : celui de l'hyménoptère qui paralyse une proie, pour la transporter ensuite dans le terrier où sont déposés les œufs.

Les merveilles de l'instinct d'après Fabre. — Que de fois, depuis Fabre, a-t-on parlé de l'instinct du sphex,

BOHN. 7

qui va piquer les centres nerveux du grillon, le plonge ainsi dans une torpeur qui dure plus d'un mois et le transporte dans son terrier pour le faire servir de pâture à sa progéniture.

Merveilleux serait l'instinct de l'insecte, qui, sans aucun apprentissage, saurait trouver, non seulement la proie convenable, mais encore dans cette proie le point précis où se trouve tel ganglion nerveux.

Merveilleux est l'instinct de l'insecte, qui paralyse sa proie par un coup d'aiguillon pour en nourrir des êtres qu'il ne connaît pas, puisqu'ils sont encore dans l'œuf ; qu'il ne connaîtra jamais, puisque la mort viendra le surprendre avant l'éclosion de sa progéniture.

Cet instinct, — fait observer Paul Marchai, — qui par une série d'actes bien ordonnés, assure, non la conservation de l'individu, mais la propagation de la race, sans que l'insecte puisse avoir la moindre conscience du but à atteindre, ne paraît-il pas, mieux qu'aucun autre, réunir toutes les conditions exigibles pour servir d'argument aux partisans du surnaturel dans la nature ?

Fabre a vu dans cet instinct « immuable », se manifestant d'une façon si précise, la preuve la plus convaincante que l'on puisse donner contre le transformisme. Et Romanes, l'élève préféré de ljar\yin, le continuateur de son œuvre, a dû, en toute sincérité, avouer qu'il regardait ce cas comme l'un des plus embarrassants de ceux que l'on connaît, comme étant celui qui est le plus difficile à expliquer au moyen de la théorie évolutionniste. Darwin, lui-même, n'a pu

dissimuler son embarras ; avec sa hardiesse habituelle, il a tenté une explication.

« Il ne me semble pas impossible, dit-il, que les ancêtres des Pompilius aient primitivement piqué les chenilles, les araignées, en un point quelconque du corps, puis qu'elles aient remarqué, grâce à leur intelligence (!), que s'ils les piquaient en un point déterminé, entre certains segments sur la face ventrale, leur victime était paralysée aussitôt. Il ne me semble pas incroyable que cet acte soit devenu alors instinctif, c'est-à-dire que le souvenir s'en soit transmis d'une génération à l'autre (Darwin faisait dériver l'instinct de l'intelligence). Il ne me semble pas nécessaire de supposer que lorsque le Pompilius pique le ganglion de sa victime il avait l'intention de conserver sa victime vivante ou savait que cela arriverait. »

Critique des observations de Faire. — Les observations de Fabre sont un des exemples les plus parfaits de celles de l'ancienne psychologie. Il est nécessaire, avant de donner des interprétations, de les passer au crible de la critique. C'est ce qu'a fait d'une façon excellente Paul Marchai \ indiquant ainsi l'une des voies dans laquelle ou doit s'engager pour l'analyse des instincts.

Cet auteur commence par déclarer : « Les mœurs des insectes ont eu de nombreux historiens, mais la plupart des auteurs, même parmi les modernes, ont vu dans leur étude l'occasion d'exposer d'une façon

1. Paul Marchu.. Élude sur l'instinct de Y Ammophila affinis. Archives de zoologie expérimenlute, 1892.

plus OU moins élégante des historiettes où l'amour du merveilleux et le désir peut-être aussi d'émerveiller le lecteur apparaissent souvent d'une façon trop évidente; c'est sans doute à cette tendance qu'il faut attribuer le discrédit jeté sur cette étude par beaucoup de naturalistes ; que l'on revienne donc sur des idées préconçues que rien ne'justifîe, et l'étude méthodique des mœurs des insectes constituera l'un des plus beaux chapitres de la psychologie comparée. »

Fabre avait insisté sur la fixité de l'instinct ; Marchai en montre les perfectionnements progressifs, en partant des guêpes ordinaires.

Avec lui, nous allons montrer :

1° Les méprises dans la poursuite des proies ;

2° Le manque de précision dans les coups d'aiguillon;

3° Les origines en quelque sorte « égoïstes » de l'instinct maternel de ces hyménoptères.

1° Méprises dans la poursuite des proies. — Encore tout récemment, F. Picard en a relaté de singulières : un Pompilius viaticûs s'élançant sur une Cicindela hijbrida, sur une fourmi, insectes qui exhalent des odeurs différentes de celle exhalée par une lycose, proie habituelle du pompile.

2° Imprécision des coups d'aiguillon. — Pour Fabre, les coups d'aiguillon seraient donnés avec une précision mathématique ; pour Marchai et les observateurs récents, cette précision serait loin d'être merveilleuse

Lorsqu'une guêpe ordinaire rencontre une proie, elle la larde de multiples coups d'aiguillons dirigés

d'une façon un peu quelconque, puis elle aspire les sucs nutritifs qui s'échappent du cadavre. Les hyménoptères paralyseurs de Fabre se comportent-ils si différemment. ,,»..• ,7"^'^

Deux cas sont à considérer : ou bien la proie a des téguments mous ; c'est la chenille piquée par les •■/' ammophiles ou l'araignée paralysée par les pompiles ; -^ ou bien la proie a des téguments qui ne peuvent être percés facilement qu'au niveau des jointures ; c'est l'abeille attaquée par les cerceris et les philanthes, ou le grillon victime du sphex.

Dans le premier cas, l'instinct infaillible de Fabre se trouve souvent en défaut. Ferjpn, Rabaud^ entre autres, ont observé les pompiles chassant les araignées. Pour Fertou, tandis que le Priocnemis affinis pique deux fois seulement, le Pompilus pulcher et un autre Priocnemis s'obstinent à larder l'araignée de nombreux coups d'aiguillon; Rabaud, qui a observé un Pompilius et le Pseudogeria carbonaria, a constaté la multiplicité des coups d'aiguillons. Souvent au moins une vingtaine de coups étaient portés dans tous les sens.

« Que n'avait-on pas dit, depuis Fabre, sur la prescience anatomique du sphex et des pompiles? D'un coup d'aiguillon, portant à l'endroit précis, l'hyménoptère atteindrait sans erreur le ganglion thoracique. La réalité n'est pas aussi surnaturellement simple, et, quand on regarde avec les yeux du naturaliste, l'unique coup d'aiguillon se multiplie étrangement. »

1. Et. Rabvud. Notes critiques sur les mœurs des Pompiles. Bulletin scientifique de la France et de la Belgique, 1909.

Dans le second cas, il n'y aurait également rien de surnaturel, d'après P. Marchai. Supposons qu'il s'agisse de l'attaque d'une abeille (halycte) par un cerceris. Celui-ci pique sa proie là où il peut et là où cela lui est le plus commode. Il se trouve dans robligation|yi«.>|^

"f de la happer par la nuque avec ses mandibules, afin d'éviter les morsures de sa victime ; pour piquer, il doit recourber son abdomen, comme le ferait tout autre insecte de la même famille dans les mêmes circonstances, et son extrémité a plus de chances d'aller se placer sous le ventre de la victime qu'en tout autre endroit : le cerceris « choisit » sur la poitrine de l'abeille les points faibles où son aiguillon peut pénétrer : mais quoi de plus naturel? Ce n'est pas une science mystérieuse qui conduit le cerceris à piquer tel point ou tel autre ; c'est la nature même de sa victime dont il explore la poitrine avec l'extré-

^' mité de son abdomen : dans les rainures marquant" les limites des segments, l'aiguillon s'arrête et souvent s'enfonce; Tordre dans lequel sont donnés les coups d'aiguillon est très variable. Le cerceris donne à sou abdomen une certaine courbure, et tâtonnant avec son extrémité en forme de crochet, il la fait glisser lentement sous le thorax et l'abdomen et va piquer les articulations qui se trouvent à sa portée : celles-ci diffèrent suivant la taille de la proie. De plus, la dissection montre que les endroits piqués correspondent non aux ganglions nerveux, mais à la moitié de la distance qui les sépare, cette distance est toutefois assez faible pour admettre que l'influence du venin se transmet aux ganglions d'une façon presque immédiate.

o*" tntérêt 'individuel dans la « malaxdtioii ». — Pour Fabre, l'hyménoptère paralyseur ne se contente pas de piquer les ganglions ventraux, il « malaxe » encore la tête, pour atteindre le cerveau, le comprimer, et obtenir ainsi une léthargie, une torpeur passagère. Le sphex opérerait avec les précautions d'un chirurgien qui mesure la force de chaque coup qu'il donne.

Or, pour Marchai, tout au contraire, le cercerisagit avec la brutalité du bourreau ; s'il rencontre le cerveau, il lèche aussi avec avidité les sucs qui s'échappent de la plaie. Le cerceris, proche parent du sphex, que Fabre compare à l'un de nos plus illustres physiologistes, à Floureus, redescend donc au rang du vulgaire furet qui prend son ennemi à la gorge pour se nourrir de ses liquides vitaux. « Quels sont, en effet, les organes qui passent à la nuque? C'est d'abord le grand vaisseau dorsal du cœur tout à fait superficiel, qui va se prolongeant jusque vers la tête, et puis c'est le tube digestif qui verse ainsi son miel par la plaie béante, et, le mélangeant au sang qui sort du cœur, forme ce breuvage délicieux dont se délecte le cerceris. »

Marchai considère r « intérêt individuel o comme le point dedépâïrcïeî'înstinct des hyménoptères paralyseurs. A la suite de cette conclusion, il s'est élevé un débat entre cet auteur et Fabre. Les observations de Fabre étaient une contribution importante à l'étude de 1' « amour maternel » chez les animaux. Pour Marchai, ce prétendu «. amour maternel » aurait des origines « égoïstes ». Mais l'idée d'accuser d'égoïsme un sphégien révolte Fabre. Il ne conteste pas qu'après la

malaxation, sans laquelle la paralysie de la proie ne serait pas durable, le cerceris, le philanthe, aspire le j^miel contenu dans le jabot de sa victime, l'ammophile retire du tube digestif de la chenille le jus de salade qu'il peut contenir..., mais si le cerceris, le philanthe, l'ammophile fait ainsi, ce n'est pas pour satisfaire sa gourmandise, mais bien dans l'intérêt même des larves qui sont carnivores, et qui mourraient en mangeant du miel ou en absorbant du jus de salade.

On le voit, la réponse est ingénieuse. Mais elle est caractéristique de la vieille psychologie toute finaliste et anthropomorphique.

Pinson analyse les faits, plus on dépouille l'instinct

du sphex de ses merveilles, plus ou ramène celui-ci

« aux choses les plus naturelles qui soient au monde».

Ici encore, cet instinct nous apparaît finalement

comme un agrégat d'activités variées, les unes simples,

les autres plus complexes, et il y a lieu de tenir

\ compte aussi bien de qualités transmises par voie liéré-

I ditaire que de qualités acquises dans la vie de findi-

' vidu.

D. — Mimétisme.

D'une façon générale, dans l'étude des instincts, on a beaucoup exagéré l'importance du point de vue finaliste. Dans les paragraphes qui précèdent, nous venons de voir que l'analyse scientifique des instincts conduit à les considérer comme des sommes d'activités diverses, simples ou complexes, acquises dans la vie individuelle ou héritées isolément les unes des autres,

utiles OU nuisibles suivant les circonstances. Évidemment nous ne pouvons observer que les cas où le groupement accidentel de ces activités s'est trouvé compatible avec la vie. Mais, dans les groupements conservés, que d'imperfections, que d'inutilités !

Le « mimétisme » a contribué dans une large part à la faillite des théories finalistes.

Le mimétisme, c'est la ressemblance protectrice. Un animal a adopté la couleur ou même la forme d'un objet ou d'un être indifférent à la plupart des autres animaux, ou que ceux-ci craiguent.

Or, dans bien des cas, il n'est pas démontré que cette ressemblance ait une utilité quelconque. Les animaux qui la présentent sont souvent mangés aussi facilement que ceux qui ne la présentent pas.

Au point de vue de la psychologie, ce qui nous intéresse, c'est le mimétisme dit actif: par exemple celui d'un animal qui prend des « attitudes de menace », ou celui d'un animal qui cherche à se dissimuler en s'habillant de corps étrangers.

Attitudes de menace. — Les attitudes dites de menace ont donné lieu à un tout récent mémoire du biologiste russe Faussek^ Eq présence d'un ennemi, beaucoup d'ahîrnaûx s'enfuient, certains prendraient une « attitude terrifiante ». Celle-ci résulterait d'une augmentation réelle ou apparente des dimensions de l'animal, obtenue, soit par un gonflement du corps, soit par l'extension des appendices : pattes, poils,

1. Faissek. Travaux de la Société des Naturalistes de Saint- Pélersbourri, vol. XXXYK. 1909.

piquauts, plumes. En même temps apparaîtrait fréquemment une tache de couleur voyante.

La tarentule russe se dresse en l'air, en étendant ses pattes, et montrant sa face ventrale vivement colorée. Certaine scolopendre soulève brusquement la partie i ^u postérieure du corps. Les papillons étalent leurs ailes marquées de couleurs brillantes. De même, parmi les poissons, les trigles, les poissons volants déploient leurs nageoires pectorales, dont la couleur éclatante apparaît ainsi brusquement. La conséquence de ces diverses attitudes, c'est qu'au moment où elles sont prises, d'autres animaux qui sont dans le voisinage s'enfuient.

On conçoit aisément que l'imagination idéaliste de l'homme se soit emparée de ces faits. L'animal qui s'enfuit a « peur » ; celui qui prend l'attitude décrite « veut faire peur ». F^u^ak nous dépeint le tableau suivant: « Un petit poisson marin, Blennius ocellaris, porte sur le dos une nageoire longue et relativement très haute qui présente vers le milieu une grosse tache noire bordée de blanc qui se détache nettement sur le fond gris de la nageoire, et qui, au repos, est rabattue contre le corps. Quand ou l'attaque, l'animal ne s'enfuit pas comme les autres blennies qui n'ont pas cette nageoire particulière; au contraire, hardiment, il s'arrête en face de l'ennemi et dresse dans l'air son drapeau; par son aspect, il en impose à son ennemi. »

La nouvelle psychologie à son tour s'emparera de tous ces faits. Là, où on parle de peur, elle verra probablement une réponse de la sensibilité différentielle.

Elle rejettera toute intention volontaire chez l'araignée, riusecte, et même chez le poisson.

Habillement dissimulateur. — Il ne faudrait cependant pas trop tomber dans les explications simplistes. Récemment, pour expliquer l'habillement de certains crustacés par des algues colorées, n'a-t-on pas été jus- ^ qu'à invoquer un simple tropisme?

C'est un fait assez général chez les crustacés, celui de planter sur leur carapace toutes sortes de corps. ""/-'■

Dans les profondeurs sableuses du golfe de Gascogne, les langoustines, dont la carapace est colorée en rouge vif, fabriquent avec le sable et une sécrétion buccale un ciment qu'elles appliquent, au moyen de leurs pattes postérieures, sur la carapace munie d'une sorte de duvet qui permet l'adhérence du revêtement de sable. L'animal ainsi habillé prend l'aspect du fond sur lequel il se tient.

X.'habillement par le sable est un phénomène présenté fréquemment parles animaux du même habitat: galathées, etc. f.' • ■,■""- -.^^

Les pagures ou bernards-l'ermite, eux, logent leur abdomen mou dans des coquilles, des éponges ; le fait est assez connu pour que je n'insiste p;^s davan' tage. i^'Kr-j* ^- -V -■'• •■ , .' .^ .; j. •■; ; r-jy-p ;^/<

Les crabes peuvent, ou s'habiller de sable comme les homaridés , ou se couvrir de corps étrangers j comme les pagures.

Les dromies, ou dormeuses, sont bien curieuses à — cet égard. On les trouve dans les fosses rocheuses de la Manche, là où poussent des algues en forme de longs

VfT

108 l\ nouvelle psychologie animale

rubans, leslahiinaires. Si on les met avec celles-ci dans un aquarium, on les voit, le soir venu, en découper des morceaux avec leurs pinces ; ensuite elles portent un morceau sur leur dos et le maintiennent appliqué avec les pattes assez courtes de derrière ; s'il est trop grand et dépasse les bords de la carapace, l'animal l'enlève, et, après l'avoir recoupé, il l'applique à nouveau. L'animal se taille ainsi, par approximations successives, un babit qu'il peut renouveler.

Les dorippes sont comme les'dromies des formes assez primitives de crabes. Une dorippe saisit n'importe quel corps mort ou vivant, dont elle peut s'emparer, et le maintient avec ses pattes postérieures qu'elle peut dresser au-dessus de son dos : elle se promène ainsi dissimulée. Coquillages, ascidies, crustacés, étoiles de mer, têtes de poissons, débris de verre et de bois : elle s'empare de tout ce qu'elle trouve et maintient sur sa carapace ce qui peut s'y appliquer. Lorsqu'il s'agit d'un être vivant, il s'élève naturellement d'amusants combats entre le crabe « poussé par son instinct » et sa proie récalcitrante. ^ ' f- '' '

Les crabes du genre Maia, dits araignées de mer, aux mouvements très lents, se couvrent également d'une foule de corps étrangers : les uns portent sur le dos et les pattes une forêt d'algues et de petites colonies animales appartenant aux bryozoaires et aux hydraires ; d'autres portent sur leurs longues pattes des algues, des éponges, des ascidies ; d'autres encore de petites pierres et des coquillages, etc. Chaque animal montre une toilette différente, souvent des plus fantastiques. Parfois il se trouve plus ou moins dissi-

mulô à nos yeux; d'autres fois c'est le contraire.

En 1889, A^rivilius a bien précisé le mécanisme de l'habillement, qui semble se faire en quelque sorte automatiquement, comme beaucoup des mouvements de l'organisme. Le fait le plus curieux mis en évidence par cet auteur serait un « choix » des couleurs. Un crabe situé dans un milieu où prédominent les algues rouges choisirait ces algues et rejetterait celles d'autres couleurs, D'autre part un crabe déjà habillé de rouge choisirait le milieu dont la couleur s'harmonise le plus avec la sienne.

De ceci, on n'a pas le droit de conclure que les crabes distinguent les couleurs ; les contrastes d'éclairement (sensibilité différentielle) peuvent intervenir tout simplement. Toutes les fois qu'il s'agit de lumières colorées, il faut tenir compte à la fois de deux facteurs : l'intensité et la tonalité, et employer des tonalités aussi pures que possible.

L'acte d'un crabe qui se déguise, loin d'être un tropisme, est constitué en réalité par un complexe d'activités, où interviennent , à côté de la sensibilité différentielle, des phénomènes associatifs.

Relations des fleurs et des insectes. — Le cas de l'habillement des crabes peut être rapproché de celui de l'attraction des insectes par les fleurs.

On est encore dans une grande incertitude au sujet de l'importance que jouent les couleurs dans cette attraction. Ou n'a pas suffisamment distingué les tonalités des intensités différentes. Beaucoup de biologistes pensent encore que les couleurs n'interviennent pas.

Je citerai ici simplement Bethe, Plateau. Von Marilann fait jouer un rôle important aux « contrastes ». 11 appelle l'attention sur le fait que les tapis multicolores de nos prairies présentent rarement, à la fois, toutes les couleurs de fleurs; dans la plupart des cas, il n'y a guère à côté du vert que deux couleurs qui dominent : blanc-rouge, bleu-jaune, violet-orangé ; ce sont donc des couleurs faisant contraste qui apparaissent côte à côte.

Mais, pour ceux qui ont multiplié les expériences, l'attraction des insectes par les fleurs ne saurait s'expliquer uniquement par des réactions à de simples contrastes d'éclairement ; les réactions dépendent d'autres facteurs sensoriels que les facteurs visuels et des associations diverses qui ont pu être contractées entre eux, principalement au cours de la vie individuelle. Telle est la conclusion à laquelle arrive Auguste Forel. « L'orientation est le résultat de l'expérience des sens connus, combinés ou non, surtout de la vue ou de l'odorat, selon les cas et les espèces. » Dans l'orientation aérienne, la vue prédominerait cependant.

Ici encore nous voyons l'importance des phénomènes associatifs dans la vie des crustacés et des insectes. Les associations de sensations qui se font ou se complètent au cours de la vie de chaque individu, forment en quelque sorte le ciment qui unit les restes d'autres activités, autrement dit forment le fondement du psychisme de ces animaux, de ce qu'on appelle leurs « instincts ».

Instincts sociaux.

Ou ne dirait plus maintenant que l'opium fait dormir parce qu'il a une vertu dormitive. Cela sentirait trop le moyen âge et les explications scolastiques. Cependant on a encore coutume d'expliquer la vie sociale desanimauxendisant qu'elle tientàl' «instinct de sociabilité».

Récemment, dans une remarquable étude que j'utiliserai ici S Waxweiler, le fondateur de l'Institut de sociologie, à Bruxelles, a protesté contre ces expli- s cations purement verbales : « Sous l'impulsion d'hommes comme Verworn en Allemagne, Giard en France, Loeb aux États-Unis, une pléiade de cher-/ | cheurs se lancent avec un véritable enthousiasme dans |. l'investigation objective, autant que possible expérimentale, des phénomènes attribués aux «instincts », et l'on entrevoit le moment où le mot lui-même aura disparu de la terminologie scientifique, comme l'horreur du vide a disparu de la langue physique et la force vitale de la langue physiologique. »

Le mot « instinct social » correspond à un ensemble de faits et ne saurait expliquer ceux-ci ; mais il y a lieu de considérer ces faits et de les coordonner.

Waxweiler et ses élèves sont partis des plantes et des animaux inférieurs.

Sociétés végétales. — Il était nécessaire de commencer

1. W.^xwEiLER. Siii- la modiflcation des instincts sociaux, Société cV Anthropolofjie de Bruxelles, 1907,

par chercher s'il y avait des « sociétés végétales » pouvant être comparées aux « sociétés animales ».

Nous allons reconnaître aisément que le terme « société végétale » a été employé abusivemeot.

Pétrucci, élève de Waxweiler, a bien montré qu'on ne peut considérer un groupement d'individus comme une société, que quand des interactions réciproques entre les individus composants sont en jeu.

Beaucoup d'agglomérations de végétaux peuvent être dues à des causes extérieures telles que le sol, le climat.... ; on ne saurait parler de sociétés.

Sur les côtes de la Manche, près de Fécamp, les petites vallées d'Yport et de Vaucottes, bien protégées du vent et des intempéries, sont toutes boisées, alors que tout le pays à l'entour est nu de feuillage. Certes, ces bois ne se sont pas formés par une attraction des arbres les uns par les autres ; ceux-ci ont poussé dans les seuls endroits où la protection était suffisante; ces endroits étant d'étendue limitée, ils se sont trouvés forcément groupés. Telle autre agglomération végétale trouverait son explication dans la composition du sqL

On observe souvent qu'une plante peut en protéger

une autre contre les conditions du milieu extérieur

\ ou contre les animaux : les herbes qui poussent à

\ l'ombre d'un arbre n'ont guère à craindre la séche-

\ resse ; celles qui sont parmi les buissons épineux

échappent assez facilement aux morsures des ani-

[ maux. Il se forme ainsi des associations entre plantes

■ différentes, mais, pas plus que dans le premier cas, le

phénomène ne peut être qualifié de sociologique.

Dans sou livre. Parasitisme et mutualisme (1906), le

D' Lajoy est allé jusqu'à appliquer le terme « société végétale » aux plantes grimpantes et aux plantes épiphytes. Pour qu'on puisse parler de « société », il faudrait au moins qu'on aitpu reconnaître qu'une plante est susceptible de réagir aux excitations d'autres individus de la même espèce ou de l'espèce associée.

Or. J.-G. Bose, qui en 1906, dans un ouvrage devenu célèbre, Plant Response, a cherché à quelles excitations le végétal réagit, n'a jamais rien constaté de pareil.

Agglomérations animales. — Chez les animaux inférieurs, on observe dans bien des cas des agglomérations qu'on peut rapprocher des agglomérations végétales dont nous venons de parler.

Considérons, pour commencer, des êtres extrêmement simples, formés d'une seule cellule, les infusoires.

Placés dans un milieu chauffé de 40 à 45°, ceux-ci s'agglomèrent instantanément au - dessous d'une plaque de verre, sur laquelle on a laissé tomber une goutte d'eau froide. De même ils s'amassent dans une goutte d'acide acétique, autour d'une bulle d'acide carbonique. Bien plus, on les voit s'assembler spontanément, sans stimulant externe apparent : c'est qu'ils produisent eux-mêmes de l'acide carbonique, et leurs groupes coïncident avec l'emplacement des bulles de ce gaz.

Pour Waxweiler, chez les infusoires, l'agglomération ne suppose aucune potentialité réactionnelle des individus les uns à l'égard des autres : elle serait due à des facteurs purement extérieurs.

BoHN. s

A un degré plus élevé, prenons les vers de terre. Les pêcheurs à la ligne savent que souvent on les trouve en «paquets «dans le sol. Loeb avait pensé aune attraction chimique. Waxweiler et le D'" G. Bouché ont reconnu que les vers sonT indifférents les uns'aux autres et que leur enroulement interindividuel est dû aux variations de température, d'humidijé, survenues dans le milieu.

Vie sociale des fourmis. — Il nous faut monter plus haut dans l'échelle animale, jusque chez les insectes supérieurs, pour rencontrer quelque chose qui puisse être qualifiée de « vie sociale ».

On a écrit des volumes entiers sur la «vie sociale » des fourmis, des termites, des abeilles ; je ne puis ici qu'envisager sommairement les points de vue nouveaux concernant les origines et les conséquences de cette vie sociale, et propres à jeter quelque lumière sur la marche de l'évolution du psychisme et de l'intelligence.

Turner a établi, par des expériences nombreuses et I décisives, semble-t-il, que les fourmis ne sont pas» I comme Bethe l'a soutenu, uuiquement des machines "; réflexes : elles possèdent une «mémoire associative », visuelle surtout, et sont par suite capables d'éducation et de progrès.

Analyser l'instinct social revient donc encore à cher- ■ cher la part des actes mécaniques et celle des actes I associatifs dans le développement de la vie sociale des ^ fourmis.

D'après les recherches de Mi.ss Fielde (1901 à 1905),

les attractions olfactives joueraient un grand rôle. Il \ y aurait des odeurs caractéristiques, pour chaque espèce | de fourmi et pour les diverses générations. L'odeur | d'une génération, héritée de l'odeur maternelle direc- | tement par la mère et de l'odeur grand'maternelle indirectement par le père, changerait avec lâge, surtout chez les ouvrières. L'odeur d'une fourmilière serait par conséquent une synthèse d'odeurs particulières. De plus, les fourmis auraient une mémoire olfac- ' tiie développée. Les fourmis de même âge, donc au même degré d'évolution odorante variable, sont très accueillantes entre elles, même après une longue séparation. Il suffit, d'autre part, que des fourmis aient vécu avec d'autres fourmis d'une certaine odeur pour que, rencontrant, longtemps après, ces fourmis, elles entrent en rapport avec elles.

Les « attitudes sociales» dépendraient des souvenirs ;; olfactifs. On peut tromper une fourmi en lui présentant > une fourmi d'une autre fourmilière trempée préalablement dans un bouillon fabriqué avec des fourmis de la même fourmilière qu'elle : au lieu d'être attaquée,, entraînée ou même tuée, l'intruse est en général-—' accueillie tant qu'elle dégage l'odeur caractéristique.

Maintenant envisageons la genèse d'une fourmilière, d'après les travaux de Wasmann, Emery, Wheeler, et autres. • "^ """^

Après le vol nuptial, la femelle fécondée retombe sur le sol, et se met à pondre. ■^- - \ \

Le cas le plus simple est celui où la femelle va s'installer sous une pierre pour pondre ; elle mange

une partie des œufs qu'elle pond (9 sur 1 0) et « soigne » les autres ; les premières ouvrières qui apparaissent nourrissent les larves avec des œufs non encore éclos. Comme dans le cas des animaux inférieurs, l'agglomération des individus se trouve maintenue par les conditions favorables réalisées par la pierre : toutes les fourmis restent sous l'abri commun.

Il peut arriver que la femelle retombe, après le vol nuptial, dans une fourmilière de la même espèce ; elle pond alors au sein de cette fourmilière et les larves sont soignées par les ouvrières. Pour Miss Fielde, les soins ainsi donnés aux larves sont inutiles au développement de celles-ci ; ils sont déterminés par la recherche purement individuelle de la nourriture de goût agréable que les ouvrières éleveuses se procurent en léchant les larves ; aussitôt qu'on enlève aux fourmis les segments 7 et 8 des antennes, par lesquels se recueillent les sensations, elles deviennent totalement indifférentes aux larves. ^ '^

Des cas plus compliqués sont réalisés quand la femelle tombedans une fourmilière d'une autre espèce et est admise à y pondre, et aussi quand les ouvrières d'une fourmilière vont chercher les œufs et les larves d'une autre fourmilière.

D'une façon générale, les colonies, simples ou mixtes, de fourmis, se présentent à nous comme des agglomérations dans des endroits favorables au développement de ces insectes, et maintenues également par les attractions olfactives, génétiques ou acquises. Au sein de ces agglomérations, nous voyons chaque fourmi satisfaire plutôt ses besoins individuels. Pour

Turner lui-même, quia repoussé les explicatious simj^[Istës de Bethe, les fourmis ne semblent pas susceptibles de coordonner leurs activités, la division du travail au sens vulgaire n'existerait pas chez elles. Tout ce qu'on a cru voir dans cette direction, fait aussi observer Waxweiler, se réduirait à des « coïncidences d'activités purement individuelles ».

N'est-il pas intéressant de rapprocher ces faits, dus à l'observation la plus rigoureuse, du jugement porté par Espinas, dans ses Sociétés animales :«. Une fourmilière est une pensée unique, quoique diffuse. »

Vie sociale des abeilles. — Chez les abeilles, on invoque souvent cette « pensée unique », sous les dénominations de « comité occulte », de « direction commune », d' « esprit de la ruche ». C'est ce que fait en particulier Gaston Bonnier ^ Voici, entre beaucoup d'autres, un fait troublant. On attache un bout de ficelle dans une ruche. Les abeilles «nettoyeuses» se précipitent; elles mordillent avec acharnement le bout fixe de la ficelle, et, après un certain temps, réussissent à la détacher. La ficelle tombe au fond de la ruche : cinq ou six nettoyeuses la tirent, la font passer par la porte jusque sur le plateau de la ruche ; elles se placent alors à peu près à égale distance les unes des autres, prennent la ficelle dans leurs mandibules, et s'envolent la tenant ainsi ; à quelques mètres, elles la lâchent.

1. G. BoNNiEu. Le Raisonnement collectif des abeilles. Revue scientifique, 28 mars 1908.

Bonnier voit là le résultat d'un raisoDnement collectif.

D'après ce savant, les abeilles travailleraient par groupes, et les divers groupes accompliraient des besognes diverses; il y aurait division du travail. Le matin, toutes les ouvrières seraient des « chercheuses » ; l'après-midi, de multiples groupes accompliraient chacun un chemin et un travail particuliers. Dans cette organisation du travail, Bonnier voit les décisions admirables d'un comité occulte qui dirigerait la ruche, les manifestations d'une intelligence collective.

J'ai déjà cité quelques faits parmi ceux qu'il apporte à l'appui de cette hypothèse. En voici encore un. Une après-midi, toutes les abeilles étant occupées, chacune à une besogne spéciale, Bonnier a placé dans son jardin, à un endroit où ne se trouvait aucune plante visitée par les abeilles, un bouquet de dix branches fleuries de lyciet; ces branches, étant plongées dans l'eau, produisaient dans leurs fleurs un nectar abondant. Aucune abeille ne vint sur ces fleurs ce jour-là, mais le lendemain matin, une «chercheuse» les ayant découvertes, fut bientôt suivie d'autres.

Dans le fait qu'une abeille n'abandonne pas uue besogne commencée, on a vu l'obéissance sans critiquée un ordre donné par un certain « pouvoir directeur », on a pu voir encore l'effet d'une « attention » appliquée à un but donné.

Il y a encore beaucoup de mystères dans tout cela. Il est à espérer que l'analyse expérimentale des faits conduira à les dissiper.

Déjà, il y a quelques années, dans les Comptes rendus de l'Académie des sciences, Netter a tenté d'expliquer les actes principaux des abeilles par la considération pure et simple des réflexes. « Pour cet auteur, dit Bonnier, les « gardiennes « qui sont à la porte de la ruche, ne se précipitent sur les guêpes, frelons ou autres ennemis que par irritabilité, à la suite de réflexes qui les précipitent machinalement contretout ce qui remue trop violemment. Pour Netter, les ouvrières ventileuses que l'on voit en files battre régulièrement des ailes à l'entrée de leur habitation, afin de provoquer un courant dair dans la ruche pour évaporer l'excès d'eau contenu dans le nectar, sont simplement quelques abeilles qui éprouvent le besoin de respirer et agitent mécaniquement leurs ailes sans but déterminé. » Ce serait également l'irritabilité qui serait la cause déterminante du nettoyage. M. B^onnier proteste en citant l'expérience de la ficelle rapportée plus haut. Remarquons que chez beaucoup d'animaux, même inférieurs, on observe des « contagions de mouvements » ; la vue d'un mouvement habituel suflit à déclancher le mouvement ; il y aurait là comme une première ébauche de l'imitation des animaux supérieurs ; et les lois des phénomènes associatifs suffiraient à en rendre compte. Nous verrons un peu plus loin qu'il en est de même de la prétendue « attention » des insectes.

Ainsi, chez les insectes, des agglomérations, provoquées à l'origine par des causes extérieures, ont pu devenir des sociétés grâce à des attractions, olfactives en particulier, s'exerçant entre les individus de même

origine. La vie en commun peut entraîner, surtout chez les abeilles, beaucoup de « contagions de mouvements », et peut-être un psychisme collectif, qui reste encore bien mystérieux, qui le restera tant que l'analyse expérimentale des faits ne sera pas poussée plus loin.

F. — L'instinct dans la nouvelle psychologie.

Il est facile de se rendre compte que le mot « instinct » est employé dans beaucoup de sens différents. « Quand on parle dinstinct, dit Ribot, la première difficulté est de s'entendre. »

Dans la nouvelle psychologie, on peut constater

trois attitudes différentes vis-à-vis du mot et de la

notion d'instinct. Les uns, trouvant que l'instinct ne

correspond à rien de précis, voudraient supprimer le

mot. D'autres proposent de conserver le mot, mais de

limiter son application à une acception précise.

D'autres, enfin, laisseraient au mot une acception

assez générale, mais, dans chaque cas particulier,

voudraient que l'on fasse l'analyse des activités qui

sont en jeu.

J'ai déjà signalé l'attitude si radicale de Waxweiler,

■\ qui entrevoit le moment où le mot instinct aura

\ disparu de la terminologie scientifique, comme l'hor-

I reur du vide a disparu de la langue physique et la

force vitale de la langue philosophique.

Personnellement, cette opinion n'est pas faite pour me déplaire. Dans mon livre, la Naissance de l'intetligence, je me suis montré également très sévère à

l'égard de l'instinct. En réalité, le danger est non pas de se servir d'un mot, mais de ne pas voir ce qu'il peut y avoir derrière ce mot, et de s'en servir comme d'une explication.

Claparède est un de ceux qui ont voulu donner une signification très précise au mot instinct. Il a adopté la définition suivante : « L'instinct est un acte adapté, accompli sans avoir été appris, d'une façon uniforme, par touslesindividusd'unemême espèce, sansconnaissance du but auquel il tend, ni de la relation qu'il y a j entre ce but et les moyens mis eu œuvre pour l'atteindre. » Certains ont dit à peu près les mêmes choses d'une façon plus concise : « L'instinct est unehabitude héréditaire, bien adaptée et inconsciente du but. »

Dans cette définition, les divers termes employés sont loin d'être satisfaisants.

Ceux qui ont beaucoup étudié l'activité des animaux inférieurs sont, en général, bien embarrassés de dire, si tel acte est bien adapté ou non ; il y a autant d'imperfections dans l'activité des animaux que dans leur organisation; on n'est plus au temps où on louait sans réserves les harmonies de la nature.

D'autre part, nous sommes incapables de savoir ce qui est conscient ou mconsdewf chez un animal ; leproblème de la conscience est en dehors des investigations scientifiques; du moins presque tous les adeptes de la nouvelle psychologie se sont mis d'accord sur ce point.

Quant au mot habitude, il est tout à fait insuffisant, car nous avons vu que les habitudes se forment suivant des mécanismes divers.

II reste le mot héréditaire, qui correspond à une réalité objective et vérifiable. Il nous faut rechercher la part de l'hérédité dans ce qu'on désigne le plus habituellement par le mot « instinct ».

C'est le moment de rappeler que certains auteurs anglais ont voulu expliquer lïnstinct uniquement par des expériences acquises et des réflexions individuelles. Je veux surtout parler d'Alexandre Bain et d'Alfred-Russel Wallace, le célèbre émule de Darwin. Daîis son livre /t^s Sens et l'intelligence, Bain développe ses théories associationnistes et cherche à prouver que dans les actes instinctifs presque tout est acquis et rien n'est hérité. Wallace, comme Bain, tient les actes instinctifs pour individuellement appris ; telles sont du moins les conclusions de ses réflexions philosophiques sur les nids d'oiseaux. On prétend d'ordinaire que les oiseaux fabriquent toujours un nid comme tous les individus de leur espèce, même s'ils n'ont jamais vu de nid; ce serait réellement de l'instinct, entendu habitude héréditaire. « Mais cette hypothèse, si importante pour la question, est toujours acceptée sans preuves et même contre la preuve, car les laits connus s'opposent à cette théorie. Les oiseaux qui sont nés en captivité ne construisent pas le nid caractéristique de leur espèce, même si on leur offre les matériaux nécessaires; très souvent ils se bornent à les entasser eu un tas informe et ne construisent pas de nid du tout. » De même « en ce qui concerne le chant des oiseaux, qu'on tenait également pour instinct, on a trouvé, eu faisant des expériences, que les jeunes oiseaux n'ont jamais le chant caractéris-

tique de leur espèce quand ils ne l'ont jamais entendu, mais qu'ils imitent très facilement le chant de tout autre oiseau avec qui ils vivent. »

11 faut remarquer qu'il s'agit, dans les cas précédents, de vertébrés supérieurs, où l'instinct peut fort bien ne pas se montrer dans toute sa pureté, être compliqué de phénomènes intellectuels.

Pour Bergson, les « instincts » constituent surtout le psychisme des animaux articulés. Or, dans les pages qui précèdent, nous avons essayé d'analyser les instincts de ces animaux, et nous sommes arrivés à les considérer comme des complexes d'activités, où interviennent plusieurs sortes d'éléments : des éléments hérités et des éléments dus à l'apprentissage individuel, des éléments relativement simples (tropismes, sensibilité différentielle) et des éléments plus compliqués (associations de sensations).

Notre analyse a plus particulièrement porté sur les instincts suivants : 1° « simulation de la mort » ; 2° « retour au nid » ; 3° « instinct de l'insecte paralyseur »; 4° « instinct de la dissimulation » ; S" « instincts sociaux )).

Dans la simulation de la mort, nous n'avons guère trouvé que des phénomènes de sensibilité différentielle, régis par les lois générales des équilibres chimiques. Le plus souvent, n'importe quelle excitation du milieu extérieur peut entraîner l'état d'immobilité du corps et des appendices, qui se rétractent plus ou moins; autrement dit la spécificité de l'excitant n'intervient pas.

Le retour au nid des insectes, au contraire, ne peut

en général s'expliquer que par l'intervention des phénomènes associatifs. L'animal se laisse guider par une série de points de repère, par des associations sensorielles, où les sensations visuelles jouent le plus souvent un rôle important ; il y a là toute une activité nouvelle, qu'on ne rencontre pas, à ce degré du moins, chez l'animal inférieur, aussi n'a-t-on jamais pu apprendre à celui-ci à se diriger dans un labyrinthe. Mais cette activité nouvelle ne fait que compléter des activités anciennes insuffisantes : tropisraes et sensibilité différentielle. En sorte que l'instinct du retour au nid est quelque chose de complexe. Il y a beaucoup à tenir compte de l'apprentissage individuel. La part de l'hérédité est moins apparente : on ne peut pas parler de l'hérédité de l'instinct du « retour au nid », car celui-ci n'existerait pas sans l'apprentissage individuel ; mais il y a hérédité de certaines propriétés de la matière vivante, dont il faut tenir compte dans les tropismes, la sensibilité différentielle et les associations de sensations, qui constituent les éléments de l'instinct.

Un des besoins les plus impérieux des individus, c'est la satisfaction de la faim. Chez les insectes, on ne voit pas que l'apprentissage individuel joue un grand rôle dans la recherche et le choix des proies; à proprement parler, il n'y a ni « recherche », ni « choix». Très souvent l'insecte se précipité, un peu sans discernement, sur tout corps en mouvement qui s'éloigne, saisit, déchire celui-ci, si aucune difficulté mécanique ne s'y oppose, ne s'arrêtaut que quand survient certaine sensation dite « désagréable » . C'est là une

réponse de la sensibilité différentielle, une servitude du passé, que l'on observe déjà chez les jeunes, et que l'animal conserve malgré tout. Pourtant il pourrait s'en affranchir. Telle araignée qui a été trompée plusieurs fois par une proie de mauvais goût (térébenthinée) ne se précipite plus sur une proie que lorsque un certain complexe de sensations se trouve réalisé. Mais il faudra le perfectionnement de l'admirable appareil d'associations qu'est le cerveau, pour que l'animal, oiseau ou mammifère, se libère de cette impulsion, et arrive à chercher et à choisir véritablement les proies.

Dans Vinstinct de l'insecte paralyseur, qui est l'un des plus complexes, il y a certainement à tenir compte d'activités associatives héritées, mais malgré cela il y a encore des imperfections, plus ou moins corrigées par un apprentissage individuel.

Chez beaucoup d'animaux, on observe la tendance à réaliser autour d'eux les complexes de sensations éprouvées le plus habituellement ; là serait l'origine de plusieurs instincts. Le retour au nid, V kabillement mimétique, les gi^oupements sociaux, seraient en grande partie les résultats d'une mémoire associative, découleraient plus ou moins d'habitudes associatives.

J'ai été conduit à considérer les instincts comme des complexes d'activités, les unes simples, les autres complexes, les unes héritées, les autres acquises au coursde la vie individuelle, toutes bien entendu résul-

tant des diverses qualités de la matière vivante héritées plus ou moins indépendamment les unes des autres.

Dans le domaine morphologique, on s'est fait maintenant une conception analogue des organismes.

La loi deMen4-el, de laquelle cette conception dérive, tend de plus en plus à dominer la biologie, et conduit à accorder une moindre importance à l'idée de sélection.

Un organisme n'est pas une construction faite dans un but donné ; il est une somme de caractères hérités plus ou moins indépendamment les uns des autres, les uns utiles, les autres inutiles ou même nuisibles ; l'organisme lui-même se trouve souvent mal adapté.

Si la sélection des caractères utiles jouait un rôle important, il n'en serait sans doute pas de même. Et voici que les biologistes qui croient encore à la toute puissance de la sélection ne sont pas d'accord. Pour beaucoup de biologistes modernes, la sélection s'exercerait entre les individus d'une même espèce, mais non pour fixer les variations utiles, mais pour supprimer toutes les variations qui constituent un écart assez considérable du type moyen. La sélection aurait, non un rôle évolutif, mais bien un rôle conservateur. Pour d'autres, il n'y aurait pas une sélection entre les divers caractères, la sélection se ferait entre les espèces déjà constituées.

Dans le domaine des mouvements, il semble que la théorie sélective des « essais et erreurs » appliquée aux activités des animaux inférieurs soit sur le point de faire faillite. Il est fort probable quon exagère

beaucoup l'intervention de la sélection dans la formation de ces complexes d'activités qu'on appelle les instincts.

Avant de faire intervenir la sélection, il faudrait avoir poussé l'analyse des phénomènes plus loin.

Grâce aux travaux de Holmes, de E. gpuvier, de P. Marchai, on s'est engagé dans la voie de l'analyse des instincts, et on a dépouillé ceux-ci de leur aspect merveilleux et quasi surnaturel. Il ne faut jamais oublier que les animaux articulés n"ont pas l'admirable appareil d'association connu chez les Vertébrés sous le nom de cerveau ; sans celui-ci, 1' « attention )>, r « imitation» 1' « abstraction », le « raisonnement », r « intelligence »... n'existeraient pas.

On a fait, il est vrai, intervenir ces diverses facultés chez les insectes.

Les abeilles, par exemple, prêteraient attention aux besognes particulières qu'elles accomplissent et ne s'en laisseraient pas distraire. Des insectes non sociaux se comporteraient de même. C'est un fait banal que chez beaucoup de crustacés et d'insectes une activité commencée tend à se poursuivre.

Voici quelques extraits d'un intéressant mémoire de Faussek. — peu connu, bien qu'assez ancien (1899), car êcFît-Bn russe. Une abeille ou une guêpe, eu train de manger du miel, continue à le faire quand on lui coupe la partie postérieure du corps ; une mouche ou une abeille dont on coupe la tête n'interrompt pas l'activité commencée ; dans les mêmes conditions,

une guêpe fouisseuse continue à fouir ; une fourmi coupée en deux continue à travailler.

Faussek conclut que le système nerveux de ces animaux est très peu centralisé. Avons-nous le droit de parler d'attention ? C'est là une faculté psychique liée au développement du cerveau ; c'est en quelque sorte l'attente d'une impression à venir, c'est-à-dire plus ou autre chose que la concentration sur une impression présente. Il ne semble pas que l'attention existe chez l'abeille ; je croirais plutôt que les sensations internes qui accompagnent et entretiennent une activité donnée inhibent en quelque sorte les sensations qui pourraient être provoquées par des excitations du dehors.

Les qualités dites « attention », « abstraction », chez les insectes résulteraient d'une iusuffisance de complexité des associations de sensations, alors que les qualités psychiques caractéristiques des animaux supérieurs sont la conséquence d'une extrême complexité des phénomènes associatifs qui se passent dans le cerveau.

Lhomme ne saurait guère nous être utile pour comprendre l'insecte.

Page 1