‹ La nouvelle psychologie animaleChapitre 9 sur 40 · ET DE LA FINALITÉ · texte numérisé non relu

ET DE LA FINALITÉ

L'intervention des genres de vie et des habitats dans les manières de réagir des animaux nous conduit à rechercher si, chez les animaux les plus inférieurs, se créent des habitudes, et les mécanismes de l'acquisition de ces habitudes.

Les animaux inférieurs sont-ils capables d'apprendre? Avant de répondre, demandons-nous, avec Margaret Washburn ce qu'il faut entendre par ce mot « apprendre ». Voîlà un mot qui signifie bien des choses différentes. On sait que le bois d'un violfla dont ou a joué beaucoup résonne mieux qu'au début; à la longue il s'est produit un arrangement moléculaire favorable au phénomène de résonnance ; on pourrait dire que le bois du violon a « appris » à vibrer à l'unisson des cordes ; dans ce phénomène, il n'y a évidemment rien de psychique. Dans une forge, les muscles des ouvriers subissent des modifications lentes qui les rendent plus aptes à agir dans l'acte de battre le fer : ils « apprennent », mais « apprendre » a, dans ce cas, un tout autre sens que

dans celui où un apprenti se met rapidement au courant de sou nouveau métier... Chez les animaux inférieurs, il y a bien des manières différentes d'apprendre : la docilité ou habileté à apprendre est une caractéristique du protoplasma ; chez un animal pluricellulaire, il peut y avoir un apprentissage musculaire, un apprentissage sensoriel, un apprentissage du système nerveux central ; le système nerveux étant une des parties les plus sensibles de l'organisme, son éducation se fait en général beaucoup plus vite que celle des muscles et celle de la matière vivante ordinaire. Chez les animaux supérieurs, il y a encore d'autres manières d'apprendre : outre l'association, l'imitation, le raisonnement.

Certes, à chaque instant il nous semble que les animaux inférieurs apprennent. Mais, dans chaque cas particulier, nous devons nous demander quel est le mécanisme de l'apprentissage. Beaucoup d'auteurs ne le font pas, et nous sommes conduits ici à signaler deux attitudes bien différentes, pour ne pas dire opposées, prises par les psychologues des animaux inférieurs à l'égard de l'apprentissage de ces animaux. La première attitude a été adoptée par ceux qui croient que la sélection naturelle est le grand principe qui préside à l'évolution du monde biologique, c'est-à-dire par les disciples fervents de Darwin ; la seconde attitude est celle des auteurs dont nous avons signalé les travaux dans les trois chapitres précédents et qui considèrent les diverses manifestations des êtres vivants comme les résultantes d'actions chimiques se passant entre les substances actives de l'or-

ganisme et celles du milieu extérieur ; c'est l'attitude des continuateurs de l'œuvre de Lg.marck, celle de J. Loe]b^de Hugo de Vries, de Batesou, et aussi celle que j'ai adopteïï! ' '~~

À. — Sélection des mouvements.

Théorie des essais et erreurs, et ses critiques.

C'est à ]^anvin que nous devons le principe de la sélection naturelle et l'application de ce principe aux variations des êtres vivants et à révolution. Ces variations, sur l'origine desquelles iln'insiste pas, seraient les unes avantageuses, les autres désavantageuses ; les premières seules seraient conservées, comme s'il se faisait dans la nature un choix, une sélection.

Mais s'il y a eu" une sélection des formes, il peut y avoir une sélection des mouvements. Il y a déjà longtemps que quelques savants anglais ont faitinterveilir celleci en psychologie animale ; je citerai ici seulement le nom célèbre de Lloyd Morgan.

Je voudrais faire observer tout de suite que la notion de sélection, de choix, est une notion dangereuse pour un esprit non scientifique. Quand on parle de choix, on est nécessairement conduit à penser qu'il y a un auteur du choix. Dans la sélection artificielle, cet auteur apparaît immédiatement ; c'est l'agriculteur, c'est l'éleveur ; en ce qui concerne la sélection naturelle , il ressort de la lecture de Darwin qu'il n'y a pas d'auteur : la sélection se ferait pour ainsi dire automatiquement ; malgré cela les esprits mystiques ont cherché l'auteur de la sélection naturelle. Il y a là

une équivoque possible. Cette équivoque peut devenir fâcheuse quand il s'agit de la sélection des mouvements : on peut fort bien admettre que cette sélection se faitautomatiquementcommelasélectiou desformes, mais ou peut voir aussi dans l'animal lui-même l'auteur du choix. Or, pour beaucoup, le fait de choisir de la part d'un animal serait un des signes les plus certains d'une vie psychique. Ici nous aurions donc à éviter soigneusement d'être victimes des mots.

Il y a quelques années, Jenniugs a repris l'idée de sélection des mouvements, ce qùlle conduit à opposer en quelque sorte à la théorie des tropismes la théorie des essais et erreurs.

A ce moment on ne parlait en Amérique que des expériences de Thqiwlike et de Kinnaman faites sur des vertébrés supérieurs. Un singe par exemple, mis en présence de vases de différentes formes, de différentes couleurs,... dont un seul, déterminé, contient l'aliment, après s'être trompé de vases un certain nombre de fois, finit par aller directement au vase qui contient l'aliment ; petit à petit, au cours des essais successifs, s'est produit l'élimination des erreurs.

La théorie des essais et erreurs appliquée aux protozoaires a eu un succès extraordinaire. On a été émerveillé à la pensée que des investigations précises établissent une identité parfaite dans le domaine des réactions du bas en haut de l'échelle animale, et surtout qu'elles montrent qu'il y a choix, volonté peutêtre dès le début. Les observations de Jennings ont porté surtout sur

les iofusoiresS c'est-à-dire surdes animalcules microscopiques, ciliés, et à structure légèrement hélicoïdale.' Outre que les observations sont très délicates à faire, cette dernière particularité complique encore le problème. Le plus souvent la trajectoire est une ligne sinueuse ou spirale. Une euglène, par exemple, tout en avançant, tourne sur elle-même en décrivant une sorte de surface conique : aussi la tête se dirige successivement dans un certain nombrede directions de l'espace; l'organisme s'échappe toujours du cône par la direction la plus rapprochée de celle de la principale force agissante ; ainsi l'orientation se fait progressivement.

Une observation devenue classique est celle pratiquée par Jennings sur les Oxiitricha faliax. L'infusoire s'avance vers une région chaude, recule, puis tourne sur lui-même ; il repart dans une nouvelle direction peu différente de la première, rencontre de nouveau la région chaude, et alors recule, puis tourne ; quatre fois de suite l'animal effectue les mêmes mouvements, s'avançant dans des directions qui s'écartent de plus en plus les unes des autres, et atteignant finalement celle qui lui serait la plus favorable. L'organisme unicellulaire aurait cherché en quelque sorte la bonne direction, comme le singe de Kinnaman cherchait parmi les diverses boîtesTéîîe qui contient l'aliment.

J. Loeb, Torrey, et moi-même nous nous sommes élevés vivementcontre celte interprétation; nous avons cherché à montrer que les mouvements des infusoires

1. Jennings. Behavior of the lower organisms, New- York, 1906.

sont assujettis à des lois très simples, celles destropismes et de la sensibilité différentielle.

Là, où Jen^tftgs voit des mouvements d'essai, des mouvements de hasard, nous voyons des mouvements soumis à des lois précises, explicables par les considérations de la chimie physique.

Si l'animal ne s'oriente pas immédiatement et directement par rapport à l'excitant, c'est que la force du tropisme est trop faible, qu'elle est plus ou moins vaincue par les forces mises en jeu par la sensibilité différentielle et celles qui produisent les oscillations normales. Il suffit de seusibiliser l'animal pour que les sinuosités disparaissent plus ou moins. Entre la marche rectiligne et la marche sinueuse il n'y a qu'une différence de degré dépendant de la différence dans les états chimiques. Si les sinuosités étaient des essais, ils devraient progressivement diminuer d'importance ; or, il n'en est rieu. Souvent l'organisme commence à marcheren ligne droite, puis comme il se désensibilise progressivement, il se met de plus en plus à effectuer des oscillations.

La théorie des essais et erreurs semble donc fort ébranlée ; son succès a été considérable ; elle a provoqué des recherches nouvelles, des plus intéressantes et fécondes, qui petit à petit lui ont porté atteinte. Elle n'a donc pas été sans utilité.

B. — Imperfection de l'adaptation ou non-adaptation des actes des animaux inférieurs.

D'après JacquggJLoebi, en toutes circonstances, «il

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