Je n’aurais pas osé qualifier la loi ainsi, je
me serais cru coupable du plus grand blasphème envers Dieu, si Paul ne l’avait fait d’abord. »
festé clairement à ceux qui ne s’informaient point de moi. » Comment accepter ces affirmations téméraires ?
Dieu, Dieu lui-même viole la loi suprême de la justice : 11 se manifeste à céux qui ne s’informent pas, 1l est trouvé par ceux qui ne le cherchent pas. Est-ce qu’on peut échanger pour un tel Dieu le Dieu des philosophes, la vérité immatérielle unique ? Et la Renaissance, qui s'était détournée du Dieu de la Bible, et Descartes qui, obéissant aux vœux de son temps, a tenté de « se passer de Dieu », n’ont-ils pas eu raison ? Et Pascal, qui appelait les hommes au tribunal du Très-Haut, n’a-t-1l pas trahi l’œuvre humaine commune, n'est-il pas un apostat ? Où est la vérité ?
Que faut-il préférer ?
Nous voici en présence des plus grandes difficultés que rencontre l’histoire de la pensée humaine. Le fait même de poser la question, comme je l’ai indiqué, semble inadmissible. Que faut-il préférer ?
Comme si la vérité « objective » tenait compte de ce qui est meilleur et de ce qui est pire |! Comme s’il dépendait des hommes de choisir entre Dieu, le Créateur tout-puissant qui, par un acte libre de sa volonté, tira l'univers du néant, et la « loi », principe éternel et immatériel d’où l’univers et les êtres dérivent avec
cette même nécessité qui, dans la
114 ° LA NUTFTTE
mathématique, fait sortir des définitions et des axiomes toute la suite des théorèmes. Quelle est la portée de ces « meilleur » et de ces « pire », en face de la vérité objective ? Et puis, si on peut poser cette question, à qui est-il donné d’y répondre ? À Atistote et Descartes ? à Isaïe et saint Paul ? Penseurs de génie ou prophètes inspirés, ils sont également des hommes, et on ne peut leur confier le pouvoir de décider du sort de la création. En effet, ils ont été nombreux, ces penseurs de génie ét ces prophètes inspirés : qui nous garantira qu’ils s’accordent sur une même solution ? Ils ne s’accorderont certes pas, dès maintenant ils sont en désaccord. Pour rendre l’accord possible il faudrait abolir tous ces « meilleur »
et ces « pire » qui ont toujours été le principe de la désunion et de la
DE GETHSÉMANI 116 lutte (comme tous les « Moi » humains), et se soumettre à un principe impersonnel et sans passion, qui demeurerait au-dessus dés « meilleur »
et des « pire », et qui posséderait en même temps ce caractère obligatoire qui assure l’obéissance n sæcula sæculorum, même de la part des êtres les plus récalcitrants. C’est le chemin qu'ont choisi les philosophes, et non sans « raisons suflisantes », assurément. Les louanges et les menaces de la raison les ont forcés d’oublier complètement l’existence du Maître.
Le cas de Pascal est tout autre. Il ne lui a pas été donné de choisir, non plus qu’au prophète Isaïe ni à saint Paul. Et il n’avait aucune « raison suffisante » pour prendre sa décision.
À un moment donné, une force, un choc incompréhensible l’a poussé, et justement dans la direction con-
traire à celle où s’attachent les hommes. Et ce choc énigmatique que Pascal a ressenti ne ressemble à rien de ce que ce mot désigne ordinairement ; et cette direction, si nous voulons l’entendre, il faut oublier les significations anciennes du mot. Rappelons-nous ce que nous rapportent les biographes de Pascal, et les voyants qui l’ont approché : sa maladie terrible, « inepte »; et son abîme terrible, « inepte ».… Ses directeurs jansénistes eux-mêmes l'avaient soigné contre sa maladie et tâchaient de lui dissimuler l’abîme.
Il semble que la « maladie » et |” « abîme » aient été ce choc énigmatique, ce don bienfaisant, sans lequel Pascal n’aurait jamais découvert sa vérité. Pascal peut répéter, comme Nietzsche : C’est à ma maladie que je dois ma philosophie. Ses Pensées
ne sont qu’une description de l’abîme.
Un grand miracle se produit sous nos yeux. Pascal s’accoutume à l’abime, et commence à l’aimer. Le terrain solide manque sous ses pieds, et cela fait peur, terriblement peur.
Il reste sans appui, un précipice est ouvert sous ses pieds, un cri perçant jaillit : « Seigneur, Seigneur, pourquoi m'as-tu abandonné ? » Il semble que tout est fini. En effet, quelque chose vient de finir, mais autre chose vient de commencer. Des forces nouvelles et incompréhensibles se sont manifestées, des révélations nouvelles ont surpgi. Les appuis solides se sont évanouis, marcher comme on marchait naguère est impossible, — donc :l faut voler. Evidemment, les vieilles vérités immatérielles, si solidement liées par le travail millénaire de la pensée, non seulement n’aident pas
l'homme en cette entreprise, mais l’y gênent. Elles y sont pour lui la gêne la plus grave; elles ne cessent de répéter, inexorablement, ces veritates æternæ, que l’homme, de par sa nature, doit marcher et non voler ; tendre vers la terre, non vers le ciel ; et qu’où règnent l’horreur et l’angoisse, rien de bon ne se peut rencontrer, Et la plus terrible chose étant la violation de la « loi » et la désobéissance au souverain autocrate, la raison, qua nos laudabiles vel vituperabiles sumus, 11 nous faut abandon-
ner les tentations téméraires, nous soumettre humblement à l’inévitable, voir dans cette humilité la vertu, et chercher en cette vertu notre « Souverain Bien ». Le but suprême de l’homme, c’est la soumission aux lois de la raison et à la morale raisonnable, Dieu, Dieu lui-même exige de l’hom-
DE GÉTHSÉMANI 19
mens
me, avant tout et sur tout, la soumission et l’obéissance.
Et Pascal est un de ces élus, rares et incompréhensibles aux yeux des hommes, qui ont senti, ou à qui il a été donné de sentir, que l’ « obéissance » est le commencement de toutes les horreurs terrestres, de la mort. La loi est venue pour que le crime augmente, nous dit saint Paul l’apôtre ; la loi n’est qu’un marteau entre les mains de Dieu pour briser cette assurance naturelle à l’homme, qu’au-dessus des êtres vivants, il existe des principes éternels, immatériels et souverains. Ou encore :
La loi vint quand l’homme, oublieux du conseil donné par Dieu, s’approcha de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, cueillit et goûta ses fruits, — ces innombrables pudet, ineptum, impossibile, qui portent l'édifice de
notre science. La lumière de la science, inconnue avant la chute, est cause que l’homme a senti sa limitation : elle lui a indiqué les prétendues limites du possible et de l’impossible, de ce qui est dû et de ce qui est indû ; elle lui a montré le commencement énigmatique et la fin inévitable. Tant qu'il n'y avait pas de « lumière », il n'y avait pas de limitation ; tout était possible, tout était « très bien », comme il est écrit dans la Bible ; il y avait des commencements, mais il n’y avait pas de fins, et le mot « nécessité » avait tout aussi peu de sens qu’en comporte, aujourd’hui, le mot « liberté ». La lumière apporte avec elle la honte devant la nudité paradisiaque et la peur devant la mort terrestre. Il est impossible d’ « expliquer » tout cela aux hommes. Toute explication
est un éclaircissement, et la clarté fait apparaître cela même dont il faut se délivrer, et contre quoi il faut lutter. Descartes recherchait le clair et le distinct, les anciens philosophes divinisèrent la raison, et nous tous, nous voulons la clarté et suivons la raison qui nous dévoile tous les mystères, sauf un seul, l’existence d’un abîme sous nos pieds. Même les solitaires de Port-Royal, compagnons de Pascal, refusent d’accepter le récit biblique de la chute dans toute sa plénitude énigmatique. Ils trouvent — et Pascal parle quelquefois de la même manière — que le péché du premier homme n’a pas consisté dans ce qu'il a goûté de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Cela n'aurait pas été un mal, au contraire, cela aurait été un bien, car le savoir est le Summum bonum, au-dessus
duquel il n’y a rien au monde. Le malheur n’est arrivé’ que parce que Dieu a eu la fantaisie de défendre à l’homme de toucher à cet arbre, Et le péché originel, c’est la désobéissance d'Adam. Car Dieu, comme les hommes, comme ces essences idéales que les hommes ont créées, la morale et la raison, pardonne tout, excepté la désobéissance. De sorte que, si Dieu avait défendu de manger des prunes.
ou des poires, et si Adam lui avait désobéi, les conséquences auraient été les mêmes : les maladies, les souffrances, la mort enfin. Et la race d'Adam aurait répondu de sa désobéissance, comme elle le fait aujourd’hui. C’est ainsi qu’on interprète ordinairement la chute, depuis que cette interprétation est donnée par des hommes que l’hellénisme a formés. On veut voir en Dieu le principe
« absolu » et « immatériel » qui, comme tous les principes que nous connaissons, châtie automatiquement, donc implacablement, tout ce qu’essaient les êtres vivants pour s’écarter, suivant leur libre choix, des lois qu'il a données. Ainsi interprétait-on la Bible, malgré les paroles du prophète Isaïe et les épîtres de saint Paul. Il n’y a rien là qui puisse étonner : dès que « la raison », cette raison qui est entrée dans le monde par la faute d'Adam, entreprend d’interpréter la Bible, elle substitue nécessairement ses vérités propres à cette Révélation qui lui est étrangère. Car la Révélation doit être « raisonnable », Dieu luimême redoute les verdicts de la raison, et trouve dans ses louanges son « Summum bonum ! »
La caractéristique la plus étonnante de la philosophie de Pascal (cette philosophie qui ressemble si peu à ce qu'il est reçu, parmi les hommes, de considérer comme vérité), c’est l’effort qu'elle fait pour s’affranchir de la raison. Tout lié qu’il soit par le con- trôle de Port-Royal et par les traditions helléniques de la théologie, tout appliqué qu'il soit à donner à ses affirmations un caractère « obligatoire », c’est-à-dire à les justifier au tribunal de la raison, sa pensée « dernière » finit toujours par éclater en une dissonance aiguë, à travers la chaîne d’arguments auxquels :l a
mm
recours, comme il sied à un apologiste qui prend son point de départ dans la supposition que la vérité divine, aussi bien que la vérité humaine, se trouve dans la « loi » à laquelle tous les « Moi haïssables »
doivent obéir d’une façon absolue.
Même dans son fameux « pari » où Pascal entreprend de prouver mathé-.
matiquement que la raison exige de l’homme la foi, même dans ce raisonnement, construit si « scientifiquement », Pascal, comme s’il oubliait tout à coup son dessein, prononcé le mot qui a tant scandalisé : « Naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira. » Si son interlocuteur imaginaire répond : « C’est ce que Je crains », Pascal, le regard clair et tranquille, comme s’il s'agissait d’une chose toute naturelle, réplique :
«Pourquoi ? Qu’avez-vous à perdre ? »
Que perdez-vous en renonçant à la raison ? Si. ce mot n'avait été prononcé par Pascal, on hausserait les épaules, on éclaterait de rire. Il est évident que cela est d’un sot ou d’un fou. Mais ce n’est pas en vain que ces expressions de Pascal, savoir « s’abêtir » et « qu’avez-vous à perdre ? » provoquent une telle alarme même parmi nos contemporains à moitié endormis et ensorcelés par les charmes des théories modernes de la connaissance, Car dans ces mots, comme dans la boîte de Pandore, sont contenues toutes les absurdités possibles, donc, à notre avis, toutes les horreurs. Ouvrez la boîte, et soudain s’en échapperont vers la lumière du jour tous ces non pudet, quia pudendum est, prorsus credibile quia ineptum, certum quia impossibile, ét avec eux les « Moi » humains que
128 LA NUTT
la raison retenait dans la soumission et le silence, tous ces « Moi » que Pascal même craignait et bhaïssait si fort. Et tout de même Pascal . ämoroku# xai Xéye, OSG et dit; il oublia toutes les terreurs et tous les malheurs qui nous menacent, et dit ce qu'ilvoulait dire. Ecrivons plutôt qu'il n'oublie pas, et qu’en connaissance de cause, il marche contre l’ennemi.
La raison a beau vouloir le convaincre, c’est en vain. Nises louanges, ni ses menaces ne font effet. D'où vient cela ? Est-ce, selon l’expression de Platon, une réminiscence — ’avéuvnswy — OÙ Ce que nous appelons aujourd’hui, dédaigneusement, l’atavisme ? Pascal se rappelle le récit biblique de la chute, et la raison est sur lui sans pouvoir. Il n’a plus peur, comme les autres, comme tout à l'heure lui-même, de passer pour un
DE GEÉTHSÉMANI 20
sot ; il se moque de la vertu satisfaite
d'elle-même et de ses fidèles sujets, les habitants de l’étable. Rappelonsnous son recul devant l’unique vérité immatérielle proclamée par la Renaissance, sa haine pour Descartes, et son mépris pour le Summum bonum des anciens philosophes.
Pour éviter cela il n’y a qu’un moyen : renoncer aux veritates æternæ, aux fruits de l’arbre de la connaissance ; « s’abêtir », ne plus croire à rien de ce que proclame Îa raison ; Him les endroits éclairés, Car la lumière fait voir le mensonge ; aimer les ténèbres : « Ou’on ne nous reproche pas le manque de clarté, car nous en faisons profession. » Inspiré par la révélation biblique, Pascal crée une « théorie de la connaissance » qui tranche complètement avec nos idées sur l’essence de la vérité. La première
130 ÉA-NOIT
supposition fondamentale, l’axiome de la connaissance, c’est : tout homme normal peut voir la vérité si on la lui montre. Pascal, pour qui la Bible est la source principale de la connaissance, déclare : « On n'entend rien aux ouvrages de Dieu Si on ne prend pour principe qu'il a voulu (Port-Royal a, bien entendu, omis ce « voulu ») aveugler les uns et éclairer les autres. » Je crois que dans toute l’histoire de la philosophie personne n'a osé proclamer un « principe »
plus blessant pour notre raison, et que Pascal même n’atteignit jamais à tant de témérité (sauf quand il parle du « Summum bonum» dès philosophes et des chevaux qui réalisent dans leur étable l'idéal de la vertu stoïque).
Ia condition fondamentale de la possibilité de la connaisasnce humaine consiste, je le répète, en ce que la
DE GETHSÉMANI 131 vérité peut être perçue par tout homme normal. Descartes l’avait ainsi formulé : Dieu ne veut ni ne peut être trompeur. Or Pascal affirme que Dieu peut et veut être trompeur.
Quelquefois, à certains hommes, il révèle la vérité ; mais il aveugle délibérément la plupart d’entre eux pour que la vérité ne leur parvienne pas.
Qui a raison, Pascal ou Descartes ?
Voici de nouveau la maudite question qui nous a déja embarrassés tant de fois : comment décider et qui décidera où est la vérité ? On ne peut plus s’adresser à la raison; on ne peut davantage s’adresser, comme Descartes, à la morale : la morale nous dit qu'il serait indigne de Dieu de tromper les hommes ; or Pascal vient nous dire que la place de la morale est à l’étable. Nous sommes au désespoir, et Pascal triomphe. Il
122 EAN UE
attendait cet instant. Il peut s’écrier, énivré de joie : « Humiliez-vous, raison impuissante ; taisez-vous, nature 1mbécile : apprenez que l’homme passe infiniment l’homme et entendez de votre maître votre condition véritable que vous ignorez. » C’est ce qu'il fallait a Pascal. Il sent que « cette belle raison corrompue a tout Corrompu », et que le salut unique de l’homme est de s’en affranchir. Tant que la raison restera ce par quoi nos laudabiles vel vituperabiles sumus ; tant que nous trouverons le Summum bonum dans les louanges de la raison, et dans son blâme le Summum malum, nous ne sortirons pas de notre situation désespérée. « La raison a beau crier, elle ne peut mettre le prix aux choses. »
Notre raison, par ses vérités propres, fait de notre monde le royaume enchanté du mensonge. Nous vivons
eo poor d
tous comme des ensorcelés, et nous le sentons. Mais ce que nous craignons surtout, c’est le réveil, et les efforts que nous faisons pour rester dans notre engourdissement, aveuglés par Dieu ou, pour mieux dire, par les « vérités » que cueillit notre aïeul sur l’arbre défendu, nous ies considérons comme l’activité naturelle de notre âme. Nous considérons comme nos amis et bienfaiteurs ceux qui nous aident à dormir, qui nous bercent, qui glorifient notre sommeil, tandis que dans ceux qui essaient de nous réveiller nous voyons nos pires ennemis et une sorte de malfaiteurs. Nous ne voulons pas penser, nous ne voulons pas étudier nous-mêmes, pour ne pas voir la vraie réalité. C’est pourquoi l’homme préfère tout à la solitude. Il recherche ses pareils, les hommes qui rêvent, dans l’espoir
CS
que les « rêves en commun » (Pascal n’a pas craint de parler de « rêves en commun ») l’affermiront encore en ses illusions. Par conséquent, l’homme hait surtout la Révélation, car la Révélation c’est le « réveil », la libération des chaînes imposées par les vérités « immatérielles », auxquelles les descendants d'Adam déchu se sont tellement habitués qu’en dehors d’elles, la vie mêmè leur paraît inconcevable. La philosophie voit le bien suprême dans un repos .
que rien ne trouble, c’est-à-dire dans un sommeil profond sans visions inquiétantes. C’est pourquoi elle écarte d'elle avec tant de soin l’incompréhensible, l’énigmatique et le mystérieux, et évite tellement les questions pour lesquelles elle n’a pas de réponses toutes prêtes.
Pascal au contraire voit dans les
choses incompréhensibles et énigmatiques qui nous entourent le gage d’une existence meilleure, et toute tentative faite pour simplifier la vie, pour ramener l'inconnu au connu, lui semble blasphématoire. Rappelezvous ce que Pascal dit dans ses pensées. Quel que soit le sujet où son esprit s’applique, la réalité se déchire, se brise, perd toute signification, toute unité intérieure : si le nez de Cléopâtre avait été un peu plus court, l’histoire universelle serait autre ; notre justice a pour limite un ruisseau ; on ne doit pas tuer de ce côté du ruisseau, mais de l’autre côté :l est permis de tuer ; les rois et les juges sont aussi misérables que les sujets et les accusés, etc. Et cela n’est pas un « jeu de l’esprit », les racines en sont profondes dans l’âme de Pascal.Pascal est réellement convaincu,
il voit que l’histoire universelle est déterminée par des accidents infimes.
S'il vivait en notre temps où tous, répétant Hegel, voient dans l’histoire universelle le développement de l'esprit, il ne renierait pas ses paroles ; et si Hegel et lui sont quelque part confrontés (c’est une hypothèse que nous avons admise) n'est-il pas certain que le tribunal suprême aurait trouvé dans la courte phrase de Pascal plus de « pénétration » que dans les gros volumes de Hegel ?
Vous ne pouvez ni le comprendre ni l’accepter ? Cependant si vous désirez être avec Pascal, vous n’avez pas d'autre moyen que de « vous abêtir » et de répéter continuellement,-avec lui, les paroles ensorceleuses}: F« Hitiiese VOUS, YAÏSON ÎMpuissante, taisez-vous, nature imbécile.»
Nos veritates æternæ sont ignorées au tribunal suprême. Or c’est là que Pascal s’instruit et s’autorise à récuser notre raison impuissante et notre nature stupide. Ecoutez-le :
« Chose étonnante cependant, que le mystère le plus éloigné de notre connaissance, qui est celui de la transmission du péché, soit une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connaissance de nousmêmes ! Car il n’y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés de cette source, semblent incapables d’y participer. Cet écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, il nous semble même très injuste ; car qu'y a-t-1l de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant
SD 7e CRIE DE ARTE CREED * DOS es D DS À A mm
138 ÉA NÜIT
incapable de volonté, pour un péché où il paraît avoir si peu de part, qu'il est commis six mille ans avant qu’il fût un être ? Certainement, rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine ; et cependant, sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis dans cet abîme ; de sorte que l’homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n’est inconcevable à l’homme. » |
Il est évident que la pensée qui constitue le fond de cette page n'ira jamais rejoindre ces vérités éternelles qui sont communiquées aux hommes par la lumière de la raison. Pascal le sait parfaitement. Il souligne luimême que rien ne saurait davantage indigner notre raison et notre cons-
cience, que le mystère de la chute et du péché originel. Le péché originel se présente à nous comme une incarnation de tout ce que nous considérons comme immoral, honteux, absurde, impossible ; pourtant, nous dit Pascal, la plus grande vérité est là. Comme Tertullien ou Luther, il voit clairement tous les pudet, ineptum, impossibile, qui constituent le récit biblique ; et pourtant Pascal déclare : Non pudet, prorsus credibile est. et jusqu au dernier mot, le triomphal : certum. La « conversion » de Pascal, c’est cette affirmation même ; le papier qu'il portait cousu dans son vêtement nous le confirme. Là, il se détache définitivement de la vérité hellénique : « Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de acob — non des philosophes et des savants » : ainsi formule-t-1l dans des expressions brèves,
tracées à la hâte, le résultat auquel il est arrivé.
Aïnsi, c’est toujours le même «abîme », le même nœud inextricable de contradictions inconciliables. Tout y est; et la parole terrible =1pre pourquoi m’as-tu abandonné ? et les larmes de joie, et les doutes, et la certitude. Et au-dessus de tout cela un unique désir fou et passionné Oublier l’univers, tout oublier, hors Dieu ; oublier toutes les règles, toutes les lois, toutes les vérités éternelles et immatérielles, où la philosophie plaçait notre souverain bien; supporter toutes les souffrances physiques, morales même, pour atteindre le but : « Eternellement en joie pour un jour d'exercice sur la terre. » La liberté perdue par Adam et la première bénédiction de Dieu doivent être rendues au « Moi haïssable »,
QU
Et qu’importent, à côté de ces grands dons du Créateur, nos terrestres « vérités éternelles » et nos hautes vertus |!
Tout en Pascal a changé radicalement. Autrefois il craignait surtout la « raison » avec ses arrêts, la conscience avec ses jugements « implacables ». Maintenant, arrêts et jugements cessent d’exister pour lui.
Peut-être pourrait-on s’exprimer plus fortement encore : Pascal paraît sentir
que tout ce qui est défendu par la
raison et par la conscience, c’est cela même qui nous est surtout nécessaire.
Mais il faudrait peut-être faire 1c1 une réserve, pour ne pas donner prétexte à de fausses interprétations.
Nous nous rappelons que Pascal, contrairement à Descartes et à d’autres