‹ La nuit de Gethsémani 1923Chapitre 16 sur 19 · A4 LA NUL · texte numérisé non relu

A4 LA NUL

philosophes, n’entendait pas sous le nom de vérité ce que chacun pourrait voir, si on le lui montrait; Dieu, affirme-t-1l, a voulu que certains hommes voient, que d’autres soient aveugles. Et que le fait d’être aveugle ou voyant ne dépend pas de notre volonté : Dieu trompe celui qu’il veut tromper, ne trompe pas celui qu’il ne veut pas tromper, et nous n’avons aucun moyen d’obliger Dieu à montrer la vérité à tous. Par conséquent, la vérité n’a pas besoin de se cacher des hommes. Elle erre parmi eux, sans aucun voile, et celui qui ne doit pas la voir, ne la verra pas : 1l n’a pas pour cela l’organe nécessaire.

Peut-être ne serait-il pas déplacé de remarquer ici, que la théorie de la connaissance de Pascal n’est pas aussi originale qu’il semble d’abord.

Non que Pascal l’ait empruntée ; lui-

même l’a inventée ou, pour mieux dire, trouvée, là où personne ne va chercher une théorie de la connaissance : dans les Saintes Ecritures.

… Mais d’autres philosophes déjà, païens même, s'étaient douté de quelque chose. Platon disait à Diogène qu’il n'avait pas l « organe » nécessaire pour voir les « idées », et Plotin savait que la vérité n’est pas un jugement « obligatoire pour tous » : Pour voir la vérité, enseignait-il, il Fait à survoler » toutes les choses obligatoires, 1l faut s'élever « au delà » de la raison et de la conscience. Tout cela a été dit par Platon et Plotin, mais l’histoire nous en a conservé tout autre chose.

Platon, nous dit-elle, enseigne que le

plus grand malheur, c’est de devenir pisékoyoe (c’est-à-dire hostile à la raison); et Plotin : Roy oùy À0yos xat révra À0YOc. (Le commencement est la raison, et tout

146 LAN ODE est raison). L'histoire a rejeté le reste comme inutile, et les théories con-

temporaines de la connaissance, bien

qu’elles s’appuient presque toutes sur

Platon et tiennent grandement compte …

de Plotin, prennent pour point de départ ce jugement d’Aristote: que … la vérité est ce qui peut être enseigné à tout le monde. ie Or Pascal affirmait qu’on ne peut

rien entendre aux actes de Dieu

sans avoir présent à l’esprit qu’il veut « aveugler » les uns et « éclairer » les autres. Mais il semble que Pascal n'ait pas tout dit. Il semble que Dieu

tantôt « aveugle », tantôt «éclaire» un

seul et même homme ; et que, par conséquent, l’homme tantôt voie la vérité, tantôt ne l’aperçoive plus. Et même il arrive très ordinairement

que l’homme voit et ne voit pas en

même temps. C’est pour cela que

dans les questions « dernières », ainsi que Pascal nous l’explique, il n’y a, il ne peut y avoir et il ne doit y avoir rien de ferme ni de certain; c’est pour cela que Pascal lui-même semble être pétri de contradictions.

Les pensées, ainsi qu’il nous le dit,

viennent à lui et le quittent selon leur caprice. Dans la suite systématiques des sobres déductions qui composent sa théorie du « pari », éclate soudain Île mot absurde

« s’abêtir ». Sur une page il glorifie la raison, sur une autre il la remêt à sa

place brutalement et dédaigneuse-

ment. Et le « Moi », qu'il déclare « haïssable » et dont il dit que « la vraie et unique vertu est de le haïr », ce « Moi » devient la chose la plus précieuse du monde, beaucoup plus précieuse que toutes les vertus que Pascal abandonne aux pélagiens et aux habi-

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