LA NOIE
lois, tous doivent s’incliner pieusement. C’est elle, la raison, qui a appris à Pascal — et avant Pascal aux anciens philosophes — que « le moi est haïssable », car il n’est pas éternel, car il connaît la yéveots et la œloo, la naissance et la mort ; et c’est elle qui a inspiré à Pascal sa règle fondamentale : « I] faut tendre au général », cette règle qui a servi de sonde et de base à toute la philosophie ancienne et moderne, et sans laquelle ne sont possibles ni l'éthique ni la théorie de la connaissance. Mais le « cœur »
hait le « général » ; il ne veut pas, quelles que soient les menaces et les promesses de la raison, tendre au « général », de même qu'il ne veut pas reconnaître à la raison la qualité de législatrice suprême. Pascal recourt aux « vérités » qu'il a puisées dans la Bible pour abattre, avec leur aide,
la raison et ses exigences. Vous considérez comme évident que ce qui a un commencement doit avoir une fin, vous trouvez que la mort est un événement tout aussi « naturel » que tous les autres événements naturels.
Mais votre « évidence » n’est que votre cécité. Descartes, dans sa naïveté savante, a cru que Dieu ne veut ni ne peut tromper les hommes:
cela Lui est interdit par la théorie de la connaissance et l’éthique des païens.
Or nous savons qu'il y a une autre théorie de la connaissance et une autre éthique, et que Dieu peut et veut tromper les hommes. Et sa tromperie la plus grande, dont le divin Platon lui-même fut la victime, . c’est notre persuasion que tout ce qui a un commencement a aussi une fin, doit avoir une fin, et que la mort est, par conséquent, un événement natu-
rel parmi les autres événements naturels. Certes beaucoup de choses qui ont un commencement, ont aussi une fin ; mais pas toutes. Et la mort, que la raison « comprend » comme la conséquence nécessaire des prin-
cipes par elle établis, est en effet la chose la plus incompréhensible, la moins « naturelle », de tout ce que nous observons dans le monde. Et il est encore moins « naturel » que les hommes aient pu accepter les vérités de la raison, aimer le « général », les « lois » et haïr leur propre « Moi »; qu'ils aient pu s'intéresser aux vérités « immatérielles » au point
d'oublier complètement leur propre
destin : « L’immortalité de l’âme est …
une chose qui nous importe si fort, qui nous touche si profondément qu’il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l’indifférence de savoir
DE GETHSÉMANIT 153
ce qui en est: » Et encore : « Rien
n’est si important à l’homme que son état ; rien ne lui est si redoutable que l'éternité. Et ainsi, qu'il se trouve
des hommes indifférents à la perte
de leur être et au péril d’une éternité de misères, cela n’est point naturel.
Ils sont tout autres à l’égard de toutes les autres choses : ils craignent jus- qu'aux plus légères, ils lès prévoient, ils les sentent ; et ce même homme qui passe tant de jours et de nuits dans la rage et désespoir pour la perte d’une charge ou pour quelque offense
imaginaire à son honneur, c’est celui-
là même qui sait qu'il va tout perdre par la mort, sans inquiétude et sans émotion. — C’est une chose monstrueuse de voir dans un même cœur et en même temps cette sensibilité pour les moindres choses et cette étrange insensibilité pour les plus
grandes. C’est un enchantement incompréhensible et un assoupissement surnaturel qui marque une force toute-puissante qui le cause. ».
Vous voyez comme toutes choses, en l'esprit de Pascal, s’altèrent.
L’éthique et la théorie de la connaissance grecques, avec leur aversion pour tout ce qui est irrationnel, avec leur affirmation que. « le Moi est haïssable », avec leur tendance au « général », avec leur croyance au caractère « naturel » de la mort, perdent tout leur pouvoir. Là où la « philosophie » trouve la vérité et voit l’évidence absolue, là Pascal voit | € enchantement » et l” « assoupissement surnaturel ». Et maintenant nous n'oserons peut-être plus rejeter son exorcisme : « Humiliez-vous, raison impuissante. » Car si nos « vérités éternelles » ne nous procurent