LA NU
dans l’Église catholique. L’impor-
tance « historique » de saint Augustin est déterminée, dans une grande mesure, par ce désir et cette puissance qu’il eut de créer, dès 1ici-bas (car on pense peu au ciel ; 1l n’est pas jusqu'aux croyants qui. n’apprécient la terre beaucoup plus qu ’on ne l’eût supposé), les assises qui soient, ou du moins semblent être, assez solides pour que les portes de T’enfer même ne puissent les ébranler. Saint Augustin n’aurait jamais répété avec Pascal :
ad tuum, Domine, tribunal appello, et Port-Royal, nous le savons, a omis cette phrase. Port-Royal aurait osé, tout au plus, en appeler dè la décision de Rome au futur Concile æœcuménique. En appeler à Dieu, n'étaitce pas attenter à « l’unité » de l'Eglise ?
C'est ce qui est arrivé à Luther.
Quand celui-ci, comme Pascal, vit
de ses propres yeux que les clefs terrestres du royaume céleste se trou- vaient entre les mains de celui qui, par trois fois, avait renié Dieu ; quand, épouvanté par sa découverte, il détourna les yeux de la terre et chercha la vérité au ciel, sa crise se dénoua et il rompit avec l'Eglise, Luther, comme Jansénius et Pascal, se reportait toujours à saint Augustin. Ni Luther, ni Jansénius, ni Pascal, n'étaient tout à fait autorisés à le faire. Saint Augustin avait lutté contre Pélage et obtenu sa condamnation. Mais quand il était apparu que l’Eglise, comme toutes les institutions humaines, ne pouvait exister sans cette morale grecque qu'avait prêchée Pélage, saint Augustin prit la défense des thèses qu'il venait de combattre avec génie. Pascal, faisant appel au tribunal de Dieu, avait été
beaucoup plus loin qu’il ne paraissait nécessaire à ses amis de Port-Royal ;
le vrai Pascal, tel qu'il se manifeste …
maintenant devant nous, était, pour ces jansénistes, plus dangereux que les jésuites et Pélage même. Car, en vérité, un homme qui n'attend rien
du monde, qui n’a besoin de rien, qui ne craint rien, à qui nulle autorité n'en impose, qui pense sans compter avec quoi que ce soit et sans se conformer à rien, quelles idées un tel.
homme n'inventerait-1l pas ? Aujourd’hui on s’est habitué à Pascal, tout le monde le lit dès l’enfance, on apprend par cœur des extraits de ses Pensées. Qui ne connaît son « roseau pensant »; qui na pas entendu : «Con jette enfin de Îa terre sur la tête, et en voilà pour jamais »; qui n’a admiré son paradoxe spirituel sur l’histoire universelle et le nez de
DE GETHSÉMANI 23 Cléopâtre, etc. On écoute cela comme si ce n'était que des observations inoffensives, fines et réjouissantes, après lesquelles on peut vivre et dormir aussi tranquillement qu’après toute autre lecture agréable. On pardonne tout au « misanthrope sublime », et c’est probablement cette insouciance dont nous faisons preuve qui a permis à l’histoire « intelligente »
de conserver jusqu’à nous les œuvres de Pascal, quoiqu'elles ne répondissent aucunement aux fins « élevées » qu’elle s’assigne. L'histoire «sait » que les hommes ne verront pas ce qu'ils ne sont pas appelés à voir, même si on le leur montre. Pascal le dit avec cette franchise naturelle à l’homme qui ne craint rien et n’attend rien du monde : « Le monde juge bien des choses, car 1l est dans l’igno-
rance naturelle, qui est la vraie sagesse
ne
de l’homme. » Et il semble que nous n'avons aucun moyen de lutter contre cette ignorance naturelle qui est la vraie sagesse sur la terre. « Ce n’est point ici le pays de la vérité : elle erre inconnue parmi les hommes. » Que la vérité se montre aujourd'hui à l’homme, libre de tout voile : il ne la reconnaîtra pas, car d’après les « critérium » de la vérité, c’est-àdire d’après la totalité des signes qui, selon nos convictions, distinguent la vérité de l’erreur, l’homme sera forcé de la reconnaître pour erreur. Avant tout 1l se convaincra que non seulement elle n’est pas utile, mais qu’elle est nuisible aux hommes. Presque toutes les vérités qu'avait découvertes Pascal après qu'il dût en appeler du tribunal du monde et de Rome à celui du Seigneur, et qu’à ce tribunal il eût appris que l’homme ne doit pas
EE mm + RS en nn
dormir jusqu’à la fin du monde, toutes ces vérités sont nuisibles, dangereuses, exceptionnellement effrayantes et destructrices. C’est pour cela, répétons-le, que Port-Royal les a sévèrement censurées. Port-Royal, et jusqu’à l’indomptable Arnauld, étaient convaincus que les vérités doivent être utiles et non nuisibles.
Je vous accorderai que Pascal luimême avait cette conviction. Mais Pascal ne faisait pas grand cas de ses convictions, comme il ne faisait aucun cas de presque tout (ce « presque », hélas, ne ménage personne, pas même Pascal !) — de presque tout ce qui est cher aux hommes. Et cette capacité de sacrifier ses propres convictions humaines ainsi que celles des autres est, peut-être, un des traits les plus énigmatiques de sa philosophie, et qui, disons-le franchement,
nous serait resté probablement in-
connu si, au lieu des notes en désordre … qui constituent ses Pensées, nous pos- .
sédions son livre achevé, son «Apologie
du christianisme ». Car une « apologie » doit défendre Dieu devant les hommes ; il lui faut donc, bon oré mal gré, reconnaître comme dernière instance la raison humaine.
Pascal, s’il avait pu terminer son
travail, n’aurait pu exprimer que ce qui est acceptable pour les hommes et leur raison. Même dans ses pensées détachées, Pascal se rappelle, de temps en temps, les droits sou-
verains de la raison ; alors il s’em-
presse de lui témoigner ses sentiments de soumission : il a peur de passer devant ses proches, devant lui-même, pour un sot. Mais cette soumission reste tout extérieure.
Dans les profondeurs de son âme,
dc SE
Gone
Pascal méprise et hait cet autocrate,
il ne pense qu’à secouer le joug du tyran détesté à qui obéissaient si
volontiers ses contemporains, et
même le grand Descartes. « Que j'aime à voir cette superbe raison humi-
liée et suppliante. » Pascal n’a pensé
qu'a humilier notre raison si fière et si sûre d’elle-même, à lui enlever le pouvoir de juger Dieu et les hommes. Tout le monde, trouvait que, pour nous servir du langage des pélagiens, il était donné à la raison de dicter des lois : quibus nos (et non seulement nous, mais Dieu luimême) /laudabiles vel vituperabiles sumus 1. Pascal dédaigne ses louanges et reste indifférent à son blâme. « La raison a beau crier, elle ne peut mettre prix aux choses. »
1, Par lesquelles nous sommes louables ou blämables,
CAS UER
Nous voyons que Pascal appelle devant le tribunal de Dieu non seulement Rome, mais la raison ellemême. Et précisément devant le tribunal de Dieu, et non devant celui de la raison, comme d’autres philosophes avaient fait avant lui (certains le fontencore).C es philosophes, Pascalles connaissait, quoi qu'à vrai dire 1l n’en ait pas connu beaucoup. Il n’était pas un érudit, et son savoir d’historienphilosophe , Montaigne presque seul le lui donnait. Mais tout en louant Montaigne, tout en s’inclinant devant lui, Pascal comprenait très bien qu’il est inutile d’en appeler à la raison dans
la lutte contre la raison : car une fois que la raison est le juge suprême, on peut être assuré qu’elle ne se rendra pas de bon gré et se justifiera tou- Jours. | Mais comment, faut-il comprendre :
ce jugement de Dieu concernant la
raison ? En quoi ce jugement con-
siste-t-1l, que peut-il apporter aux hommes ? La raison nous donne l’assurance, la certitude, la fermeté, les jugements clairs et distincts, solides et définis. Peut-on espérer que, ayant renié la raison et l’ayant détrônée, nous arrivions à une stabilité et à une certitude plus grandes ? Certainement, s’il en était ainsi, tous suivraient volontiers Pascal. Il nous serait acces- Sible, proche, compréhensible. Mais le jugement dernier ne ressemble en rien aux jugements auxquels nous nous sommes habitués sur la terre, et
D E GETHSÉMANI 31 les arrêts du tribunal suprême ne ressemblent en rien aux arrêts des tribunaux terrestres ; exactement comme la vérité céleste ne ressemble en rien à la vérité terrestre. La vérité terrestre — le plus savant philosophe et le plus humble des manœuvres le savent également, car c’est la loi principale et constante non seulement de notre pensée, mais de notre existence même — la vérité terrestre est toujours égale à elle-même. L’essence de la vérité, c’est sa stabilité’ et son invariabilhité. Les hommes en sont tellement convaincus qu’ils ne sauraient même se représenter un autre senre de vérité. « On aime la sûreté, »
dit Pascal ; « on aime que le pape soit infaillible en la foi, et que les docteurs graves le soient dans les mœurs, afin d’avoir son assurance. » Rien n'est davantage estimé sur la terre que cette
ro
32 LA NTI fermeté, cette assurance. Et cette estime qu’on leur voue, la raison l’enseigna aux hommes, cette raison qui leur fournit toutes les stabilités et toutes les certitudes grâce auxquelles on peut vivre tranquillement et dormir profondément. Rappelonsnous que les clefs terrestres du royaume des cieux échurent à saint Pierre et à ses successeurs justement parce que Pierre savait dormir et dormait pendant que Dieu, descendu parmi les hommes, se préparait à mourir sur la croix. Mais l’agonie du Christ n’est pas encore finie. Elle continue, elle durera jusqu’à la fin du monde. « Il ne faut pas dormir », nous dit Pascal. Personne ne doit dormir. Personne ne doit chercher la fermeté et l’assurance. « S’1l ne jallait rien faire que pour le certain, on ne devrait rien faire pour la relision ;
car elle n’est pas certaine. » Seul. peut parler ainsi un homme quia entrepris, non d'attirer ses semblables vers la « religion », mais de les en détourner.
Il semble qu'il y ait ici une erreur quelconque, un malentendu, que Pascal ait dit une chose autre que celle qu'il :
voulait dire. Mais non, il n’y a aucune erreur ; ailleurs Pascal s'exprime d’une manière plus forte, plus décisive encore.« Nous brülons de désir de trouver une assiette ferme et une dernière base constante, pour y édifier une tour qui s'élève à l'infini. Mais tout notre fondement craque et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes. NE CHERCHONS DONC POINT D’ASSURANCE ET DE FERMETÉ. »
Voilà ce que sent, voilà ce que voit et entend l’homme qui s’est décidé, ou mieux qui a été condamné à ne pas dormir jusqu’à la fin des souffrances du Christ ; laquelle fin ne
viendra qu'avec la fin du monde.
Tels sont les commandements, telles sont les vérités qui se révèlent à lui.
Mais peut-on appeler vérité ce qui s’est révélé à lui ? Car la vérité a pour signe principal « l'assurance » et « la fermeté ». Une vérité non sûre et non ferme est une contradictio 1n adjecto, car justement ces signes servent à reconnaître le mensonge.
Le mensonge ne reste jamais fidèle à lui-même : 1l est tantôt ceci, tantôt cela. Pascal est donc parvenu à adorer le « mensonge » et à rejeter la vérité ? î
Il ne saurait en être autrement, puisque la raison vaincue a été pour lui l’occasion d’un tel triomphe. Nous venons de l'entendre : « Que j'aime a voir cette superbe raison humiliée et supplante. » Et c’est lui qui n’a pas craint de recommander aux hommes,
LE 1e + PE + no D 4 rer 0 mn né Parme rrt
comme le moyen d’atteindre au vrai, un reniement complet de la raison, dans les paroles qui ont fait tant de bruit et suscité tant d’indignation
«Cela vous fera croire et vous abétira. » Nous connaissons une quantité de tentatives faites pour mitiger la portée de ces paroles ; aucune n’est satisfaisante, aucune d’ailleurs n’est nécessaire. Renonçons une fois pour toutes à apprécier « historiquement »
Pascal. Nous ne le jugeons pas. Nous ne trouvons pas que nous « sachions »
plus ou mieux aue lui, et c’est pourquoi nous n'avons pas le droit de ne lui prendre que ce qui répond au niveau de la science de notre temps.
Cet orgueil, cette outrecuidance à juger, pourraient être Justifiés si nous nous en tenions au point de vue de Hegel, si nous cherchions dans l’histoire les traces d’un « développement »,
36 LA NUIT Alors les hommes du passé seraient pour nous des prévenus, et nous, hommes du présent, serions pour eux
des juges exécutant sans passion les commandements de la raison éternelle et invariable, n’ayant de comptes à rendre à personne. Mais Pascal ne consent pas à reconnaître au-dessus de lui le pouvoir législatif de la raison ; Pascal ne nous reconnaît pas le droit de juger, 1l exige que nous apparaissions avec lui devant le tribunal du Très-Haut. Et notre assurance, l’assurance des hommes venus au monde plus tard que lui, ne le trouble nullement, pas plus que le fait que nous sommes vivants, et que lui est mort. Sa voix, sévère et impérieuse, nous arrive d’outretombe, où son âme, non apaisée sur terre, trouve asile. Nos vérités les plus incontestables, les plus solides,
td de ee 0 em rm ve ee
les plus évidentes, ces veritates ælernæ, ainsi qu'avant Pascal aimait à les appeler Descartes ; ces « vérités de raison » ainsi que s’exprimera, après Pascal, Leibniz, et après ce dernier, jusqu'à nous, d’autres #æar- diens légitimes des idées héritées de la Renaissance, ne lui en imposèrent jamais. Soyons sûrs qu’elles lui en imposent aujourd’hui moins que jamais ; car Pascal outre-tombe est assurément beaucoup plus libre et beaucoup plus hardi qu'il ne l'était jadis, alors que vivant et mêlé aux vivants, 1l appelait devant le tribunal du Seigneur, Rome, la raison, les hommes et l’univers.
Rome et la raison le commandent :
donc, il ne faut pas le faire ; telle est la « logique » de Pascal. Telle chose, en d’autres temps, advint à T'ertullien, quand il s’écria, comme s’il
38. HPOLA NOTE eût pressenti Pascal : « Crucifixus est Det filius ; non pudet, quia pudendum
est. Et mortuus est Dei filius; prorsus credibile est, quia 1ineptum est. Et
sepultus resurrexit; certum est, quia impossibile est. » C'est-à-dire : Il ne faut pas avoir honte, quand la raison dit : c’est honteux ; quand elle affirme:
c'est insensé, alors paraît la vérité ; et là où elle signale une parfaite impossibilité, — là, et là seulement, se trouve l'entière erdeue Ainsi parlait Tertullien vivant, il y a de cela presque deux mille ans. Croyez-vous que T'ertullien mort ait renié ses paroles et qu’il croie aujourd’hui que, lorsque la raison décide: «c’est honteux®, 1l faille avoir honte ; que lorsqu elle décide : « c’est inepte », 11 faille s’écarter, et que lorsqu'elle décide :
«c’est impossible », il faille se croiser les bras ? Pensez-vous que Descartes,
Leibniz, et Aristote leur maître, continuent, aujourd’hui encore, à main- tenir leurs «vérités éternelles», et que par devant Dieu leur logique se trouve aussi irrésistible qu’elle le fût aux hommes ?
Tout cela est fantastique à l’excès, dira-t-on ; on ne peut confronter les uns avec les autres les hommes qui depuis longtemps ont cessé de vivre ; ni Pascal et Tertullien, ni Descartes et Leibniz ne défendent plus aucune cause ; s’ils en avaient une à défendre, c’est ici-bas qu’ils le devaient faire, et l’histoire, qui est née sur la terre, ne se laisse absolument pas entraîner vers le ciel. |
Tout cela peut être juste, c’est-àdire être considéré comme vrai, aujourd’hui et parmi les hommes.
Mais, le rappellerais-je encore ? nous avons décidé, avec Pascal, de porter
40 PA'NUTE
le différend devant une autre 1instance. Nous ne sommes plus jugés par la raison avec ses : « permis », « défendu », «honteux », et autres lois et principes. Nous nous sommes mis au banc des accusés, et les lois, et les principes avec nous-mêmes. Nous avons reconnu aux morts des droits égaux à ceux des vivants ; le jugement n’appartient plus aux hommes.
Il se peut même que nous n’entendions pas l’arrêt : Pascal nous a dit qu’il n’y a n1 fermeté, ni assurance ; peut-être n’y a-t-1l pas davantage de justice. Tous ces biens terrestres doivent être oubliés. Ce qui vous sera révélé « vous fera croire et vous abêtira.… »
Voulez-vous continuer à suivre Pascal, ou votre patience est-elle à bout et préférez-vous passer à d’autres maîtres, plus compréhensi-
bles et moins exigeants ? N’attendez de Pascal nulle douceur, nulle/indulgence. Il est infiniment cruel envers lui-même, et tout de même infiniment cruel envers les autres. Si vous voulez chercher en sa compagnie, :il vous prendra avec lui, mais il vous déclare d’avance que ces recherches ne vous procureront aucune joie
« Je n’approuve que ceux qui cherchent en gémissant. » Ses vérités, ou ce qu'il appelle ses vérités, sont dures, pénibles, implacables. Il ne porte avec lui aucun soulagement, aucune consolation. Il tue toute sorte de consolation. Aussitôt que l’homme s'arrête pour se reposer et revenir à soi, Pascal est là avec son inquiétude :
Il ne faut pas s’arrêter, 1l ne faut pas se reposer, 1l faut marcher, marcher sans fin ; vous êtes fatigué, vous êtes exténué ; c'est ce qu’il faut; il faut
être fatigué, il faut être lassé. « Il est bon d’être lassé et fatigué par l’inutile recherche du vrai bien, afin de, tendre les bras au Lhérateur. » Dieu luimême, selon Pascal, l'exige. « La plus cruelle guerre que Dieu puisse faire aux hommes en cette vie est de les laisser sans cette guerre qu'il est venu apporter.» —«Ÿe suis venu apporter la guerre, dit-1l, et pour instruire de cette guerre : « Je suis venu apporter le fer et le feu. » Avant lui le monde :
vivait dans cette fausse paix. »
Ainsi enseigne Pascal ou, pour mieux dire, ainsi traduit-il ce qu'il a entendu au tribunal de Dieu. Il évite tout ce qui est cher aux hommes.
Les hommes aiment la fermeté — il accepte l’inconstance ; les hommes aiment la terre solide — il choisit l’abîme ; les hommes apprécient pardessus tout la paix intérieure — il
DE GETHSÉMANI 43 célèbre la guerre et la tourmente ; les hommes aspirent au repos — il promet la fatigue, une fatigue sans fin ; les hommes font la chasse aux vérités claires et distinctes — 1l brouille toutes les cartes, 1l confond tout, et :
transforme la vie terrestre en un horrible chaos. Que lui faut-il ? Il nous l’a déjà dit : personne ne doit dormir.
Tout cela, Pascal l’a entendu au tribunal du Très-Haut. Il l’a entendu et accepté sans résistance quoiqu'il ne l’eût sans doute pas mieux « compris » que ceux-là qui le critiquent et s'indignent contre le caractère arriéré de sa pensée. Il paraissait, 1l paraît encore aux hommes, comme un énergumène, un fanatique. Il se parut tel à lui-même, et il était en effet énergumène et fanatique. Donc, si nous avions conservé le droit de le juger, il ne nous en coûterait rien de l’accuser.
Mais (bonne ou mauvaise chance) nous venons de nous rappeler le
46 LA NUIT oc
«non pudet quia pudendum est», c'est-
à-dire que, au moins quelquefois, il.
ne faut pas avoir honte quand même.
le monde entier crie d’une voix :
« C’est honteux ». Et nous savons d’ailleurs que Pascal avait porté sa cause au tribunal du Dieu qui avait accepté la chose la plus honteuse de toutes les choses tenues pour honteuses parmi les hommes. Que nous le veuillions ou non, nous sommes obligés, en écoutant Pascal, de vérifier tous nos : pudet, ineptum, impossibile, toutes nos veritates æterneæ.
Il ne faut pas oublier que Pascal n’a pas tout à fait choisi son destin.
Le destin l’a choisi. En glorifiant la cruauté et l’implacabilité, Pascal glorifiait Dieu lui-même, Dieu qui lui avait envoyé, comme autrefois à Job, des épreuves inouïes. En chantant des louanges à |” « ineptie », il célé-
. brait également Dieu, qui l’avait privé
des consolations de la raison. Et lors-
qu'il mettait tout son espoir dans l « impossible », Dieu seul pouvait lui inspirer une pareille folie. Et en effet, rappelons quelle fut sa vie.
Ses biographes nous disent : « Quoique depuis l’année 1647 jusqu’à sa mort il se soit passé près de quinze ans, on peut dire néanmoins qu'il n’a vécu que fort peu de temps depuis, ses maladies et ses incommodités continuelles lui ayant à peine laissé deux ou trois ans d'intervalle, non d’une santé parfaite, car il n’en a jamais eu, mais d’une langueur plus supportable et dans laquelle il n’était pas entièrement incapable de travailler. »
Sa sœur raconte : « Il nous disait quelquefois que depuis l’âge de dixhuit ans il n'avait pas passé un jour sans douleur. » La préface de Port-
48 LA NUIT Royal témoigne de même : « Ses maladies ne l'ont presque jamais laissé sans douleur pendant toute sa vie. » ni Cette torture continuelle, qu'est elle, qui l’avait créée ? Et pourquoi ?
Nous voulons croire qu’on ne peut. poser la question de cette façon.
Personne n’avait prémédité la torture de Pascal, et elle ne pouvait servir à rien. À notre avis, il n’y a, il ne peut exister ici aucune question. Mais pour Pascal, aussi bien que pour Job mythique ou pour Nietzsche, qui vient de vivre parmi nous, c’est là, et rien que là, que se cachent toutes les questions qui peuvent avoir de l’importance pour l’homme. Si nous n’en croyons pas « l’arriéré » Pascal ou le primitif Job, acceptons le témoignage de Nietzsche « l’avancé ». Il nous dira : « Quant à ma maladie,
je lui dois sans doute plus qu’à ma santé. Je lui dois toute ma philosophie. Seule une grande douleur est la dernière libératrice de l’esprit. Elle enseigne une grande suspicion, elle fait de chaque U un x, un vrai, un véritable x, c’est-à-dire l’avant-dernière lettre avant la dernière. Seule une grande douleur, cette longue et lente douleur qui semble nous consumer sur un bûcher humide, seule cette douleur nous force, nous autres philosophes, à descendre dans nos dernières profondeurs et à rejeter tout ce qui est confiant, bonhomme, conventionnel, lénmitif, et où nousmêmes, peut-être, avions autrefois mis notre humanité. » Pascal aurait pu répéter textuellement ces paroles de Nietzsche, et avec un droit égal. Du reste il le dit lui-même dans son admirable prière « pour demander à
50 ‘ALA NDIT Dieu le bon usage des maladies ».
Le «croyant » Pascal et « l’incroyant »
Nietzsche, Pascal qui avait dirigé | toutes ses pensées en arrière, vers le moyen-âge, et Nietzsche qui ne vivait que dans l'avenir, sont entièrement d'accord dans leurs témoignages. Et ce n’est pas seulement dans leurs témoignages qu'ils sont si proches:
leurs « philosophies », pour celui qui est prêt à se détacher des mots et qui sait distinguer, sous des vêtements différents, une essence identique, semblent presque coïncider. Il faut seulement se rappeler ce que les hommes oublient le plus volontiers et ce qu’a exprimé, autrefois, avec une telle force, le moine Luther dans son commentaire à l'épître aux Romains, commentaire qu'il avait écrit longtemps avant sa rupture avec l'Eglise :
€ Blasphemiæe.…. aliquanto gratiores
sonent in aure Der quam ipsum Alleluva vel quæecumque laudis jubilatio.- Ouanto enim horribilior et fedior est blasphemia, tanto est Deo gratior ‘. »
En comparant les « horribiles blasphemæ » de Nietzsche aux « laudis jubilationes » de Pascal, si différentes entre elles, les unes comme les autres si indifférentes à l’oreille de l’homme de notre temps et, s’il faut en croire Luther, si familières, si précieuses à Dieu, on commence à penser que l’histoire « intelligente » cette fois peut-être est trompée, et qu’en dépit de ses jugements, Pascal, qu’elle avait tué, a ressuscité, deux siècles plus tard, dans la personne de Nietzsche.
. « Les blasphèmes sonnent quelquefois plus agréablement à l'oreille de Dieu que l’Alleluia même ou que toute jubilation de louange. Et d'autant plus horrible et dégoûtant est un blasphème, d’autant plus il est agréable à Dieu.»
Ou bien l’histoire a-t-elle malgré tout atteint son but ? Nietzsche est-1l voué au sort de Pascal? Tout le monde l’admire, mais qui l’entend ? Personne sans doute. Il se peut, il est même probable qu'il en est ainsi.
Nietzsche lui aussi en avait appelé de la raison au contingent, au capricieux,
à l’incertain, des « jugements synthé-
tiques à priori » de Kant à la « volonté de puissance » ; lui aussi enseignait :
non pudet quia pudendum est ; ce qu’il avait traduit : « par delà le bien et le mal » ; lui aussi trouvait sa joie dans «P inepte » et cherchait la certitude là où les hommes voient « l'impossibilité ».
Pascal, nous raconte l’abbé Boileau, « croyait toujours voir un abîme à son côté gauche et y faisait mettre une chaise pour se rassurer : je sais l'histoire d’original. Ses amis, son
Lo Tue Dam n
ee a — -
confesseur, son directeur avaient beau lui dire qu'il n’y avait rien à craindre, que ce n'étaient que les alarmes d’une imagination épuisée par une étude abstraite et métaphysique ; il convenait de tout cela avec eux, et un quart d'heure après 1l se creusait de nouveau le précipice qui l’effrayait. »
Il n’est pas possible de vérifier ce récit ; mais, à en juger par les œuvres de Pascal, l’abbé dit vrai. Tout ce qu'a écrit Pascal nous prouve qu’au lieu d’un terrain solide sous ses pieds, il voyait et sentait toujours un abîme (encore une analogie étrange entre le destin de Pascal et celui de Nietzsche).
On ne peut noter dans ce recit qu’une seule inexactitude : il semble que l’abîme se trouvât non « au côté gauche » de Pascal, mais sous ses pieds. Le reste est raconté ou deviné avec véracité. Il semble vrai que
ue LA NUIT.
Pascal, pour se garer du précipice, employait une chaise : « Nous courons sans souci » — ce n’est pas l’abbé, mais Pascal lui-même qui le dit —.
« dans le précipice après que nous avons mms quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir. » De sorte que, si le récit de l’abbé est une invention, c’est une invention faite par un voyant, par un esprit qui savait voir dans ces ténébres où pour les autres tout se confond dans une indifférence grise.
Il est certain que Pascal n’a pas eu un seul jour sans souffrance, qu’il a presque ignoré le sommeil( Nietzsche aussi) ; 1l est également certain que Pascal, au lieu de sentir un terrain solide sous ses pieds, sensation commune des hommes, se sentait sans appui au-dessus d’un précipice, et que, s’il s'était abandonné à la ten-
DE GETHSÉMANT : lies
dance « naturelle », il serait tombé dans un abîme sans fond. Toutes ses Pensées nous racontent cela, et rien que cela. De là encore ses craintes si extraordinaires, si inattendues (rappelez-vous son cri : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie, etc. »), et dont ni ses amis, ni son Confesseur ne pouvaient venir
à bout. |
Sa « réalité » ne ressemble en rien à celle de tout le monde. Tous les hommes ordinairement se sentent bien, ils n’éprouvent que très rarement une douleur pénible ou uneinquiétude et ne conçoivent pas de craintes non fondées ; ils sentent toujours sous leurs pieds un terrain solide, ils ne connaissent les chutes dans l’abîme que par oui-dire, ou, s'ils en,ont l’expérience, c’est une expérience courte et qui fuit la mémoire.
Mais la réalité cesse-t-elle d’être réelle quand elle cesse d’être ordinaire ? Et avons-nous le droit de rejeter les conditions d’existence qui ne se rencontrent que rarement ?
Les gens pratiques ne s'intéressent pas aux exceptions — la règle seule leur importe, et ce qui se répète continuellement. Mais la philosophie a d’autres tâches. Si, inopinément, un homme tombait sur la terre, venant de la lune ou de quelque planète, et que cet homme sût nous raconter comment vivent, en d’autres mondes, des êtres qui ne nous ressemblent pas, cet homme-là serait pour nous une trouvaille inappréciable. Pascal, comme Nietzsche et comme beau coup d’autres dont je ne puis parler ici, est cet homme venant d’un autre monde, tel que notre philosophie ne peut que le rêver, et si dissemblable
DE GETHSÉMANI 57 du nôtre que ce qui est pour nous une règle, n’y apparaît que comme une exception, et qu'il y arrive continuellement des choses qui chez nous ne se rencontrent pas ou presque pas.
Chez nous il n’arrive jamais que les hommes marchent sur un précipice ; chez nous on marche sur la terre solide. C’est pour cela que la loi fondamentale de notre monde est la loi de la gravitation : tout tend vers le centre. Il n’arrive jamais chez nous qu'un homme vive dans une torture perpétuelle. Chez nous, en général, des choses difficiles alternent avec des choses faciles, et l’effort est suivi par le calme et le repos. Là-bas — aucune chose facile, toutes choses difficiles ; nul calme, nul repos ; une alarme éternelle ; pas de sommeil, une veille sans fin. Y trouveronsnous ces vérités que nous sommes
accoutumés de vénérer ici ? Tout nous dit que nos vérités coutumières
sont là-haut des mensonges, et que
ce que nous rejetons est là-haut retenu, cherché comme la fin suprême. Ici le tribunal suprême est
Rome, et le critérium suprême — la
raison. Là-haut, seul est juge celui vers qui Pascal cria : « Ad te, Domine, appello.»y Ne cherchons donc pas l’as-
surance et la fermeté.
aie
Pascal se heurta contre Rome pour la première fois quand :1l écrivit ses Lettres Provinciales. Il semble, à première vue, qu'il y commence la défense de sa cause. Mais cela est inexact. C’est Port-Royal ( Jansenius, Arnauld, Nicole), c’est l’œuvre « commune », que Pascal défend dans les Provinciales. Et voilà pourquoi leur portée historique est si grande :
aujourd’hui même, beaucoup de critiques voient en elles le vrai mérite de Pascal. C’est armé de preuves intellectuelles et morales qu'il entreprend la lutte contre les jésuites ,: 1l reconnaît donc au-dessus de lui et
dre cree mm men ee Se à OR A
de Rome, une instance commune, à savoir la raison, la morale sans doute ; dans une de ses dernières lettres, 1l laisse échapper l’aveu qu’il n’a besoin de rien et qu’il ne craint personne ; mais l’aveu n’est fait qu’en passant, et ce n’est pas avec cette arme-là qu'il bat ses ennemis. Port-Royal n1 personne, l'esprit le plus pénétrant même, ne saurait distinguer dans les Provimciales le mot terrible : « Ad te, Domine Ÿesu », appello, mot qui inspire les Pensées. Au contraire, Pascal, comme Arnauld, Nicole et autres, n’a dans ses lettres qu’un souci, celui de ne dire que ce qui semper ubique et ab omnibus creditum est. Toute sa force consiste en ceci qu'il sent derrière lui — à tort ou à raison — non l’appui problématique de Dieu, que personne n’a jamais vu et qui est si loin, mais le consentement réel de
DE GETHSÉMANI 61 tous les hommes qui pensent raisonnablement et correctement. Tout le monde comprend qu’une « grâce suffisante qui ne suffit pas » est un nonsens criant et ridicule. |
Plus tard, quand il écrira ses « Pensées », 1l aura acquis la conviction qu'il ne faut pas compter sur l'appui de « tout le monde », et que le « semper, ubique et ab nb » ne vaut pas mieux que la « grâce suffisante qui ne suffit pas ». Il dira : « Nous sommes St présomptueux que nous voudrions être connus de toute la terre, et même des gens qui viendront quand nous ne serons plus ; et nous sommes si vains que l'estime de cing ou six personnes qui nous environnent nous amuse et nous contente. » N’allez pas croire que ce « nous » soit dit par politesse, que par ce mot « nous » Pascal entende « eux », c'est-à-dire les autres et non
62 LA NUTF
lui-même. Non, c’est lui-même dont il parle. C’est à lui-même, quand :1l écrivait ses Provinciales, que l’ap probation de cinq ou six personnes qui lui tenaient de près suflisait pour qu’il eût le sentiment d’être approuvé par l’univers entier —- par les hommes vivant actuellement et par les hommes encore à naître. Si vous en doutez, lisez un autre extrait, où cette pensée est exprimée avec une entière franchise, où rien ne reste à deviner : « La vamté est si ancrée dans le cœur de l’homme qu’un soldat, un goujat, un cuisinier, un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs ; et les philosophes mêmes en veulent ; et ceux qui écrivent contre veulent avoir la gloire d’avoir bien écrit; et ceux qui le hsent veulent avoir la gloire de l'avoir lu; et moi qui écris ceci ai peut-être cette envie. » Ici
tout est clair, incontestable : si l’homme parle, écrit, si même il pense, ce n’est pas pour apprendre et trouver la vérité. Personne ici-bas ne s'intéresse au vrai; ce qu’on demande au lieu du vrai, ce sont des jugements commodes, et qui puissent servir ou convenir à un nombre d'hommes le plus grand possible.
Précisément au nombre le plus grand possible, de sorte que, si tu ne peux parler wrbi et orbi, s’il est impossible que Rome et l’univers entier t'entendent et t’acceptent, l’approbation de cinq ou six personnes doit te suffire : Port-Royal à Pascal, un village reculé à César. Ainsi l'illusion du € Semper, ubique et ab omnibus » sera sauve, ét nous pourrons nous considérer comme les détenteurs d’une vérité « œcuménique ».
Dans les Provinciales, on ne trouve
64 LA NUIT pas un mot sur |” « abîme ». Pascal n’a qu’un but : faire passer la raison et la morale de son côté et du côté de ses amis de Port-Royal. Les Provinciales sont, dans leur ensemble, au niveau du temps, et les historiens considèrent ces lettres comme un événement conforme à l’évolution humaine. Il n’y a, je le répète, nulle trace de l” « abîme », et moins encore d’une tentative de substituer à la raison l’arbitraire d’un être fantastique.
C’est pourquoi, à proprement parler, nous ne trouvons pas dans les Provinciales le vrai Pascal et son «idée ». Polémiquant avec les jésuites, il ne dit rien de soi-même, il ne fait que vilipender les thèses ridicules ou révoltantes de ses adversaires ou, plus exactement, des ennemis de Port-Royal. Il appelle les jésuites au
tribunal du bon sens et de la morale ; s'ils ne peuvent pas s’y justifier, c’est donc qu'ils sont coupables, et 1ls doivent se taire. Se peut-il que, condamné par un tel tribunal, on reste pourtant dans son droit ? Le dessus Pascal ne dit rien. Même silence, presque absolu, quant au « salut par la foi », quant à cette conception énigmatique de la « grâce », selon laquelle il faut renier tout ce que les hommes ont considéré et considèrent comme raisonnable et juste.
Ces réflexions sont réservées à l’ouvrage futur, à cette « apologie du christianisme » qui, si Pascal l’avait menée à son achèvement, aurait satisfait à la tâche moins encore que les pensées qui nous ont été conservées.
Lorsque Pascal les griffonnait, 1l oubliait que les hommes sur la terre ne pensent et ne doivent penser que pour