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les autres. Mais on ne peut pas oublier
cela dans une apologie ; le but d’une apologie est d’obtemir une adhésion « umiverselle », sinon réelle au moins imaginaire, sinon celle de « l’univers entier », du moins, comme nous la dit Pascal, celle de cinq ou six.
hommes, d’un groupe intime. Or une grande partie de ses Pensées ne pouvait pas compter sur une telle adhésion, même limitée. Nous savons que Port-Royal les censura sévèrement. Ainsi Port-Royal même était incapable de supporter ses vérités nouvelles. Et, en effet, une apologie veut être écrite par un homme qui a sous ses pieds, non un abîme, mais un terrain solide, par un homme qui peut justifier Dieu devant Rome et le monde, et non par quelqu'un qui appelle le monde et Rome devant le tribunal de Dieu. C’est pour cela
que l'interprétation de la révélation.
biblique que Pascal propose dans ses Pensées ne convenait pas, non seulement à Rome qui édictait des Jois sinon à l’univers entier, au moins presque à sa moitié, mais à la petite commune janséniste même qui, quoique pieusement fidèle à saint Augustin ou, peut-être, justement parce qu'elle hui était pieusement fidèle, prétendait également à la potestas clavium, à la manière de Rome. J'ai déjà dit que saint Augustin n’a jamais osé refuser à Îa raison ses “droits souverains : trop puissant était le pouvoir qu'exerçaient sur lui les traditions du stoïcisme et du néoplatonisme qui avait adopté entièrement les idées stoïciennes. Pascal ne l'ignorait pas. Il écrit : « Saint Aupustin. La raison ne se soumettrait jamais si elle ne jugeait qu'il y a des
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occasions où elle se doit soumettre. Il est donc juste qu’elle Se soumette quand elle juge qu’elle se doit soumettre. » Ces paroles, ainsi que l’a justement noté un des ccmmentateurs de Pascal, sont directement liées au passage suivant de la lettre CXX de saint Augustin :
« Que la foi doive précéder la raison, cela même est un principe raisonnable. Car, si ce précepte n’est pas raisonnable, il est donc déraisonnable ; ce qu’à Dieu ne plaise ! Si donc 1l est raisonnable que, pour arriver à des hauteurs que nous ne pouvons encore atteindre, la foi précède la raison, il est évident que cette raison qui nous persuade cela, précède ellemême la foi. »
Pascal, qui désire se lier à saint Augustin, répète cette pensée sous différentes formes. Ainsi : « Il n'y a rien de si conforme à la raison que ce
désaveu de la raison. » Et encore, comme s'il se jetait un défi à luimême : « L’extrême esprit est accusé de folie, comme l'extrême défaut. Rien que la médiocrité est bon... c’est sortir de l'humanité que de sortir du milieu. »
Lorsque Montaigne prêche des idées comme celle-ci : « Tenez-vous dans la route commune », etc., il n’y a là rien que de naturel. La « philosophie » de Montaigne, ainsi qu'il l’avouait lui-même, n’est qu’un doux oreiller qui favorise un sommeil profond. Il était destiné à chanter le « milieu »
qu'avait légué à l'humanité le père de la philosophie « scientifique », Aristote. Mais Pascal ne dort n1 ne dormira : les souffrances du Christ ne le laisseront pas dormir jusqu’à la fin du monde. La raison pourrat-elle bénir, ou au moins justifier une si folle décision ? La raison
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n’est que l’incarnation du « milieu ».
Et jamais, à aucune condition, elle ne signera de bon gré lacte de son abdication. On peut l’y contraindre, mais tous les moyens de persuasion resteront. sans action sur elle, car, par sa nature même, elle est la source unique des preuves. Et quoiqu’en dise samt Augustin, la chose du monde qui lui répugne le plus, c'est de céder ses droits souverains à son ennemie éternelle — Ia « foi ».
La meilleure illustration de cette vérité est le fameux différend entre saint Augustin et Pélage, différend qui a servi de point de départ aux recherches de Pascal. Que voularent les pélagiens ? Une seule chose :
« réconcilier » la for et la raison. Mais comme la réconciliation ne pouvait être qu'illusoire, ils se sont enfin trouvés contraints de soumettre la
foi à la raison. Leur thèse principale est la suivante : « Quod ratio arguit non potest auctoritas vindicare ». En affirmant ce principe, les pélagiens ne faisaient que répéter la conclusion de la philosophie grecque ou, pour mieux dire, de la philosophie commune du genre humain, qui, pour la première fois, en Europe, s'était trouvée devant le dilemme fatal :
Que doit faire l’homme ? Se fier à la raison invariable qui lui: est immanente et qui trouve en soi-même les principes éternels, ou reconnaître audessus d’elle le pouvoir d’un Etre vivant et, par conséquent, « contingent » et « capricieux » (car tout ce qui est vivant est «contingent » et «capricieux »). Lorsque Platon affirmait
1. « Ce que la raison prouve, la foi ne peut le revendiquer. »
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que le plus grand malheur qui puisse arriver à l’homme c’est de devenir uusékoyos, 11 disait déjà ce que devait enseigner plus tard Pélage.
Cette thèse lui avait été léguée par son grand et incomparable maître, Socrate. Et non à lui seul ; toutes les écoles philosophiques de la Grèce avaient reçu de Socrate le même commandement : On ne peut se fier à rien ni à personne; tout peut.
nous tromper ; 1l n’y a que la raison qui ne nous trompera pas, seule la raison peut mettre un terme à notre inquiétude, nous fournir un terrain solide, et l’assurance.
Il est vrai que Socrate n’a Jamais été aussi conséquent qu’on est habitué à le penser. Dans certaines circonstances importantes, très importantes, de sa vie il a, sans vouloir nullement le cacher, refusé obéissance à la
DE GETHSÉMANI 73 raison et écouté la voix d’un être énigmatique qu’il appelait son démon.
Il est également vrai que Platon a été, sous ce rapport, moins conséquent encore que Socrate. Sa philosophie confine toujours à la mythologie et souvent s’y confond. Mais « l’histoire » n’a pas accepté le démon de Socrate, et elle a purifié la philosophie de Platon en lui enlevant ses mythes. L’ « avenir » appartenait à Aristote d’une part, et d’autre part aux stoïciens, ces socratiques étroits qui, dans leur étroitesse, surent le mieux satisfaire aux goûts de l’histoire et réussirent ainsi à accaparer la conscience de l’humanité pensante.
Les stoïciens avaient pris dans Socrate et dans Platon tout ce qu'on pouvait en tirer pour la défense de la raison. Et ils usaient toujours de ce même argument qu'avait déve-
loppé, quelques heures avant sa mort, Socrate, le plus sage des hommes, reconnu pour tel par Dieu lui-même, le dieu païen qui lui avait confié, par l’intermédiaire de son oracle, les clefs du royaume céleste : Le plus grand malheur qui puisse frapper un homme, c’est de devenir uicéhayos. Vous avez perdu la richesse, la .
gloire, les parents, la patrie, — tout cela n'est rien. Mais si vous avez renoncé à la raison, vous avez tout perdu. Car les amis, la gloire, la patrie, la richesse — tout cela est passager ; quelqu'un, un « hasard »
nous à donné tout cela, sans demander notre avis, et il peut, à tout moment, le retirer, sans nous consulter davantage. Mais la raison ne nous a été donnée par personne, elle n’est n1 à moi ni à toi, elle n’est ni chez les amis, nt chez les ennemis, ni chez les
parents, ni chez les étrangers, ni ici, ni à, ni avant, ni après. Elle est partout et toujours, chez tous et au-dessus de tous. Il faut seulement apprendre à l’aimer, cette raison éternelle, toujours égale à elle-même, jamais soumise à qui que ce soit ; 1} faut que l’homme voie en elle son essence ; alors, dans ce monde jusqu'à présent émogmatique et terrible, il n'y aura plus rien de mystérieux ni d’effrayant. Il n’y aura plus lieu de craindre le Maître invisible qui était autrefois la source de tous les biens et le créateur des destinées humaines. I! était fort, il était tout puissant, ce maître, tant que ses dons étaient estimés et que ses menaces faisaient peur. Mais si on se décide à n’aimer que les dons de la raison, a ne reconnaître comme précieux que ses louanges et ses blâmes (la