‹ La nuit de GethsémaniChapitre 5 sur 7 · POINT D'ASSURANCE ET DE FERMETÉ · texte numérisé non relu

POINT D'ASSURANCE ET DE FERMETÉ

Voilà ce que sent, voilà ce que voit et entend l'homme qui s'est décidé, ou mieux qui a été condamné à ne pas dormir jusqu'à la fin des souffrances du Christ ; laquelle fin ne

viendra qu'avec la fin du monde.

Tels sont les commandements, telles sont les vérités qui se révèlent à lui. Mais peut-on appeler vérité ce qui s'est révélé à lui ? Car la vérité a pour signe principal « l'assurance » et « la fermeté ». Une vérité non sûre et non ferme est une contradictio in adjecto, car justement ces signes servent à reconnaître le mensonge.

Le mensonge ne reste jamais fidèle à lui-même : il est tantôt ceci, tantôt cela. Pascal est donc parvenu à adorer le (( mensonge » et à rejeter la vérité ?

Il ne saurait en être autrement, puisque la raison vaincue a été pour lui l'occasion d'un tel triomphe. Nous venons de l'entendre : « Que j'aime à voir cette superbe raison humiliée et suppliante. » Et c'est lui qui n'a pas craint de recommander aux hommes,

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comme le moyen d'atteindre au vrai, un reniement complet de la raison, dans les paroles qui ont fait tant de bruit et suscité tant d'indignation :

« Cela vous fera croire et vous abêtira. » Nous connaissons une quantité de tentatives faites pour mitiger la portée de ces paroles ; aucune n'est satisfaisante, aucune d'ailleurs n'est nécessaire. Renonçons une fois pour toutes à apprécier « historiquement »

Pascal. Nous ne le jugeons pas. Nous ne trouvons pas que nous « sachions »

plus ou mieux que lui, et c'est pourquoi nous n'avons pas le droit de ne lui prendre que ce qui répond au niveau de la science de notre temps.

Cet orgueil, cette outrecuidance à juger, pourraient être justifiés si nous nous en tenions au point de vue de Hegel, si nous cherchions dans l'histoire les traces d'un« développement ».

Alors les hommes du passé seraient pour nous des prévenus, et nous, hommes du présent, serions pour eux des juges exécutant sans passion les commandements de la raison éternelle et invariable, n'ayant de comptes à rendre à personne. Mais Pascal ne consent pas à reconnaître au-dessus de lui le pouvoir législatif de la raison ; Pascal ne nous reconnaît pas le droit de juger, il exige que nous apparaissions avec lui devant le tribunal du Très-Haut. Et notre assurance, l'assurance des hommes venus au monde plus tard que lui, ne le trouble nullement, pas plus que le fait que nous sommes vivants, et que lui est mort. Sa voix, sévère et impérieuse, nous arrive d'outretombe, où son âme, non apaisée sur terre, trouve asile. Nos vérités les plus incontestables, les plus solides,

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les plus évidentes, ces veritates œterncey ainsi qu'avant Pascal aimait à les appeler Descartes ; ces « vérités de raison » ainsi que s'exprimera, après Pascal, Leibniz, et après ce dernier, jusqu'à nous, d'autres gardiens légitimes des idées héritées de la Renaissance, ne lui en imposèrent jamais. Soyons sûrs qu'elles lui en imposent aujourd'hui moins que jamais ; car Pascal outre-tombe est assurément beaucoup plus libre et beaucoup plus hardi qu'il ne l'était jadis, alors que vivant et mêlé aux vivants, il appelait devant le tribunal du Seigneur, Rome, la raison, les hommes et l'univers.

Rome et la raison le commandent :

donc, il ne faut pas le faire ; telle est la « logique » de Pascal. Telle chose, en d'autres temps, advint à Tertullien, quand il s'écria, comme s'il

eût pressenti Pascal : « Crucifixus est Dei filius ; non pudet, quia pudendum est. Et mortuus est Dei filius ; prorsus credibile est, quia ineptum est. Et sepultus resurrexit ; certum est, quia impossibile est. » C'est-à-dire : Il ne faut pas avoir honte, quand la raison dit : c'est honteux ; quand elle affirme: c'est insensé, alors paraît la vérité ; et là où elle signale une parfaite impossibilité, — là, et là seulement, se trouve l'entière certitude. Ainsi parlait Tertullien vivant, il y a de cela presque deux mille ans. Croyez-vous que Tertullien mort ait renié ses paroles et qu'il croie aujourd'hui que, lorsque la raison décide: «c'est honteux"», il faille avoir honte ; que lorsqu'elle décide : « c'est inepte », il faille s'écarter, et que lorsqu'elle décide :

(( c'est impossible », il faille se croiser les bras ? Pensez-vous que Descartes,

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Leibniz, et Aristote leur maître, continuent, aujourd'hui encore, à maintenir leurs «vérités éternelles», et que par devant Dieu leur logique se trouve aussi irrésistible qu'elle le fût aux hommes ?

Tout cela est fantastique à l'excès, dira-t-on ; on ne peut confronter les uns avec les autres les hommes qui depuis longtemps ont cessé de vivre ; ni Pascal et Tertullien, ni Descartes et Leibniz ne défendent plus aucune cause ; s'ils en avaient une à défendre, c'est ici-bas qu'ils le devaient faire, et l'histoire, qui est née sur la terre, ne se laisse absolument pas entraîner vers le ciel.

Tout cela peut être juste, c'est-àdire être considéré comme vrai, aujourd'hui et parmi les hommes.

Mais, le rappellerais-je encore ? nous avons décidé, avec Pascal, de porter

le différend devant une autre instance. Nous ne sommes plus jugés par la raison avec ses : « permis », « défendu », « honteux », et autres lois et principes. Nous nous sommes mis au banc des accusés, et les lois, et les principes avec nous-mêmes. Nous avons reconnu aux morts des droits égaux à ceux des vivants ; le jugement n'appartient plus aux hommes.

Il se peut même que nous n'entendions pas l'arrêt : Pascal nous a dit qu'il n'y a ni fermeté, ni assurance ; peut-être n'y a-t-il pas davantage de justice. Tous ces biens terrestres doivent être oubliés. Ce qui vous sera révélé « vous fera croire et vous abêtira... »

Voulez-vous continuer à suivre Pascal, ou votre patience est-elle à bout et préférez-vous passer à d'autres maîtres, plus compréhensi-

bles et moins exigeants ? N'attendez de Pascal nulle douceur, nulleandulgence. Il est infiniment cruel envers lui-même, et tout de même infiniment cruel envers les autres. Si vous voulez chercher en sa compagnie, il vous prendra avec lui, mais il vous déclare d'avance que ces recherches ne vous procureront aucune joie :

« Je n'approuve que ceux qui cherchent en gémissant. » Ses vérités, ou ce qu'il appelle ses vérités, sont dures, pénibles, implacables. Il ne porte avec lui aucun soulagement, aucune consolation. Il tue toute sorte de consolation. Aussitôt que l'homme s'arrête pour se reposer et revenir à soi, Pascal est là avec son inquiétude : Il ne faut pas s'arrêter, il ne faut pas se reposer, il faut marcher, marcher sans fin ; vous êtes fatigué, vous êtes exténué ; c'est ce qu'il faut ; il faut

être fatigué, il faut être lassé. « Il est bon d'être lassé et fatigué par Vinutïle recherche du vrai bien, afin de tendre les bras au libérateur. » Dieu luimême, selon Pascal, l'exige. « La plus cruelle guerre que Dieu puisse faire aux hommes en cette vie est de les laisser sans cette guerre qu'il est venu apporter. » — « Je suis venu apporter la guerre, dit-il, et pour instruire de cette guerre : « Je suis venu apporter le fer et le feu. » Avant lui le monde vivait dans cette fausse paix. »

Ainsi enseigne Pascal ou, pour mieux dire, ainsi traduit-il ce qu'il a entendu au tribunal de Dieu. Il évite tout et qui est cher aux hommes.

Les hommes aiment la fermeté — il accepte l'inconstance ; les hommes aiment la terre solide — il choisit l'abîme ; les hommes apprécient pardessus tout la paix intérieure — il

célèbre la guerre et la tourmente ; les hommes aspirent au repos — il promet la fatigue, une fatigue sans fin ; les hommes font la chasse aux vérités claires et distinctes — il brouille toutes les cartes, il confond tout, et transforme la vie terrestre en un horrible chaos. Que lui faut-il ? Il nous Ta déjà dit : personne ne doit dormir.

Tout cela, Pascal Ta entendu au tribunal du Très-Haut. Il l'a entendu et accepté sans résistance Quoiqu'il ne l'eût sans doute pas mieux « compris » que ceux-là qui le critiquent et s'indignent contre le caractère arriéré de sa pensée. Il paraissait, il paraît encore aux hommes, comme un énergumène, un fanatique. Il se parut tel à lui-même, et il était en effet énergumène et fanatique. Donc, si nous avions conservé le droit de le juger, il ne nous en coûterait rien de l'accuser.

Mais (bonne ou mauvaise chance) nous venons de nous rappeler le

« non pudet quia pudendum est », c'està-dire que, au moins quelquefois, il ne faut pas avoir honte quand même le monde entier crie d'une voix :

« C'est honteux ». Et nous savons d'ailleurs que Pascal avait porté sa cause au tribunal du Dieu qui avait accepté la chose la plus honteuse de toutes les choses tenues pour honteuses parmi les hommes. Que nous le veuillions ou non, nous sommes obligés, en écoutant Pascal, de vérifier tous nos : pudet, tneptum, impossibile, toutes nos veritates œternœ.

Il ne faut pas oublier que Pascal n'a pas tout à fait choisi son destin. Le destin Ta choisi. En glorifiant la cruauté et l'implacabilité, Pascal glorifiait Dieu lui-même, Dieu qui lui avait envoyé, comme autrefois à Job, des épreuves inouïes. En chantant des louanges à 1' « ineptie », il celé-

brait également Dieu, qui l'avait privé des consolations de la raison. Et lorsqu'il mettait tout son espoir dans 1' « impossible », Dieu seul pouvait lui inspirer une pareille folie. Et en effet, rappelons quelle fut sa vie.

Ses biographes nous disent : « Quoique depuis l'année 1647 jusqu'à sa mort il se soit passé près de quinze ans, on peut dire néanmoins qu'il n'a vécu que fort peu de temps depuis, ses maladies et ses incommodités continuelles lui ayant à peine laissé deux ou trois ans d'intervalle, non d'une santé parfaite, car il n'en a jamais eu, mais d'une langueur plus supportable et dans laquelle il n'était pas entièrement incapable de travailler. »

Sa sœur raconte : « Il nous disait quelquefois que depuis l'âge de dixhuit ans il n'avait pas passé un jour sans douleur. » La préface de Port-

Royal témoigne de même : « Ses maladies ne l'ont presque jamais laissé sans douleur pendant toute sa vie. »

Cette torture continuelle, qu'estelle, qui l'avait créée ? Et pourquoi ? Nous voulons croire qu'on ne peut poser la question de cette façon.

Personne n'avait prémédité la torture de Pascal, et elle ne pouvait servir à rien. A notre avis, il n'y a, il ne peut exister ici aucune question. Mais pour Pascal, aussi bien que pour Job mythique ou pour Nietzsche, qui vient de vivre parmi nous, c'est là, et rien que là, que se cachent toutes les questions qui peuvent avoir de l'importance pour l'homme. Si nous n'en croyons pas « l'arriéré » Pascal ou le primitif Job, acceptons le témoignage de Nietzsche « l'avancé ». Il nous dira : « Quant à ma maladie,

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je lui dois sans doute plus qu'à ma santé. Je lui dois toute ma philosophie. Seule une grande douleur est la dernière libératrice de l'esprit. Elle enseigne une grande suspicion, elle fait de chaque u un x, un vrai, un véritable x, c'est-à-dire l'avant-dernière lettre avant la dernière. Seule une grande douleur, cette longue et lente douleur qui semble nous consumer sur un bûcher humide, seule cette douleur nous force, nous autres philosophes, à descendre dans nos dernières profondeurs et à rejeter tout ce qui est confiant, bonhomme, conventionnel, lénitif, et où nousmêmes, peut-être, avions autrefois mis notre humanité.» Pascal aurait pu répéter textuellement ces paroles de Nietzsche, et avec un droit égal. Du reste il le dit lui-même dans son admirable prière « pour demander à

Dieu le bon usage des maladies ».

Le « croyant » Pascal et « l'incroyant » Nietzsche, Pascal qui avait dirigé toutes ses pensées en arrière, vers le moyen-âge, et Nietzsche qui ne vivait que dans l'avenir, sont entièrement d'accord dans leurs témoignages. Et ce n'est pas seulement dans leurs témoignages qu'ils sont si proches :

leurs « philosophies », pour celui qui est prêt à se détacher des mots et qui sait distinguer, sous des vêtements différents, une essence identique, semblent presque coïncider. Il faut seulement se rappeler ce que les hommes oublient le plus volontiers et ce qu'a exprimé, autrefois, avec une telle force, le moine Luther dans son commentaire à l'épître aux Romains, commentaire qu'il avait écrit longtemps avant sa rupture avec l'Eglise :

« Blasphemiœ... aliquanto gratiores

sortent in aure Dei quant ipsum Aileluya vel quœcumque laudis jubilatio.

Quanto enim horribilior et jedior est blasphentia, tanto est Deo gratior l. » En comparant les « horribiles blasphemiœ » de Nietzsche aux « laudis jubilationes » de Pascal, si différentes entre elles, les unes comme les autres si indifférentes à Toreille de l'homme de notre temps et, s'il faut en croire Luther, si familières, si précieuses à Dieu, on commence à penser que l'histoire « intelligente » cette fois peut-être est trompée, et qu'en dépit de ses jugements, Pascal, qu'elle avait tué, a ressuscité, deux siècles plus tard, dans la personne de Nietzsche.

1 . « Les blasphèmes sonnent quelquefois plus agréablement à l'oreille de Dieu que l' Alléluia même ou que toute jubilation de louange. Et d'autant plus horrible et dégoûtant est un blasphème, d'autant plus il est agréable à Dieu.»

Ou bien l'histoire a-t-elle malgré tout atteint son but ? Nietzsche est-il voué au sort de Pascal ? Tout le monde l'admire, mais qui l'entend ? Personne sans doute. Il se peut, il est même probable qu'il en est ainsi.

Nietzsche lui aussi en avait appelé de la raison au contingent, au capricieux, à l'incertain, des « jugements synthétiques à priori » de Kant à la « volonté de puissance » ; lui aussi enseignait : non pudet quia pudendum est ; ce qu'il avait traduit : « par delà le bien et le mal » ; lui aussi trouvait sa joie dans « l'inepte » et cherchait la certitude là où les hommes voient « l'impossibilité ».

Pascal, nous raconte l'abbé Boileau, « croyait toujours voir un abîme à son côté gauche et y faisait mettre une chaise pour se rassurer : je sais Phistoire d'original. Ses amis, son

confesseur, son directeur avaient beau lui dire qu'il n'y avait rien à craindre, que ce n'étaient que les alarmes d'une imagination épuisée par une étude abstraite et métaphysique ; il convenait de tout cela avec eux, et un quart d'heure après il se creusait de nouveau le précipice qui l'effrayait. »

Il n'est pas possible de vérifier ce récit ; mais, à en juger par les œuvres de Pascal, l'abbé dit vrai. Tout ce qu'a écrit Pascal nous prouve qu'au lieu d'un terrain solide sous ses pieds, il voyait et sentait toujours un abîme (encore une analogie étrange entre le destin de Pascal et celui de Nietzsche). On ne peut noter dans ce récit qu'une seule inexactitude : il semble que l'abîme se trouvât non « au côté gauche » de Pascal, mais sous ses pieds. Le reste est raconté ou deviné avec véracité. Il semble vrai que

Pascal, pour se garer du précipice, employait une chaise : « Nous courons sans souci » — ce n'est pas l'abbé, mais Pascal lui-même qui le dit — « dans le précipice après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir. » De sorte que, si le récit de l'abbé est une invention, c'est une invention faite par un voyant, par un esprit qui savait voir dans ces ténèbres où pour les autres tout se confond dans une indifférence grise.

Il est certain que Pascal n'a pas eu un seul jour sans souffrance, qu'il a presque ignoré le sommeil (Nietzsche aussi) ; il est également certain que Pascal, au lieu de sentir un terrain solide sous ses pieds, sensation commune des hommes, se sentait sans appui au-dessus d'un précipice, et que, s'il s'était abandonné à la ten-

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dance « naturelle », il serait tombé dans un abîme sans fond. Toutes ses Pensées nous racontent cela, et rien que cela. De là encore ses craintes si extraordinaires, si inattendues (rappelez-vous son cri : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie, etc. »), et dont ni ses amis, ni son confesseur ne pouvaient venir à bout.

Sa « réalité » ne ressemble en rien à celle de tout le monde. Tous les hommes ordinairement se sentent bien, ils n'éprouvent que très rarement une douleur pénible ou une inquiétude et ne conçoivent pas de craintes non fondées ; ils sentent toujours sous leurs pieds un terrain solide, ils ne connaissent les chutes dans l'abîme que par ouï-dire, ou, s'ils en ont l'expérience, c'est une expérience courte et qui fuit la mémoire.

Mais la réalité cesse-t-elle d'être réelle quand elle cesse d'être ordinaire ? Et avons-nous le droit de rejeter les conditions d'existence qui ne se rencontrent que rarement ?

Les gens pratiques ne s'intéressent pas aux exceptions — la règle seule leur importe, et ce qui se répète continuellement. Mais la philosophie a d'autres tâches. Si, inopinément, un homme tombait sur la terre, venant de la lune ou de quelque planète, et que cet homme sût nous raconter comment vivent, en d'autres mondes, des êtres qui ne nous ressemblent pas, cet homme-là serait pour nous une trouvaille inappréciable. Pascal, comme Nietzsche et comme beaucoup d'autres dont je ne puis parler ici, est cet homme venant d'un autre monde, tel que notre philosophie ne peut que le rêver, et si dissemblable

du nôtre que ce qui est pour nous une règle, n'y apparaît que comme une exception, et qu'il y arrive continuellement des choses qui chez nous ne se rencontrent pas ou presque pas.

Chez nous il n'arrive jamais que les hommes marchent sur un précipice ; chez nous on marche sur la terre solide. C'est pour cela que la loi fondamentale de notre monde est la loi de la gravitation : tout tend vers le centre. Il n'arrive jamais chez nous qu'un homme vive dans une torture perpétuelle. Chez nous, en général, des choses difficiles alternent avec des choses faciles, et l'effort est suivi par le calme et le repos. Là-bas — aucune chose facile, toutes choses difficiles ; nul calme, nul repos ; une alarme éternelle ; pas de sommeil, une veille sans fin. Y trouveronsnous ces vérités que nous sommes

accoutumés de vénérer ici ? Tout nous dit que nos vérités coutumières sont là-haut des mensonges, et que ce que nous rejetons est là-haut retenu, cherché comme la fin suprême. Ici le tribunal suprême est Rome, et le critérium suprême — la raison. Là-haut, seul est juge celui vers qui Pascal cria : « Ad te, Domine, appello.» Ne cherchons donc pas l'assurance et la fermeté.

Pascal se heurta contre Rome pour la première fois quand il écrivît ses Lettres Provinciales. Il semble, à première vue, qu'il y commence la défense de sa cause. Mais cela est inexact. C'est Port - Royal ( Jansenius, Arnauld, Nicole), c'est l'œuvre « commune », que Pascal défend dans les Provinciales. Et voilà pourquoi leur portée historique est si grande :

aujourd'hui même, beaucoup de critiques voient en elles le vrai mérite de Pascal. C'est armé de preuves intellectuelles et morales qu'il entreprend la lutte contre les jésuites : il reconnaît donc au-dessus de lui et

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de Rome, une instance commune, à savoir la raison, la morale sans doute ; dans une de ses dernières lettres, il laisse échapper l'aveu qu'il n'a besoin de rien et qu'il ne craint personne ; mais l'aveu n'est fait qu'en passant, et ce n'est pas avec cette arme-là qu'il bat ses ennemis. Port-Royal ni personne, l'esprit le plus pénétrant même, ne saurait distinguer dans les Provinciales le mot terrible : « Ad te, Domine Jesu », appello, mot qui inspire les Pensées. Au contraire, Pascal, comme Arnauld, Nicole et autres, n'a dans ses lettres qu'un souci, celui de ne dire que ce qui semper ubique et ab omnibus creditum est. Toute sa force consiste en ceci qu'il sent derrière lui — à tort ou à raison — non l'appui problématique de Dieu, que personne n'a jamais vu et qui est si loin, mais le consentement réel de

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tous les hommes qui pensent raisonnablement et correctement. Tout le monde comprend qu'une « grâce suffisante qui ne suffit pas » est un nonsens criant et ridicule.

Plus tard, quand il écrira ses « Pensées », il aura acquis la conviction qu'il ne faut pas compter sur l'appui de « tout le monde », et que le « semper, ubique et ab omnibus » ne vaut pas mieux que la « grâce suffisante qui ne suffit pas ». Il dira : « Nous sommes si présomptueux que nous voudrions être connus de toute la terre, et même des gens qui viendront quand nous ne serons plus ; et nous sommes si vains que V estime de cinq ou six personnes qui nous environnent nous amuse et nous contente. » N'allez pas croire que ce « nous » soit dit par politesse, que par ce mot « nous » Pascal entende « eux », c'est-à-dire les autres et non

lui-même. Non, c'est lui-même dont il parle. C'est à lui-même, quand il écrivait ses Provinciales , que l'approbation de cinq ou six personnes qui lui tenaient de près suffisait pour qu'il eût le sentiment d'être approuvé par l'univers entier — par les hommes vivant actuellement et par les hommes encore à naître. Si vous en doutez, lisez un autre extrait, où cette pensée est exprimée avec une entière franchise, où rien ne reste à deviner : « La vanité est si ancrée dans le cœur de V homme qu'un soldat, un goujat, un cuisinier, un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs ; et les philosophes mêmes en veulent; et ceux qui écrivent contre veulent avoir la gloire d'avoir bien écrit; et ceux qui le lisent veulent avoir la gloire de V avoir lu; et moi qui écris ceci ai peut-être cette envie... » Ici

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tout est clair, incontestable : si l'homme parle, écrit, si même il pense, ce n'est pas pour apprendre et trouver la vérité. Personne ici-bas ne s'intéresse au vrai ; ce qu'on demande au lieu du vrai, ce sont des jugements commodes, et qui puissent servir ou convenir à un nombre d'hommes le plus grand possible.

Précisément au nombre le plus grand possible, de sorte que, si tu ne peux parler urbi et orbi, s'il est impossible que Rome et l'univers entier t'entendent et t'acceptent, l'approbation de cinq ou six personnes doit te suffire : Port- Royal à Pascal, un village reculé à César. Ainsi l'illusion du « Semper, ubique et ab omnibus » sera sauve, et nous pourrons nous considérer comme les détenteurs d'une vérité « œcuménique ».

Dans les Provinciales, on ne trouve

pas un mot sur 1' « abîme ». Pascal n'a qu'un but : faire passer la raison et la morale de son côté et du côté de ses amis de Port- Royal. Les Provinciales sont, dans leur ensemble, au niveau du temps, et les historiens considèrent ces lettres comme un événement conforme à l'évolution humaine. Il n'y a, je le répète, nulle trace de 1' « abîme », et moins encore d'une tentative de substituer à la raison l'arbitraire d'un être fantastique.

C'est pourquoi, à proprement parler, nous ne trouvons pas dans les Provinciales le vrai Pascal et son « idée ». Polémiquant avec les jésuites, il ne dit rien de soi-même, il ne fait que vilipender les thèses ridicules ou révoltantes de ses adversaires ou, plus exactement, des ennemis de Port-Royal. Il appelle les jésuites au

tribunal du bon sens et de la morale ; s'ils ne peuvent pas s'y justifier, c'est donc qu'ils sont coupables, et ils doivent se taire. Se peut-il que, condamné par un tel tribunal, on reste pourtant dans son droit ? Là-dessus Pascal ne dit rien. Même silence, presque absolu, quant au « salut par la foi », quant à cette conception énigmatique de la « grâce », selon laquelle il faut renier tout ce que les hommes ont considéré et considèrent comme raisonnable et juste.

Ces réflexions sont réservées à l'ouvrage futur, à cette « apologie du christianisme » qui, si Pascal l'avait menée à son achèvement, aurait satisfait à la tâche moins encore que les pensées qui nous ont été conservées.

Lorsque Pascal les griffonnait, il oubliait que les hommes sur la terre ne pensent et ne doivent penser que pour

les autres. Maison ne peut pas oublier cela dans une apologie ; le but d'une apologie est d'obtenir une adhésion « universelle », sinon réelle au moins imaginaire, sinon celle de « l'univers entier », du moins, comme nous l'a dit Pascal, celle de cinq ou six hommes, d'un groupe intime. Or une grande partie de ses Pensées ne pouvait pas compter sur une telle adhésion, même limitée. Nous savons que Port-Royal les censura sévèrement. Ainsi Port-Royal même était incapable de supporter ses vérités nouvelles. Et, en effet, une apologie veut être écrite par un homme qui a sous ses pieds, non un abîme, mais un terrain solide, par un homme qui peut justifier Dieu devant Rome et le monde, et non par quelqu'un qui appelle le monde et Rome devant le tribunal de Dieu. C'est pour cela

que l'interprétation de la révélation biblique que Pascal propose dans ses Pensées ne convenait pas, non seulement à Rome qui édictait des lois sinon à l'univers entier, au moins presque à sa moitié, mais à la petite commune janséniste même qui, quoique pieusement fidèle à saint Augustin ou, peut-être, justement parce qu'elle lui était pieusement fidèle, prétendait également à la potestas clavium, à la manière de Rome. J'ai déjà dit que saint Augustin n'a jamais osé refuser à la raison ses droits souverains : trop puissant était le pouvoir qu'exerçaient sur lui les traditions du stoïcisme et du néoplatonisme qui avait adopté entièrement les idées stoïciennes. Pascal ne l'ignorait pas. Il écrit : « Saint Augustin. La raison ne se soumettrait jamais si elle ne jugeait qu'il y a des

occasions où elle se doit soumettre. Il est donc juste qu'elle se soumette quand elle juge qu'elle se doit soumettre. » Ces paroles, ainsi que Ta justement noté un des commentateurs de Pascal, sont directement liées au passage suivant de la lettre CXX de saint Augustin :

« Que la foi doive précéder la raison, ceîa même est un principe raisonnable. Car, si ce précepte n'est pas raisonnable, il est donc déraisonnable ; ce qu'à Dieu ne plaise ! Si donc il est raisonnable que, pour arriver à des hauteurs que nous ne pouvons encore atteindre, la foi précède la raison, il est évident que cette raison qui nous persuade cela, précède ellemême la foi. »

Pascal, qui désire se lier à saint Augustin, répète cette pensée sous différentes formes. Ainsi : « Il n'y a rien de si conforme à la raison que ce

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désaveu de la raison. » Et encore, comme s'il se jetait un défi à luimême : « & extrême esprit est accusé de jolie, comme V extrême défaut. Rien

que la médiocrité est bon c'est sortir

de V humanité que de sortir du milieu... » Lorsque Montaigne prêche des idées comme celle-ci : « Tenez-vous dans la route commune », etc., il n'y a là rien que de naturel. La « philosophie » de Montaigne, ainsi qu'il l'avouait lui-même, n'est qu'un doux oreiller qui favorise un sommeil profond. Il était destiné à chanter le « milieu »

qu'avait légué à l'humanité le père de la philosophie « scientifique », Aristote. Mais Pascal ne dort ni ne dormira : les souffrances du Christ ne le laisseront pas dormir jusqu'à la fin du monde. La raison pourrat-elle bénir, ou au moins justifier une si folle décision ? La raison

n'est que l'incarnation du « milieu ».

Et jamais, à aucune condition, elle ne signera de bon gré l'acte de son abdication. On peut l'y contraindre, mais tous les moyens de persuasion resteront sans action sur elle, car, par sa nature même, elle est la source unique des preuves. Et quoiqu'en dise saint Augustin, la chose du monde qui lui répugne le plus, c'est de céder ses droits souverains à son ennemie éternelle — la « foi ». La meilleure illustration de cette vérité est le fameux différend entre saint Augustin et Pelage, différend qui a servi de point de départ aux recherches de Pascal. Que voulaient les pélagiens ? Une seule chose :

« réconcilier » la foi et la raison. Mais comme la réconciliation ne pouvait être qu'illusoire, ils se sont enfin trouvés contraints de soumettre la

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foi à la raison. Leur thèse principale est la suivante : « Ouod ratio arguit non potest auctoritas vindicare l ». En affirmant ce principe, les pélagiens ne faisaient que répéter la conclusion de la philosophie grecque ou, pour mieux dire, de la philosophie commune du genre humain, qui, pour la première fois, en Europe, s'était trouvée devant le dilemme fatal :

Que doit faire Fhomme ? Se fier à la raison invariable qui lui est immanente et qui trouve en soi-même les principes éternels, ou reconnaître audessus d'elle le pouvoir d'un Etre vivant et, par conséquent, « contingent » et « capricieux » (car tout ce qui est vivant est « contingent » et « capricieux »). Lorsque Platon affirmait

1. « Ce que la raison prouve, îa foi ne peut le revendiquer. »

que le plus grand malheur qui puisse arriver à l'homme c'est de devenir [XKrdXoyoç, il disait déjà ce que devait enseigner plus tard Pelage.

Cette thèse lui avait été léguée par son grand et incomparable maître, Socrate. Et non à lui seul ; toutes les écoles philosophiques de la Grèce avaient reçu de Socrate le même commandement : On ne peut se fier à rien ni à personne ; tout peut nous tromper ; il n'y a que la raison qui ne nous trompera pas, seule la raison peut mettre un terme à notre inquiétude, nous fournir un terrain solide, et l'assurance.

Il est vrai que Socrate n'a jamais été aussi conséquent qu'on est habitué a le penser. Dans certaines circonstances importantes, très importantes, de sa vie il a, sans vouloir nullement le cacher, refusé obéissance à la

raison et écouté la voix d'un être énigmatique qu'il appelait son démon.

Il est également vrai que Platon a été, sous ce rapport, moins conséquent encore que Socrate.Sa philosophie confine toujours à la mythologie et souvent s'y confond. Mais « l'histoire » n'a pas accepté le démon de Socrate, et elle a purifié la philosophie de Platon en lui enlevant ses mythes. L' « avenir » appartenait à Aristote d'une part, et d'autre part aux stoïciens, ces socratiques étroits qui, dans leur étroitesse, surent le mieux satisfaire aux goûts de l'histoire et réussirent ainsi à accaparer la conscience de l'humanité pensante.

Les stoïciens avaient pris dans Socrate et dans Platon tout ce qu'an pouvait en tirer pour la défense de la raison. Et ils usaient toujours de ce même argument qu'avait déve-

loppé, quelques heures avant sa mort, Socrate, le plus sage des hommes, reconnu pour tel par Dieu lui-même, le dieu païen qui lui avait confié, par l'intermédiaire de son oracle, les clefs du royaume céleste : Le plus grand malheur qui puisse frapper un homme, c'est de devenir ptttroXopç.

Vous avez perdu la richesse, la gloire, les parents, la patrie, — tout cela n'est rien. Mais si vous avez renonce à la raison, vous avez tout perdu. Car les amis, la gloire, la patrie, la richesse — tout cela est passager ; quelqu'un, un « hasard »

nous a donné tout cela, sans demander notre avis, et il peut, à tout moment, le retirer, sans nous consulter davantage. Mais la raison ne nous a été donnée par personne, elle n'est ni à moi ni à toi, elle n'est ni chez les amis, ni chez les ennemis, ni chez les

parents, ni chez les étrangers, .ni ici, ni là, ni avant, ni après. Elle est partout et toujours, chez tous et au-dessus de tous. Il faut seulement apprendre à l'aimer, cette raison éternelle, toujours égale à elle-même, jamais soumise à qui que ce soit ; il faut que l'homme voie en elle son essence ; alors, dans ce monde jusqu'à présent énigmatique et terrible, il n'y aura plus rien de mystérieux ni d'effrayant. Il n'y aura plus lieu de craindre le Maître invisible qui était autrefois la source de tous les biens et le créateur des destinées humaines. Il était fort, il était tout puissant, ce maître, tant que ses dons étaient estimés et que ses menaces faisaient peur. Mais si on se décide à n'aimer que les dons de la raison, à ne reconnaître comme précieux que ses louanges et ses blâmes (la

raison est ce par quoi nos laudabiles vel vituperabiles sumus, diront les pélagiens), et à considérer les dons du Maître comme étant sans importance — aSidbopa — qui pourra alors égaler l'homme ? L'homme qui vient de s'émanciper de Dieu ! Sous ce rapport Socrate, Platon, Aristote, les épicuriens (rappelez-vous le livre « De rerum natura » de Lucrèce) et les stoïciens, toutes les écoles helléniques ont été unanimes. Les stoïciens n'ont fait que concentrer leur attention sur l'ancienne pensée (surtout les stoïciens platorïisants, Epictète et Marc- Aurèle) ; ils ont, pour ainsi dire, appuyé, trop appuyé sur elle. C'est ce que la nature humaine ne peut supporter : en toute matière, le « trop » lui répugne.

Il reste néanmoins que Socarte et Platon sont les aïeux des stoïciens ;

qu 'Aristote est aussi proche du stoïcisme que n'importe lequel des purs stoïciens. Disons même que c'est Aristote qui réussit à charger sur ses épaules et à sauver la raison objective et autonome, « découverte » par Socrate. Car c'est lui qui a créé la théorie du « milieu », lui qui a appris aux hommes cette grande vérité que, si on veut garder intacte la raison, il faut ne pas la fatiguer avec des questions qui dépassent ses forces. Plus encore : Aristote apprit aux hommes à poser n'importe quelle question de manière à ne pas attenter aux droits souverains de la raison. Car c'est lui qui a inventé la fiction (veritatem œternam) que les questions auxquelles on ne peut répondre sont des questions privées de sens dans leur fond même, donc inexistantes. Après Aristote et jusqu'à notre temps les

hommes ne posent des questions qu'au sujet des choses sur lesquelles la raison permet de poser des questions.

Tout le reste est pour nous à&ukpopov, indifférent, comme pour les stoïciens. Le représentant le plus remarquable de la nouvelle philosophie, qui se considérait (et à juste titre) comme le continuateur de l'œuvre d'Aristote, donne comme premier et inébranlable commandement de la philosophie l'indifférence stoïque à l'égard de tout ce qui advient au monde. Dans sa logique — qui est en même temps une ontologie — il érige en principe la règle d'Horace : Si fractus illabatur orbis, itnpavidum jerient ruinœ.

Et non seulement Hegel : le premier venu d'entre nos contemporains, pourvu qu'il pense, et s'il se décide à penser franchement, devra répéter

les paroles de Hegel. En d'autres termes, ce qui est vrai pour les anciens, reste vrai pour nous ; les idées dont nous vivons sont les idées du stoïcisme. Que périssent les hommes et les mondes, les royaumes et les peuples ; que s'anéantisse tout le réel, l'animé, l'inanimé, tout cela est àSt.àcpopov, indifférent ; tout est sauf, pourvu que personne n'attente au royaume de l'idéal où règne sans partage la raison et ses lois. La raison est antérieure au monde, et ses lois idéales, ses principes sont éternels ; ils n'ont été empruntés à personne.

Quand elle décide : pudety tout le monde doit avoir honte ; quand elle décide : ineptum, tous doivent s'indigner ; quand elle décide : impossible, tous doivent s'incliner. La plainte est insensée, aucun appel n'est recevable. Pelage l'a dit : quod ratio

arguit, non potest auctoritas vindicare ; et saint Augustin, nous ncus en souvenons, répète Pelage ; et Pascal trouvait par moments qu'il valait mieux désobéir au Maître qu'à la raison.

Car une louange de la raison est le bien le plus grand qui puisse échoir à l'homme sur la terre comme au ciel. Et un blâme de la raison est pour l'homme le plus grand mal.

Peut-il en être autrement ? peut-on, dans le domaine de la philosophie, vaincre le stoïcisme, rejeter le pélagianisme ? et peut - on, retournant la pensée de Pascal, pourra-t-on jamais dire : le Maître ordonne plus impérieusement que la raison. Car, ayant désobéi à la raison, tu ne seras qu'un sot, mais ayant désobéi au Maître, tu perdras ton âme.

Pascal Ta osé faire ; de là, le caractère paradoxal, de là aussi la force, l'attraction puissante de sa philosophie. Les louanges et l'approbation, le blâme et les reproches de la raison, de cette raison qua nos laudabiles vel vituperabiles sumus, et qui, d'après la doctrine des stoïciens et des pélagiens, est seule capable d'élever ou d'abaisser l'homme, deviennent d'un coup pour Pascal ào-.àcpoca, indifférentes.

Le renversement est complet. Ce qui était indifférent selon la conception hellénique, c'était le réel ; ce qui est indifférent pour Pascal, c'est le domaine des idées. Le Summum

bonum des philosophes devient pour lui un objet de moqueries continuelles et extrêmement mordantes.

« Ceux qui les croient », écrit-il (les philosophes), « sont les plus vides et les plus sots... » Et encore, c'est ici que son ton est le plus provoquant et le plus rude : « Les bêtes », écrit-il quelque part, « ne s'admirent point.

Un cheval n'admire point son compagnon. Ce n'est pas qu'il n'y ait entre eux de l'émulation à la course, mais c'est sans conséquence; car, étant à l'étable, le plus pesant et le plus mal taillé n'en cède pas son avoine à l'autre, comme les hommes veulent qu'on leur fasse. Leur vertu se satisfait d'ellemême. » L'idéal des stoïciens — la vertu qui est sa propre récompense — Pascal le trouve ainsi réalisé dans les étables. Saint Augustin, on le sait, éprouvait un dégoût extrême

pour le stoïcisme et le dénigrait de toutes façons, à tout propos, hors de propos même. S'il n'a pas prononcé le mot qu'on lui a longtemps attribué : virtutes gentium splendida vitia sunt 1, du moins a-t-il émis un jugement presque identique : virtutes gentium potins vitia sunt 2. Il ne lui est pourtant jamais venu à l'esprit de chercher et de trouver la réalisation de l'idéal stoïcien chez les animaux ; il était trop attaché à la philosophie ancienne, et son « christianisme »

était trop pénétré d'hellénisme.

A Pascal même, il n'a pas été facile d'échapper au pouvoir de l'idéologie qui dominait à son époque. Il rit des stoïciens ; et la vertu « satisfaite d'elle-

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