Les vertus des gentils sont plutôt des vices
même » ou, pour parler le langage moderne, la « morale autonome », l'indigne : il trouve que sa place est à Tétable, qu'elle convient aux chevaux et non aux hommes. Cela ne l'empêche pas d'affirmer à satiété : « Le moi est haïssable », principe où la morale stoïcienne est aussi pleinement contenue que dans cet autre principe que Pascal ridiculise et rejette : « La vertu se satisfait ellemême. » Car toute morale, qu'elle soit d'Epictète ou de Marc-Aurèle, de Kant ou de Hegel, puise sa force dans la haine du moi humain.
Qu'est-ce à dire ? Pascal revient-il à la morale, comme saint Augustin ?
Et au pélagianisme ? Beaucoup de critiques le pensent et désirent voir dans Pascal un moraliste ; c'est une profonde erreur.
Cette idée que « le moi est haïs-
DE GETHSËMANI 85
sable », Pascal Pavait certainement héritée de la philosophie ancienne.
Et pourtant la haine de notre moi a pour lui une signification tout autre que pour les philosophes, anciens ou modernes. Sa soumission au destin ne ressemble guère à celle des stoïciens, non plus que son ascétisme qui a provoqué, et qui provoque encore, une telle irritation chez ses admirateurs même les plus zélés. Les sotïciens faisaient la chasse au « Moi » et le persécutaient réellement, pour le tuer et l'anéantir, car ce n'est qu'à ce prix qu'ils pouvaient assurer le triomphe final de leurs « idées » et de leurs principes. Un principe ne peut célébrer sa victoire définitive que si personne ne lutte plus contre lui, si personne ne le contredit. Or qui, si ce n'est ce « Moi », a, depuis le commencement des siècles, lutté
et combattu le principe du stoïcisme ? quel adversaire lui a causé plus de soucis et plus d'inquiétude ?
Le « Moi » est la chose la plus « irrationnelle » dans la création du Seigneur; il incarne Finsoumission.
Pascal le sait, il n'oublie pas les paroles : Subjicite et dominamini — assujettissez et dominez — que Dieu avait adressées au premier homme après la bénédiction. Va-t-il consentir à livrer l'homme au pouvoir des principes absolus et morts ? Ecoutez-le :
(( Quand un homme serait persuadé que les proportions des nombres sont des vérités immatérielles, éternelles et dépendantes d'une première vérité en qui elles subsistent et qu'on appelle Dieu, je ne le trouverai pas beaucoup avancé pour son salut. » Ainsi parle Pascal, tandis que toute la nouvelle philosophie, issue de l'ancienne, n'a rêvé,
depuis Descartes (et même avant) qu'à exprimer dans des formules mathématiques l'essence de la création. Une vérité unique, éternelle et immatérielle, dont sortent, avec une nécessité naturelle, beaucoup de vérités de même immatérielles et de même éternelles : vous ne trouverez pas une définition meilleure de l'idéal de la nouvelle philosophie. Il est vrai qu'aujourd'hui encore, trois cents ans après Descartes, les hommes n'ont pas avancé d'un pas vers la réalisation de cet idéal, mais il leur est tellement cher qu'ils le vénèrent et le conservent comme s'il était déjà réalisé : Nasciturus pro jam nato habetur l. Mais Pascal, qui a porté cet idéal devant. le tribunal suprême où l'on ne tient compte ni de notre