SCENE II
La Grand'Mère. — La Marraine. —
Puis la voisine. — Puis Angèle.
La Marraine. — Donner à un pauvre!...
Si ce n'est pas honteux ! Et comment a-t-elle fait son compte, je me le demande... J'enferme toujours le pain et le saindoux. J'ai pourtant la clef de l'armoire dans ma poche? (Pause). C'est donc qu'elle lui a donné son goûter ? (Elle pense). Et avec cela, voilà oommenl on attire les mendiants et les vagabonds!... Un de ces jours, on viendra me voler mon argent, c'est sûr! (Elle soupire el reprend sa tasse de café. Nouveaux coups à la porte. Tressaillant : Eh ! mon Dieu i Qu'est-pe que cela encore! — Qui est là?
Voix dehors. — C'est moi.
La Marraine (qui cacJie précipitamment îi cafetière dans l'armoire). — Là! là!, le viens ! Elie ouvre
La voisine. — Bonjour voisine.
La Marraine. — Bonjour voisin»1.
La Voisine. — Il n'y a pas de dérangement ? [Elle entre) Je suis venue vous dire un pelil bonjour en passant.
La Marraine (aigre douce). — Vous êtes bien aimable.
La Voisine. — La saut.' esUelle toujours bonne
La Marraine .-• memenl . — Mais OUI.
Je n'ai pas h me plalnd
La Voisine Ironique . — B1 i non plus,
merci, Peut-oi marché ;
d'une heure el les Jambes me rentrenl dans irps.
La Marraine. — Je ne VOUS em|W de prendre une oh
La Voisine. — Vous n'au ha-
sard, un verre d'eau ? J'ai une d
La Marraine. — Je vous offrirais une ! de café, mais 11 n'en reste plus un*' s>'ui" goutte.
La Voisine «ironique). — b)u café ! Vous n'\ pensez pas! Je ne veux pas vous ruiner I in verre d'eau esl M''" suffisant fellc boitj. Kit. 's moi, voisine, est-ce vrai ce qu'on raconte 1
La Marraine. — Quoi donc '.'
La Voisine. — On dit que vous avez adopté une petite fille ?
La Marraine. — vérité.
La Voisine. — .le reconnais bien là votre bon cœur ! Serait-ce votre filleule, la fille de votre sœur Catherine qui est déoédée l'an dernier ?
La Marraine. — C'est elle-même. Le père oort trois mois après la mère et j'ai recueilli leur unique enfant (soupirant.) Une grande fille de onze ans, et qui vous a un appétit !
La Voisine (s'exclamant) . — Une petite fille! Cm.' gentille petite fille à gâter et a dorloter... Voug êtes bien heureuse, ma voisine.
La Marraine de mauvaise humeur). — Je ri" suis pas d'avis de gâter les enfants. / La Voisine. — Gomment? Moi qui croyais... [U'on raconte serait donc vrai ?
La Marraine (de même). — Je ne sais pas ce qu'on raconte.
La Voisine liaise). — Je
ne veux rien vous cacher. On dit — les gens oïd d" s] méchantes la - on dit que
la petite n'est pas heureuse chez vous.
La Marraine. — Pas heureuse ? Et pourquoi ii" serai' is heureuse ?
La Voisine. — On dit que vous la l du matin au soir.
La Marraine. — Voyez-vous cela !
L«? Voisine. — - la nourr'-
mal.
La Marraine. — Si 0*est p
La Voisine. — on préten vous
la ru lant autour d'elle) ...Qu'el-
le n pail-
La Marraine (vivement). — Le matelas est à nettoyer. Les draps...
La Voisine (ironique). — Les draps soat chez la blanchisseuse ?
La Marraine. — Précisément. Et que diton encore ?
La Voisine (baissant la voix). — Eh!
bien... On assure que l'enfant est malade, à cause de vos mauvais traitements... et qu'elle pourrail bien en mourir !
La Marraine. — Soyez donc charitable !
Voilà comme on vous récompense 1 Et moi qui la soigne comme une mère !
La Voisine. — Je pensais bien que c'étiit des mensonges.
La Marraine. — D-es calomnies, voisine... de mauvaises, d'iinfàmes calomnies! Si je n'avais pas recueilli cette enfant, elle serait aujourd'hui dans un orphelinat.
La Voisine. — Et vous auriez été obligée tie prendre une servante.
La Marraine. — Une servante! Doux Jésus!... Avec quoi payerais-je une servante ?
Lî Voisine. — Eh! Avec vos économies!... on dit que -vous en avez plus gros que vous.
La Marraine (effrayée). — Mes économies, mes économies!... Je n'ai pas ça d'économie, voisine, il n'y a pas d'argent dans la maison.
La Voisine (riant). — Ne vous fâchez pas, je voulais rire. Ce n'est pas moi qui vous appelle avare.
La Marraine. — Quelqu'un m'appelle avare?
La Voisine. — Tout le village ! On va jusqu'à prétendre que vous avez de l'argent dans un bas, assez pour acheter le château...
La Marraine (lui faisant signe de se taire). — Miséricorde divine ! Quelle invention !
La Voisine. — Et que vous devriez avoir honte de laisser la petite, pieds nus dans des sabots, alors que vous portez vous-même de bons bas et de bons souliers.
La Marraine (pleurnichant). — Une pauvre Vieille femme de mon âge est bien obligée fJe se couvrir!... La petite n'aime pas les bas et les souliers.
La Voisine (ironique). — Ah! elle ne les aime pas! Vraiment !... C'est comme votre grand'mère qui n'aime pas lé sucre et 'a tarte.
La Marraine vivement). — Chut! Ne l'éveillez pas !
La Voisine (qui s'est approchée de la vieille). - Quel âge a-t-elle au juste? Elle paratt si cassée,
La Marraine. — Je ne sais plus bien... Plus de 80 ans... C'ësl la grand'mère de mon défunt mari. Elle rie Quitte plus son fauteuil, môme la nuit.
La Voisine. — Est-ce qu'elle parle enco La Marraine. — Quelquefois. Le soir, elle raconte des h!stoir< - tlte.
La Voisine. — Des tlistol bla!
La Marraine. — Des bêtises] Cendrillon cl le. Chat botté... La Belle au pois dormant \\ Le Petit Chaperon Roug comme qui di-
rall deux enfants ensemble. Hier enoorè, lui a chant.'- dea chansons.
La Voisine curieU8<
La Marraine. — Oh! l)i ri. QOg vieilles eliansons... Au Clair de la Lune, et Compère G lerl... La Mère Michel..;.
La Voisine. — Peut-un lui dire bonsoir?
La Marraine. — Si vous voulez appelant . Grand'mère ! Orand'mère !
La Voisine. — Bile ne vous entend pas.
La Marraine. — Si e'étail la petite, elle entendrait bien.
La Voisine. — Pourquoi la petite plutôt que vous ?
La Marraine. — Est-ce que je sais! C'est son amie, paraît. Tenez, vous allez voir, (la vieille ne bouge pas) Voici Angèle. (ta vieille lève la tête el s'agite).
La Voisine. — Bonsoir. Madame. ^La vieille la regarde el retombe dans 3on immobilité).
La Marraine. — C'est inutile, file ne répondra pas. il n'y a pas plus entêté que eet;e vieille femme là!
La Voisine. — Prenez garde, elle pourrait
- comprendre la marraine hausse les
ôpauiles . Allons, voisine, je m'en vais m'en
retourner. Le soir descend. Voici qu'il se fait
tard.
La porte s'ouvre doucement et Angèle entre, chargée d'un grand panier cl d'un gros paqu'
La Voisine. — Ehl mais, la voici justement. Bonsoir ma petite fille, donnez-moi la main. Comment vous appelle-t-on1
La Marraine la débarrassant vivement;.
— Allons, mon Hiou, dis bonsoir à Madame,
Angèle bas, timidement). — Bonsoir.
La Voisine. — Est-elle gentille beaux yeux bleus I Mata qu si - petites mains son! frol
Angèle vivement). — Je n'ai pas froid.
La Voisine. — \ bien peu
couverte !
La Merraine \ que
j'> lui di8 toujours. Je lui d moins :u
mettais Ion manteau...
Angèle étonnée . - Mon manteau?
La Marraine d met un
— Mais Oui!... le bon gro5 manteau qui est dans l'armoire...
La Voisine (riant). — Mais elle ne les aime pas, elle n'aime pas les manteaux non plus... N'est-ce pas ma mignonne? Gomme elle vous regarde ! On dirait que vous lui faites peur !
Angèle. — Oh! non Madame.
La Voisine. — Non, non, je vois, c'était pour rire. Adieu voisine, je ne vous retiens pas plus longtemps.
La Marraine. — Adieu, Adieu. La prochaine fois vous prendrez une tasse de café.
La Voisine (riant). — La prochaine fois, c'est cela ! (Elle sort).