‹ La nuit de vengeursChapitre 10 sur 12 · II · texte numérisé non relu

II

Avant d'introduire M. de Solanges auprès de M. le baron de Caussade, nous avons ))esoin de faire connaître pourquoi et comment il venait d'une manière si inopinée se mettre pour ainsi dire à la discrétion de son rival.

Une demi-heure auparavant, M. Ernest de Solanges était chez lui, dans son entre-sol de la rue d'Isly, causant avec son ami Gustave de Sauvigny. On devine aisément le sujet de leur entretien. Ernest ne parlait que de Malhilde, Gustave ne répondait que madame Morisse.

On se rappelle que c'est le nom de guerre qu*avait pris madame de Sirey.

Ils étaient donc tous deux fort occupés, lorsque Petit-Pierre, le domestique de M. de Solanges, entra précipitamment, et, d'un air fort mystérieux :

— Monsieur, dit-il à son maître, Nanette est là qui voudrait vous parler tout de suite.

— Nanette l fit Ernest avec inquiétude ; que veut-elle? Fais-la entrer.

Nanette entra ou plutôt se jeta dans l'appartement, comme si elle eût été poursuivie. Son visage était tout bouleversé et à peine pouvaitelle respirer.

M. de Solanges la fit asseoir.

— Qu'y a-t-il donc, Nanette? dit-il; seraitil arrivé quelque malheur?

— Un malheur ! oh ! oui ! fit-elle d'une voix entrecoupée. Mais je voudrais parler à vous seul... Une jeune fille, ce n'est peut-être pas bien à elle de vouloir vous parler en particulier, mais ce n'est pas pour moi.

— Sauvigny sait tout, Nanette, et tu peux parler devant lui.

— Eh bien ! M. Ernest, apprenez donc que tout à l'heure il y a eu une grande dispute à la maison à cause de vous.

— Une dispute! que veux-tu dire ?

— Je veux dire que monsieur, je ne sais pas

comment cela s*est fait, mais il a surpris une lettre de madame qui vous était adressée, et alors... vous comprenez.

— Pour Dieu! tu me fais mourir, qu*e$t devenue Mathilde?

— Elle est devenue que j'ai bien vu qu'il y avait du grabuge, et alors vous comprenez, — vous ne me gronderez pas, n'esl-il pas vrai ? — ^j'ai écoulé pour savoir et venir vous le dire.

— Mais Malhilde, te dis-je, que lui est-il arrivé? dit M. de Solanges avec un vif accent d'impatience.

— Mais attendez donc, M. Ernest, si vous m'interrompez toujours, je ne pourrai jamais vous dire. Pour lors voilà ce que j'ai compris : M. le baron a fait venir M. du Rouvray,et puis, devant lui, il a montré la lettre à madame et lui a dit cent horreurs.

— Comment! et son père l'a souffert?

— Oh! non, il a dit à M. le baron qu'il n'avait pas le droit de la traiter ainsi et que c'était lui au contraire qui allait lui demander compte du bonheur de sa fille, et alors il a dit que la lettre de sa fille était innocente puisque c'était à vous qu'elle était adressée, et puis il a pris madame par le bras et il l'a emmenée avec lui.

— Grand Dieu ! et maintenant elle est chez son père?

— Oui, M. Ernest, et c'est pour cela que je suis venue tout de suite vous le dire.

— C'est bien, mon enfant, je reconnais là ton bon cœur et ton dévouement, et comme il n'y a rien dans notre correspondance dont une honnête femme puisse avoir à rougir, je veux que tout s'explique et que madame de Caussade sorte blanche comme la neige de cette épreuve. Avant tout, il faut que je voie le baron.

— Voulez-vous me permettre de vous dire encore une chose? fit la jeune fille en baissant la voix.

— Dis-moi tout ce que tu sais, il y va du repos d«; ta maîtresse.

— Kh bien, je vais vous faire une question, si vous le permettez.

— Fais bien vile, car le temps nous presse, toute minute de retard est un siècle d'angoisse pour Mathilde.

— Vous étiez donc encore en correspondance avec elle?

— Sans doute, puisque nous nous écrivions presque tous les jours.

— Mais qui donc remettait vos lettres et vous rapportait les siennes, puisque ce n'était plus moi, moi en qui madame avait tant de confiance ?

— Mais c'était... c'était mon ami que voici*

La jeune fille jeta sur SauvJg;ny un regard défiant.

— Mais vous, dit-elle en s'adrossant à lui. qui donc vous remettait les lettres de madame?

Nanette avait fait cette queslion d'un ton si ferme et si impétueux que M. de Sauvigny en fut tout étourdi et demeura troublé.

— Mais, dit-il d'une voix mal assurée, c'est... c'est une dame.

— Quelle dame?

Ernest vint au secours de son ami.

— Madame Morisse, n'est-ce pas, Gustave?

— Oui, oui, c'est vrai, c'est madame Morisse, balbutia le jeune homme.

La jeune fille, posant son doigt sur sa bouche en baissant la tèle, se prit à réfléchir.

— Madame Morisse ! dit-elle, c'est drôle, je ne connais pas, et il ne vient personne de ce nom-là à la maison.

Puis relevant tout à coup la tête comme frappée d'une subite inspiration :

— Tenez, M. Ernest, dit-elle, il y a là-dessous quelque chose qui nest pas clair. Il n'y a pas de dame Morisse qui voie ma maîtresse, mais il y en a une autre qui s'est liée avec elle depuis quelque temps et qui ne me revient guère, mais celle-là...

M. de Sauvigny était an supplice; il voyait bien que le mystère allait s'éclaircir et que le

nom de la messagère officieuse allait échapper des lèvres delà jeune fille. Il la prévint.

— Celle-là, inlerrompit-il, n'est autre, sans doute, que madame Morisse elle-même ; seulement, comme elle ne voulait pas être connue, tu sais pourquoi, dit-il à Ernest avec un air d'intelligence, elle avait caché son véritable nom.

— Quand on cache son nom, observa Nanette, c'est que Ton veut mal faire, et je me tromperais si ce n'est pas dans une mauvaise intention que celle-ci se fait appeler madame Morisse , quand elle se nomme madame de Sirey.

A ce nom, M. de Solanges devint affreusement pâle el ses mains se crispèrent sur le dossier du fauteuil où il était appuyé.

—Madame de Sirey, dis-tu ! s'écria-t-il, elle se nomme madame de Sirey !

— Sans doute.

— Elle se nomme madame de Sirey ! répéta le jeune homme d'une voix sombre en fixant des regards interrogateurs sur M. deSauvigny; el lu ne me l'avais pas dit !

— Que veux-tu ! elle m'avait demandé le secret, et puis lu l'avais rencontrée avec moi aux Champs-Elysées, et tu m'avais dit ne pas la connaître ; pouvais-je supposer ensuite que tu la connusses?

Cette réflexion au fond était toute naturelle.

— Cest vrai, jo nio rappelle cette femme blonde, aux regards froids et venimeux. Mais qui se serait douté que ce fût là justement cette aventurière...?

— Ernest! fit Gustave d'un ton suppliant.

— C'est vrai, tu l'aimes, je l'avais oublié. Pardonne, ami, mais vois-tu, si lu l'aimes vraiment, cette femme, je te plains, il vaudrait mieux pour toi aimer follement la dernière créature qui traîne le soir ses pas sur le bord du ruisseau, car cette femme, ami, c'est un monstre ; cette femme , je la connais aussi , moi : elle a été la maîtresse de mon frère, et c'est elle qui a mis les armes à la main du spadassin qui l'a tué traîtreusement.

— Grand Dieu ! que me dis-tu là?

— La vérité, mon ami, et puissions-nous maintenant ne point avoir à déplorer d'autre malheur! Carpartoutoùcelte femme passe, elle laisse après elle un deuil ou un déshonneur.

Nanette, qui s'était laissée retomber dans un fauteuil, poussa un cri, et M. de Sauvigny se cacha le visage de ses mains.

— Gustave, reprit aussitôt M. de Solanges. tu vas venir avec moi chez M. de Caussade, j'ai besoin de ton témoignage ; il peut nous être utile, et ta présence d'ailleurs doit nous aider

Li NUIT DES VEH6BUR8. 3. 13

à confondre Fimposture. Je ne le demande pas d'autre réparation de ta faute.

— Je te suis, répondit M. de Sauvigny d'an accent résigné.

— Bien, mais hàtons-nous ; avec cette femme les moments sont précieux, car toutes ses pensées sont des perfidies et toutes ses actions sont des crimes.

M. Ernest de Solanges se hâta de réunir les lettres de Mathilde et sortit précipitamment entraînant avec lui M. Gustave de Sauvigny.

Ernest, ordinairement si doux et si calme, semblait transfiguré. II avait la taille d'un géant et le visage sévère d'un juge.

Nanette, restée seule et comme anéantie sou« le coup de ce qu'elle venait d'entendre, rassembla peu à peu ses idées. Cette jeune fille avait pour Mathilde une affection de sœur, mieux que cela , une passion de dévouement , un de ces attachements inaltérables et profonds qui unissaient jadis presque tous les serviteurs à leurs maîtres, lorsqu'ils étaient eux-mêmes considérés comme faisant partie de la famille.

Nanette , avec cette perspicacité singulière qui vient du cœur plus encore que de l'esprit,

avait tout d'abord vu avec regret la liaison de sa maîtresse avec la dame noire, comme on l'appelait dans la maison , et sans oser manifester sa pensée sur un sujet aussi délicat, elle épiait depuis longtemps les actions de cette femme, désireuse de la trouver en défaut pour donner quelque poids aux insinuations à l'aide desquelles elle espérait un jour dessiller les yeux de Mathilde.

Mais jusqu'alors madame de Sirey avait agi avec une si grande prudence et une si rare habileté qu'il n'avait pas été possible à Nanette de recueillir même le plus léger bruit sur sa conduite. Elle avait seulement remarqué que toutes les fois qu'elle venait faire visite à madame de Caussade, elle ne manquait jamais de se mettre au piano et de chanter au moins le premier couplet de la romance de Don Pasquale. Sans y attacher une grande importance, elle avait observé aussi, mais sans en déduire la moindre conséquence, que le baron, s'il se trouvait à la maison, quittait tout en entendant cet air pour venir saluer madame de Sirey. Elle avait appris en outre que M. de Caussade descendait quelquefois à l'étage inférieur sous un prétexte ou sous un autre.

Rapprochant tous ces faits des événements qui venaient de se passer, il lui sembla tout à coup que le passé et le présent s'illuminaient

à ses yeux d'une vive clarté. Elle voyait distinctement les manœuvres habiles de la veuve inconsolable pour attirer chez elle d*abord l'enfant, ensuite le père et la mère ; elle se rappelait le billet dérobé dans le corsage de sa maîtresse, le baron devenant rêveur, fuyant sa femme, montrant premièrement de la répugnance et bientôt après le plus vif empressement à nouer des relations intimes avec cette femme ; enfin elle se retraçait avec effroi les derniers moments d'Edouard , de ce jeune enfant enlevé d'une façon si terrible et si soudaine à l'amour de ses parents. A partir de ce moment, les visites de madame de Sirey étaient devenues plus fréquentes, presque quotidiennes.

Une pensée sinistre traversa l'esprit de la jeune fille, les plans de l'aventurière se déroulèrent à ses regards, et la moindre action de madame de Sirey ne fut plus un secret pour elle. Le souvenir de M. Raymond Roger se mêla dans sa mémoire au nom de madame de Sirey ; elle se rappela que l'avocat était fils du notaire d'Aumale, que ce notaire avait été chargé des affaires de M. le vicomte Jules de Solanges, elle se prit à penser que M. Raymond pouvait donner sur le passé de cette femme des éclaircissements qui aideraient à pénétrer dans les ténèbres du présent. N'écoutant que

son dévouement, n'obéissant plus qu*à cet entraînement du cœur qui fait d'une faible femme rêtre le plus énergique et le plus courageux, Nanelte courut chez M. de Longpré. Le petit Pierre lui indiqua sa demeure.

Nanette , nous l'avons déjà dit , était une fort jolie fille que la vie douce de Paris avait rendue gracieuse et élégante. Sous son petit chapeau de satin noir, enveloppée dans un manteau de drap marron , bien coiffée , bien chaussée, elle était charmante, et M. Raymond fut tout à fait de cet avis lorsqu'il la vit paraître.

— A quelle bonne fortune dois-je votre visite, ma belle enfant? dit M. Raymond en la faisant asseoir sur un canapé.

Il n'avait pas remarqué l'air effaré de la jeune fille.

— Monsieur , lui dit-elle , vous connaissez madame de Sirey?

— Pourquoi cette question et que m'importe madame de Sirey lorsque je vois tant de charmes et contemple tant d'attraits?

Nanette ne fit pas la moindre attention aux compliments de M. Raymond.

— Vous la connaissez, monsieur, poursuivit la jeune fille, car vous allez chez elle.

— Sans doute , sans doute ; mais qu'y a-t-il d'extraordinaire à cela? Si vous vouliez me

dire un seul mol , je n'irais plus. Sur ma parole , vous obtiendriez de moi tous les sacrifices.

M. Raymond essaya de prendre la jeune fille par la taille. Celle-ci se leva rapidement et d'un geste sévère elle maintint l'avocat dans une attitude plus respectueuse.

— Finissez, monsieur, dit-elle. Ces badinages ne conviennent pas à la circonstance. Je ne suis venue chez vous ni pour entendre vos compliments, ni pour souffrir vos insultes...

— Et pourquoi donc étes-vous venue , ma chère? interrompit M. de Longpré d'un air assez fat. Les agneaux qui se hasardent dans la caverne du lion risquent fort d'être croqués.

— Pourquoi je suis venue? Oh ! ce n'est pas pour vous , soyez tranquille. Je suis venue parce que vous connaissez cette madame de Sirey, parce que vous pouvez me dire...

La jeune fille hésita.

— Quoi donc? demanda Raymond.

— Parce que... vous pouvez me dire quelle espèce de femme elle est.

— Quelle espèce ! Eh ! parbleu ! c'est une femme jeune, jolie, aimable.

— Ce n'est pas cela que je vous demande , monsieur, vous le savez bien.

— Alors, ma belle enfant, veuillez vous expliquer, je vous écoule.

— Eh bien, oui, monsieur, je vais tout vous dire. Il s'agit de ma maîtresse...

— De madame la baronne de Caussade? fit Raymond en ouvrant des yeux étonnés.

M. Raymond eut une pensée singulière, il crut que ses fréquentes attentions auprès de madame de Sirey avaient éveillé la jalousie de Mathilde.

— Ah ! c'est madame la baronne qui vous envoie , reprit-il en se frottant les mains avec l'accent d'un homme sûr de lui.

— Non, monsieur, ce n'est pas la baronne qui m'envoie; je viens de mon chef.

— Oui, oui, j'entends bien... On ne veut pas avoir l'air... Eh bien, que puis -je faire pour votre maîtresse? Ma belle enfant , je suis prêt à lui obéir.

— Ma maîtresse , monsieur , ne vous demande rien ; c'est moi qui vous demande seule quelque chose...

— Diable m'emporte si je comprends un mot de ce que vous me dites. Embrassons-nous et que cela finisse.

Déjà M. Raymond faisait le geste que sa phrase annonçait.

— Arrière! fit la soubrette. Je vous demande si madame de Sirey n'est pas une aventurière, si elle n'est pas l'ancienne maîtresse de M. le

vicomte Jules de Solanges , si elle n*esl pas la vôtre, enfin.

— Diable! diable! ma belle, comme vous prenez feu ! Quel intérêt si grand avez-vous donc à savoir tant de choses?

— Quel intérêt ! ah ! c'est vrai , vous ne savez pas, vous, qu'il s'agit d'une chose infâme, d'une lâcheté , d'un crime peut-être.

— D'un crime! répéta M. Raymond en pâlissant. D'un crime, dites-vous?

Il se rappelait tout ce que son père lui avait communiqué sur le caractère d'Hélène et sur les soupçons dont elle avait été l'objet relativement à la mort de son mari et à celle de M. Jules de Solanges. M, de Longpré sondait tout à coup et pour la première fois l'abîme dans lequel il avait voulu se jeter , et un moment il remercia sa bonne étoile de n'avoir pas été plus heureux auprès de la jeune veuve.

— Oui, monsieur, un crime, j'en ai peur , du moins. D'un mot vous pouvez me mettre sur la trace. Dites-moi si cette madame de Sirey qui demeure au-dessous de chez nous est cette même madame de Sirey qui a fait assassiner M. de Solanges par son amant.

— Assassiner, c'est peut-être trop dire.

— Je vous demande si c'est la même.

— Je le crois , répondit enfin M. Raymond de Longpré.

— Ah ! je m'en doutais. Ma pauvre maîtresse ! C'est cette femme qui a fait mourir son enfant.

— Grand Dieu! que dites- vous là , Nanelte?

— La vérité, monsieur, la vérité , j'en suis sûre. Venez , venez avec moi informer la justice, avertir le commissaire.

— Mais avant de faire une pareille démarche il faudrait s'assurer...

— Est-ce que vous seriez son complice , par hasard ? s'écria la jeune fille en faisant un pas vers M. de Longpré.

Celui-ci recula précipitamment. L'air de confiance qu'avait Nanetle l'intimidait.

— Allons, venez , reprit-elle.

— Il me semble, hasarda Raymond, que le plus prudent serait d'avertir d'abord M. de Caussade, puis madame de Caussade ellemême.

— C'est vrai , murmura Nanette comme par manière de réflexion. Mais madame n'est plus à la maison , elle est chez son père , et cette femme peut aller la retrouver, s'installer près d'elle, lui offrir ses soins comme ceux qu'elle paraissait prodiguer à Edouard, et alors... Ah ! quelle affreuse pensée! Ma pauvre maîtresse... Venez, monsieur, courons, courons...

Sans attendre que M. de Longpré la suivit , Nanette disparut en courant.

— Elle est folle , dit Raymond en se laissant retomber sur son canapé. Cependant si elle dit vrai, si madame de Sirey est coupable, la justice va informer; on viendra ici, on m'interrogera, on m'arrêtera peul-élre. Le diable emporte la maudite aventure ! Si je prenais mes précautions? si je partais pour la campagne? Allons, allons, c'est encore le plus prudent. Du moins de là-bas j'aurai le temps de voir venir l'orage.

M. Raymond de Longpré appela son domestique, lui donna l'ordre de faire ses malles , et lui-même se mit à fouiller dans ses papiers , jetant au feu tout ce qui pouvait de près ou de loin faire soupçonner des connivences entre lui et madame de Sirey.

Dans ce temps-là le chemin de fer du Nord n'était pas encore livré à la circulation , et pour aller à Aumale, il fallait prendre la diligence de Beauvais et changer de voiture dans cette dernière ville. Tout cela était bien long, et d'ailleurs la diligence ne parlait que le matin. M. de Longpré fut donc obligé de chercher un autre moyen de transport s'il voulait partir à l'instant même.

— Baptiste , dit-il à son domestique , laisse là ces paquets, je les terminerai. Va-t'en à la poste aux chevaux, rue de la Tour-d es-Dames, commande-moi une chaise de poste et deux

chevaux pour... Il est maintenant neuf heures... mes préparatifs seront faits dans deux heures... Commande-moi une chaise de poste et deux chevaux pour onze heures. Va.

Quand Baptiste fut parti, M. Raymond se mit à faire sa malle avec une ardeur dont luimême ne se serait jamais soupçonné capable.

Retournons chez M. de Caussade, au moment où Ton venait d'annoncer M. dcSoianges.

— Monsieur , dit M. de Caussade d'un ton froid et hautain , en entrant au salon où l'attendaient MM. de Solanges et de Sauvigny, votre visite a de peu d'instants prévenu la mienne. Mais pardon, je vois que vous êtes deux, et je ne m'attendais à trouver que BI. de Solanges. Lequel de vous deux, messieurs, porte ce nom ?

— C'est moi, monsieur, dit Ernest d'un ton calme et digne. M. de Sauvigny, qui a bien voulu m'accompagner, n'est point de trop dans

l'entrelien que je vous prie de m*accorder.

— Cependant, monsieur, reprit le baron d'un air presque menaçant, les choses que nous avons à nous dire ne sont guère de nature à être dites devant témoin ; après , c'est différent.

— Je vous demande pardon , continua Ernest avec une fermeté toute polie, M. de Sauvigny est en ce moment même un témoin indispensable, je vous prie de me croire, et d'ailleurs il sait tout.

M. de Caussade ne put réprimer un geste de colère, et le sang qui jaillit de sa lèvre inférieure témoignait pourtant de l'effort qu'il avait fait pour le réprimer. Mais revenant aussitôt à ses habitudes de bonne compagnie, il montra de la main deux fauteuils aux deux jeunes gens, et lui-même s'assit sur le bord d'une causeuse, les deux mains croisées sur l'un des bras du meuble.

— Soit, monsieur, dit-il, et puisqu'il en est ainsi, je vous écoute, pourvu que vous n'ayez point à me parler d'une chose sur laquelle mes intentions sont arrêtées. Vous êtes venu le premier, mon devoir est de vous laisser parler aussi le premier, mais mon honneur ne saurait souffrir que j'entende des explications sur un sujet qui n'en comporte pas. Vous devez me comprendre, M. de Solanges.

— Parfaitement , répondit celui-ci ; aussi viens-je au nom même de cet honneur que vous invoquez, et je vous dis : « M. le baron, il s*est passé une chose infâme dont vous aver été rinstrument sans le savoir et dont vous êtes la première victime. »

Le ton énergique et grave dont ces paroles furent prononcées produisit une vive impression sur M. de Caussadeet retint surses lèvres une question amère prête à lui échapper. M. de Solanges continua :

— Je crois , monsieur, tenir les (ils de cet odieux complot, et vous aurez, j'ose l'espérer, le désir de vous joindre à moi pour le déjouer et pour en prévenir les conséquences, s'il en est temps encore. Vous connaissez madame de Sirey, M. le baron?

A cette demande inattendue, M. de Caussade bondit sur son siège et devint pâle. Sa voix prit une singulière intonation.

— Pourquoi cette question? dit-il.

— Parce qu'elle est indispensable.

— Eh bien, oui, monsieur, je connais madame de Sirey, mais je ne vois pas le rapport qui peut exister entre votre demande et celle dame.

— Vous allez le comprendre, M. le baron : cette femme est une aventurière...

— Monsieur! interrompit M. de Caussade,

blême de colère, je ne souffrirai pas que vous insultiez cette dame...

— Je n'insulte personne, j'accuse.

— Mais pour accuser, monsieur, il faut des preuves.

La voix de M. de Caussade était tremblante, et il avait peine à comprimer les écarts d'une émotion qu'il fallait cacher parce qu'elle n'était pas avouable.

Au lieu de répondre, M. Ernest de Solanges tira de son portefeuille une lettre qu'il présenta au baron. Cette lettre était la dernière que M. Jules de Solanges eût écrite à son frère. Elle faisait le récit de sa liaison avec Hélène et des circonstances principales qui l'avaient signalée. Le nom de madame de Sirey, d'Hélène Furet, y était mêlé aux faits les plus accablants et les plus douloureux. M. de Caussade en lisant cette lettre paraissait en proie à la plus vive agitation. Une subite rougeur avait succédé à la pâleur livide de son visage.

— Mais, dit-il d'un air plein d'embarras en rendant la lettre à son propriétaire, je ne vois pas en quoi ceci peut se rattacher à votre visite.

Le baron cherchait à faire diversion aux pensées diverses qui se livraient combat dans son esprit.

— Je vais vous l'expliquer, M. le baron,

car je n'ai jamais mieux vu que maintenant combien votre bonne foi a été surprise. Cette madame de Sirey, ou plutôt cette Hélène Furet, est la maîtresse de mon ami, M. Gustave de Sauvigny ici présent.

Cette parole fut le feu mis aux poudres, la mine éclata.

— Cela n*est pas vrai ! s'écria le baron hors de lui.

Ce fut au tour de Sauvigny à se montrer.

— Je vous demande pardon , M. le baron, dit-il, et moi aussi j'ai mes preuves.

Il remit également une lettre au baron.

— Mais, dit celui-ci après l'avoir lue, ce billet n'est pas de madame de Sirey, il est signé Hélène Morisse.

— Morisse, oui, monsieur, c'est le nom sous lequel elle me recevait rue Saint-Lazare, parce que, disait-elle, elle ne pouvait me recevoir ici, dans cette maison.

Et le doigt de Gustave indiquait du geste l'étage inférieur.

— Mais c'est infâme cela ! s'écria le baron avec un accent de rage.

Cette exclamation avait un tout autre sens que celle qu'y attachèrent les deux amis.

— N'est-ce pas, monsieur, que cela est infâme? dit M. de Solanges, mais nous ne sommes pas au bout.

— Parlez , monsieur , parlez , c'est moi qai vous en conjure, maintenant.

M. de Solanges reprit :

— Celte femme, monsieur, a été auprès de madame de Caussade le conseiller perfide et le démon tentateur : c'est elle qui lui a soufflé à l'oreille la funeste pensée de m'écrire. Ces lettres que je confie à votre loyauté vous le prouveront.

Ernest remit en effet au baron les lettres que lui avait écrites madame de Caussade.

— Mieux que toute chose au monde, ajoutât-il, elles vous démontreront l'innocence et la généreuse candeur de celte admirable victime. Ce n'est pas tout encore : pour mieux assurer la réussite de ses projets, cette Hélène Furet s'est faite elle-même la messagère de celte correspondance , c'est elle qui , sous le nom de madame Morisse, remettait les lettres k mon ami , et c'est elle aussi , j'en suis sur, qui vous a livré la lettre fatale. N'ai-je pas deviné juste, M. le baron?

Celui-ci, quoique interpellé directement, hésitait à répondre. Il ne pouvait avouer de quelle façon il s'était approprié cet écrit.

Mais s'il n'était pas vrai de dire que madame de Sircy eût livré la lettre, il ne l'était pas davantage de prétendre le contraire. Se rappelant toutes les manœuvres de coquetterie et

de défense simulée qui avaient provoqué et accompagné les circonstances de la scène du boudoir, un doute cruel tenait son esprit en suspens : devait-il croire à tant de perfidie, devait-il s'avouer la dupe d'une intrigante, ou bien devait-il repousser loin de lui les soupçons odieux qui assiégeaient sa pensée et regarder comme mensongères toutes les accusations qui pesaient sur une femme qu'en définitive il aimait?

Telle était la perplexité où se trouvait le baron. Heureusement une bonne inspiration lui vint : au lieu d'obéir à un mouvement irréfléchi que le cœur plus que la raison aurait sans doute dicté , il suspendit l'explication commencée et demanda pour s'éclairer, avant d'aller plus loin , le temps de lire toutes les lettres qu'il avait entre les mains et de les comparer entre elles pour en tirer froidement, librement, toutes ses déductions.

On le voit, cet entretien, qui avait, dès les premières phrases, menacé de prendre une tournure orageuse, avait, au contraire, grâce à la prudente fermeté de M. de Solanges, pris le caractère d'une discussion calme et sérieuse, malgré les sorties passionnées de M. de Caussade.

Ramené constamment par l'évidence des faits à l'appréciation plus juste et plus sincère

des choses, celui-ci, tout en hésitant à passer subitement — on le conçoit — de l'exaltation d'une passion folle à l'abattement du plus profond mépris , commençait à débrouiller la vérité à travers le chaos de son esprit et le trouble de son cœur.

La lecture comparée de la double correspondance qu'il avait sous les yeux acheva de la lui montrer, et si ce fut une souffrance pour lui d'être obligé de renier son amour et de flétrir dans son âme cette femme qui avait pu un instant surprendre sa confiance et triompher de sa faiblesse, quelle joie douce, quelle salutaire consolation ne dut -il pas éprouver lorsque l'innocence et la pureté de Mathilde lui apparurent ainsi éclatantes !

« En vous écrivant, disait une des lettres de madame de Caussade, j'ai cédé aux conseils d'une sage et fidèle amie ; il me semblait que j'avais tort , mais elle m'a tant de fois assuré du contraire, que j'ai fini par la croire. »

Après cette phrase, le baron avait arrêté sa lecture.

M. de Caussade avait l'âme droite et le cœur honnête. Il comprenait surtout les sentiments généreux, et si son éducation militaire avait eu pour effet de donner à ses habitudes un

certain caractère de brusquerie, elle avait eu aussi pour résultat de leur imprimer un mouvement de franchise toute chevaleresque et toute spontanée.

Après avoir replié les lettres de Mathilde à M. de Solanges , il vint droit à celui-ci, et les lui remettant :

— M. de Solanges, dit-il d*une voix émue, reprenez votre bien. Vous aviez raison. Mathilde est un ange, et vous, vous êtes un hon* néte homme. Si dans cet entretien j'ai pu montrer quelque aigreur , si quelque parole offensante a pu m'échapper, je vous en prie, excusez-moi...

— Monsieur, fit Ernest , ému à son tour de tant de loyauté, je n*ai jamais douté de la noblesse de votre cœur.

— Et s'il m'était permis, ajouta le militaire, de solliciter de vous une faveur, tout indigne que je m'en reconnaisse en ce moment, ce serait celle de votre estime et de votre amitié.

En parlant ainsi , le baron tendait à Ernest une main que celui-ci serrait avec effusion.

— Cette amitié, répondit Ernest, je n'aurais jamais osé vous la demander, mais lorsque vous-même venez me l'offrir, non-seulement je l'accepte, mais je vous en remercie, M. le baron, comme du bien le plus précieux que le ciel put m'envoyer.

— Ce n'est pas tout, reprit M. de Caussade. Vous ignorez sans doute l'étendue de mes torts, vous ne savez pas ce qui s*est passé ici ; madame de Caussade...

— Est chez son père , interrompit M. de Solanges, évitant ainsi au baron l'aveu de sa coupable brutalité.

— Vous le savez! raison de plus : tous deux, messieurs, connaissez ma faute , il faut que vous soyez les témoins de la réparation.

— M. le baron, votre caractère loyal et généreux vous entraîne trop loin. Madame de Caussade doit ignorer ma démarche auprès de vous ; elle pourrait croire que le retour de votre affection n'est du qu'à des influences étrangères , il ne le faut pas. Et puis devons-nous intervenir dans les choses intimes de votre famille? Tout à l'heure, monsieur, quand vous serez près d'elle, vous serez trop heureux que nous n'ayons pas cédé à l'entraînement de votre esprit chevaleresque en vous livrant vous-même à l'épanchement de votre cœur.

M. de Solanges prononça ces derniers mots avec un sourire mélancolique sur les lèvres.

— Je comprends votre réserve si délicate, et elle me donne une fois de plus l'occasion de me réjouir en pensant quel noble ami j'ai gagné. Mais vous me permettrez, M. de Solanges, ainsi que vous, M. de Sauvigny, de

vous présenter l'un et l'autre à ma femme demain , un quart d'heure avant le diner. Nous fêterons une sorte de second hymen « et il faut bien que vous y soyez. Ce qui s'est passé aujourd'hui entre nous vous a presque fait de la famille.

— J'accepte de grand cœur, M. le baron, et mon ami M. de Sauvigny en fait autant. Mais vous permettrez qu'à mon tour je considère cette fête comme celle des adieux. Je vais partir, monsieur, je vais reprendre mes longs voyages.

— Comment, partir! N'aurai-je donc enfin trouvé un ami que pour le perdre aussitôt?

— Il le faut, M. le baron, et j'ai eu tort de ne pas le faire plus tôt comme c'était mon intention, et le ciel aujourd'hui m'en punit. Sauvigny, n'es-tu pas tenté de partir avec moi ?

— Mon cher ami, j'allais te le proposer, répondit Gustave.

— Vous le voyez, monsieur, reprit Ernest, je ne serai pas seul en voyage, et , je Tespère , vous m'autoriserez à vous écrire quelquefois.

— Non, dit le baron, pas à moi... à elle... vous n'en aurez pas moins deux lecteurs pour cela.

Un milieu vrai avait donné au militaire l'instinct des sentiments élevés.

Cet entretien qui durait depuis plus d'une heure allait être terminé par la retraite amicale des deux jeunes gens, lorsqu'un grand coup de sonnette ayant retenti, un laquais vint apporter une lettre de la part de M. du Rouvray. C'est en tremblant que le baron la décacheta. Après y avoir jeté les yeux , il la laissa échapper de ses mains et poussa un cri déchirant.

— Mon Dieu! s'écria-t-il, serait-il possible? Lisez, M. de Solanges, lisez.

Le baron était tombé comme anéanti sur une chaise; Ernest ramassa la lettre en tremblant à la pensée de ce qu'il allait apprendre, et lut ces mots :

« Monsieur, votre femme se meurt, venez, elle veut vous voir.

«c Le chevalier dd Rodvray. »

Ernest ne dit pas un mot, ne poussa pas un cri, mais il mit la main sur son cœur comme pour l'empêcher de lui briser la poitrine. M. de Caussade au contraire était dans un état d'exaltation extrême.

— C'est moi qui l'ai tuée , s'écria-t-il , c'est moi qui l'ai tuée !

— Non, monsieur, dit Ernest, pas vous, mais cette femme.

Et du geste il indiquait l'étage inférieur.

— Et votre fils, continua-t-il d'une voix forte et lugubre, qui Ta tué? Celle femme , toujours cette femme.

En prononçant ces mots il frappa le parquet de son pied, comme s'il eût tenu sous le talou de sa botte la tête du serpent.

— Eh bien ! reprit-il en s'adressant celle fois à Sauvigny, ne te le disais-je pas? Celle femme partout où elle passe laisse toujours derrière elle le déshonneur ou le deuil. Maintenant, M. le baron, je ne vous quitte plus, je vais avec vous, et si ce que je redoute s'est réalisé, malheur à elle !

Ernest avait grandi d'une coudée. 11 prit par la main M. de Caussade que ces révélations tombées sur lui coup sur coup avaient frappé de stupeur, et il l'entraîna avec Sauvigny jusqu'à sa voiture qui rallendait à la porte.

Que s'était-il donc passé? Nous allons le savoir; mais il faut que nous reprenions notre récit au moment où madame de Caussade quittait le domicile conjugal sous la protection de son père.

En descendant Tescalicr, la pauvre femme ne cherchait pas à étouiïer les sanglots qui la suffoquaient, et à travers ses larmes elle ne vil pas un œil bleu qui la regardait par un judas ouvert dans la porte de Tappartement situé au premier étage.

Elle arriva chez son père brisée d'émotions et en proie à une fièvre violente.

Un médecin mandé à la hâte ordonna une potion calmante que M. du Rouvray envoya chercher par son domestique, se constituant lui-même le garde-malade de sa fille en attendant que Nanette arrivât, ce qui ne tarderait pas à avoir lieu lorsqu'elle saurait sa maîtresse chez son père.

Mathilde venait de se mettre au lit lorsqu'on lui annonça la visite de madame de Sirey. Celle-ci se pre^cipita en même temps dans la chambre avec de grandes démonstrations de douleur.

— Mon Dieu ! s'écria4-elle en prenant la main de Mathilde et en l'inondant de larmes hypocrites, devais-je vous retrouver ainsi? Et c'est moi, moi qui suis la cause... ah! c'est affreux !

Madame de Caussade se sentit vivement touchée de ce témoignage affectueux. Elle n'avait pas bien compris comment son mari avait pu contraindre madame de Sirey h lui remettre la malheureuse lettre, et il lui en était resté un sentiment de vague appréhension et même de défiance contre cette femme. Mais la démarche de celle-ci et surtout le spectacle d'une douleur si bien jouée avaient aussitôt dissipé les soupçons de cette âme pure et candide et l'avaient pénétrée de reconnaissance.

— Non, dit-elle d'une voix affaiblie, ce nVst pas votre faute , je le sais ; les menaces ont empêché d'achever votre acte de dévouement.

— Des menaces, mon amie ! Oh ! toutes les menaces du monde auraient été impuissantes à me faire lâcher prise. Il a fallu la force, la violence...

— Comment ! il a osé ! ... fit madame de Caussade en se redressant péniblement sur son chevet et en fixant sur madame de Sirey un regard inquiet.

— Oui, ma bonne amie, et je ne sais vraiment si je dois vous dire...

— Oui, oui, dites-moi tout; ne puis-je pas tout entendre maintenant, et ne dois-jc pas tout savoir?

— Eh bien, figurez- vous... c*est très-embarrassant à raconter, il m'a prise par le corps, j'ai voulu me débattre, crier, mais il me serrait dans ses bras à m'étouffer, et... ensuite...

— Ensuite? murmura Mathilde haletante d'inquiétude.

— Il m'a renversée sur un meuble, et dans la lutte, la lettre est tombée par terre où il Ta prise.

Mathilde respira ; le récit suspensif et artificieusement troublé de l'aventurière lui avait fait naître une pensée qu'elle ne croyait pas si

fondée; elle avait entrevu la vérité ; mais au moment de la lui montrer, madame de Sirey la cacha de nouveau, pas assez vite toutefois pour qu'il n'en restât pas un germe dans l'esprit de la malade.

— Ah ! dit Mathildc à demi rassurée, j*avais craint que ce ne fût autre chose.

— Quoi donc ? fit vivement madame de Sirey.

— Après tout , continua la jeune femme comme si elle se répondait à elle-même, qu'y aurait-il d'étonnant à cela ? Vous êtes si belle!

Hélène Furet baissa les yeux sans répondre. Sa tactique avait réussi.

Madame de Sirey, mieux éclairée par ce silence que par toutes les paroles dites jusquelà, allait sans doute reprendre ses questions sur un sujet qui la touchait de si près, lorsque son père entra dans la chambre tenant à la main la fiole contenant la potion que l'on venait d'apporter.

A cette vue, le regard d'Hélène Furet étincela.

— Allons, Mathilde, dit le vieillard, il faut prendre ceci.

— Tout à l'heure, mon père, je cause un peu avec celte bonne amie, madame de Sirey, et cela me soulage. Il est si doux dans ma po-

— 17î$ — sition de ne pas se voir abandonnée el de sentir une main amie presser la sienne !

— Sans doute, sans doute, reprit le père qui ne voyait pas sans un peu de jalousie madame de Sirey empiéter sur ses prérogatives de garde-malade et de consolateur, mais cela ne suffit pas : il faut prendre de demi-heure en demi-heure une grande cuillerée de ceci ; tel est, tu le sais, l'ordre du médecin.

— N'en ayez point souci, monsieur, dit l'aventurière de sa voix la plus douce et la plus insinuante, j'y veillerai.

— Je serais fâché de vous laisser celle peine, et j'ai hâte d'ailleurs de lui voir prendre la première cuillerée.

— Qu'à cela ne tienne, mon père, donnez. M. du Rouvray versa lui-même la potion el

approcha la cuiller des lèvres décolorées de sa fille.

— Je vous remercie, mon bon père, dit celle-ci après avoir avalé le remède. 11 me semble que je suis déjà mieux.

— Tu vois! Je vous laisse, mes enfants, dans une demi-heure je reviendrai. Madame de Sirey, je vous en prie, ne la faites pas trop parler, cela lui ferait mal.

Après cette prudente recommandation, M.du Rouvray se retira charmé du résultat que ses soins avaient déjà obtenu.

A peine avait-il fermé la porte queMathilde, posant sa main brûlante sur le bras de madame de Sirey, reprit :

— Ne craignez pas de me faire de la peine en me disant la vérité, ma chère amie; dans ma position, c'est m'obliger, il faut que je sache tout et jusqu'à quel point je puis avoir confiance en M. de Caussadc. Il vous aime, n'est-ce pas?

— Que pensez-vous là !

— Je m'en étais presque doutée. 11 vous l'a dit?

— Eh bien, oui, il me l'a dit, tout à l'heure, il a osé... Mais n'allez pas croire que j'aie pu souffrir...

— Je vous crois, car autrement, ce serait affreux. 0 mon Dieu ! il ne me manquait que ce dernier malheur! Je pouvais espérer qu'il me reviendrait, mais maintenant c'est fini ; il ne me reste plus qu'à demander la fin de toutes mes souffrances.

Malthilde en parlant ainsi tenait les mains jointes et ses beaux yeux tournés vers le ciel, dans l'attitude de la plus fervente prière.

— Mathilde, mon amie ! s'écria madame de Sirey en baisant *au front la pauvre martyre, ne parlez pas ainsi ; n'avez-vous plus vos amis, votre père, moi, et... un autre encore qui vous aime?

— A quoi leur suis-je bonne ? A causer leurs chagrins, à leur donner le triste speclacle de mes peines ! Ne vaudrait-il pas mieux que je ne fusse plus là? Depuis que j*ai perdu mon enfant, je sens bien que je n'appartiens plus à la terre et que je verrai s'évanouir sans regret les derniers liens qui m'y attachent.

— Et Ernest?

— Ernest! il ne m'est pas permis de l'aimer, il ne m'est plus permis de prononcer son nom.

— Quoi ! vous voulez vous enlever même cette suprême consolation ?

— J'ai eu tort, grand tort de répondre à ses lettres, et j'en porte la peine aujourd'hui. Je ne veux pas rendre ma faute irrémissible en la prolongeant.

— Vous êtes-vous bien demandé à quel acte de désespoir votre résolution va le pousser? Au moins s'il pouvait croire à une dernière pensée de vous, s'il pouvait recevoir un dernier adieu! Un adieu! oh! non, vous ne serez pas assez cruelle pour refuser à un si bel amour un si faible souvenir d'affection !

— Plus tard, peut-être, ma chère amie... en ce moment je n'en ai pas la force.

— Eh ! plus tard le pourrez-vous encore? plus tard il ne sera plus temps! Songez donc qu'il souffreaussi,lui, qu'il attend, qu'il espère,

qu'il ignore.... Oh! ce doit être une cruelle incertitude ! Et vraiment je ne sais ce qui me retient de lui écrire moi-même, car enlin il faut bien qu'il sache par quelqu'un ce qui vous est arrivé.

— Vous avez raison, mais je suis si faible et j'ai peine à rassembler mes idées... Tout à l'heure.

— Non, non, tout de suite; car qui sait si tout à l'heure nous serons encore seules?... Deux mots seulement, et, s'il le faut, je dicterai. Tenez, voici tout ce qu'il faut.

Et en disant cela, madame de Sirey prit sur la table où le médecin l'avait laissé tout ce qu'il fallait pour écrire.

— Le courage me manque, fit Mathilde en laissant retomber sa tête sur Toreiller.

— Allons, allons, dit raventurière avec un mouvement d'impatience à peine déguisé.

Madame de Caussade la regarda avec un étonnement mêlé de crainte; mais un sourire charmant de madame de Sirey rendit à Mathilde toute sa confiance.

— Qu'allez-vous lui dire après tout? Presque rien! reprit Hélène Furet : Que M. de Caussade a surpris une lettre que vous lui écriviez, que vous ne pouvez supporter la pensée que Ton vous croie coupable, que vous

êtes résolue à en finir, que sais-jc! que la vie vous est un supplice...

Madame de Sirey suivait de Tocil la plume de Mathilde et observait chaque mot qu elle traçait sur le papier.

— Non, non, interrompit-elle, pas ceci... à quoi bon lui dire que vous penserez toujours à lui? Si véritablement vous voulez rompre ces tristes et pénibles relations, et, ma foi ! je vous le conseille, il ne faut pas lui laisser môme Tombre d'une espérance.

— Mais il va croire...

— Quoi? que vous êtes morte au monde, morte surtout pour lui! ne le faut-il pas? à moins que vous ne préfériez le voir un de ces jours accourir ici, ce qui ferait une belle

affaire, ou du moins vous écrire lettres sur lettres, auxquelles vous ne pouvez plus répondre.

— Ohl non, je connais bien Ernest; quand je lui aurai dit que tout doit être fini entre nous, quelque vifs que puissent être ses regrets, il se résignera.

— Non, non, ne le croyez pas. Ali! que vous connaissez mal le cœur humain , ma bonne amie ! Hàtons-nous, votre père va venir. Il ne faut pas qu'il voie... Au surplus, si vous voulez finir par un mot d'espérance, il y a une autre vie après celle-ci, et c'est là que seront

réunies les âmes qui se sont aimées sur la terre. C'est aussi votre pensée, n'est-ce pas, Malhilde?

C'était faire appel à cet étrange sentiment de mysticisme amoureux qui permet aux âmes pieuses de s'abandonner en toute sécurité de conscience au penchant qui les entraîne, erreur grave qui fait autant de victimes que la passion la plus désordonnée.

Mathilde ne répondit à cet appel que par un signe de tête. Elle traça ses derniers mots et retomba anéantie sur sa couche.

— Bien, dit tout bas madame de Sirey en prenant le billet, maintenant le plus difOcile est fait.

Or, ce billet ne contenait que ces lignes ambiguës ;

« Monsieur de C... a. découvert une lettre que je venais de vous écrire, Ernest. Il m'a presque chassée de chez lui, et il a eu raison ; il me croit coupable. Vous savez si cela est vrai, mon ami; mais qu'importe ! mon existence est flétrie et brisée, la vie m'est devenue un supplice... Eh! qu'ai-je besoin de vivre?... oubliez moi ici -bas et réservons nos espérances pour un monde meilleur.

« Mathilde. »

Madame de Sirey avec un calme sinistre plia d'une main ferme ce sombre billet et le fil glisser dans son corsage.

A peine avait-elle remis les papiers à leur place que la porte s'ouvrit tout doucement.

tA HCIT DES VERCEORS 3.

La personne qui venait d*entrer n'était autre que M. du Rouvray.

— Repose-l-elle ? dit le père d'une voix inquiète.

Madame de Sirey jeta sur lui un regard pénétrant.

— Non, monsieur, dit-elle, je crois seulement qu'elle est très-afîaiblie et qu'il sera bon de lui faire prendre quelque chose, un bouillon, n'importe quoi.

— Oh! non, fit le père en élevant un peu la voix, le médecin l'a bien défendu tout le temps qu'elle aura la fièvre.

— Mon père, est-ce vous? dit Mathilde d'une voix à peine perceptible.

— Oui, mon enfant, dit-il en courant au chevet de la malade. As-tu besoin de quelque chose ?

— J'ai bien soif.

— Vous le voyez, monsieur, il lui faut une boisson, une tisane, que sais-je ! Comment ! vous n'avez pas fait faire de la tisane ?

A ce reproche de madame de Sirey le pauvre vieillard, surpris en faute de négligence paternelle, fut comme abasourdi.

— C'est vrai, c'est vrai ! s'écria-t-il en courant au hasard dans la chambre, j'aurais du penser à cela; de la tisane, c'est si simple! Mon Dieu ! mon Dieu ! que les hommes sont bêtes pour garder des malades ! Mais en attendant, ne pourrait-elle pas prendre une seconde cuillerée de cette drogue?

— Sans doute, mais commandez de la tisane de suite.

— J'y vais, j*y vais. Comment n'y ai-je pas pensé plus tôt?

Et le vieux gentilhomme courut aussitôt de toute la vitesse de ses vieilles jambes commander de la tisane.

— • A nous deux, se dit madame de Sirey quand elle se vit seule avec la malade.

Et se penchant au chevet de Mathilde :

— Mon amie, dit-elle, voulez-vous une seconde cuillerée de voire potion ? Cela vous fera du bien, j'en suis sûre.

Mathilde, incapable de prononcer un seul mol, fil un léger signe de tête aflirmatif.

Madame de Sirey s'élança aussitôt vers la table, et, saisissant la cuiller, elle y versa subtilement le contenu d'un petit flacon de cristal qu'elle jeta ensuite sous le lit.

M. du Rouvray rentrait à l'inslant même.

— J'ai commandé de la tisane, dit-il d'un air satisfait ; mais, comme je le disais , en attendant...

— Mathilde consent à prendre une cuillerée ou deux de sa drogue, interrompit madame de Sirey.

Elle versa les premières gouttes dans la cuiller en s'approchant de la malade. Elle était pâle, mais sa main ne tremblait pas.

— Tenez, monsieur, ajouta-t-elle avec un sourire satanique, remplissez vos précieuses fonctions de garde-malade. Prenez garde de répandre !

Le malheureux père prit la cuiller des mains de cette femme en l'approchant des lèvres de la malade :

— Il fautboire d'un trait, mon enfant, dit-il, car cela n'a pas l'air très-bon.

Madame de Sirey souleva doucement la létc

de Mathilde et celle-ci avala d'un seul coup la liqueur.

Les traits de la malade se contractèrent aussitôt, ses yeux demi-clos s'ouvrirent et devinrent fixes, ses lèvres remuèrent, mais aucun son ne sortit de sa bouche.

— Mon Dieu ! s'écria le vieillard, qu'as-tu donc?

Mathilde au lieu de répondre ferma de nouveau les yeux, et sa léte qui n'é(ait plus soutenue retomba lourdement sur l'oreiller.

— C'est le sommeil qui l'accable, dit froidement madame de Sirey en s'éloignant du lit. Je vous conseille de faire comme moi, de la laisser dormir.

En parlant ainsi, madame de Sirey se hâta de jeter son châle sur ses épaules et de saluer M. du Rouvray qui alla sur la pointe des pieds la reconduire jusqu'à la porte.

Le vieillard revint aussitôt auprès de sa fille qui semblait en effet sommeiller. Il se penchait pour la baiser au front lorsqu'un grand fracas retentit dans la maison, et une jeune fille échevelée, en désordre, se précipita dans la chambre.

Cette jeune fille, c'était Nanette.

— Ah! monsieur, s'écria-t-elle avec un accent d'angoisse, celte femme, elle sort d'ici?

— Quelle femme?

-- Cette femme, vous dis-je... Et ma maltresse ?

D'une main M. du Rouvray lui couvrit la bouche et de l'autre il lui montra le lit où m fille reposait.

Nânelte écarta la main et se précipita vers le lit en poussant un cri perçant.

— Mais tu es folle, Xanette, dit le vieillard, tu vas réveiller ma fille.

— La réveiller ! monsieur, ah ! puissiez-vous dire vrai !

Et s'inclinant sur la couche :

— Madame, cria-t-elle, madame, je vous en prie, madame, répondez-moi...

La pauvre fille cherchait à faire sortir Ma- Ihilde de sa léthargie en lui ramenant la tête de son côté. M. du Rouvray s'efforçait en vain d'arracher Nanetle du lit ; la jeune fille s'y cramponnait en criant toujours :

— Madame, madame, réveillez- vous !

 la fin, les lèvres de la malade remuèrent, et une faible voix répondit :

— Que veux-tu, Nanelte?

— Ah ! s'écria celle-ci, elle vit encore ! merci, mon Dieu !

A ces mots elle tomba évanouie.

M. du Rouvray n'avait point le secret de l'exclamation qu'il venait d'entendre, mais elle

Tavait frappé. Au lieu de penser à la jeune fille il courut inquiet vers Mathilde.

Il recula effrayé à l'aspect du changement qui depuis cinq minutes venait de s'opérer dans ses traits. La bouche était contractée, les yeux tout grands ouverts étaient fixes et vitreux. Les joues n'étaient plus pâles, elles étaient violacées.

Il demeura muet un instant. Enfin :

— Mon Dieu! s'écria-t-il épouvanté, que veut dire ceci?

— Ceci veut dire, monsieur, répondit une voix derrière lui, ceci veut dire que madame est empoisonnée.

Cette voix était celle de Nanette qui venait de reprendre ses sens et qui se traînait sur ses genoux jusqu'au lit de sa maîtresse.

— Empoisonnée! s'écria le vieillard avec un accent déchirant; quand, comment, par qui?

— Cette femme qui sort d'ici, cette madame de Sirey, vous l'avez laissée seule avec elle?

— Oui.

— Elle a donné à boire à madame?

— Non, c'est moi-même, avec cette cuiller.

Nanette s'élança vivement sur la cuiller et la porta à ses lèvres.

•^ Ah ! sentez, voilà l'instrument du crime !

— Impossible !c*est de ma main que Mathilde a pris...

— Oui, mais qui est-ce qui a Tersé?

— Horreur l s'écria le vieillard en se voilant la face de ses deux mains.

Et il alla tomber dans un fauteuil à quelques pas du lit, comme frappé de vertige.

Nanette était revenue tout à fait à elle. Son premier soin avait été d'envoyer le valet de chambre du chevalier chercher en toute hàle le médecin.

— S'il tarde à venir, lui dit Nanette, vous ajouterez qu'il s'agit d'un empoisonnement.

Il n'y avait plus à ses yeux nécessité de rien cacher. Il fallait tout faire au contraire pour précipiter les événements.

Après avoir donné ses instructions au valet de chambre, Nanette s'était rapprochée du lit de sa maîtresse. Elle s'efforçait de cacher ses larmes pour ne pas l'effrayer.

Mathilde demanda à boire. C'était de bon augure; Nanette s'empressa de lui faire boire la tisane que l'on venait d'apporter, mais en prenant la précaution de la goûter auparavant.

Quand elle eut bu quelques gorgées, l'état de la malade parut un moment s'améliorer et ses lèvres commencèrent à remuer. La voix était si faible que Nanette avait peine à l'enlendre.

— Nanette, dit-elle, mon père est-il là?

— Oui, madame.

— Et mon mari ?

— Votre mari n*y est pas.

— Nanette, il faut le faire venir... bien vite, bien vite... car je sens que je vais mourir, et je ne veux pas mourir sans Tavoir revu, sans qu'il m'ait pardonné.

On comprend maintenant pourquoi M. le baron de Caussade avait reçu de son beau-père le billet pressant qui l'invitait à venir recueillir les dernières paroles de sa femme. Nanette elle-même l'avait dicté au chevalier dont les forces et l'esprit épuisés avaient peine à suivre les péripéties du drame horrible qui s'accomplissait devant lui.

M. de Caijssade, accompagné des deux jeunes gens, entrait chez M. du Rouvray au moment où le médecin venait lui-même d'arriver.

Celui-ci examina d'abord l'état de la malade, fit ensuite quelques essais avec des acides qu'il portait dans sa trousse sur les restes de la liqueur attachée à la cuiller et sur celle du petit flacon de cristal que l'on avait trouvé au pied du lit ; il recueillit attentivement les renseignements que purent lui donner M. du Rouvray et Nanette, et envoya sur-le-champ chercher quelques réactifs puissants.

Il réunit alors tous les hommes présents

dans Tangle de l'apparlement le plus éloigné du lit, et prenant le ton le plus grave et le plus sinistre :

— Il n'en faut pas douter, messieurs, il y a ici empoisonnement.

— Oh! mon Dieu î s'écria M. du Rouvray, c'était donc vrai !

— Le danger est-il sérieux? demanda M. de Caussade avec anxiété.

— Très-sérieux, monsieur; je vous avouerai même que je conserve peu d'espoir.

— C'est un crime, monsieur, c'est un crime infâme ! dit M. de Solanges avec une expression de rage à peine contenue ; il faut prévenir la justice.

— Un instant, jeune homme, reprit le docteur, il est probable qu'il y a crime, mais il est possible aussi qu'il y ait suicide.

— Suicide, elle, Mathilde, ah ! vous ne la connaissez pas, monsieur! s'écria Ernest en proie à une douloureuse indignation.

MM. du Rouvray et de Caussade repoussèrent également ce soupçon du médecin.

— Écoulez donc, reprit le docteur, toutes les circonstances concourent à l'indiquer. Au reste, nous allons être éclaircis sur ce point. Les réactifs vont, momentanément du moins, exercer sur la malade une salutaire influence. L'usage de la parole, je l'espère, lui sera rendu,

et il sera possible de pénétrer cet horrible mystère.

Le pharmacien était venu lui-même armé de tous les agents chimiques propres à combattre ou atténuer les effets du poison.

Leur effet fut presque immédiat; les paupières de la victime se rouvrirent, ses lèvres balbutièrent quelques mois, mais ses yeux étaient sans regard et sa voix si faible qu'on l'entendait à peine.

La douleur par moments lui arrachait des cris plaintifs auxquels des sanglots étouffés faisaient un triste écho dans tous les coins de la chambre.

— Charles est-il venu? demanda-t-elle.

— Mathilde, me voici, dit le baron en essayant en vain de prêter un peu de fermeté à sa voix.

— Ah ! c'est vous, donnez-moi votre main et pardonnez-moi ; je sens bien que je vais mourir... Il faut oublier mes torts, Charles; au fond je suis innocente, je vous le jure... on ne ment pas lorsque l'on a le pied dans la tombe. Et puis je souffre tant !...

— Où souffrez-vous? demanda le docteur profitant de la douleur muette et des sanglots de l'auditoire pour poser une question.

Mathilde indiqua les entrailles.

— Et savez-vous qui vous a fait ce mal ? 3. 17

La victime regarda le médecin de ses yeux vilreux sans le voir et sans lui répondre. Il renouvela deux fois sa question et n'obtint pas un meilleur résultat.

— Êtes-vous encore là, Charles? dît-elle enfin. Oh ! dites-moi que vous me pardonnez!

— C'est à moi, Mathilde, qu'il faut pardonner. Vous ne pouvez pas savoir combien je suis indigne de votre pardon. M. de Solanges peut vous dire quel a été mon désespoir.

— Ernest est donc là a.ussi? Merci, mon Dieu ! Charles, faites éloigner tout le monde, je veux vous parler.

C'était un spectacle déchirant à voir que tous ces hommes, l'un, vieillard couronné de cheveux blancs, l'autre, militaire aux traits mâles et énergiques, et ces deux jeunes gens, et cette jeune fille, et le docteur lui-même, tous fondant en larmes ou donnant des marques de la plus cruelle émotion.

M. de Caussade fit signe à tout le monde de se tenir à l'écart, et il se pencha vers la bouche de Mathilde dont la voix devenait de plus en plus sourde et défaillante.

— Charles, lui dit celle-ci, vous aimez madame de Sirey.

Le baron fit un geste de dégoût et d'horreur.

— Vous l'aimez, je le sais bien... Pourquoi

vouloir me le cacher?.,. Ce bonheur que vous méritiez tant et que je n*ai pu vous donner... elles'en chargera... il faudra l'é|>ouser, Charles, vous me le promettez?...

— Pauvre enfant! s'écria Je baron d'un accent lamentable, mais tu ne sais donc pas que tu es empoisonnée et que c'est elle...

Madame de Caussade, par un effort suprême, se redressa à demi sur son lit et promenant autour d'elle des regards effarés :

— Empoisonnée, dis-tu? Oui, je sens là... un feu qui me dévore... Empoisonnée... par elle... oh î non, cela n'est pas possible!

Et elle retomba brisée par la douleur, épuisée par la lutte.

Pendant ce temps-là les spectateurs de cette horrible scène s'étaient rapprochés.

— Mathilde, reprit M. de Caussade, parlenous, je l'en supplie, dis-nous tout ce qui s'est passé.

La victime fit un signe de tête négatif.

— Il ne faut pas pourtant pas qu'elle meure ainsi ! s'écria M. de Solanges, il faut un prêtre, un magistrat.

A peine avait-il prononcé ces paroles, que la porte s'ouvrit, et un commissaire de police entra. C'était le pharmacien qui, sur l'ordre du médecin, était allé le requérir.

— Voyez, monsieur, dit M. de Caussade en

— d96 — allant au-devant de lui, un crime horrible a été commis, et lorsqu'un mot de cette bouche qui va se clore pour jamais peut seul accuser et confondre la coupable, cette bouche se tait, et peut-être la vengeance nous échappe.

Il y avait dans la voix de M. de Caussade un tel accent de désespoir que le magistrat luimême en fut touché. Il essaya de faire des questions à la mourante, mais toutes restèrent sans réponse.

— C'est à vous, dit-il au baron, à vous seul qu'il est encore possible de la faire parler.

— Mathilde, Mathilde, s'écria celui-ci, mais tu ne veux donc pas être vengée?

Les yeux éteints de la malade se ranimèrent un peu, un regard plein d'une ineffable douceur brilla encore sous sa paupière, et ses lèvres murmurèrent ces mots touchants :

— Mon ami, au bord de la tombe, ce n'est plus à la vengeance qu'il faut penser, mais au pardon, pour que Dieu puisse me pardonner aussi.

— Mais notre enfant, Mathilde, notre enfant que cette femme a tué, faut-il aussi pardonner pour lui?

— Notre enfant, dis-tu, tu crois que cette femme...?

— Vous n'en douterez plus, Mathilde, s'écria Ernest, quand vous saurez que cette femme a fait assassiner mon frère.

— Ernest ? vous aussi vous Taccusez.

— Et moi aussi je Taccuse, dit une voix tremblante.

C'était la voix de M. du Rouvray.

— Mon père, mon mari, Ernest... mon enfant!... Ah! mon Dieu, il me semble... que j'entrevois la vérité maintenant... Cette femme est venue, elle m'a fait écrire... presque de force... à vous, Ernest, une lettre... oh! ne croyez pas... ce serait tropinfàme... Mon Dieu! que je souffre !

Comme la première fois, madame de Caussade retomba épuisée sur sa couche.

— Un mot, un mot encore ! s'écria son mari avec angoisse.

— Mathilde, achevez de grâce ! fit à son tour M. de Solanges.

— Mon père!... murmura la voix mourante de madame de Caussade.

M. du Rouvray prit la main déjà froide de sa fille et l'inondait de ses larmes.

— Mon père... votre fille meurt digne de vous... et de Dieu... Ce n'est pas moi...

Ce dernier mot pouvait être à peine entendu , mais il n'avait pas été perdu pour le magistrat.

On savait désormais tout ce qu'il importait de savoir; le docteur fit écarter les spectateurs de ce drame affreux et confia l'agonisante

au médecin suprême de Fàme qui venait d'entrer dans la chambre.

Tirons le voile sur celte lente et horrible agonie. Il était neuf heures du soir : c'est à minuit seulement que l'âme de Mathilde remonta vers le ciel, sa patrie.

C'est à M. Gustave de Sauvigny qu'appartient le principal rôle dans les derniers feuillets de cette histoire.

La meilleure manière de faire connaître le caractère d'un personnage, c'est de le laisscîr se peindre lui-même dans ses actions. Pour faire mieux comprendre celui de M. Gustave de Sauvigny, nous allons raconter tout simplement une aventure dont il fut le héros. Elle fera mieux saisir les raison» de sa conduite dans les événements qui vont suivre que ne pourraient le faire cinquante pages de longues et fastidieuses études psychologiques.

C'était au mois d'août 1841. Le soleil s'était levé radieux sur la jolie ville de Boulogne et la mer du détroit brillait comme un beau miroir d'argent. La plage, bien qu'il fût encore matin, était déjà couverte de ces petites baraques bleues et blanches qui mènent sur leurs deux grandes roues les baigneurs audevant de la vague.

Il y avait d'ailleurs grande fête dans la ville. On allait inaugurer le 15 du mois la fameuse colonne de la Grande-Armée, et, dès le 8, tous les hôtels étaient pleins, toutes les maisons regorgeaient d'étrangers, de visiteurs, de curieux. Une chambre dans un grenier coûtait dix francs par jour, et les hôteliers avides se croyaient encore volés en les laissant à ce prix.

Les Français de Boulogne se sont si bien trouvés d'écorcher les Anglais qu'ils s'obstinent aujourd'hui à voir des Anglais partout. A Boulogne tout individu étranger à la ville est réputé Anglais et traité comme tel. Pour qui a le gousset bien garni et possède la langue du pays le mal n'est pas bien grand après tout; mais pour Gustave de Sauvigny, qui ne réalisait que la première de ces conditions et qui ne possédait de la langue anglaise que le fond de la langue yes et goddam et quelques mots retenus par hasard, l'embarras était fort

grand. Gustave avait une peine infinie à se faire comprendre des naturels de Tendroit, et il en était souvent réduit aux simples ressources de la pantomime pour traduire d'une manière utile les différents besoins de son estomac.

Arrivé la veille à Boulogne, Gustave ce jour-là se leva dès l'aurore et alla se promener sur la jetée.

Déjà l'on voyait au loin sur la plage les baigneuses matinales jouer dans les flots dorés de la Manche. Appuyé sur la balustrade qui couronne l'estacade, Gustave jouissait de ce curieux spectacle en humant la brise du matin, et ses regards semblaient particulièrement attachés sur un groupe de baigneuses, lorsque tout à coup une ombre élancée et légère projetée par le soleil sur le sable du rivage lui fil retourner la tête.

Gustave se frotta les yeux comme un homme frappé d*un coup de soleil. Toutefois après s'être un peu remis de sa surprise, il s*avança d'un air dégagé au-devant de la jeune femme que son ombre avait trahie.

— Vous ici, mademoiselle! s*écria-t-il.

— Comme vous voyez, mon ami, répondit la jeune fille avec un accent anglais des mieux caractérisés et dont nous ferons grâce à nos lecteurs.

— Mais je vous croyais encore à Londres.

— Ceci prouve que vous n'avez pas reçu ma dernière lettre où je vous annonçais mon départ.

— En effet, j'ai quitté Paris depuis quelques jours déjà. Et comment vous trotivezvous seule, à celte heure matinale, sur cette jetée déserte?

— Oh ! je ne suis pas seule. Tenez, regardez là-bas, au pied du mât de signal ; qu'est-ce que vous voyez?

— Je vois le mât de signal d'abord et puis la ville ensuite.

— Comment! vous n'apercevez pas une voile ?

— Oui, la voile d'une barque qui appareille au fond du port.

•— Non, je veux dire un voile.

— Un voile ! oh ! bon, un voile de chapeau. Je vois en effet un long chapeau de paille et un voile qui voltige au gré du vent. Quelle marchandise couvre ce pavillon ?

— Oh! c'est miss Sloken.

— Miss Sloken ! un joli nom pour une mercière de la Cité.

Stocking en anglais veut dire bas. Gustave savait assez d'anglais pour connaître ce mot-là.

— Ne plaisantez pas, monsieur, reprit la

jeune insulaire ; miss Stoken est une personne Irès-respectablo el fort distinguée à qui ma mère m*a confiée pour venir vous chercher en France.

— Me chercher î pourquoi faire? Je n'éprouve aucun besoin de passer le détroit maintenant que vous êtes sur le continent.

— Ah ! Gustave, que dites-vous là? oublieriez-vous vos promesses?

— Plutôt mourir que de les oublier.

— Eh bien, alors il faut avant que vous m'épousiez que je vous présente à ma famille.

— Cela me semble en effet indispensable.

— Vous voyez bien que vous êtes de mon avis. Il ne nous reste plus qu'à fixer le jour de notre départ.

— De notre départ! comme vous y allez, miss Mary! Je vous jure que je ne puis pas partir ainsi subitement sans avoir eu le temps de me reconnaître, de voir mes amis, d'écrire à mes parents... D'ailleurs je suis venu pour assister à la fête, je ne puis pas partir sans avoir vu la fêle.

— Qui vous parle de partir sur-le-champ?

— Je croyais... Ah! bien, alors fixez vousmême ce jour fortuné.

— Nous nous concerterons pour cela avec miss Sloken, puisqu'elle est chargée de remplacer ici ma mère.

— Rien de plus juste. Allons la trouver.

Et déjà Gustave posait, sans plus de façon, le bras de l'Anglaise sur le sien.

— Un moment, Gustave, j'ai encore un mot à vous dire.

Et prenant le jeune homme par les deux mains :

— Gustave, dit-elle, je ne vous trouve pas le même qu'il y a six mois. Vous avez l'air distrait, rêveur, et cela juste au moment où mon retour inattendu aurait dû vous faire oublier les ennuis de l'absence.

— L'absence, en effet, répondit Gustave, c'est l'absence qui m'a changé; six mois sans se voir, Mary, songez donc, c'est un siècle quand on aime.

— Ainsi vous m'aimez toujours?

— Pouvez-vous en douter? Plus que jamais, Mary, plus que jamais. Décidément, ajouta mentalement Gustave, je serai obligé d'épouser cette fille si je veux m'en débarrasser.

Les deux jeunes gens rejoignirent miss Stoken qui les attendait assise sur un banc avec une résignation et un sang-froid tout à fait britanniques.

Autant miss Mary était blanche et rose, autant miss Stoken était jaune et bistrée ; et celte couleur n'était pas celle de son teint, mais

l'effet d'une multitude de taches de rousseur répandues à profusion sur son visage. Ajoutei à cela des (rails maigres et allongés, des yeux verts et tout pelils, une taille comme une planche, des bras comme des manches de martinet, des pieds de cheval normand, des cheveux couleur de vermillon, et vous aurez une idée à peu près exacte du personnage féminin à qui lady Perkim avait confié sa fille.

Miss Mary présenta Gustave à miss Stoken. Celle-ci se crut obligée de baisser les yeux et de faire la révérence. M. de Sauvigny eut quelque peine à retenir un éclat de rire à la vue de cette caricature. Cependant il se contint pour ne point offenser la jolie fille qui s'appuyait sur son bras, et l'on reprit silencieusement le chemin de la ville.

Ces dames étaient descendues à l'hôtel de la Marine, sur le quai. C'est là que Gustave les quitta.

— Venez ce soir, lui dit miss Mary ; je me serai entendue avec miss Stoken sur le jour de notre départ. D'ailleurs il y a concert à l'établissement; vous nous y conduirez.

Gustave en fit la promesse et salua les deux dames.

Au lieu de rentrer en ville, il se dirigea vers rétablissement des bains. Il entra dans 3. *8

le salon, se fit servir une lasse de chocolat, dévora d'un air distrait cinq ou six journaux, interrogea au moins quinze fois sa montre, se leva, regarda les tableaux, se rassit, se releva, jeta les yeux du côté de la mer, et, après quelques minutes d'attente, finit par se frotter les mains en souriant.

Ce mouvement de satisfaction avait correspondu exactement avec le départ d'une voiture de bains qui retournait au rivage.

Gustave reprit sa promenade en long et en large du salon désert ; puis , tout à coup il se précipita vers la porte ouverte sur la mer, et offrit la main à une jeune dame pour l'aider à gravir les marches du perron.

— Ouf! fit la jeune femnie en se laissant tomber dans un fauteuil ; quel bain ! quelle lame ! Jamais de toute la saison la mer n'a été aussi bonne que ce matin.

— Ni vous aussi belle, ajouta Gustave.

— Encore des compliments ! C'était bon à Paris, mais ici...

— Ici, Térésina, vous êtes plus belle encore qu'à Paris. Au milieu de ces provinciales guindées, de ces Anglaises compassées, votre grâce, votre élégance, votre sourire entraînant ressortent comme le diamant de belle eau au milieu de pierres fausses.

— C'est une comparaison de bijoutier que

TOUS faites là, Gustave. Voyons, quittez lanétaphore et appelez les choses par leurs noms. Vous rae trouvez belle, vous avez raison , je suis de votre avis. Ensuite?

— J'avais conçu Tespoir, je ne vous le cache pas, que loin du tourbillon des plaisirs qui vous entraînait dans son cercle fatal, loin de ces fêtes où vous brillez et où chacun à Tcnvi vous enivre des parfums de la louange, je pourrais rae faire jour jusqu'à votre cœur.

— Mon cœur, Gustave, vous parlez de mon cœuri Avez-vous donc silôt oublié ce que je vous disais encore hier soir? Je me suis défaite de cet hôte incommode et je me trouve bien de son absence.

— Vous ne parlez pas sérieusement, Térésina ; il est impossible qu'à votre âge vous ayez renoncé au bonheur d'aimer et d'être aimée.

— Au bonheur d'aimer! Voilà comme ils sont tous ! vous appelez cela un bonheur? Mais vous ne savez donc pas tout ce que ce mol cache d'amertume et de désappointements?

Vous ignorez tout ce qu'il renferme d'insomnies et de veilles, d'aspirations incomprises et d'ardeurs jalouses !

Les yeux de la jeune femme lançaient des éclairs, sa lèvre tremblait sur ses dents d'ivoire, sa narine épanouie frémissait, et sa main crispée avait saisi la main de M. de Sauvigny.

Gustave la regardait avec étonnement, jamais il ne l'avait vue dans un pareil état de fièvre.

— Eh quoi ! s'écria-t-il, vous parlez d'amour comme si vous l'aviez jamais éprouvé! Vous parlez de déceptions comme si vous pouviez les connaître , vous que l'on accuse d'être la plus insensible et la plus insouciante des femmes!

— On se trompe, Gustave.

— Dites-vous la vérité, Térésina ?Mais alors vous pourriez donc m'aimer?

— Je. . . je ne le dois pas.

— Vous êtes libre pourtant, et si vous le vouliez!...

— Gustave , je ne le dois et je ne le veux pas. C'est pour vous-même et peut-être aussi pour moi ce que je vous dis là.

— Pour vous ! pour moi !

— Tenez, Gustave, je vais vous parler avec franchise, et si vous m'aimez... un peu, vous m'estimerez peut-être davantage quand vous coithaîtrez toute ma pensée. Asseyons-nous.

Gustave et Térésina s'assirent dans l'embrasure d'une croisée du côté de la mer. La jeune femme jeta un regard sur l'horizon comme pour y chercher un peu de courage ; puis, tenant dans ses mains brûlantes la main du jeune homme :

— Gustave, dit-elle, parmi tous les hommes que j'ai rencontrés sur mon chemin, les uns m*ont aimée par vanité, parce que la gloire de la cantatrice rejaillissait sur eux; les autres m'ont aimée par égoïsme, parce qu'ils n'entrevoyaient dans une liaison avec moi que de^ joies sans ennui , que des plaisirs faciles sans lendemain sérieux. Vous seul m'avez paru détaché de ces sentiments égoïstes, vous seul m'avez semblé rempli des qualités qu'une femme doit s'estimer heureuse de rencontrer chez l'homme qu'elle aime. Mais, vous le dirai-je, Gustave? vous avez \)our moi le plus grand de tous les défauts , vous n'êtes pas ne pour moi , vous appartenez à une sphère qui n'est pas la mienne, vous êtes l'homme d'un monde qui n'est pas le mien. Vous portez un beau nom, vous avez une belle fortune; des liens étroits vous enchainent à l'aristocratie de votre pays; vous ne pouvez briser ces liens sans vous exposer aux reproches mérités, aux malédictions de votre famille, aux dédains de la société ; vous ne pouvez m'aimer sans trahir vos devoirs, sans compromettre ceux à qui vous appartenez.

— Vous vous exagérez...

— Non, Gustave, je n'exagère pas. Que suis-je , moi? Je ne suis rien ; je suis sortie de ce monde, qui est le vôtre, le jour où, pour

la première fois, j*ai posé le pied sur un théâtre. Je comprenais bien ce que je faisais, et, si je gémis sur mon sort, je sais au moins me taire et souffrir les humiliations en silence. L'abîme qui nous sépare, vous voudriez le combler. Vous ne suffirez pas à cette tâche, et lorsque vous croiriez l'avoir accomplie , vous verriez bientôt se dresser devant vous le spectre du regret; alors il serait trop tard pour le conjurer. Un mariage est donc impossible entre nous; toute autre liaison ne l'est pas moins. Ce que je veux épargner de regrets et d'amertume à votre avenir, je veux me l'épargner aussi. Je puis paraître à certains esprits, plus gourmés que sérieux , une folle fille d'Italie, semant sa jeunesse et ses amours sur le chemin delà vie; cependant, Gustave, écoutez bien ceci et retenez-le, il n'est pas un homme au monde qui puisse se vanter de m'avoir seulement touché le bout du doigt sans témoin.

Gustave avait interrompu souvent par ses exclamations les paroles de la cantatrice, mais il ne put trouver d'autre réponse, quand elle eut fini , que des protestations du plus ardent amour. Il répéta ce que Ton dit toujours en pareille occasion sur la tyrannie et les préjugés de la société, sur le bonheur d'une union contractée en dépit de ses convenances ; mais tous ces sophismes inspirés sans doute par un

cœar bien épris ne purent en rien ébranler la détermination de Térésina. Tout ce que Gustave put gagner à celle lutte, ce fut de comprendre qu'elle lui deviendrait funeste s'il la continuait.

La foule, d ailleurs, commençait à envahir le salon, et une conversation aussi intime que celle-ci ne pouvait se prolonger davantage sans élre remarquée.

Térésina la première le comprit. Elle se leva et accepta le bras que M. de Sauvigny lui offrit pour la conduire à sa voilure.

Quand Gustave fut seul, il commença, comme tous les amoureux, par pousser un profond soupir; puis il rentra dans rétablissement des bains, alluma un cigare et s'en alla se promener sur la grève.

La promenade fut longue , à ce qu'il parait, car lorsque M. de Sauvigny rentra dans la ville, l'heure du dîner était passée; et comme en revenant le long du quai il renconlra une file de voilures, il se ressouvint qu'il avait promis à miss Mary de la conduire le soir au salon de conversalion. Guslave s'empressa de réparer ses forces épuisées par les émotions et surtout par les exercices de la journée, ce qui fut un laborieux travail, puis il demanda son coupé et partit.

— Comme vous vous êtes fait attendre ! dit

miss Mary à l'arrivée de M. de Sauvigny.

— En effet , mademoiselle , répondit Gustave; je vous prie d'agréer mes excuses. Je m'étais égaré dans les grèves, et je ne suis rentré à Boulogne qu'après avoir fait d'immenses détours.

— C'est bien. Mais maintenant ne perdons pas un instant. II est dix heures, et missStoken veut se coucher de bonne heure.

Quelques minutes après, Gustave faisait son entrée avec les deux dames anglaises dans le bal de l'établissement. Dès son premier pas dans le salon, il se troubla et pâlit.

Il venait d'apercevoir Térésina.

M. de Sauvigny s'empressa de placer les deux dames et se dirigea vers le fond de la salle.

— Vous ici? dit-il à Térésina.

— Pourquoi pas? répondit la cantatrice en souriant; vous y êtes bien, et en belle compagnie encore. Permettez-moi, monsieur, de vous féliciter sur vos nouvelles amours : la jeune fille est charmante mais ; que faites-vous de la vieille?

— Térésina, vos reproches sont injustes. Vous savez les mœurs de l'Angleterre. Cette jeune fille, je la connais ; je l'ai rencontrée ce matin et je n'ai pu me dispenser de lui offrir mon bras pour ce soir. Vous n'ignorez pas que cela se fait en Angleterre.

— Oui, lorsque l'on doit épouser; el sans doute...

La voix de Térésina mourut dans un rire bruyant et saccadé.

— Eh bien î dit Gustave, qu'y aurait-il d'étonnant? Depuis un an que je vous suis pas à pas, je n'ai pu obtenir de vous ni un regard plus doux que le premier jour, ni une parole plus consolante. Vous avez vu avec quelle constance , avec quel dévouement, avec quelle abnégation je vous ai aimée, et pas un mot du tendresse, pas un mot qui put donner Tespérance n'est sorti de votre bouche. A la fin j'ai résolu d'étouffer dans mon cœur cet amour qui me poursuit et me consume, j'ai résolu d'en finir avec une existence qui m'est â charge... Je vais me marier.

— Vous marier, Gustave ; c'est bien. Je vois avec plaisir que vous vous êtes facilement résigné à suivre les conseils que je vous donnais ce matin. Et c'est cette jeune fille que vous allez épouser?

— Oui, madame.

— Elle est jolie. Tenez, la voici qui s'avance vers nous...; elle vous cherche sans doute. Allez, offrez-lui votre bras, je ne dois pas vous retenir... Elle a sur vous des droits que je n*ai pas, que je n'ai jamais eus.

En parlant ainsi , Térésina déchirait de ses dents d'ivoire un admirable mouchoir avec lequel elle essayait d'étouffer ses sanglots.

— Ah! s'écria Gustave, vous m'aimez!

— Eh bien ! oui, je vous aime ! Mon Dieu , pourquoi ne m'avez-vous pas donné la force de le lui cacher''

Cependant miss Mary s'était approchée, et, arrêtée devant Térésina , elle la contemplait d'un air effaré.

Celle-ci releva fièrement la tète, et, passant rapidement la main sur ses yeux, elle regarda sa rivale en face comme l'aigle regarde sa proie.

Mais tout à coup ses yeux ardents comme le soleil s'adoucirent, cette bouche courroucée s'ouvrit et laissa échapper un immense éclat de rire qui retentit dans tout le salon.

— Gustave, dit-elle, regardez.

Et sa main dirigeait les yeux de Gustave vers les mains de la jeune fille.

— Vois... elle a des gants... bleu de ciel!

Et le rire de recommencer. Cette fois Gustave se mit de la partie ; la foule s'arrêta et subit elle-même l'influence communicative de ce fou rire. Enfin la contagion passa bientôt à tout le salon ; on se tordait dans les fauteuils et sur les banquettes.

— HM} — Lorsque Gustave et Térésina curent k peu près repris leur sang-froid, miss Marv avait disparu.

— Qu'avons- nous fait? dit l'artiste à Gustave; quelle inconvenante folie! J'en éprouve le plus vif regret ; mais c'était plus fort que moi; l'aspect de ces gants bleu de ciel... ahl ah! ah!

Et les rires recommencèrent.

— Sérieusement, Gustave, je veux lui faire mes excuses, et je ne suis pas encore assez jalouse pour vous interdire le droit de lui présenter les vôtres.

— Il est donc vrai que vous m'aimiez ? demanda Sauvigny.

— Faut-il donc vous le redire ?

— Et quand partez-vous pour Londres ?

— Demain.

— Seule !

— Je n'ai pas dit cela. Nous verrons.

Gustave avait entraîné Térésina sur la terrasse déserte. Il prit la main de la jeune femme et la serra contre ses lèvres.

Le lendemain, M. de Sauvigny jwrta à miss Mary une lettre d'excuses de Térésina. Il ne fut pas reçu. C'est ainsi qu'une paire de gants bleus suffit à rompre le mariage que Gustave allait contracter, et à serrer d'autres liens

qui durèrent un siècle pour lui , c'est-à-dire trois mois.

La cantatrice que nous avons désignée sous le nom de Térésina brille encore sur l'un des premiers théâtres italiens du globe.

Cette anecdote nous a montré le caractère de M. Gustave de Sauvigny sous son aspect léger. Les événements qui vont s'accomplir nous le feront voir par le côté sérieux.

Notre récit serait incomplet, il ne porterait plus avec lui celle leçon morale qui doit toujours accompagner toute œuvre dMiisloire ou d'imagination, si nous omettions les dernières circonstances de ce drame et si nous ne suivions jusqu'au bout dans le sentier du crime les pas de ce monstre au visage d'ange que Ton appelle Hélène Furet.

D'ailleurs , c'est de l'histoire que nous écrivons ici ; les faits que nous mettons en scène sont vrais; les témoins qui les ont vus existent encore ; les journaux eux-mêmes dans le temps

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