MELINE , CANS ET 0% LIBRAIRES-ÉDITEURS
I^ITOVRME. I I.EIPZI«.
Quand M. Raymond de Longpré se présenta chez madame de Sirey, celle-ci l'attendait dans le petit salon que nous avons décrit. Elle avait pris sa pose accoutumée, le coude sur le bras de son fauteuil, la tête penchée sur la main, rindex allongé sur la joue.
M. Raymond, qui n'avait pas les meilleures manières du monde, s'inclina d'abord avec respect, mais saisissant aussitôt la main libre de la jeune femme, il essaya de la porter à ses lèvres.
— Point tant de familiarité, dit celle-ci
U. HUIT DES VEROEUBS. 2« i
d'une voix pénétrante qu'elle s'efforça de rendre caressante.
— Soit, répondit celui-ci en s'asseyant devant elle ; ce que nous avons à nous dire exige cependant qu'un certain degré de familiarité s'établisse entre nous.
— A quoi bon? ne sommes-nous pas deux ennemis en présence?
— Deux ennemis... ou deux amants, à votre choix, madame.
Madame de Sirey se mordit les lèvres jusqu'au sang.
— C'est-à-dire que c'est une contrainte que vous voulez exercer sur moi ?
— Non, je ne voudrais agir que par la persuasion.
— Mais au besoin la violence ne vous ferait pas défaut.
— Je ne l'emploierais qu'à la dernière extrémité.
— Vous le feriez comme vous le dites.
— Oui, madame, je le ferais.
— Mais, monsieur, ce serait une infamie, une lâcheté.
— Ne parlons pas de ces choses-là, vous savez bien qu'entre nous c'est du temps de perdu.
La jeune femme froissa les plis de sa robe d'une main convulsive.
— Et, monsieur, reprit-elle, vous croyez que les menaces me font peur?
— Non, madame, je sais que vous êtes cuirassée contre la peur, et j'aimerais tout devoir à un sentiment plus tendre...
— Ce langage me plait davantage.
— Cest le seul que je voudrais parler avec vous.
— Gardez-vous donc d'en employer un autre qui vous nuirait plus dans mon esprit qu'il ne vous servirait devant ma raison.
— Que parlez-vous de raison, madame? c'est votre cœur que je voudrais persuader.
— Gagnez d'abord des droits à sa confiance.
— Encore faut-il que ces droits soient réciproques.
— Vous vous méfiez donc de moi ?
— Puis-je ne pas éprouver cette défiance lorsque je me souviens de Spa?
— Comment ! vous m'en voulez encore de ce départ précipité? Des affaires importantes, des nécessités...
— Oui, la nécessité de vous débarrasser de moi et d'échapper à votre promesse.
— Quelle promesse? je vous avais fait une promesse ?
— Feignez donc de l'avoir oubliée !
— Je ne feins pas, monsieur, je vous interroge pour m'éclairer*
— Eh bien, puisque vous avez une mémoire si malheureuse... pour moi, je vais vous rappeler ce que vous m'aviez promis. Un soir, j'étais assis près de vous comme en ce moment; je vous priais d'écouter mon amour, d'exaucer mes vœux ardents. Vous hésitiez ! «« A demain, me dites-vous d'une voix émue ou qui feignait de l'être, à demain ! » Moi, insensé et confiant, je vous crus. Vous vous nommiez alors madame Rosburgh et non pas madame de Sirey. Si j'avais su votre vrai nom...
— Si vous aviez su mon vrai nom, qu'auriez-vous fait?
— D'abord je ne vous aurais pas crue... Ensuite, ce que j'implorais humblement à vos pieds, je vous l'eusse demandé à l'instant même.
— Et si je vous avais repoussé?
— Je me fusse vengé.
— A merveille ! Et aujourd'hui ce sont là sans doute vos conditions?
— Aujourd'hui, en ce moment où je vous parle, vous êtes redevenue pour moi madame Rosburgh ; comme à S])a je vous prie à genoux, comme à Spa je me voue à vous aimer, à vous servir, mais comme à Spa je ne me fierai plus au lendemain. Aujourd'hui il me faut un gage.
— Et vous-même quel gage me donnerezvous en échange?
— Ma parole.
— Vous vous figurez donc que j'y crois?
— Il faudra pourtant que vous vous en contentiez.
— Non, le marché, car c'est un marché que vous me proposez, le marché est impossible entre nous.
— Il faudra cependant bien qu'il se fasse.
— Et pourquoi, s'il vous plaît?
— Parce que s'il ne se faisait pas, en sortant de chez vous, je remonterais chez madame de Caussade.
— Elle ne vous recevra pas.
— Je verrai M. de Caussade.
— Il ne vous croira pas.
— En ce cas, je m'adresserai à M. de Solanges.
— Je suis tranquille de ce côté.
— Et du côté de M. de Sauvigny, étes-yous tranquille aussi ?
Madame de Sirey bondit dans son fauteuil.
— M. de Sauvigny, dites-vous, vous connaissez M. de Sauvigny?
— Sans doute.
— Eh bien, que m'importe, après tout !
— Madame , il vous importe beaucoup ; M. de Sauvigny est l'ami intime de M. de Solanges, et de plus M. de Sauvigny est votre amant. Suis-je bien informé, madame ?
— Cest faux ! qui vous a dit?*..
— Lui-même.
— C'est faux, vous dis-je, vous mentez.
— Vous ne vous trompez qu'en partie : je vous le répète, quelle que soit la source où j'ai puisé la nouvelle, M. de SauvigUy est votre amant, et moi, à mon tour, je veux être le vôtre.
— Ah 1 vous abusez étrangement...
— Du secret que je possède, n'est-il pas vrai? Que voulez-vous ? je ne veux plus être mystifié.
— Eh ! qui songe, monsieur, à vous faire l'objet d'une mystification?
— Oh ! nous ne sommes plus à Spa, et cette fois je ne vous quitte plus.
— Comment, monsieur, vous songez encore à cette vieille histoire, et de toutes les explications à donner de ma fuite, vous choisissez la seule qui soit injurieuse pour vous? Ah! vraiment, je ne reconnais pas là votre perspicacité. Ne serait-il pas plus naturel de penser...?
— Achevez de grâce !
— Non, j'ai aussi ma dignité, et il he me convient pas de vous faire même entrevoir ce que vous n'avez pas su deviner.
— Quoi ! madame, il serait possible !
— Non, mon départ n'a eu d'autre but que
de me moquer de vous, de vous mystifier, comme vous dites.
— C'est le langage du dépit, de la jalousie que j'ai tenu ; oubliez-le...
— J'aurais pu sans crainte braver encore une entrevue avec vous ; n'avals-je pas tout mon sang-froid en vous écoutant ? n*étais-je pas une femme sans cœur et sans âme ?
— Je n'ai jamais dit...
— N'étais-je pas enfin madame de Sirey, cette femme dont on vous a dit tant de mal?
— Il est vrai que Ton m'en a dit beaucoup.
— Moins toutefois que vous n'en avez cru, avouez-le.
— Je ne saurais avouer ce qui n'est pas.
— Votre conduite envers moi, cependant, m'autorise à le croire.
— Attribuez-la plutôt à l'excès de mon amour.
— Votre amour? Ah ! si je pouvais y ajouter foi, j'aurais bien vite dissipé vos erreurs et vos préventions !
— - Dites , que faut-il faire pour vous persuader?
— Avoir plus de confiance en moi et me rendre assez justice pour ne pas me condamner sans m'entendre.
— C'est là le plus ardent de mes vœux.
— Ce ne sont pas des vœux stériles qu*il me faut, ce sont des actes, ce sont des preuves.
— Commandez, je suis prêt à obéir.
— Je veux en faire Tessai. Qui vous a dit que M. de Sauvigny fût mon amant ?
— Je Tai vu sortir de chez vous il y a quelques jours.
— Ah 1 et il ne peut plus sortir un homme de chez moi qu'il n'y ait entre lui et moi une liaison coupable?
— Ce n'est pas ma pensée.
— Soit, la langue vous a mal servi. Eh! savez-vous d'ailleurs ce que M. de Sauvigny venait faire chez moi? Savez-vous s'il y venait de mon consentement? Et savez-vous enfin comment je l'ai reçu? Est-il vrai qu'il se soit vanté auprès devons...?
— M. de Sauvigny ne m'a pas dit un seul mot là-dessus.
— Vous plaidiez donc le faux pour savoir le vrai? Vous le savez , maintenant : M. de Sauvigny m'était à peine connu de nom quand il s'est présenté chez moi. Vous n'ignorez peutêtre pas quelle existence de recluse je mène ici. Je ne vois personne, je ne reçois aucun homme , je n'ai lié de rapports qu'avec Ja famille de Caussade dont vous connaissez aussi bien que moi la vie modeste et retirée. M. de Sauvigny était le premier homme qui eût fran-
chi avec M. de Caussade le seuil de ma retraite ; vous êtes le second. Voulez-vous que je vous reçoive au même titre que M. de Sauvigny, comme un importun dont on s*empresse de se débarrasser , ou bien préférez-vous être cet aimable M. de Longpré que j'ai connu à Spa et qui semblait croire alors que le respect a plus de pouvoir sur le cœur des femmes que Timpertinence, que la prière est plus habile à les vaincre que la menace? Dites lequel des deux rôles préférez- vous jouer?
— Pouvez-vous me faire une pareille question?
— Oui, et encore vous hésitez à répondre , vous regardez mes doigts pour voir si mes ongles ne seraient pas les griffes de cette fille de l'enfer dont on vous a parlé. Tenez , voici ma main , voyez vous-même.
Et avec un geste charmant la jeune femme tendit sa blanche main à M. Raymond. Celuici se hâta d'y déposer un baiser : il était vaincu .
— El maintenant, reprit la sirène, me croyez-vous encore la fille du diable?
— Demandez-moi plutôt si je vous crois une fille du ciel !
— Prenez garde , n'allez pas passer d'un extrême à l'autre ; attendez du moins que je vous fasse le récit de ma vie, que je vous mon-
fre dans son vrai jour cette existence tant calomniée auprès de vous.
— Qu'est-il besoin de m'en dire davantage?
— Je veux que vous sachiez tout , et vous verrez ensuite si quelqu'un a le droit de me jeter la pierre. A quelle source avez-vous puisé ce que vous croyez savoir de moi? Dans la famille de Solanges ! Quand vous saurez la vérité, vous pourrez voir de quel côté est venue la persécution , de quel côté il y a eu abnégation, dévouement, souffrances. Votre père... c'est votre père , n'esl-il pas vrai , qui vous a dit...?
— Pourquoi le nierais-je ?
— Je le savais bien ; mais votre père luimême a été trompé; en lui cachant une partie de la vérité, on lui a enlevé la faculté de juger sainement les choses. Vous m'aiderez à me réhabiliter auprès de lui, n'est-ce pas? En attendant, croyez-moi , implorez votre pardon , vous en avez grand besoin.
— Me l'accordez-vous ?
— Oui, si vous savez le mériter.
— Pour cela que faut-il faire ?
— Obéir à mes volontés, quelquefois même à mes caprices.
— Rien de plus aisé.
— Peut-être ; mais ce n'est pas tout, saurezvous me garder le secret?
— Je vous le jure.
— A la première indiscrétion , je m'évanouis... comme à Spa.
— Le bonheur se plaît au silence.
— Vous ne me ferez jamais de question ?
— Jamais.
— Vous n'interpréterez jamais a mal ce qui pourrait vous paraître bizarre dans ma manière d'agir envers vous?... Vous hésitez.
— Non, non, non, jamais.
— Vous ne préviendrez jamais mes désirs par une ardeur... irréfléchie?
— Jamais.
— C'est bien ; allez, je vous absous.
— Quand vous reverrai-je?
— Voilà que déjà vous manquez à nos conventions !
— Comment?
— Ne m'aviez-vous pas promis de ne jamais m'adresser de question ?
— Mais celle ci est si naturelle 1
— Soit, je vous pardonne encore. Eh bien , quand vous voudrez me voir, venez chez madame de Caussade.
— Mettre une personne en tiers dans nos entretiens !
— Encore un accroc à nos conventions. Savez-vous la raison secrète de ma conduite? Qui
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vous dit que ce n'est pas pour moi le seul moyen de concilier mon devoir avec mon indulgence?
— Vous avez toujours raison ; je me tais et j'obéis aveuglément.
— C'est le plus sage et le plus prudent. Madame de Sirey tendit encore une fois à
M. de Longpré une main que celui-ci s'empressa de serrer contre ses lèvres ; puis il prit congé, la joie et l'espérance au cœur.
Madame de Sirey respira quand il fut parti. Elle venait de se débarrasser du plus gênant obstacle qui se pût rencontrer sur son chemin.
Elle avait donné ses rendez-vous chez madame de Caussade, mais , nous le savons , elle avait pris auparavant ses précautions auprès de cette dernière. Madame de Caussade ne recevrait plus M. Raymond qu'elle n'eût pris le mot de madame de Sirey. Il s'agissait pour celle-ci de gagner du temps et d'entretenir le fils du notaire le plus longtemps possible dans ses illusions.
C'est ainsi qu'à mesure qu'elle s'insinuait plus avant dans la confiance de madame de Caussade, madame de Sirey écartait d'une main habile tous ceux qui auraient pu traverser ses projets ou nuire à sa personne. S'assurer d'un étourneau comme M. Raymond,
c'était un point important. La sirène sut fouler aux pieds pour cela et sa dignité, et même son amour-propre.
La chose en valait bien la peine , comme on verra plus tard.
Un mois s*est écoulé.
Il n'en a pas fallu davantage pour que se soit dessinée d'une manière nette, tranchée, la position respective de tous les personnages de cette histoire.
Madame de Caussade a reçu deux lettres dé M. de Solanges. Elle s'est bien gardée d'y répondre, mais elle les a relues souvent en secret. Suivant les conventions faites, elle les a remises à madame de Sirey, et madame de Sirey lui a dit qu^elles ne contenaient rien qui put alarmer sa vertu .
En effet, les lettres d*Ernest étaient pleines de respect et respiraient un sentiment pur, élevé, dégagé de toute influence passionnée; elles semblaient écrites sous Finspiration du livre que Mathilde lui avait envoyé.
La pauvre femme ne prenait pas garde que sous cette forme innocente le souvenir qu'il aurait fallu bannir n'en arrivait que plus sûrement à son cœur, environné d'une auréole nouvelle, celle de la résignation. Elle ne s'apercevait pas qu'elle admirait trop pour ne pas aimer beaucoup, et qu'elle offrait un aliment nouveau à la flamme qui la consumait.
M. de Solanges, de son côté, entretient son esprit dans celte illusion funeste qu'un commerce affectueux est sans péril comme sans gravité, même entre un jeune homme et une jeune femme, lorsqu'il n'a pour objet que les choses les plus respectables du monde; et puisqu'on le lui permet, il s'y livre avec toute la chaleur d'une àrae ardente qui croit avoir trouvé le moyen d'aimer sans être coupable. D'ailleurs, il ne se passe guère de jour que son ami, M. de Sauvigny, ne lui rende le même office que rend madame de Sirey auprès de Mathilde, et ne l'encourage dans cette voie sans issue.
Les rapports entre M. de Sauvigny et madame de Sirey sont devenus plus intimes j
presque tous les jours ils se rencontrent par un hasard bien combiné, soit dans une allée écartée du bois de Boulogne, soit dans la maison tierce d'une dame Morisse, qui demeure dans la rue Saint-Lazare, mais que l'on ne voit jamais.
Sous l'empire de la séduction que cette femme exerce sur lui, Gustave est devenu en quelque sorte l'instrument de son action sur Ernest ; c'est elle qui parle par sa bouche quand M. de Sauvigny conseille à son ami son imprudente correspondance ; c'est elle encore, lorsqu'il lui persuade de la continuer, puisqu'on la tolère. On se laisse si aisément entraîner à faire ce que le cœur désire I
Quant à M. Raymond de Longpré, il s'est présenté dix fois chez madame de Caussade, mais sans succès. Heureusement pour lui, et sans doute afin de lui faire prendre patience, il a reçu un matin la visite de la brune camériste de madame de Sirey. La brune camériste lui a dit que sa maîtresse était désespérée de ne plus le voir, et qu'elle l'attendrait chez elle dans la journée.
M. Raymond ne se l'était pas fait dire deux fois ; il s'était empressé d'accourir rue Neuvedes-Mathurins, et là il avait été accueilli par les plus vifs reproches. On s'était plaint de son indifférence, on avait fait presque une scène de
jalousie. Bref, M. Raymond n'avait pu parvenir à se disculper complètement, et il s*était retiré plus joyeux que jamais, bien persuadé qu'il était impossible d'être plus heureux que lui en amours. Les héroïnes de roman ellesmêmes ne savaient pas aimer comme madame deSirey.
Bercé par d'aussi doux rêves, il eut encore pour quinze jours de satisfaction et d'espérance.
C'est chez M. de Caussade, sans doute, que les changements les plus graves se sont opérés.
Une ardeur inquiète le dévore. Ce n'est plus cet homme calme et attentif des premières années deson mariage. Depuis quelques semaines, à peine pari e-t-ii à sa femme. On le voit souvent s'enfermer seul chez lui ; s'il paraît le soir au salon, lorsque madame de Sirey vient tenir compagnie à Mathilde et lui chanter quelques airs des opéras nouveaux, il s'échappe bientôt, le front rêveur et l'air agité comme un homme que la vue du monde importune ou épouvante.
M. de Caussade n'avait guère que trentecinq ans, il était donc dans toute la force de l'âge. Bel officier, il avait gardé une certaine allure mililaire qui le faisait distinguer autant que la loyauté de son caractère et la bonté
naïve de son cœur le faisaient aimer. Possesseur déjà d'une fortune honorable quand il avait épousé mademoiselle du Rouvray, elle venait de s'augmenter récemment de l'héritage de sa tante, la baronne de Caussade, que nous avons vue figurer au commencement de celte histoire.
Grâce à ce fonds loyal et honnête, l'époux de Mathilde avait pu lutter jusque-là avec certain avantage contre l'entraînante séduction de madame de Sirey.
Il aimait sa femme, mais il la respectait da- A^antage ; c'était pour lui, nous l'avons dit, une idole qu'il entourait d'une espèce de culte idéal. Mais ce culte ne remplissait pas son cœur; il y avait d'abord senti le vide ; maintenant il y sentait une passion naissante contre laquelle il se défendait bravement, mais sous l'effort de laquelle il devait enfin succomber.
Madame de Sirey avait suivi pas à pàé èf activait sans relâche le développement de cette passion funeste. Elle en avait couvé le germe de ses regards, elle l'avait nourri de ses tacites encouragements, elle se voyait à la veille de fasciner complètement sa proie. A elle moins qu'à tout autre échappait le trouble de M. de Caussade en sa présence ; à elle plus qu'à tout autre se manifestait clairement le changement rapide qui s'opérait en lui depuis
^ 20 quelques semaines. El cependant M. de Caussade semblait fuir sa présence, il affectait pour ainsi dire de ne jamais se trouver seul avec elle.
Madame de Sirey était une femme prudente, habile , sachant calculer avec soin la valeur des causes et la portée de leurs effets dans le domaine de la passion ; elle savait également attendre ou se hâter suivant les circonstances, et lorsqu'elle avait tendu ses lacs, elle remettait aisément la chasse au lendemain si la proie ne lui paraissait pas suffisamment engluée.
Elle laissait donc en cette occasion le temps marcher, et affectant vis-à-vis de M. de Caussade tantôt de l'attention et tantôt de Findifférence, elle le tenait suspendu entre deux doutes.
Cet état d'incertitude qui fait rêver est celui pendant lequel la passion du cœur pousse ses plus profondes racines. Madame de Sirey le savait bien. Cependant il fallait tenir cette passion en éveil et lui jeter de temps à autre un encouragement, une espérance, lui laisser entrevoir une issue, lui promettre en quelque sorte un avenir. L'amour qui n'a jamais espéré n'a jamais vécu ; l'espérance est sa vie.
Un jour madame de Sirey se trouva seule, avec M. de Caussade, dans l'appartement de
sa femme. Il était impossible au militaire de se retirer, et la jeune veuve s'était assise sans façon sur la causeuse auprès du feu.
L'embarras de M. de Caussade était grand ; madame de Sirey en affecta un plus grand encore. Elle prit une tapisserie commencée dans une corbeille à ouvrage, et se mit à en poursuivre le dessin d'une main presque convulsive.
Après quelques minutes d'un silence plus significatif encore que tous les lieux communs qui servent de thème habituel aux conversations difficiles, M. de Caussade se pencha vers le travail de madame de Sirey, et crut avoir trouvé une entrée en matière tout à fait de circonstance.
— Est-ce donc la tapisserie de Pénélope , madame, que vous faites là?
— Hélas ! non, monsieur; je n'ai pas autour de moi huit cents prétendants à endormir, et je n'attends point le retour d'un Ulysse.
Madame de Sirey accompagna ces paroles d'un profond soupir.
— Il serait fâcheux, en effet, ajouta galamment M. de Caussade, d'être obligé de détruire un aussi bel ouvrage.
— L'avez-vous examiné pour en parler ainsi?
La jeune femme approcha son ouvrage des
yeux de M. de Caussade, mais sans l'abandonner. Dans ce mouvement, l'une de ses mains effleura presque les lèvres du baron. Celui-ci perdit la tête, et sa bouche se colla sur les doigts de madame de Sirey.
La veuve tressaillit, retira doucement la main qui tenait la tapisserie, et inclina de nouveau la tête sur son ouvrage. Mais cette fois son aiguille resta inactive, et après un instant elle laissa retomber ses deux mains sur ses genoux, comme plongée dans un rêve profond.
M. de Caussade, surpris lui-même de sa hardiesse, avait craint un moment de colère, d'indignation. Il voyait la jeune femme tombée pour ainsi dire anéantie et magnétisée au contact de ses lèvres ; il la regardait avec orgueil et presque aussi avec effroi; il n'osait croire à son bonheur et reculait devant son évidence; il tremblait d'avoir été trop loin, et se reprochait de demeurer muet et interdit devant elle. Cette situation ne pouvait pas durer, il fallait prendre un parti.
— Madame..., dit M. de Caussade.
Puis il s'arrêta interdit.
Madame de Sirey releva la tête, ses yeux étaient humides, une larme ruissela sur ses joues et jaillit sur sa tapisserie interrompue. Elle fit un geste rapide comme pour dérober
cette larme aux yeux du militaire. C'était la manœuvre de Galatée : elle voulait être vue.
— Des pleurs ! s'écria M. de Caussade.
— Oh! rien, ce n'est rien, je vous assure, murmura la jeune femme d'une voix entrecoupée : une pensée, un regret qui m'a traversé l'esprit...
— Un souvenir, peut-être, interrompit le baron d'un accent qui était presque celui du reproche.
— Plût au ciel !
— Si ce n'est un souvenir, c'est donc...?
— Ne m'interrogez pas, se hâta d'interrompre madame de Sirey, je ne pourrais pas vous répondre. Que vous importe, après tout, une l^rme de mes yeux? Les pleurs d'une étrangère vous touchent peu.
— Ces paroles sont injustes, et si vous saviez, si vous pouviez savoir...
-^ Rien, monsieur, pas un mot. J'ai peur, j'ai peur et de vous et de moi ; j'ai peur, et cependant aurai-je la force de fuir ?
— Fuir, dites -vous! chassez une aussi cruelle pensée; fuir ceux qui voudraient effacer jusqu'au souvenir de vos douleurs, ceux qui vous chérissent, ceux qui vous aiment!
— Ne me retenez pas, M. le baron. Je reviendrai plus tard, mais en ce moment, je me
sens tout émue, toute troublée... J'ai besoin d'être seule, de recueillir mes pensées... Soyez assez bon pour me faire avertir quand Mathilde rentrera. Il faut que je la voie, que je lui parle.
Madame de Sirey s'était levée, et déjà elle ajustait son châle et son chapeau pour s'éloigner. M. de Caussade la regardait immobile, le regard empreint d'unesingulière expression. Tout à coup il se leva lui-même, et saisissant vivement la main de la jeune femme dans sa main tremblante :
— Madame, s'écria-t-il, vous paraissez irritée contre moi. Il y a des fautes qu'il faut savoir couvrir d'indulgence. Il y a des pardons faciles pour les femmes, parce qu'elles ont elles-mêmes inspiré le crime. Avant de quitter celte chambre, dites que vous ne m'en voulez plus.
— Que me parlez-vous de crime et de pardon? Ah! monsieur, ce n'est pas à vous que je dois en vouloir, mais à moi-même.
Madame de Sirey tendit en souriant la main à M. de Caussade.
Cette fois elle ne la retira pas lorsque M. de Caussade la porta à ses lèvres, et un long regard plein de promesses répondit à cette silencieuse mais éloquente pantomime. C'en était fait des vains engagements que M. de
Caussade avait pris en lui-même envers Mathilde; mais à l'instant un léger bruit se fit entendre, la tête brune d'Edouard parut entre deux plis de la portière, et l'enfant d'un bond s'élança au milieu du groupe formé par son père et la dame noire.
Ce fut une bombe dans la place.
M. de Caussade lâcha subitement la main de la jeune femme, et, saisissant son enfant par les deux bras, il le serra contre son cœur.
Madame de Sirey se mordait la lèvre en regardant ce tableau de famille.
— Et moi, Edouard, vous ne m'embrassez pas? dit-elle.
— Oh! si, madame, répliqua l'enfant.
Et il tendit ses joues roses au baiser de la dame noire.
— Voulez-vous venir avec moi, Edouard?
poursuivit madame de Sirey.
— Je le veux bien, répliqua l'enfant.
— Je vais vous le renvoyer dans l'instant, reprit la jeune femme en s'adressant à M. de Caussade. Il ne sera chez moi que le temps de choisir des dragées.
M. de Caussade salua d'un air contraint, et madame de Sirey disparut avec l'enfant.
Sa tendresse pour Edouard et son respect pour Mathilde étaient les seules sauvegardes de M. de Caussade contre la passion qui coula HUIT DES VENGEURS. 2. 5
-^seyait en son cœur. Au moment d'éclater, il avait suffi de la présence de cet enfant pour rappeler le père et l'époux à lui-même, au sentiment de ses devoirs.
Aucune de ces nuances n'avait échappé au regard pénétrant de madame de Sirey, et elle avait su en faire son profit pour l'avenir.
Madame de Caussade, lorsqu'elle rentra chez elle, fut étonnée de n'y pas trouver son enfant.
— M. le baron l'a laissé descendre chez madame de Sirey , lui dit Nanette.
Quelles que fussent la confiance et l'affection que Mathilde eût vou ées à madame de Sirey , son cœur de mère se serrait toujours à la pensée que son fils, son unique consolation au monde, se plaisait auprès d'une étrangère et pouvait courir des dangers inconnus loin du regard maternel.
Cette fois plus que jamais elle ressentit une
sorte de trouble, un malaise indicible, une espèce de prévision sinistre qui n'avait aucune cause apparente , mais dont la cause latente pourrait peut-être s'expliquer par l'intuition vague du péril chez les personnes d'un tempérament nerveux et d'une nature exquise et délicate.
Madame de Caussade prit à peine le temps d'ôter son chapeau.
— Nanette, dit-elle d'une voix tremblante , allez bien vite chercher Edouard.
Puis elle se laissa choir dans un fauteuil.
— Ou plutôt , non , reprit-elle en se redressant tout à coup ; restez, j'y vais moi-même.
Et recoiffant son chapeau d'une main fébrile, elle se hâta de descendre au premier étage.
Quand elle entra chez madame de Sirey, elle trouva son enfant qui jouait sur les coussins aux pieds de la jeune femme. Sa bouche rieuse, son regard vif et clair, ses joues rosées et fraîches rendirent sur-le-champ le calme à la jeune mère. Elle baisa son enfant avec effusion comme s'il se fût passé un grand mois depuis qu'il avait été séparé d'elle , et elle salua amicalement madame de Sirey.
Celle-ci paraissait troublée et mécontente de cette visite. A l'annonce du nom de Mathilde , elle s'était empressée de reporter dans la pièce
~ 29 — voisine un petit coffret noir qu'elle en avait tiré avec mille précautions. Elle avait ensuite repris à Edouard quelques dragées qu'elle lui avait données et les avait échangées contre des fruits confits, sous prétexte qu'ils seraient meilleurs. Cet échange , toutefois , ne s'était pas fait assez rapidement pour qu'Edouard n'eût pas eu le temps d'en avaler quelquesunes.
— Quel miracle, dit madame de Sirey, affectant une aisance parfaite , quel miracle , mon amie, de vous voir chez moi! Car il faut que je vous fasse un reproche : je vais souvent vous voir, vous me forcez à accepter chez vous mille politesses, mais c'est à peine si je vous entrevois une fois en huit jours dans mon ermitage, et jamais vous n'avez même daigné prendre une tasse de thé avec moi.
— Vous savez que je suis presque toujours souffrante, répondit Mathilde ; ne m'en veuillez donc pas , mais je veux désormais réparer mes torts envers vous, et pour commencer aujourd'hui , je m'installe chez vous pour une heure.
— Pour une heure! belle affaire, ma foi! une heure , c'est trop peu ; il m'en faut trois. Dans une heure , il sera temps de se mettre à table ; vous allez rester avec Edouard à dîner avec moi.
— Y pensez -vous? Vous déranger de la sorte !
— Allons donc, que parlez-vous de dérangement ! c'est convenu , n'est-ce pas? D'ailleurs je ménage à votre cher Edouard une petite surprise dema façon pour le dessert, et M. Edouard est trop charmant cavalier pour refuser d'y faire honneur.
— Il faut en passer par où vous voulez , fit Mathilde en ôtant son châle et son chapeau. Edouard, remercie donc madame et prie-la d'être moins prodigue à ton égard.
L'enfant se jeta dans les bras de la dame noire et couvrit de caresses ses joues pâles.
— Mon amie, reprit la jeune mère , je vous en prie, ménagez un peu les friandises. Ce petit gourmand, depuis qu'il vous connaît, ne vit plus que de dragées et de confitures, et je crains qu'à la fin sa santé n'en soit altérée.
— Y pensez- vous? Voyez donc ces joues comme elles sont fraîches , ce teint comme il est vermeil, ce visage comme il est rebondi !
— N'importe, il me semble moins bien portant depuis quelques jours et , vous le savez mieux que personne, vous, cet enfant, c'est ma vie , c'est mon présent , mon avenir , ma consolation, mon espérance.
La voix de madame de Caussade vibrait d'émotion en prononçant ces paroles.
— Bonne Mathilde ! fit madame de Sirey en saisissant une des mains de la jeune femme dans les siennes. Mais ne voyez-vous pas que votre enfant est l'image même de la santé? S'il maigrit , c'est qu'il entre dans l'âge de la croissance rapide. Estimez -vous plutôt heureuse de ne l'avoir jamais vu en proie à ces terribles maladies qui déciment l'enfance entre le berceau et l'adolescence. N'a-t-il jamais eu la rougeole?
— Jamais.
— Ni la fièvre cérébrale?
— Non.
— Ni le croup !
— Non plus.
— Et vous vous plaignez ! et vous avez peur! vous êtes la plus heureuse des mères, et vous accusez la Providence !
— Je ne l'accuse pas , mais en raison même de cette santé toujours et constamment florissante jusqu'ici , je tremble que nous n'ayons à payer en une fois la dette des jours heureux.
— Croyez-moi , Mathilde , il est assez tôt de s'affliger du mal quand il est arrivé.
— Oui, mais il est sage de le prévenir.
— Pour le craindre en évite-t-on l'atteinte?
— Pourquoi ne pas écarter tout ce qui peut le produire ?
— Vous êtes heureuse d'avoir près de vous la cause de ces douces alarmes !
— Il vaudrait mieux pour moi que cette cause n'eût jamais existé que de la voir aujourd'hui cesser , après en avoir savouré les douceurs.
— Je comprends votre cœur, Mathilde. Ainsi donc si vous perdiez votre enfant?...
— Ah ! loin de moi une pareille idée ! elle me donne le vertige.
— Mais encore ; les choses de la terre sont fragiles, si une de ces maladies mortelles dont je vous parlais tout à l'heure venait à frapper Edouard...
— Ne me parlez pas ainsi. Pourquoi cette cruelle image?
— Je veux savoir de vous si, au demeurant, il faut que je regrette si fort le malheur de ne pas être mère. Il me semble, moi, que si j'avais un enfant et qu'il mourût, j'en mourrais aussi ; et si le ciel me refusait cette dernière faveur, je saurais bien le contraindre à me Toctroyer,
— Vous vous tueriez? s'écria Mathilde d'une voix étranglée.
— Je me tuerais.
Madame de Caussade se leva , prit la main de madame de Sirey et la mettant sur son cœur:
— Sentez-vous comme il bat? dit-elle.
— En effet.
— Eh bien , moi, je le sens là, je n'aurais pas la peine de provoquer cette grâce ; elle viendrait naturellement me trouver. Mon enfant est le dernier bien qui m'attache à la vie. Ce lien rompu , je glisserais avec lui dans la tombe.
Les deux femmes se rassirent et devinrent muettes.
Seulement, de temps en temps, madame de Caussade levait les yeux sur son enfant et le serrait dans ses bras d'une main convulsive , et madame de Sirey jetait alors sur ce groupe un de ces regards froids et ironiques au fond desquels un observateur habile aurait peutêtre lu d'étranges promesses.
Enfin le dîner fut servi, et l'on se mit à table. La brune camériste de madame de Sirey avait été avertir M. de Caussade que sa femme ne dînerait pas chez elle.
Le repas fut ce qu'il pouvait être entre ces deux jeunes femmes et un enfant. Madame de Sirey comblait sans cesse l'assiette d'Edouard de mille friandises. La surprise que la dame noire lui avait annoncée arriva. C'était une crème d'une saveur exquise dont madame de Sirey avait appris la recette dans ses voyages et qu'elle avait fait préparer sous ses yeux.
Elle en parfuma à peine ses lèvres ; Mathilde qui était souffrante n'y toucha pas et, Tenfant seul eut mission de la faire disparaître, ce dont il s'acquitta en conscience malgré les observations et les appréhensions de sa mère.
On était rentré dans le boudoir où madame de Sirey aimait à se tenir, et la conversation avait été engagée adroitement par celle-ci sur un sujet qui avait le privilège de captiver entièrement l'attention de Mathilde. L'enfant avait voulu rester à jouer dans une pièce voisine avec la brune femme de chambre. Rien ne faisait donc obstacle aux confidences, et le cœur de Mathilde s'épanchait tout entier dans celui de son amie.
— Depuis ce jour fatal où j'ai eu la faiblesse de recevoir sa première lettre, disait-elle, je ne me sens plus en paix avec ma conscience 5 vous aurez beau dire , j'ai mal fait.
— Valait-il mieux vous laisser consumer par le chagrin? Croyez-moi, mon amie, ne revenez pas sans cesse sur le passé. Ce qui est fait est fait. Songez bien plutôt à l'avenir.
— L'avenir 1 en est-il un pour moi ?
— M. de Solanges n'est-il pas toujours le même? Son amour dévoué a-t-il faibli une minute? Fut-il jamais une passion plus belle et plus noble que la sienne? Et n'a-t-il pas bien mérité la récompense d'un regard plus doux ,
d'une parole plus encourageante? Comparez cet amour à celui de M. de Caussade.
— Mais M. de Caussade est mon mari.
— Ce qui lui donne le droit sans doute d'être maussade et ennuyé près de vous.
— En effet, depuis quelque temps je remarque chez lui une humeur sombre qu'il n'avait
pas autrefois. Se douterait-il? Non, il me
l'aurait dit.
— Croyez-moi, Mathilde, M. de Caussade n'a pas plus de scrupules que tout autre homme. Êtes -vous bien sûre que le baron n'ait pas quelques intrigues?
— Y pensez-vous?
— Certainement, j'y pense , et qui plus est , j'y crois.
— Quelles preuves ?
— Est-il besoin d'autres preuves que l'abandon où il vous laisse , que l'indifférence qu'il affecte avec vous , que cette inquiétude qui le dévore quand il est chez lui ? Vous êtes peu clairvoyante , ma chère Mathilde.
— Vous m'ouvrez les yeux. Je me rappelle maintenant une foule de circonstances qui semblent confirmer vos soupçons. M. de Caussade aurait-il quelque maîtresse ?
— Je n'en sais rien et n'ai nulle envie de le savoir, mais entre nous il est homme, et comme ses semblables il cherche sans doute
— seau dehors des distractions qu'il ne trouve plus chez lui.
— Mon Dieu , vous m'effrayez ; ce serait donc ma faute, ce serait moi...
— Précisément , c'est vous , ma chère , qui par votre douce résignation, par votre réserve exagérée, que sais-je! par vos vertus enfin, affadissez même le bonheur d'un ménage sans trouble et sans accidents. Voulez-vous m*en croire ? Il ne faut pas qu'une femme inspire une trop grande sécurité à son mari. Si elle veut être toujours aimée , il faut qu'elle fasse toujours penser à elle ; et le meilleur moyen de faire pensera soi, c'est d'inspirer quelques inquiétudes.
— Est-ce bien vous que j'entends, mon amie, vous dont les principes les plus rigoureux inspirent la conduite ?
— ■ Sans doute, c'est moi , c'est bien moi ! Je ne fausse pas compagnie à ces principes rigoureux pour affirmer que les hommes sont volages et que les femmes ont raison d'être coquettes.
— Cependant la coquetterie est un vice.
— Si elle franchit les bornes de la prudence et de la sagesse , non si elle n'a d'autre but et d'autre effet que de resserrer plus étroitement les liens du mariage. Pourquoi M. de Caussade a-t-il des maîtresses ?
— Vous le savez donc?
— Non, c'est une simple supposition. Pourquoi , dis-je , M. de Caussade a-t-il des maîtresses? Parce qu'il ne trouve plus chez lui cette inquiétude de tous les instants , parce que la monotonie du calme plat le fatigue, parce qu'il a su trouver ailleurs des émotions, des anxiétés , des peines , des chagrins peutêtre. Oh! ma chère , le chagrin , la peur, l'inquiétude ! Parlez-moi de ces trois moyens suprêmes pour fixer les hommes et les lier à nos pieds. A votre place , moi , savez-vous ce que je ferais ? Mais à quoi bon vous le dire? vous ne voudrez pas suivre mes conseils.
— Si, dites toujours.
— Eh bien , je serais moins modeste dans ma mise, moins sévère dans ma tenue , moins prudente dans ma manière d'être. Rien n'est imprudent avec les hommes comme l'excès de la prudence! Bref, je rendrais au besoin M. de Caussade jaloux , je l'attaquerais au cœur par l'endroit sensible, et je le forcerais bien à redevenir aimable , ne fût-ce que par crainte de l'être moins qu'un autre.
— Mais , c'est tout un code à l'usage des femmes que vous faites là !
— Oui, un code, et plût au ciel qu'elles voulussent bien l'étudier et le commenter quelquefois; elles s'en trouveraient bien. Enfin
je voudrais moi, si je m'appelais madame de Caiissade, avoir ramené à mes pieds en moins de huit jours un époux maussade et infidèle.
— Sérieusement, vous croyez donc M. de Caussade infidèle? dit Mathilde d'un accent tout à fait inquiet.
— C'est une simple supposition, vous le savez bien ; mais enfin elle peut être fondée. Et voyez donc l'avantage de cette manière d'agir ! Vous n'aviez pas d'occupation , vous vous en donnez une ; vous aviez peur de vos souvenirs, de vos pensées, vous les détournez de leur cours habituel, vous leur donnez un but; enfin, à force de combattre un amour qui vous tue, où vous auriez peut-être succombé, vous reprenez des forces dans une lutte d'un autre genre; vous portez vers un autre objet votre activité dévorante; vous faites diversion à vos douleurs ; vous triomphez de vous-même ; vous cessez d'être une amante éplorée pour redevenir une femme, c'est-à-dire ce qui règne et ce qui commande, ce qui détruit, renverse, édifie avec un regard, avec un mot, avec un sourire.
— Vous avez peut-être raison, fit Mathilde en baissant la tête.
— Effacez peut-être, dites que j'ai raison tout à fait, raison d'une manière éclatante. Et
-^ 59 — vous allez mettre à profit mes conseils , n'estce pas?
— Je veux bien essayer.
— A la bonne heure ! Essayez, et le succès vous dira de poursuivre.
— Dieu le veuille î
— Dieu le voudra. Peut-il abandonner ainsi sa plus noble créature? D'ailleurs, il faut que les femmes aient toujours raison de leurs maris, et quand elles se mettent deux de la partie, le diable en personne fùt-il devant elles, il faut bien qu*il leur fasse la révérence. Votre moyen d'action est tout trouvé, vous avez M. de Solanges. Il faut en faire un épouvantail pour M. de Caussade.
— Ce serait encourager son amour auquel je ne puis plus répondre.
— Beau scrupule vraiment ! Nedevriez-vous pas vous estimer heureuse, au contraire, d'avoir sous la main un amant tendre, dévoué , respectueux, dont vous n'avez jamais à redouter ni l'indiscrétion ni la témérité, pour en faire l'instrument de votre bonheur domestique?...
— Me faire un jeu d'une affection sérieuse? Jamais! interrompit madame de Caussade.
— Soit, mais alors ne vous plaignez pas des infidélités de votre mari. Vous connaissez le mal, je vous indique le remède. Vous refusez
de remployer, soit ; la Faculté n'en prendra point ombrage : elle attendra que le temps et l'expérience aient mûri cette jeune tête rebelle, ou bien que la maladie s'en soit allée toute seule par la même porte que le repos du ménage.
— Vous me parlez de remèdes impossibles et de moyens indignes. Après tout, si M. de Caussade se déplaît auprès de moi, il peut bien chercher ailleurs qui le console.
— Vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites.
— Mais si, je vous assure.
— Vous cherchez à vous faire illusion. Vous n'aimez pas votre mari, non, mais vous seriez bien fâchée qu'il vous fût infidèle. Nous sommes ainsi faites, que pour ne pas user du bien qui nous appartient, nous n'en prétendons pas moins à le conserver pour nous seules. Vous seriez jalouse de celui que vous aimez , vous avez du dépit et de la colère à l'endroit de celui que vous n'aimez pas.
Madame de Caussade allait répondre quand Edouard rentra dans le salon.
— Chut! fit Malhilde en posant un doigt sur sa bouche.
Puis, attirant l'enfant sur son sein, elle sembla puiser dans ses longs yeux un peu de courage pour résister aux perfides assauts de madame de Sirey.
Elle fut frappée de la pâleur répandue sur son front. Ses joues tout à l'heure encore si fraîches et si roses étaient décolorées, ses regards avaient moins d'éclat, ses lèvres moins de gaieté.
— Voyez donc comme cet enfant est pâle ! dit la mère avec inquiétude.
Madame de Sirey le regarda un instant avec attention, et d'un ton calme et nonchalant :
— Mais non , dit-elle, je le trouve aussi rouge qu'avant le dîner. Peut-être est-il fatigué. Est-ce que tu souffres, Edouard?
— Non, madame, répondit l'enfant.
— Vous le voyez bien , vous êtes toujours trop prompte à vous alarmer.
— Je ne m'alarme pas en vain ; cet enfant est malade : voyez, ses lèvres sont livides.
— Bah I pour avoir mangé des pastilles de chocolat...
— Ses yeux sont ternes, ses regards sont éteints.
— C'est le besoin de sommeil.
— J'ai soif, dit l'enfant.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria la pauvre mère avec angoisse, s'il allait avoir une de ces cruelles maladies dont nous parlions tout à l'heure.
Sur l'ordre de madame de Sirey la femme de chambre apporta un verre de sirop. L'en-
fant le but d'un trait. Puis il vint s'asseoir silencieusement aux pieds de sa mère. Deux minutes après il était plongé dans un profond sommeil.
— Eh bien I dit madame de Sirey, vous le voyez il dort.
Malhilde leva les yeux au ciel en signe de reconnaissance et mit le doigt sur ses lèvres pour recommander le silence ; mais au même instant l'enfant se réveilla et demanda encore à boire.
— Ce sont toutes les bonnes choses que vous lui avez données , dit madame de Caussade d'un ton de reproche qu'elle ne s'étudiait pas à adoucir; ce sont tous ces bonbons, toutes ces crèmes qui lui ont mis le feu dans le corps.
Madame de Sirey ne répondit pas.
— Allons, Edouard, continua la jeune mère, il faut aller dormir.
L'enfant se frotta les yeux et demanda encore une fois à se désaltérer. Il avait le visage plus blanc que sa collerette de point de Venise.
Madame de Caussade, toute préoccupée de son enfant, prit à peine le temps d'échanger une caresse amicale avec madame de Sirey , et elle se retira avec Edouard.
Après son départ, celle-ci resta longtemps pensive, le regard fixe, le front plissé, le menton dans la main, le doigt allongé sur sa joue
blanche, le coude appuyé sur le petit meuble où elle mettait son ouvrage. Nous savons que c'était là sa pose favorite dans ses heures de réflexions.
Quand la pendule de la pièce voisine vint d'une voix timide et discrète à sonner minuit, madame de Sirey avait encore la même attitude, et ses yeux semblaient toujours attachés sur le même point invisible au fond de son boudoir. Le son du timbre argentin parut la rappeler au sentiment de la réalité. Madame de Sirey sonna sa camériste pour faire sa toilette de nuit. Le secret de cette àme ténébreuse n'avait pas transpiré sur son front de marbre.
La nuit fut longue et agitée pour madame (le Caussade. Eveillée ou assoupie, elle ne cessa de rêver à son enfant. Elle se le figurait sans cesse en proie à Tune de ces maladies terribles dont madame de Sirey lui avait fait le tableau dans la journée; elle se voyait priant à genoux auprès d'un cercueil, et son imagination, activée par la fièvre, lui peignait sous les couleurs les plus sombres le présent et l'avenir.
A son réveil, son premier soin fut de courir au chevet de son fils. L'enfant dormait, mais
son front était d'un blanc mat et sa respiration paraissait gênée.
Madame de Caussade appela Nanette.
— Nanette, dit-elle, comment trouvez-vous Edouard?
— Je le trouve bien pâle, dit la jeune fille.
— Oui, n'est-ce pas? Nanette, je suis en proie à l'inquiétude ; il me semble qu'Edouard va tomber malade. Il faut prévenir le mal, il faut avertir le médecin. Aujourd'hui même, Nanette, vous l'enverrez chercher.
— Oui, madame, mais ce ne sera peut-être rien. C'est madame de Sirey qui l'aura encore bourré de gâteaux. Tenez, voulez-vous que je vous dise, madame? Je n'aime pas votre madame de Sirey.
— Tu es injuste, Nanette.
— C'est possible, mais c'est plus fort que moi. Son visage est bien beau, mais il ne me revient pas. J'ai remarqué d'ailleurs que toutes les fois que M. Edouard descendait chez elle, il était moins bien portant le lendemain.
— C'est un excès de bonté de sa part qui la porte à combler Edouard de friandises.
— Tout ce que vous voudrez; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il vaudrait mieux qu'il restât toujours auprès de nous.
La jeune fille s'était habituée à regarder Edouard, en quelque sorte, comme son enfant.
— Tu as peut-être raison, Nanette, ajouta Mathilde avec un soupir.
En ce moment l'enfant se réveilla.
— J'ai soif, j'ai soif, dit-il.
— Soif, toujours soif, comme hier, murmura madame de Caussade.
Et, prenant la tête de son enfant dans ses bras, la jeune mère la couvrit de caresses. L'enfant se mit à pleurer.
— Qu'as-tu? reprit-elle, est-ce que tu es malade?
L'enfant ne répondit qu'en montrant son estomac. On le fit boire, mais rien ne pouvait étancher sa soif. On peut aisément se figurer quelles étaient les angoisses de la jeune mère.
Au milieu de ces perplexités, madame de Sirey se fit annoncer. En apprenant la maladie d'Edouard, elle s'abandonna à un accès de douleur et de désespoir si grand que madame de Caussade elle-même se crut obligée de la consoler.
— Quel malheur! s'écria-t-elle. Je ne me le pardonnerai de ma vie ! C'est moi, c'est mon imprudence qui a causé tout le mal. Que faire, maintenant? que faire?
Et elle se tordait les mains comme si cet enfant malade eût été le sien.
Enfin le médecin arriva.
Madame de Sirey était la, assise auprès du
lit d'Edouard, veillant avec un soin maternel à ce que ses moindres désirs fussent prévenus.
Le médecin était un de ces hommes qui n'ont de grave que le maintien, d'austère que la surface, de savant que la langue. Il examina l'enfant avec un soin qui paraissait scrupuleux, l'interrogea sur la nature de ses douleurs, le retourna dans tous les sens, et lui posa le pouce et l'index à toutes les articulations.
Madame de Sirey suivait avec une anxiété digne du meilleur cœur de mère toutes les phases de cet examen et en étudiait le résultat dans les traits immobiles du docteur. Celuici n'avait pas encore desserré les dents, et ce mutisme paraissait inquiéter la jeune veuve.
— Eh bien, docteur, dit-elle, que pensezvous?
Le médecin avança gravement les deux lèvres en matière de moue, et relevant ses lunettes d'or sur son front étroit :
— Cet enfant a la plèvre enflammée, dit-il d'un ton doctoral.
Madame de Sirey respira plus à l'aise.
— Ne craignez-vous pas, dit-elle, que cette indisposition n'ait été causée par un excès de nourriture ou de friandises sucrées?
Le médecin fît encore une fois sa moue et répondit :
— Non, non. On se méprend souvent sur la cause de semblables maladies; les dragées tuent beaucoup moins d'enfants qu'on ne le croit généralement. L'estomac des enfants est une fournaise qui consume tout ce qu'il absorbe. J'attribuerais plutôt cette indisposition à/un excès de soins et de précautions.
Madame de Sirey se retourna vers Mathilde qui écoutait en silence et le regard tendu vers les lèvres du médecin. Il semblait en ce moment que la véritable mère fût madame de Sirey. On eût dit qu'elle renvoyait à madame de Caussade tous les reproches dont celle-ci l'avait accablée la veille.
Mathilde comprit le regard de son amie ; elle lui saisit la main et la serra vivement dans les siennes comme pour lui demander pardon.
— Je ne vous en veux pas, dit madame de Sirey avec un sourire où se peignaient à la fois la satisfaction et le triomphe.
Puis s'adressant au médecin ;
— Docteur, ajouta-t-elle, rassurez-nous tout à fait et dites-nous si nous devons imposer silence h toutes nos alarmes.
Le médecin fit sa moue habituelle, rajusta
ses lunettes et recommença son examen avec
plus de lenteur encore que la première fois. Le
visage de madame de Sirey se rembrunit. En-
fin ses lèvres se desserrèrent et il prononça cette sentence rassurante :
— Je ne vois dans cette affection aucun danger pressant. Cependant il ne faudrait pas la négliger, surtout dans les premiers jours. A cet âge le mal négligé devient promptement sans remède.
— Et que faut-il faire, docteur, pour ne pas encourir ce reproche de négligence ?
— H faut d'abord tenir cet enfant à Tabri des variations de l'atmosphère, ensuite le laisser boire le plus possible.
— Ne craignez-vous pas, observa madame de Sirey, que cet excès de boire ne fatigue son jeune estomac?
— Ce serait un danger en effet si une mère n'était pas là pour modérer et régler cette absorption inusitée de liquide.
— Ainsi il ne faudra pas donner toujours à boire lorsqu'il le demandera ?
— Non sans doute, fit le médecin. Au surplus, je vais donner la formule d'une tisane qui servira à cet usage.
Le docteur se mit à écrire.
— Enfin, ajouta-t-il, voici la formule d'une potion dont vous lui ferez prendre une cuillerée ce soir pour l'endormir.
— Reviendrez-vous demain, docteur?
— Si vous l'exigez.
— Sans doute, sans doute, s'empressa d'ajouter madame de Caussade.
M. de Caussade entra dans la chambre sur ces entrefaites. Il était pâle et semblait agité. En apercevant madame de Sirey, ses joues se colorèrent et son regard prit une singulière animation.
M. de Caussade répéta à peu près toutes les questions qui avaient été adressées au docteur et s'estima très-satisfait de ses réponses. On s'empressa de suivre les indications et l'ordonnance du médecin, mais avant la fin de la journée le mal avait fait de rapides progrès.
Madame de Sirey n'avait pas quitté la chambrette du malade. Aux petits soins près de lui comme s'il eût été son fils, elle réparait avec un admirable sang-froid toutes les distractions que la douleur et la crainte causaient à madame de Caussade. Elle savait tout prévoir, tout régler, tout ménager. Elle était partout, avait l'œil à tout, suppléait à tout. Tantôt d'un mot heureux elle rappelait le sourire sur les lèvres de Mathilde, tantôt elle ranimait d'une réflexion son courage éteint. C'était l'ange gardien, la providence de la maison. Mathilde ne cessait de lui témoigner sa reconnaissance tantôt par une main serrée, tantôt par un regard plein d'éloquence.
M. de Caussade, appuyé contre la cheminée, à l'écart, ne pouvait détacher ses yeux ni sa pensée de cette scène à la fois si triste et si touchante. Une fois pendant que sa femme s'était éloignée pour un moment, il s'approcha lentement du fauteuil dans lequel était assise madame de Sirey, et se penchant vers elle, il lui prit la main et la porta à ses lèvres avec une vivacité d'effusion que la gratitude seule n'avait pas inspirée.
Madame de Sirey le laissa faire sans détourner la tête, sans chercher à se dérober à cette timide et muette caresse. Quand Mathilde rentra, il avait repris sa place et la jeune veuve avait gardé la sienne.
L'admiration qui captivait M. de Caussade imprimait en ce moment une face nouvelle à son amour, car nous pouvons appeler désormais de ce nom le sentiment que madame de Sirey avait su éveiller chez lui. A l'abri sous ce masque de la reconnaissance, sa passion se cachait à elle-même son existence et elle s'emparait aisément d'un cœur désormais sans défense. M. de Caussade ne se croyait plus même le droit de lutter ; il se serait cru injuste pour tant de dévouement et ingrat envers le ciel s'il avait désormais fermé son cœur à ce qu'il se plaisait à regarder comme une affection chaste et détachée de tous liens terrestres.
Cette manière toute platonique d'entendre la passion n'est pas rare même chez les hommes qui ont beaucoup vécu, et à plus forte raison chez ceux que leurs goûts sages et leurs douces habitudes ont tenus loin des écarts de la vie. M. de Caussade appartenait à cette dernière catégorie.
Cependant l'état de l'enfant empirait. Le médecin rappelé ne savait que penser de ce mal étrange. Quelques calmants administrés à point appelèrent toutefois le sommeil sur les paupières d'Edouard.
Madame de Caussade voulait passer la nuit auprès du lit de son fils, mais ses forces trahirent bientôt sa volonté ; la fièvre la saisit, et elle fut elle-même obligée de se mettre au lit.
Une seconde mère restait à l'enfant. Madame de Sirey se fit garde-malade, et toute la nuit elle alla du chevet de Mathilde à celui de son fils. La maison entière était dans l'admiration pour un si noble dévouement, et Nanette ellemême crut devoir témoigner à sa maîtresse le regret qu'elle avait d'avoir légèrement parlé d'une femme si vertueuse et d'un cœur si généreux.
Pendant cinq jours que dura la maladie d'Edouard, les soins et le dévouement de raa-
dame de Sirey ne se démentirent pas un instant. Les peines, les fatigues, les veillées, tout lui semblait un jeu et un plaisir. Madame de Caussade était elle-même toujours en proie à une fièvre ardente, et dans ses accès la seule présence de madame de Sirey pouvait lui rendre un peu de calme et de repos.
Le docteur qui au début avait pris la maladie de l'enfant pour une indisposition qui méritait à peine quelques soins, le docteur n'osait plus rien promettre. Son savoir s'était fourvoyé au milieu des symptômes bizarres de ce mal inconnu. Enfin il appela deux de ses confrères à son aide, et de cette consultation il résulta la certitude que l'enfant ne pouvait plus être sauvé.
On se garda bien d'apprendre cette triste nouvelle à madame de Caussade, mais on en avertit le baron que cette déclaration pensa foudroyer.
Vers le soir du cinquième jour, en effet, l'enfant mourut.
Les médecins qui n'avaient rien connu au mal de l'enfant pendant la vie prétendirent arracher son secret à la mort. Ils demandèrent à faire l'autopsie, et découvrirent enfin que l'enfant était mort empoisonné par le vert-de-gris ; mais ils déclarèrent en même temps que cet
événement ne pouvait être l'effet de la malveillance, car ils avaient retrouvé dans les intestins plusieurs petits boutons de cuivre qui avaient nécessairement servi de base à la formation de l'acide.
b La mort d'Edouard fut une grande catastrophe pour la famille de Caussade.
C'en était fait, ce lien si cher et si puissant : de la paternité était rompu pour le mari de Mathilde ; l'obstacle qui se dressait sans cesse sur le chemin de sa passion, entre lui et madame de Sirey, cet obstacle avait disparu pour jamais.
Quant à Mathilde, si elle ne succomba pas
sous le coup qui la frappait, c'est que Dieu
sans doute l'avait réservée à d'autres épreuves.
Madame de Sirey lui avait paru admirable
— 58 ~ de dévouement et de courage pendant la maladie d'Edouard, elle lui parut sublime après ce cruel événement. Elle semblait l'ange consolateur toujours présent pour essuyer les larmes et adoucir les douleurs.
La liaison des deux jeunes femmes subit, on le comprend, l'influence de ces faits et de ces circonstances. Elle devint plus ardente et plus intime. Madame de Sirey était l'âme et la vie de cette maison que la mort venait de visiter; Mathilde ne pouvait plus se passer d'elle. Ses chants calmaient ses sanglots en provoquant leur libre cours; ses douces paroles, ses manières enjouées, ses attentions délicates et charmantes étaient le seul remède efficace pour les blessures de son âme.
Ensemble elles parlaient d'Ernest. Ce nomlà n'effarouchait plus la conscience de la jeune femme. Il semblait qu'avec son enfant se fût évanoui le rempart qui la défendait contre son amour, et que désormais par cette brèche faite à son cœur une coupable pensée put pénétrer jusqu'à elle.
Cet état de son âme, Mathilde ne le connaissait pas elle-même, mais le regard perçant de madame de Sirey l'avait compris, et elle se tenait prête à frapper un coup décisif. Le premier obstacle avait disparu, il fallait écarter le second.
L'événement qui devait tuer madame de Caussade avait déterminé au contraire une crise salutaire chez cette nature nerveuse qui paraissait faite pour déjouer tous les calculs ordinaires de la prudence humaine. A la fièvre qui dévoraitce frêle organisme, avaientsuccédé un abat(ement complet et une faiblesse profonde. Inerte et sans force elle s'était laissé faire, et ce qui aurait conduit toute autre au tombeau permit de faire agir sur elle toutes les ressources de l'art. Mathilde n'avait pas tardé à sortir de son lit et à entrer en convalescence.
Quelques jours après l'événement qui avait jeté le deuil et l'affliction dans la famille de Caussade, les deux femmes étaient assises dans celte même chambre où nous les avons vues réunies toutes deux pour la première fois.
L'hiver approchait, il faisait froid déjà, le feu pétillait dans l'àtre, et les feuilles jaunies par les brouillards venaient voltiger devant les fenêtres avant de tomber sur le sol du jardin. Ce spectacle de la saison mourante aurait suffi pour inspirer la tristesse, mais c'était plus que de la tristesse qui était peinte sur le front de Mathilde ; ses yeux ternes et fixes n'avaient plus de regard, ses lèvres plus de parole ; son cœur battait à peine ; elle offrait l'image la plus saisissante de la Douleur.
— Pourquoi vous laisser abattre ainsi ? dit madame de Sirey. Vous allez vous rendre encore une fois malade, compromettre même votre existence pour un malheur irréparable.
— Qu'ai-je besoin de vivre? fit douloureusement Mathilde. N'ai-je pas perdu tout ce qui m'attachait à cette terre ?
— Non, mon amie, il ne vous est pas permis de parler ainsi ; vous appartenez à ceux qui vous aiment, à votre excellent père, à votre noble mari, à moi qui vous chéris, et... à quelqu'un encore que vos paroles feraient mourir s'il pouvait les entendre.
— Eh ! ne vaudrait-il pas mieux pour lui que je fusse morte ? Il m'oublierait !
— Lui vous oublier! oh ! ne le croyez pas ; il vous suivrait au tombeau. C'est mal connaître son cœur, c'est mal comprendre les aspirations élevées de cette belle âme que de la croire capable d'oubli. Vous êtes injuste pour lui, Mathilde, et si je ne connaissais bien, — mieux que vous peut-être, — le fond de votre cœur, je vous accuserais de sécheresse, de cruauté. Heureusement, je sais à quoi m'en tenir. Mais lui...
— Lui ! croyez-vous qu'il doute de mon amitié, de ma... reconnaissance?
— A sa place j'en douterais. Examinez plutôt : il vous écrit deux lettres, — certes deux
lettres que toute honnête femme peut lire, — mais sait-il si vous les avez lues? Je ne vous blâme pas de n'y avoir pas répondu, mais pensez-vous qu'il eût été malséant de lui laisser savoir que toutes ses généreuses pensées ont trouvé un écho dans votre cœur? Croyez-vous que ce ne serait pas une douce consolation pour une aussi grande peine que de se voir comprise et même partagée? Lui-même ne partage-t-il pas toutes vosdouleurs, et celle qui vient de vous frapper devrait-elle lui être connue autrement que par vous-même?
— Lui écrire! y pensez-vous?
— Non sans doute, il vaut mieux qu'il apprenne votre malheur par le premier venu, par la voix indifférente d'un laquais ou d'une servante, peut-être même par une lettre de faire part. N'est-ce pas ici une de ces circonstances uniques dans lesquelles il est permis à une mère d'épancher ses larmes dans le sein de tous ceux qui l'aiment? Et quel plus noble motif peut inspirer votre cœur et conduire votre main? Et quel homme au monde, quelle femme assez dénaturée pourrait vous reprocher une si noble action?
— Vous avez raison, mon amie, et je sens que ce serait un grand soulagement pour moi. Ohî oui, je le sens là par ce que j'éprouve quand je relis ses lettres, il y a dans cette com-
Ik nOIT DES VENGEURS. 2. 6
munaulé de peines, dans cet échange de maux que le ciel nous envoie comme un doux remède a ces peines et à ces maux; mais en même temps une voix secrète me dit que je n'ai pas le droit de chercher cet allégement au triste fardeau que je traîne.
— N'était-ce pas aussi une voix secrète qui vous interdisait de recevoir ces deux lettres que vous regardez aujourd'hui comme un talisman et que vous consultez comme un oracle? Croyez-moi, mon amie, les voix secrètes ne doivent être écoutées qu'autant qu'elles sont d'accord avec la raison. La raison vous dit ici qu'en épanchant votre douleur dans un cœur ami, vous usez non-seulementd'un droit, mais que vous accomplissez un devoir.
Madame de Caussade hésitait encore à se rendre, et Dieu sait pourtant combien étaient puissantes les sollicitations de son cœur ! Un dernier effort fut tenté par madame de Sirey pour enlever la dernière position de cette citadelle inexpugnable.
— Eh ! que diriez-vous, quel chagrin ne serait-ce pas pour vous , si à l'instant, tout à rheure, vous receviez d'Ernest une lettre qui vous reprochât votre silence comme indigne de vous et de lui, s'il vous accusait de méfiance, d'oubli, d'ingratitude...?
— Oh ! que dites-vous là?
— Il en aurait le droit, avouez qu'il en aurait le droit.
— Ah ! cette pensée écarte jusqu^à mes derniers scrupules. Je vais écrire.
Un sourire de satisfaction glissa sur les lèvres de madame de Sirey, et son regard, qui couvrit la jeune femme comme une proie, étincela de joie.
— Enfin! dit-elle en reprenant haleine.
Mathilde se mit à son bureau et prit la
plume, mais vingt fois elle la laissa retomber. La force lui manquait pour consommer sa faute. Enfin elle écrivit, à travers les larmes qui baignaient son papier, les lignes suivantes qu'elle donna ensuite à lire à son amie. Voici ce qu'elles disaient :
« Ernest, j'ai perdu mon enfant, c'était la meilleure moitié de ma vie, vous le savez. Ce qu'il en reste ne vaut pas la peine qu'on le console, mais il est au delà de la tombe une vie nouvelle à laquelle il n'est jamais trop tôt de penser. Priez Dieu, Ernest, que celle-ci me soit moins dure que l'autre. »
— Pas un mot d'affection, dit madame de Sirey quand elle eut fini sa lecture, pas un mot pour lui donner du courage? Ah! vous ne savez pas aimer ! Que voulez-vous qu'il pense de votre cœur?
Madame de Caussade reprit tristement la lettre et y ajouta cette phrase :
« Ayez du courage pour deux; moi, je ne sais plus que vous admirer. »
Elle signa et glissa d'une main tremblante le billet dans une enveloppe. Ce fut madame de Sirey qui la cacheta. Puis elle se leva pour sonner Nanette.
— Qu'allez-vous faire? dit madame de Sirey en l'arrêtant. Doit-on confier de pareils messages à une femme de chambre?
— Cette femme m'est dévouée depuis son enfance...
— Qu'importe! pourquoi se mettre sous la dépendance de ses gens quand l'on peut si facilemenl l'éviter? Confiez-moi cette lettre, je me charge de la faire parvenir.
— Mais vous-même... ?
— Oh ! moi, c'est bien différent, je suis libre, et d'ailleurs j'ai une voie sûre, plus sûre que celle d'une femme de chambre, soyez sans crainte.
— Que vous êtes bonne! fit madame de Caussade en serrant la main de son amie avec tendresse.
— N'en ferlez-vous pas autant pour moi si j'étais à votre place?
— C'est vrai, répondit madame de Caussade avec un triste sourire.
Elle remit le billet à madame de Sîrey, et celle-ci , pour ne pas perdre une minute, prit congé de Malhilde après avoir fait la promesse de la revoir le lendemain.
En quittant madame de Caussade, madame de Sirey monta dans son coupé qui l'allendait à la porte et se fit conduire chez madame Morisse.
Madame Morisse était un mystère, une sorte de personnage impalpable et mystérieux pour les visiteurs; pour madame de Sirey c'était une vieille femme dévouée à sa personne ou soumise, on ne savait trop par quel pacte, à la volonlé et à l'existence de la blonde veuve.
La dame Morisse était gardienne d'un petit appartement très-simplement meublé, à l'exception d'une pièce qui servait de salon lorsqu'on faisait l'honneur à M. de Sauvigny de lui donner audience. On retrouvait dans ce petit salon le même goût et la même recherche que dans celui de la rue Neuve-des-Mathurins. C'étaient la même sobriété d'ornements, la même quiétude, le même silence. Comme chez madame de Sirey, on s'y sentait enveloppé en entrant par une atmosphère molle et voluptueuse; on y subissait dès les premiers pas l'influence de celle créature étrange qui exer-
çaît un si terrible pouvoir sur tous ceux qui l'approchaient.
— Est-il venu? demanda d'une voix brève et sèche madame de Sirey en entrant.
— Non, pas encore, répondit la dame Morisse.
— C'est bien; vous m'avertirez quand il viendra et vous le ferez entrer au salon.
Madame de Sirey pénétra ensuite dans une petite chambre dont elle seule avait la clef, et elle poussa le verrou derrière elle. Ouvrant alors une armoire cachée dans la muraille, elle en retira un petit coffre de fer qu'elle posa sur la table, puis elle se jeta dans un fauteuil qu'elle avait tiré à elle.
Avant d'ouvrir ce mystérieux coffret, madame de Sirey parut se recueillir un instant. Enfin elle introduisit dans la serrure une petite clef attachée à la chaîne de sa montre, et le couvercle se leva.
Le coffret ne paraissait contenir que des papiers, mais en faisant jouer un ressort, un double fond s'ouvrit et laissa voir une rangée de petits paquets et de petites fioles en verre noir, serrés dans des cases et rangés dans du coton.
Madame de Sirey prit une de ces fioles, examina avec soin si le bouchon de cristal était bien scellé, et s'empressa de la glisser dans
une poche de sa robe. Ramassant ensuite les papiers épars sur la table, elle les remit en ordre et les classa suivant leur importance dans le coffret, réservant quelques documents dont elle fit un petit paquet.
Si nous pouvions, passant la tête par-dessus l'épaule de la jeune veuve, plonger nos regards indiscrets parmi ces lettres exhumées, parmi ces papiers amoncelés, au milieu de ces documents classés avec tant de soin, nous aurions vite le mot de la vie énigmatique de cette femme étrange; son passé n'aurait plus de mystères pour nous, et nous verrions se dérouler devant nos yeux de singulières péripéties, de tristes et curieuses aventures. Essayons.
La main de madame de Sirey vient de se poser sur un petit billet qu'à sa tournure élégante il est aisé de reconnaître pour une lettre d'amour. Ses doigts effilés ont rouvert ce pli oublié depuis cinq années ; ses regards se sont attachés avec intérêt sur les deux lignes qu'il contient, et un sourire froid et pénible erre sur ses lèvres. Quel est donc le souvenir que ces deux lignes lui rappellent? quel secret renferment-elles dans leurs syllabes fatidiques ?
« Être à vous un jour , un seul jour , et mourir! »
Pas un mot de plus. Et la signature?
« Jules de Solanges. »
Jules de Solangesl c'élail le frère d'Ernest.
Ce triste papier a été entassé comme les autres, à son ordre de dale, dans le colfret de fer. Madame de Sirey en a pris un second qu'elle déploie avec complaisance. Cette fois, en le lisant, ses lèvres sont sans sourire, ses yeux sont sans étincelles, et du fond de sa poitrine s'exhale un pénible soupir. La dale de cet autre billet est plus ancienne de deux ans, deux ans qui furent deux siècles dans la vie de celte femme! Comme le précédent, il ne contient que deux lignes, mais ces deux lignes sont les premiers jalons de la route qu'elle a suivie depuis lors, ces deux lignes sont le flambeau qui jettera les premières clartés sur le passé de celte créature.
Lisons-les :
« Hélène, je vous attends. Suivez la personne qui vous remettra ce billet; elle a toute ma confiance.
« E. DE Sirey. »
Sur l'adresse on lit :
« A mademoiselle Hélène Furet. )>
HÉLÈNE Furet!
Voilà donc ce nom que nous avons entendu prononcer une fois par M. Raymond Roger, le voilà qui nous apparaît comme un trait de lumière jeté sur les menaces du jeune homme et sur les appréhensions de la jeune femme.
Sept années séparent l'époque où celte lettre fut écrite de celle à laquelle notre récit a commencé. Que s'est-il passé pendant ces sept années? Nous aurions besoin de le savoir pour comprendre tous les nœuds de l'intrigue ourdie par madame de Sirey, pour suivre ses manœuvreset nous initier à ses espérances comme à ses craintes, pour rattacher enfin les péripéties qui vont suivre et le dénoùment de notre drame aux prolégomènes posés dans cette première partie.
Mais s'il fallait feuilleter une à une et transcrire toutes les pièces de la correspondance et des documents que nous avons sous les yeux, la patience de nos lecteurs et la nôtre seraient bientôt à bout de voie. Nous leur demanderons donc la permission d'interrompre un moment notre récit pour leur retracer, d'après ces papiers confus dont la clef nous a été livrée, rhisloire d'Hélène Furet. Nous reprendrons ensuite notre narration à ce moment où madame de Sirey se trouve nantie de la lettre écrite par madame de Caussade, après la mort de son enfant, à M. Ernest de Solanges.
Laissons donc madame de Sîrey assise devant son cofifret de fer, la tête appuyée sur les deux mains et parcourant d'un regard sec et froid ces vieux débris des amours évanouies dans la tombe. De nouvelles amours naissent et grandissent aujourd'hui sous ses pas : M. Raymond de Longpré, M. Gustave de Sauvigny, M. le baron de Caussade : un amour brutal, un amour frivole, un amour acre et profond, voilà les ressorts que sa main fait jouer pour la conduire à son but mystérieux.
En attendant la visite de M. de Sauvigny, elle combine les éléments du présent avec ceux de l'avenir, et cherche dans le passé les données de ses intrigues. Nous allons aussi fouiller ce passé, mais pour y surprendre les secrets que la dame noire essaye de cacher à tous les yeux.
A l'imitation de nos vieux maîtres, écrivons en léte de nos chapitres :
Cy commence l'histoire d'Hélène Furet.
Cy commence Thittoire d'Hélène Furet.
On a remarqué avec raison que les habitudes héréditaires et les professions exercées par les pères de famille de génération en génération avaient une action réelle sur le développement physique et moral des enfants. On nous a montré souvent les traditions d'orgueil et d'humeur belliqueuse se perpétuant dans les familles aristocratiques ; on nous a fait voir souvent les lois de l'honneur, de la courtoisie, de la générosité traversant les siècles pour arriver jusqu'à nous, dépaysées dans notre
siècle d'asservissement grossier et d'ambitions mesquines, traditions résumées en quelques types chevaleresques , dernière empreinte laissée sur le sol de la France par la féodalité et la noblesse.
Mais je ne sache pas que jusqu'à présent on ait suivi l'analogie de ces influences héréditaires jusque dans les bas-fonds de la société; je ne sache pas que l'on ait étendu ces remarques et ces observations à certaines classes peu honorées, à certaines professions estimables seulement dans une certaine mesure, et dont l'exercice peut à la longue appauvrir le sens moral , effacer même jusqu'au dernier vestige de la dignité dans l'àme humaine.
L'occasion s'offrirait ici d'une étude de cette espèce. Nous nous bornerons à signaler en passant celte oblitération sans en suivre pas à pas les développements. Nous avons hâte d'arriver aux faits, et l'intelligence du lecteur en déduira facilement les conséquences que nous ne faisons qu'indiquer.
Les Furet étaient huissiers de père en fils et de temps immémorial dans la ville de Metz. Ils l'étaient sous l'ancien parlement et sous le présidial, ils l'étaient sous le tribunal révolutionnaire et sous la cour impériale avant de le devenir sous le tribunal de première instance et sous la cour d'appel.
Ils appartenaient à cette espèce d'iiuissier Loyal dont Molière nous a fait en quelques traits l'admirable peinture à la fin du Tartufe,
L'esprit de chicane s'était pour ainsi dire infusé en eux ; il leur avait inoculé l'avidité et la bassesse. On eût pu dire d'eux que l'encre et le fiel coulaient dans leurs veines comme le sang bleu dans les veines des races nobles. Mais à mesure que le niveau général de la société s'était abaissé, le niveau moral des Furet avait subi le même mouvement, et enfin le dernier représentant de cette race illustre dans les annales de la procédure avait fini par s'enfuir en Allemagne emportant avec lui une somme considérable qui appartenait à l'un de ses clients, et laissant à Melz une fille en bas âge. La petite Hélène Furet était le dernier rameau de la dynastie des Furet.
Il n'est pas hors de propos de remarquer en passant que la plupart des conventionnels qui se signalèrent par leurs excès et par leurs opinions extravagantes étaient en partie des procurassiers, des avocats et des tortureurs de lois.
Recueillie par une de ses tantes , Hélène Furet grandit bientôt en beauté et en intelligence, sinon précisément en vertu. Elle était à bonne école.
La sœur de M. Furet, qu'on appelait à Metz 2. 7
la Grande Rose, avait eu une jeunesse fort orageuse et avait porté jadis un autre nom, celui de la Belle Rose, avant que l'âge fût venu effacer des charmes qui avaient fait battre plus d'un cœur en Lorraine et même à Paris. La Grande Rose avait eu des succès sous l'Empire, et quand les rides avaient commencé à sillonner son visage, elle avait pu rentrer dans la ville natale avec quelques maigres rentes arrachées au naufrage de ses appas.
On comprend qu'en pareilles mains l'éducation de la jeune Hélène devait être conduite d'une étrange manière.
Dès les premiers jours, la Grande Rose avait de son regard expérimenté deviné les précoces quaiitésde sa jeune nièce. De beaux yeux bleus, un teint éblouissant, des dents bien rangées, des cheveux d'un blond cendré le plus rare et le plus précieux, une physionomie vive et spirituelle, des traits charmants, une taille bien prise, des mains et des pieds presque irréprochables par le galbe, des formes pleines de promesses, enfin un caractère froid, calculateur, égoïste, un tempérament porté aux plaisirs, une aptitude remarquable à tout apprendre, le bien comme le mal, telle était Hélène à l'âge de douze ans.
Sa tante savait que de pareils trésors sont assez rares, et elle couvait du regard les char-
mes naissants de sa nièce comme un avare couve un sac d'écus qu'il va placer à gros intérêts. Elle commença par lui donner des maîtres, maître d^orthographe, maître de musique, maître de danse ; elle y dépensa quelques petites économies qu'elle avait, et fit contribuer pour le surplus d'autres parents de la petite, enchantés qu'ils étaient de l'entendre citer comme une merveille et de se voir en quelque sorte réhabiliter par l'esprit et la gentillesse de la fille de l'homme qui avait consommé leur honte.
Le temps avait un peu effacé dans les souvenirs de la ville les anciennes aventures de la tante. Au surplus, depuis quinze ans elle vivait dans la retraite et sagement; on disait même qu'elle était assidue à l'église et qu'elle observait scrupuleusement les jours de maigre et de vigile. Les maîtres d'Hélène allaient par la ville, disant merveille de ses progrès et de son intelligence. Bref, dans quelques bonnes maisons bourgeoises on voulait voir le prodige , et l'on passa par-dessus le « qu'en dira-t-on » pour s'en donner la fantaisie. Le succès fut étourdissant, et bientôt ce fut à qui se la disputerait pour l'avoir chez soi.
De bonnes âmes cependant, jetant un regard sur le passé de la tante, s'affligèrent de voir une aussi charmante créature confiée à des
mains d*une pureté douteuse ; le sort même de cette petile fille abandonnée par un père indigne souleva dans les cœurs toute espèce de bons sentiments; les salons de la ville s*en émurent : on fit des quêtes à son profit, on organisa des loteries pour lui payer les frais d'une pension, et un jour deux grandes dames habillées de noir vinrent demander à la tante la permission de lui enlever sa nièce pour la placer a leurs frais dans le meilleur pensionnat de la Lorraine, chez les dames du Sacré- Cœur.
La Grande Rose fut d'abord un peu étourdie de la proposition. Laisser partir Hélène n'était-ce pas lâcher sa proie? n'était-ce pas l'exposer à recevoir une éducation qui la rendrait plus tard rebelle à ses projets? La tante était marraine et tutrice de la jeune fille ; elle pouvait dire : « Non! » et tout était fini. Mais eu même temps elle réfléchissait aux dépenses exagérées pour elle qu'elle était obligée de faire, elle pensait que ses moyens étaient bornés et que les besoins allaient grandissant tous les jours; que plus tard, pour pousser convenablement Hélène dans le monde, il lui faudrait des toilettes, un voyage à Paris peut-être, enfin une mise de fonds qu'elle ne pourrait plus faire, puisqu'elle aurait épuisé ses ressources pour orner l'esprit et le cœur de sa
pupille. Elle pensait enfin que, pour abandonner l'éducation d'Hélène à des mains généreuses, elle n'en conservait pas moins tous ses droits de tutrice sur sa nièce, qu'elle pourrait, quand elle le voudrait, révoquer sa concession et rappeler Hélène auprès d'elle.
Enfin , une considération domina bientôt toutes les autres dans l'esprit de la Grande Rose. En pension avec les jeunes filles les plus distinguées et les plus riches du pays, Hélène ferait des connaissances, des amis, qui lui faciliteraient l'accès des meilleures maisons, et, douée comme elle l'était, Hélène ne laisserait pas échapper les occasions d'en profiler pour son avenir.
Cet avenir, dans la pensée de la tante, était d'ailleurs subordonné aux circonstances et aux aptitudes qu'Hélène- manifesterait plus tard. Elle avait d'abord pensé à en faire une cantatrice. Les cantatrices et les chanteurs sont les rois de l'époque ; eux seuls savent aujourd'hui gagner des millions , s'ils ne savent pas encore les conserver. Hélène avait une voix pénétrante qui promettait de prendre du corps et de l'ampleur, Hélène brillerait peutêtre un jour sur la scène de l'Opéra, et là, belle, gracieuse, en évidence, nul ne pouvait prévoir où s'arrêterait sa fortune : c'était bien le moins que la tante en prît sa part,
que la tutrice la partageât avec sa pupille.
La proposition des deux charitables dames modifiait un peu ces premiers rêves sans toutefois les faire évanouir. Livrée à leurs soins, les talents et la vocation d'Hélène ne s'en développeraient pas moins, et il pourrait arriver que sa beauté fit un jour impression sur un jeune homme riche et étourdi qui enjamberait par-dessus les convenances pour arriver à un bel et bon mariage. Chose remarquable î elle préférait pour sa nièce cette chance aléatoire à ses plus beaux projets de spéculation. Pour avoir tàté elle-même de la vie de bohème, elle savait par expériejice ce qu'elle coûte d'humiliations et de douleurs. Et d'ailleurs, à son âge, elle ne se souciait guère de courir de nouveau la carrière des aventures.
Après quelques jours d'hésitation, la Grande Rose consentit donc à confier Hélène aux dames de la ville jusqu'à Fàge de vingt ans, se réservant toutefois la faculté de la rappeler près d'elle avant cette époque. Jusqu'alors Hélène ne devait pas sortir de la pension où sa tante aurait la faculté de la voir tous les quinze jours. Ces conventions faites, Hélène se prépara à entrer au couvent.
La séparation d'Hélène avec sa tante n'eut rien de touchant ni d'afTcctueux. La Grande Rose n'éprouvait pour sa nièce qu'une teu-
dresse douteuse, basée sur son intérêt égoïste; et, de son côté, Hélène dans sa jeune intelligence avait compris, sans trop savoir pourquoi, <|u'elle n'était aux mains de sa tante qu'un instrument de fortune et de spéculation. Unies par rintérét, elles ne l'étaient pas par le cœur. La réclusion ne coûta pas davantage à l'esprit aventureux de la jeune fille. Déjà un germe d'ambition couvait dans son cœur. Savoir qu'elle allait dormir sous le même toit, jouir des mêmes privilèges que les filles des meilleures familles lui suffisait. Elle sentait qu'elle montait, et peu lui importait que son indépendance en souffrît.
Elle n'avait pas encore treize ans lorsque la porte du couvent se referma sur elle.
A peine lut-elle installée au milieu de ses nouvelles compagnes qu'elle prit immédiatement de l'ascendant sur elles. Sa présence dans le pensionnat n'avait pas été tolérée sans quelque opposition. Des mères avaient vu d'assez mauvais œil la fille d'un homme flétri s'asseoir sur les mêmes bancs que les leurs, et elles n'avaient pas manqué de souffler à leur progéniture leurs sentiments de répulsion. Hélène fut donc accueillie avec froideur par les unes, avec dédain parles autres, avec douceur par le plus petit nombre; mais, dès les premiers pas au milieu de ce monde nouveau, la
jeune fille révéla ce qu'elle pourrait être un jour. Elle assouplit les plus timides sous l'énergie de son caractère, accabla les plus fières sous le poids de ses railleries et de ses épigrammes, et se fit bientôt adorer de toutes celles qui lui avaient témoigné de la bienveillance.
En quinze jours elle s'était fait un camp formidable parmi les plus grandes et les plus avancées ; un mois ne s'était pas écoulé que le pensionnat tout entier lui obéissait comme un régiment à son colonel. C'était elle qui formait les parties pendant les récréations, elle qui mettait les jeux en train, les réglait, les modifiait à son gré ; c'était encore elle qui donnait le signal du travail, elle qui excitait l'émulation, elle qui donnait l'exemple de l'application et de la bonne conduite.
De la part des saintes femmes vouées h l'éducation de ces jeunes filles, Hélène était l'objet d'une affection sans bornes, et dès lors elles avaient jeté les yeux sur elle pour l'incorporer un jour dans leur institut et la consacrer à leur œuvre de bienfaisance et de lumière.
Le bruit de ses succès se répandit dans la ville comme jadis celui de ses précoces dispositions. Les dames qui l'avaient prise sous leur protection répandaient la nouvelle en l'embeilissant encore ; elles étaient fières de leur
œuvre et ne tarissaient plus en éloges sur la jeune merveille.
Cependant la Grande Rose, admise au parloir tous les quinze jours, ne perdait de vue ni ses projets nouveaux ni ses rêves anciens ; elle s'informait avec soin si sa nièce continuait ses progrés dans les arts dits d'agrément; elle insistait surtout pour que la musique et la danse devinssent l'un des objets principaux de ses études, et elle fit si bien, en dépit du mauvais vouloir que la supérieure manifestait à cet endroit en vue de ses projets futurs, qu'Hélène, au bout d'une année, élait devenue la plus jolie danseuse et la plus habile musicienne de l'établissement. Elle chantait avec un charme indéfinissable les cantiques du mois de Marie, et c'était grande fête pour les mères de famille lorsque, admises dans la chapelle, elles lui entendaient dire le motet de l'Offertoire ou VO salutaris de la bénédiction.
Mais les soins de la bonne tante pour la nièce ne se bornaient pas à surveiller l'avenir de sa gamme et de ses pas de zéphyr. En dépit de la présence au parloir d'une sœur surveillante, elle parvenait à glisser à l'oreille d'Hélène quelques-uns de ces mots qui éveillent dans un jeune cœur mille troubles et mille rêveries.
— Prends bien soin de les mains, lui disait-elle, de tes dents, de les cheveux, de ton
visage ; fais-toi belle, parce que, pour une fille pauvre, la beauté est une richesse. Tiens-toi bien droite, sans apprêt, sans roideur. A joli visage il faut un corps souple et bien fait. Il faut , lorsque tu marches, que l'on admire ta grâce, lorsque tu es debout que l'on remarque ton naturel, quand tu es assise que l'on aime ton abandon. IJ vient quelquefois des jeunes gens dans cette maison, n'est-ce pas?
— Oui, ma tante, répondait la nièce; ils viennent voir leurs sœurs.
— C'est bien ; tu dois baisser les yeux s'ils t'aperçoivent et ne point fuir leurs regards comme une sotte. En est-il quelques-uns qui te regardent d'une manière toute particulière?
— Us me regardent tous, ma tante; mais je viens si peu au parloir qu'à peine en ai-je pu voir quatre ou cinq.
— Et parmi ces quatre ou cinq n*en est-il pas un plus attentif que les autres?
— Oui, ma tante, il y en a un. Il reste toujours tout le temps que je suis là.
— Quel est-il?
— C'est le frère d'Henriette.
— Henriette! qui est-ce cela, Henriette?
— C'est mademoiselle de Sirey.
— Ah! mademoiselle de Sirey, fit la tante comme par manière de réflexion. Bon; c'est une famille riche; le père et la mère sont âgés,
le jeune homme doit avoir de vingt à vingtdeux ans.
— Il n'en a que vingt et un, ma tante.
— Ah! vous le savez donc,- mademoiselle?
— Oui, ma tante, je l'ai demandé à Henriette.
— Et c'est tout ce que mademoiselle Henriette vous a dit de son frère?
— Oh! non, ma tante; elle m'a dit l'autre jour que son frère ne venait si souvent la demander que parce qu'il avait du plaisir à me voir.
— Ah! vraiment! Et vous, mademoiselle, qu'avez- vous répondu?
— Dame ! ma tante, j'ai répondu que je n'en étais pas fâchée non plus.
— Aimable enfant! dit la Grande Rose en embrassant sa nièce au front ; il n'est besoin de lui rien apprendre; elle devine tout. Ah çà ! mademoiselle, reprit-elle après cette réflexion élogieuse, j'espère bien que s'il vous parle, vous ne ferez pas la sotte et que vous lui répondrez bien?
— Je ferai de mon mieux.
— Et s'il t'écrit, tu me montreras la lettre ?
— Oui, ma tante.
— Sans lui répondre?
— Sans lui répondre.
— Parce que, vois-tu, il ne faut jamais ré-
pondre par écrit : les mots s'envolent, les écrits restent.
— Bien, ma tante, je ne Toublierai pas.
— Aie soin de te faire belle quand il vient.
— Ah ! soyez tranquille, ma tante ; d'ailleurs, lui aussi il fait toujours toilette pour venir : c'est encore Henriette qui me l'a dit.
— Elle dit bien des choses, mademoiselle Henriette.
— Nous sommes si bonnes amies ! Elle partage avec moi tout ce qu'elle a. C'est pour cela que son frère lui apporte toujours des boîtes de dragées.
— U ne faut pas abuser des dragées, mademoiselle, cela gâte les dents. Ayez soin de cultiver l'amitié de mademoiselle Henriette ; elle pourra nous être précieuse... un jour.
La jeune fille comprit-elle le sens de ces paroles? Nous l'ignorons; mais elle sourit à sa tante d'un sourire malin. Hélène Furet n'avait pas encore quinze ans.
Le jour où la Grande Rose avait eu avec sa nièce et pupille l'entretien que nous venons de rapporter, la sœur de M. Furet rentra chez elle le front radieux et le cœur satisfait.
L'intrigue au pensionnat.
Hélène avait dit vrai. Depuis quelque temps M. Eugène de Sirey était devenu l'un des plus assidus visiteurs du pensionnat. Jamais sœur n'avait eu frère plus attentif et plus désireux de la voir souvent.
Cette recrudescence d'amour fraternel datait du jour où pour la première fois M. Eugène de Sirey avait aperçu mademoiselle Hélène à travers la grille du parloir.
Hélène à quinze ans était déjà grande, bien 3. 8
faite, aussi développée qu'une jeune fille l'est d'ordinaire à seize ou dix-sept. Les formes commençaient à s'accuser, et le velouté de pêche de ses joues semblait une efflorescence virginale du bouton qui va éclore. Elle avait beaucoup embelli durant ces deux années passées à l'ombre du cloître ; ses traits s'étaient dessinés, ses yeux avaient pris plus d'éclat, son sourire plus de charme, toute sa personne plus de grâce. Elle n'était déjà plus une enfant ; elle était devenue une belle et charmante jeune fille. Comment les yeux d'un jeune homme ardent n'auraient-ils pas été attirés par tant d'attraits? Comment un cœur de vingt ans ne se serait-il pas ouvert aux promesses de ces longs regards tour à tour pleins d'éclairs et de langueur ?
Eugène, dès le premier regard, se sentit entraîné par une force supérieure et irrésistible vers cette adorable créature. Loin de réfléchir aux conséquences d'une intrigue sans issue honorable, il s'abandonna à l'ivresse d'un fol amour et ne pensa plus qu'à tremper le plus souvent possible ses lèvres à la coupe empoisonnée que le hasard lui offrait. Ignorante et naïve , sa sœur était sans le savoir l'innocente interprète de cette flamme coupable. Elle portait fidèlement à son amie toutes les paroles de son frère , et elle repor-
tait à son frère les réponses vagues de son amie.
Mais ces discours par procuration devinrent bientôt insuffisants à Eugène pour traduire les sentiments tumultueux de son àme, comme l'avaient été les regards échangés, les sourires compris, les rougeurs interprétées. Il lui fallait un langage plus clair, plus net, plus précis et plus direct ; il lui fallait surtout des réponses moins vagues que celles dont Henriette se faisait la messagère. Ces paroles de sens ambigu n'étaient propres qu'à exciter davantage cette passion naissante en lui livrant le champ des rêves et de l'inconnu.
Un jour donc, Eugène remit sans plus de façon un billet à sa sœur en lui disant :
— Tiens, tu remettras cela à mademoiselle Hélène.
Ainsi le jeune homme que son fol amour aveuglait n'hésitait pas à flétrir sa sœur d'un rôle honteux et à exploiter sa timide innocence au profit de sa passion. Mais qui peut dire à quels écarts un amour insensé peut conduire un jeune homme de vingt ans ?
Celui-ci était l'enfant gâté d'une famille riche. Dès son enfance, on lui avait appris à n'écouter que ses instincts , à n'obéir qu'à ses caprices. Nature faible et audacieuse tout à la fois, on avait tenté vainement de le soumettre
au joug d*une occupation régulière. Il avait manifesté d'abord du goût pour Tétat militaire, puis il s'en était dégoûté bien vite et avait dirigé ses études du côté de l'art lyrique. Il avait une jolie voix, et les faciles triomphes qu'il obtenait dans les salons flattaient son amour-propre. Mais ce n'était là qu'une distraction pour lui. Le reste des loisirs que lui laissait l'étude de l'art, il le passait à cheval, à la chasse ou dans les petites intrigues des coulisses de province.
La rencontre d'Hélène venait d'ouvrir une nouvelle voie d'occupation à cet esprit désœuvré, et il s'y précipitait à corps perdu. Celle poursuite, jusque derrière les grilles d'un couvent, d'une jeune fille à peine échappée aux langes de l'enfance, le parfum virginal d'un sentiment qu'il croyait inspirer à ce jeune cœur, la beauté enchanteresse d'Hélène, tout cela avait un caractère d'étrangeté, une saveur particulière, un charme indéfinissable qui plaisaient à l'imagination et ravissaient l'esprit dans le domaine des rêves et des joies défendues.
Combien ils étaient pâles auprès de ces attraits mystérieux ces plaisirs vulgaires que le théâtre de la ville offrait à Eugène sous la forme un peu délurée de la Dugazon ou sous la gaucherie peu naïve de la première ingé-
nue ! La prima donna elle-même , en dépit de ses vingt ans et de son gosier facile , s'effaçait devant les quinze ans d'Hélène Furet.
Elle n'avait pas encore atteint sa quinzième année, et déjà l'intrigue nouée entre elle et le jeune de Sirey marchait à grands pas environnée de mystère et de discrétion.
Lorsque Eugène remit à sa sœur le premier billet à l'adresse d'Hélène , Henriette, qu'un instinct honnête inspirait , refusa de le recevoir.
— Pourquoi ? lui demanda son frère.
Pourquoi? Elle ne le savait pas elle-même
et ne sut que répondre. Henriette comprenait qu'elle ferait mal en se chargeant de ce message , mais son innocence lui en cachait les raisons. Eugène sentit sa faute, mesura d'un regard toute l'étendue de son imprudence, recula devant la brutalité du procédé, mais n'abandonna pas toutefois son projet. H en ajourna l'exécution à huitaine.
Huit jours après il revint ; mais, cette fois, au lieu de charger sa sœur d'un billet pour Hélène, il lui remit une boîte de dragées cachetée à son adresse. La lettre était cachée sous les bonbons. Henriette ne comprit pas la subtilité , et naïvement elle remit la boîte intacte à son amie.
— Tiens, lui dit-elle, voilà une boîte
pour toi. Eugène m'en a donné une pareille.
Hélène sourit et comprit qu'un cachet sur une boîte de bonbons devait sceller autre chose que d'innocentes dragées. Elle ouvrit la boîte en secret et y trouva le billet.
Tous ceux de nos lecteurs qui ont eu vingt ans connaissent le style dont on écrit une lettre d'amour à cet âge, et il n'est pas de femme qui , même sans en avoir reçu , ne sache parfaitement à quoi s'en tenir à cet égard. Nous leur épargnerons donc la lecture de ce billet, et il suffira de savoir qu'il exprimait, à travers une forme un peu déclamatoire, un désordre d'idées, preuve plus infaillible d'une véritable passion que les plus belles phrases du monde.
Hélène partagea les dragées de la boîte avec ses compagnes et , pour se conformer aux sages conseils de sa tante, elle cacha la lettre dans son corsage pour la lui montrer.
Le billet demandait une réponse. On sait quels étaient les excellents principes de mademoiselle Rose sur ce sujet. Quand elle eut pris connaissance de la lettre :
— Garde-toi bien de répondre , par écrit du moins, dit-elle à Hélène. D'ailleurs il ne faut pas que les choses aillent trop vite. II faut laisser ce jeune homme dans l'incertitude pendant une quinzaine de jours.
Hélène voyait en sa tante un professeur de coquetterie trop consommé pour ne pas suivre scrupuleusement ses avis. Elle laissa donc la lettre sans réponse. Seulement, un jour qu'elle passait devant les grilles du parloir, elle aperçut le visage de M. Eugène collé contre les parois. Son regard était inquiet, suppliant. Elle passa en baissant les yeux, et une rougeur opportune vint colorer ses joues. Lorsqu'elle se fut éloignée, le jeune homme chargea sa sœur de remettre à mademoiselle Hélène une seconde boîte de dragées qui parvint fidèlement à son adresse comme la première. Mais cette fois la lettre qu'elle contenait était plus pressante et l'accent de tendresse était plus vif et plus ardent.
Le jeune cerveau d'Hélène, en dépit des prudents préceptes de sa tante, en fut tout ébranlé. Son cœur battit plus vite que de coutume, elle fut prise d'un singulier désir de répondre sans avoir consulté l'honnête matrone.
S'il semblait à mademoiselle Rose que les choses allaient un peu vite, il semblait, par contre, à mademoiselle Hélène qu'elles avançaient trop lentement. Cependant elle n'eut garde d'oublier la plus importante de toutes ses recommandations , et trouva le moyen de répondre à M. Eugène sans lui écrire.
Huit jours après, Henriette remit à son frère une des boîtes de dragées. Dans celte boîte, Hélène avait glissé une fleur.
Cette manière délicate de répondre à ses billets produisit sur le jeune de Sirey une impression plus vive que la plus belle leltre du monde. Il se crut aimé , aimé d'une jeune fille qui aimait pour la première fois ! C'était un bonheur à lui faire tourner la tète. En sortant du pensionnat il marchait d'un pas plus ferme, le front haut, la poitrine aspirant l'air à pleins poumons; il ne se dérangeait devant les voitures que par la crainte de les renverser et daignait à peine saluer de la main ses jeunes camarades. Il avait cent coudées de haut lorsqu'il les regardait dédaigneusement par-dessus son épaule.
Rentré chez lui, il s'enferma dans sa chambre. Seul avec ce premier gage d'un amour virginal, la solitude lui semblait un monde, et le monde lui paraissait bien petit. Sur cette simple fleur il bâtissait les plus doux rêves, il édifiait tout un avenir de voluptés et de bonheur. Toutes les éventualités s'effaçaient pour faire place à un seul désir, celui de posséder Hélène, à quelque prix que ce fût, dùt-il s'unira elle en dépit de ses parents, de sa famille. Il n'ignorait aucun des détails de son histoire, mais qu'importait le déshonneur d'un
père pourvu que la fille fût irréprochable?
C'est ainsi que l'on raisonne à vingt ans.
Lorsque le jeune homme eut tracé dans sa pensée le plan de ses beaux projets, il se mit sur-le-champ à la recherche des moyens d'exécution. Avant tout il fallait pouvoir parler à Hélène ; pour lui parler, il fallait qu'elle fut hors du pensionnat, et la jeune fille ne sortait jamais. Les jours de sorties mensuelles, elle restait à la pension avec quelques rares élèves qui n'avaient dans la ville ni parents, ni correspondants. Eugène avait la certitude cependant que si sa sœur demandait un jour à remmener avec elle, et que la demande fût appuyée par madame de Sirey, la supérieure ne s'opposerait pas à cette innocente distraction en faveur de sa meilleure pensionnaire. Il s'agissait donc d'inspirer cette pensée à Henriette , qui demanderait à sa mère la permission de la réaliser. Madame de Sirey ne refuserait pas un pareil plaisir à sa fille. Mais, avant tout, il fallait écrire à Hélène, lui faire entendre qu'on avait pour elle les sentiments les plus purs, les intentions les plus droites, la remercier de sa fleur et lui jurer une tendresse éternelle.
Celte troisième lettre était brûlante. Elle fut remise à son adresse comme les précédentes.
A sa première entrevue avec sa nièce, mademoiselle Rose fut mise au courant de tout ce qui se passait. Elle apprit même de la supérieure que mademoiselle de Sirey avait fait demander par sa mère Tautorisation d'emmener Hélène chez elle à la prochaine sortie. Un éclair de joie brilla dans les yeux de la vieille fille, et elle s'empressa d'accorder la permission demandée. Cependant elle crut devoir auparavant donner à sa nièce de longues instructions. On se doute bien de quelle nature elles étaient : de la réserve , un peu de coquetterie , point trop , de l'amabilité près de la mère, de la gentillesse près du père, de la rêverie près du fils ; éviter de se trouver seule avec lui , du moins pour les premières entrevues, trembler en écoutant ses tendres paroles, manifester une crainte exagérée de sa tante, redouter les conséquences d'une liaison qui ne pouvait être, de la part d'Eugène, qu'un caprice ; rappeler sans cesse l'infimité de sa position afin de le familiariser avec ce thème : telles étaient en substance les recommandations prudentes adressées par la tante à sa nièce. Celle-ci était très-disposée à les suivre à la lettre, et lorsqu'elle raconta comment elle avait répondu au billet d'Eugène, la Grande Rose ne put trop s'extasier sur l'esprit ingénieux d'Hélène.
Le fameux jour de sortie arriva ; jour de fête pour Eugène, jour de ruse et d'étude pour la jeune fille. Elle fît si bien qu'elle charma toute la famille, et on lui fit promettre de revenir le mois suivant.
Quant au jeune homme , bien qu'il n'eût pas trouvé l'occasion de lui glisser un mot à l'oreille, bien qu'elle eût timidement retiré sa main des siennes, à un moment où ils se promenaient avec Henriette sous les arbres du jardin, il avait passé la journée la plus heureuse de sa vie ; il était enivré des charmes naissants de la jeune fille, de sa grâce, de sa beauté, de son esprit. Cette timidité même, cette réserve qui mettaient obstacle aux épanchements de son amour, étaient pour lui un attrait nouveau , une source intarissable d'émotions et d'incertitudes qui prêtaient une force croissante à sa passion.
Cette journée fatale écoulée, Eugène était prêt à toutes les folies pour la faire renaître, se promettant cette fois de mieux mettre son temps à profit.
L'occasion lui fut donnée à la sortie suivante.
Resté seul un instant avec Hélène et Henriette, il trouva le moyen d'écarter sa sœur. On était au premier jour de mai : Hélène s'était assise près d'une fenêtre entr'ouverte sur
le jardin ; elle parcourait d'une main distraite un album de gravures. Eugène s'approcha d'elle et penchant son front vers le sien ;
— Hélène , lui dit-il , garderez-vous toujours avec moi ce silence obstiné? m'accablerez-vous sans cesse de cette froideur qui me lue? Je vous aime, je vous l'ai écrit dix fois; je vous aime, et vous ne m'avez pas dit si je pouvais espérer !
La jeune fille baissa la tète sans répondre. Ses joues avaient pris une teinte incarnat d'une suave fraîcheur. Eugène prit sa main qu'elle ne chercha plus à retirer, et l'approchant de ses lèvres :
— Hélène, poursuivit-il, un mot de grâce, un mot de votre jolie bouche pour me rendre heureux !
— Monsieur, murmura la jeune fille , ne me parlez pas ainsi ; je ne sais que vous dire, et si l'on savait!...
— Qui peut le savoir? Nous sommes seuls; personne ne nous entend.
— C'est égal, je ne dois pas vous écouter; une pauvre fille comme moi...
— Pauvre ! dites plutôt riche d'attraits et de grâces, riche de mille trésors qui vous font un objet d'envie pour les plus fortunées. Pauvre, dites-vous? que m'importe, puisque je vous aime, pourvu que je sois aimé !
— Ne parlez pas ainsi, vous dis-je ; votre position vous défend de tenir ce langage, et la mienne de l'entendre. Songez donc quel abîme nous sépare!
— Cet abîme, je saurai le combler.
— Vous oubliez que vous avez un père, une mère...
— 11 faudra bien qu'ils écoutent mes prières quand je leur dirai que je ne puis vivre sans vous, que sans vous la vie m'est à charge, que sans vous je mourrai.
— Mourir! oh! ne prononcez pas ce mot-là; il me fait peur.
— Serait-il vrai? Vous m'aimez donc?
— Je ne puis pas vous dire; je ne sais... je suis bien jeune, M. Eugène, et si ma tante savait que j'écoute ce que vous me dites, elle ne me laisserait plus revenir.
— Gardez-vous bien de le lui répéter, alors.
— Ce que vous dites est donc bien mal, que vous craignez que je ne le répète ?
— Non, mais elle pourrait le supposer. Plus tard, quand le moment en sera venu, quand vous daignerez m'aimer aussi, alors je lui avouerai tout, je lui déroulerai mes projets, je lui dirai que je veux être votre époux et que je suis déterminé à tout braver pour vous obtenir.
— Est ce bien vrai, tout cela?
Là huit des VEIfCBOnS. 2. 9
— En pouvez-vous douter?
— Ma tante m'a toujours dit qu'il fallait se méfler des belles paroles des jeunes gens.
— Quel gage voulez-vous de la sincérité des miennes? Voulez-vous que je vous jure...?
— Là, justement; elle m'a dit aussi qu'il ne fallait pas croire aux serments.
— Et si je m'engage par écrit?...
— Par écrit! dame, je ne sais pas ; mais il me semble que s'il est bien vrai que... vous m'aimiez, je le sentirai bien là, dans mon cœur.
— Charmante enfant ! s'écria Eugène en effleurant de ses lèvres amoureuses le frais visage de la jeune fille.
Hélène frissonna au contact de ce premiei* baiser, et le sang circula plus rapidementdans ses veines. Ses sens venaient de s'éveiller, là prudence et la réserve allaient s'évanouir.
Eugène, de son côté, sentait le brasier des ardeurs de jeunesse brûler dans son sein. Hélène n'avait pas repoussé sa première caresse. Enhardi par le succès, excité par la passion, il se pencha de nouveau, et saisissant de ses deux mains tremblantes la jolie tète de la jeune fille, il colla avec transport ses lèvres sur les siennes. Sous cette étreinte voluptueuse, Hélène laissa retomber son front en arrière ; ses yeux se voilèrent sous un nuage de langueur,
et sa bouche s'entrouvrit pour unir son haleine à celle du jeune homme.
Dans leur ivresse, les deux enfants entendirent à peine le pas léger d Henriette qui rentrait dans le salon. Henriette s'arrêta stupéfaite en voyant son frère à genoux devant Hélène. Celle-ci en l'apercevant poussa un léger cri, mais elle se remit aussitôt, et, reprenant l'album qui avait glissé de ses mains, elle continua de le feuilleter comme s'il ne se fût rien passé d'extraordinaire.
La sœur d'Eugène était trop jeune et trop naïve pour comprendre la gravité du secret qu'elle avait surpris ; mais elle se douta que ce qui se passait entre son frère et son amie n'était pas bien, et, tout en gardant le silence, elle ne laissa pas de témoigner un peu de froideur à Hélène. Elle fut désormais moins prompte à emmener la jeune fille chez sa mère, et refusa net de lui remettre les boites de dragées qui servaient de moyen de correspondance.
Hélène cependant redoublait d'efforts auprès d'Henriette pour s'en faire aimer, et bien que leur intimité fût restée la même à la pension, elle sentait bien que le cœur honnête de mademoiselle de Sirey n'avait plus pour elle la même confiance ni la même estime qu'autrefois. Il lui fallut du temps pour reconstruire
— iOO —
l'édifice qu'une minute d'imprudence avait détruit; mais enfin elle y parvint, et deux mois après, elle fut pour la troisième fois invitée par Henriette à passer la journée avec elle chez ses parents. La famille de Sirey habitait alors une jolie maison de campagne dans les environs de la ville, Ce fut Eugène qui vint lui-mcme avec la calèche prendre à la pension les deux jeunes filles.
Les préambules de la séduction.
Cette journée à la campagne, passée dans de vastes jardins couverts d'épais ombrages, ne donna pas à M. Eugène de Sirey tout ce qu'il s'en était promis. Vingt fois il essaya d'entraîner Hélène loin des sentiers battus; celleci craignait les tentations, et, quelque désir qui la poussât à céder aux instances d'Eugène, elle avait encore trop de sang-froid et de prudence pour se laisser entraîner naïvement à Taitraît piquant du plaisir.
D'ailleurs Henriette ne la quittait pas plus
que son ombre. Henriette avait l'œil ouvert sur tous ses pas, sur tous ses gestes, l'oreille attentive à toutes ses paroles. Cette entrevue resta donc sans résultat, et vint, après la scène de la sortie précédente, et après les rêves dont l'imagination d'Eugène s'était bercée, comme un aiguillon nouveau pour sa passion. Si l'on ajoute à cette gêne irritante l'interruption de la correspondance, on pourra se faire une idée assez exacte de l'état violent où se trouvait le jeune de Sirey. Son amour, grandi par les obstacles, avait pris un caractère fougueux qui ne connaissait plus d'entraves : c'était comme une soif ardente qu'il fallait éteindre à tout prix.
Il eut cependant la patience d'attendre jusqu'à la dernière sortie et de résister à toutes les tentations d'imprudence auxquelles il avait été sur le point de céder pendant le siècle que dura le mois de juillet. Le jour des vacances approchait, il fallait se hâter; car sa sœur devait bientôt partir pour passer plusieurs semaines dans un château éloigné de la ville. Pendant ce temps, il faudrait qu'il se résignât h attendre s'il n'était pas parvenu auparavant à réaliser ses projets.
Dans la crainte de ne pouvoir, cette fois encore, parler librement à Hélène, il avait prép^é une longue leltie où il manifestait çlai-
rement son intention de tout braver, opinion publique et malédiction paternelle, pour posséder celle qu'il aimait. Il allait jusqu'à proposer à Hélène de l'enlever, et alors, disait-il, il faudrait bien que ses parents consentissent à son mariage avec elle.
Le jeune de Sirey était-il sincère en faisant des propositions d'un genre si suranné ? C'est ce que l'avenir apprendra. Toujours est-il qu'Hélène, sans les accepter, ne les repoussa pas non plus. Elle évita de répondre. La jeune fille voulait consulter sa tante. Elle se sentait défaillir et cherchait dans son conseil habituel un appui contre ses propres penchants. Toutefois, la journée ne s'acheva pas sans que M. Eugène eût conquis la certitude d'être aimé. Quinze jours après commençaient les vacances. Hélène, suivant les conventions faites à son entrée au pensionnat, devait les passer tristement entre les quatre murs du couvent. Il fut arrêté entre les deu^; jeunes gens qu'elle viendrait cependant passer deux jours à la campagne.
Sur ces deux jours M. Eugène de Sirey basait toutes ses espérances de séduction.
Mademoiselle Rose fut instruite de tout ce qui se tramait. Bien qu'elle eût confiance dans la ruse innée de sa nièce, elle ne laissa pas que de dresser ses batteries dans l'ombre ^t
d*aller elle-même à la déconverfe. Elle se renseigna sur les Heux quHélène allait habiter pendant deux jours, et se fit un agent du domestique attaché à la personne d'Eugène, Cet homme était un peu parentd'unede sesamies. Elle apprit par lui que son maître avait fait des apprêts de départ à l'insu de son père, et elle ne douta pas que le jeune de Sirey ne fût prêt à consommer sa folie aussitôt que l'occasion s'en présenterait.
Le jour des vacances arriva. Ce fut un jour de triomphe pour Hélène. En deux années d*élude, elle était devenue l'aigle du pensionnat. Aussi, fut-il assez aisé d'oblenir les deux jours de congé sollicités pour elle par mademoiselle de Sirey. On partit donc un beau matin du mois d'août pour la campagne.
Etendues au fond de la calèche, les deux jeunes tilles silencieuses berçaient leurs rêves au doux cahot de la voiture. Henriette pensait à sa mère que, deux mois durant, elle n'allait plus quitter; Hélène songeait à Eugène, aux promesses qu'il lui avait faites, à ses serments, à ses projets. Fidèle aux instructions de sa tante, elle devait l'informer de tout par le domestique du jeune homme.
Tout à coup leurs rêves furent troublés par un galop de cheval. C'était Eugène qui venait au-devant d'elles.
— Ma chère sœur, dit-il, je n'ai pas voulu perdre une minute du peu de temps que j'aurai à te voir ces jours-ci. Je pars demain pour un petit voyage.
— Ah ! c'est mal de nous quitter lorsque nous arrivons. Est-ce que lu ne pouvais pas remettre ce voyage-là à la semaine prochaine?
— Impossible.
— Allons, Hélène, dis-lui de rester, et je suis sûre qu'il restera w*
— Je ne crois pas avoir sur ton frère le pouvoir que tu veux bien m'attribuer, répondit Hélène d'un ton froid, et s'il plaît à M. de Sirey de nous fuir, je ne sache aucun moyen de l'en empêcher.
Hélène ne connaissait pas les intentions du jeune homme; elle était réellement irritée en apprenant ce départ inopportun. Eugène jeta sur elle un regard de satisfaction et de tendresse.
— II faut qu'un engage.ment bien sérieusement pris m'y contraigne, dit-il, pour que je m'éloigne d'ici dans un pareil moment.
Hélène sourit et baissa les yeux. Henriette se pencha à l'oreille de son amie.
— Entends-tu, dit-elle, il te fait des compliments ?
— Cela coûte si peu, répondit Hélène d'un ton dédaigneux.
Mademoiselle de Sirey regarda son amie d'un regard étonné. Elle ne comprenait plus rien au jeu qui se jouait devant elle.
On arriva ainsi au château. Toute la maison était en fête pour recevoir les jeunes filles. On assigna à Hélène un appartement contigu à celui d'Henriette et voisin de celui de madame de Sirey ; puis, les toilettes rafraîchies, on se mit à table pour le déjeuner. Eugène avait trouvé le moyen de se .placer près d'Hélène.
— Est-il vrai que vous partiez? demanda celle-ci au jeune homme.
Eugène, à cetltj question, la couvrit d'un regard passionné.
— Qu'est-ce que cela peut vous faire? dit-il.
— Puisque je vous le demande.
— Eh bien! oui, je pars; mais vous saurez pourquoi. Après le déjeuner, altendez-moi sur la terrasse; j'écarterai Henriette, nous serons seuls et nous pourrons causer.
Après le déjeuner, Hélène n'eut garde de manquer au rendez-vous. Elle pressentait que de graves événements allaient s'accomplir, et elle avait reçu de sa bonne et digne tante le conseil de les hâter. La surveillance d'Henriette s'était ralentie, et la présence de madame de Sirey sur le perron ne mettait aucun obstacle aux explications des deux jeunes gens.
^- Nous voilà seuls, dit la jeune fille de ce ton boudeur qu'elle affectait depuis le matin ; qu'avez-vous à me dire? Je vous écoute.
— De grâce, Hélène, répondit Eugène, quittez avec moi cet air fâché qui m'afflige. Que vous ai-je fait pour mériter votre colère?
— Ma colère ! non, Eugène, je n'ai point de colère, j'ai du chagrin.
< — Vous, du chagrin, vous que je veux entourer de toutes les félicités ! Ce n'est pas moi, au moins, qui l'ai causé.
— Ne m'interrogez pas; je ne sais moimême ce que j'ai. Vous parlez, et je m'afflige, voilà tout.
— Est-il vrai, Hélène, que mon départ vous cause quelque regret? Je suis donc le plus heureux des hommes! Mais sachez, Hélène, que ce départ n'a d'autre but que d'éloigner tout soupçon et que je veux demain, quand vous retournerez à Metz, vous rejoindre pour ne plus vous quitter.
— Eugène, je ne sais quelles appréhensions troublent mon esprit ; je veux croire à tout ce que vous me dites , et pourtant je tremble en vous écoutant.
— Que pouvez-vous craindre avec moi?
Ne savez-vous pas que je vous aime, que vous êtes mon espoir et ma vie, que sans vous il
ii*est pour moi ni repos, ni bonheur? Ne le savez- vous pas?
— Vous me le dites.
— Quelle preuve plus éclatante en voulezvous que celle que je veux vous donner? Demain, attendez-vous à tout, soyez prête à tous les événements. J'attends, je cherche, je provoque une occasion , et lorsqu'on vous remettra de ma part un billet qui vous dira d'avoir confiance, vous aurez confiance, n'est-ce pas, Hélène? et vous comblerez mes vœux en vous laissant conduire?
— Une fuite avec vous! Eugène, y avezvous réfléchi?
— Oui, j'y ai réfléchi, et si vous m'aimez, vous me laisserez faire, vous m'aiderez à préparer notre bonheur.
— Et vous-même, s'il est vrai que vous m'aimiez, pourquoi avoir recours à ces moyens extrêmes?
— Vous me demandez pourquoi, enfant que vous êtes? Mais ignorez-vous donc que ce sont les seuls dont je puisse disposer?
— Votre père consentira-t-il jamais?
— Il faudra bien qu'il consente.
— Il vous maudira, et moi je ne recueillerai que la honte et le mépris.
— Avec moi, Hélène, vous pourrez toujours marcher le front haut.
— Avec vous, je ne serai jamais qu'une pauvre fille perdue, votre maîtresse.
— Ma femme, voulez-vous dire.
— Ne vous abusez pas, Eugène, et ne m'abusez pas non plus ; j'ai besoin de toutes mes forces, de toute ma raison pour ne pas succomber aux tentations de bonheur dont vous m'environnez. Si je n'écoutais que mon cœur, je fuirais avec vous; où vous iriez, j'irais. Mais ma conscience me dit qu'un jour je payerais de votre oubli, de votre mépris peut-être, cette preuve d'amour que je vous aurais donnée.
— Une pareille pensée a-t-elle pu naître dans votre esprit?
— Écoutez-moi, Eugène; je ne suis qu'une pauvre enfant, et, vous le savez bien, toutes les paroles qui sortent de votre bouche me troublent et me font plaisir. Quand j'entends votre voix, je tremble de bonheur; quand je suis près de vous, il me semble que je n'ai plus rien a désirer sur la terre. Vous le voyez bien, je vous aime, et puisque je vous aime, il faut bien que je vous croie. Ce serait mal de me tromper, ce serait affreux si vous me faisiez tomber dans un piège, et je ne veux pas même qu'un pareil soupçon vienne flétrir mes espérances. Mais, encore une fois, Eugène, vous vous faites illusion; votre père ne consentira
jamais à notre union, et alors que voulez-vous donc que je devienne?
— Et moi , que voulez-vous donc que je fasse? Que j'aille trouver mon père, que je lui dise mon amour pour vous? Mais alors il nous séparera pour jamais; nous ne nous reverrons plus et j'aurai préparé de mes propres mains le malheur de ma vie. Au contraire , si vous y consentez , demain nous partons pour Paris ; de là j'écris à mon père, je lui dis que sans vous je ne saurais vivre, et qu'en vain il voudrait s'opposer à notre union : le mal est fait, lui dirai-je, il ne reste plus qu'à le réparer.
— Et M. de Sirey vous répondra par sa malédiction.
— J'ai plus de vingt et un ans, dans quatre ans il faudra bien qu'il permette ce qu'il ne pourra pas empêcher.
— Quatre ans, c'est un siècle I
— C'est un jour, lorsque l'on s'aime et qu'on peut sans cesse se le dire.
— Mais il vous privera de toutes ressources.
— Qu'importe ! j'ai pris mes précautions. Quelques milliers d'écus, et nous aurons assez pour attendre l'époque fortunée. D'ailleurs, que nous faudra-t-il ? Presque rien. Une vie cachée, modeste, loin du monde, une simple petite maison à la campagne.
— Oui, et dans cette solitude je vous deviendrai bientôt à charge.
— Pouvez-vous le penser?
— Vous regretterez vos amis d'autrefois , vos plaisirs, vos habitudes; je serai pour vous un reproche vivant ; c'est moi qui serai la cause de votre brouille avec votre père, moi qui serai la source de toutes vos priva* tiens.
— Dites plutôt la source de toutes mes joies, de toutes mes richesses.
— Vous ne verrez bientôt plus en moi qu'une maîtresse importune... Oh! je suis sans expérience, mais les secrets de la vie m'ont été révélés de bonne heure. A une pauvre orpheline comme moi il fallait de bons avis pour me mettre en garde contre les périls de mon propre cœur. On m'a cité de tristes exemples, Eugène, et bien que je ne vous confonde pas avec ces jeunes gens sans honneur et sans loyauté qui se font un jeu de pousser les jeunes filles dans l'abîme, je ne puis me défendre contre certaines terreurs, je ne puis chasser de mon esprit certaines appréhensions.
— Quelle garantie voulez-vous de la droiture de mes intentions?
— Quelle autre pouvez-vous me donner que votre propre parole ?
— il2 —
— Voulez-vous que j'appelle votre tante près de nous?
— Croyez-vous donc qu'elle consente à couvrir de son aveu le déshonneur de sa nièce? Son premier acle serait de s'opposer à Texécution de vos projets.
— Voulez-vous que je ne la fasse avertir qu'après notre départ et que nous l'attendions à la ville voisine?
— Ce ne serait qu'à cette condition que je consentirais à vous accompagner, mais ce ne serait pas la seule dont j'exigerais l'exécution.
— Je m'y soumets d'avance.
— C'est que pendant le trajet vous ne chercherez pas à me voir ; je serai seule dans la voilure.
— Seule, soit.
— Et que dans l'hôtel où vous m'attendrez vous garderez la même consigne jusqu'au moment où ma tante sera arrivée.
— Me priver de votre présence, vous savez ce qu'il m'en coûte; mais je ne veux pas éveiller chez vous le moindre motif d'alarmes; je veux, en tout, me conformer à vos désirs, fussent-ils des caprices. Cette réserve que vous exigez de moi, je saurai la garder, pourvu qu'à cette condition je puisse mériter votre confiance et que vous me promettiez de ne pas mettre obstacle à mes projets.
— Je ne puis rien promeltre.
— Que craignez-vous encore?
— Tout. Je veux ce que vous voulez, et pourtant, malgré moi, j'hésite.
— Écartez ces craintes chimériques; songez que mon bonheur, je n'ose pas dire le vôtre, est en vos mains. A demain, n'est-ce pas? à demain!
— Silence, on nous observe.
Henriette accourait sur la terrasse.
— Qu'est-ce donc que vous aviez de si long à vous dire? s'écria la jeune fille. Voilà une heure que vous causez ensemble. Vous feriez bien mieux de venir vous promener sous les arbres.
Eugène jeta à sa sœur un regard mécontent et s'éloigna sous prétexte de faire quelques préparatifs pour son départ.
— Hélène, il faut que je te gronde, dit Henriette lorsque son frère se fut éloigné. Ma mère et mon père lui-même ont remarqué qu'Eugène te suivait partout et cherchait toutes les occasions de te parler. Tu ne devrais pas le souffrir.
— Puis-je l'en empêcher, moi?
— Sans doute, et si tu voulais bien, tu n'aurais pas avec lui d'aussi longues conversations. Je te demande un peu ce que vous pouvez vous dire pendant une heure entière?
— ii4 —
— Ilenrîctte, qu'importe? ton frère part demain, je ne le reverrai plus.
— Ma foi, tant mieux, car veux-tu que je te dise? Vous avez l'air de deux amoureux,
— Enfant!
— Pas si enfant. D'abord je n'ai que six mois de moins que toi , ensuite je sais fort bien ce qui en est, parce que tout à l'heure, en passant là-bas sous les charmilles, j'entendais mon père qui disait...
— Que disait-il?
— Il disait à ma mère avec sa voix fâchée : «c Je sais ce que je dis , madame ; votre fils s'occupe trop d'Hélène. Je ne veux plus qu'elle vienne ici quand M. Eugène y sera, «
— Et que répondit ta mère?
— Elle disait que cela n'était pas, qu'elle avait trop de confiance dans les sentiments élevés d'Eugène pour croire quil s'attachât follement à la fille de M. Furet.
— Ah! elle disait cela, ta mère?
— Oui, et mon père ajoutait qu'au surplus si Eugène faisait une pareille sottise et que mademoiselle Furet s'oubliât au point... Mais, non, je ne veux pas te dire le reste,
— Au contraire, Henriette, tu as commencé, il faut tout me dire à présent, ou bien je croirai que toi aussi tu es fâchée contre moi.
— Voyons, je ne veux pas te faire de la peine, moi, je vais tout te dire. Mon père disait donc que si tu t'oubliais au point d'écouter son fils, ce serait tant pis pour toi , parce qu'il ne ferait rien pour atténuer la faute d'Eugène.
Hélène se tordait les mains de colère en entendant ces paroles. Mais elle sut se contenir, et avec un sang-froid au-dessus de son âge :
— Que veux-tu, ma chère Henriette, ditelle, je comprends que j'ai eu tort de ne pas me plaindre à madame de Sirey des imporlunités de monsieur son fils. Désormais, mon parti est pris, je resterai à la pension, cela vaudra mieux; je ne veux plus être exposée à des reproches que je ne mérite pas , ni à des sollicitations que je n'ai pas provoquées.
En parlant ainsi, Hélène essuyait une larme hypocrite, certaine que dans l'avenir le mérite de cette larme lui serait compté.
£ia raison parle, mais Tamour remporte.
Le reste de la journée se passa dans une réserve glaciale du côté d'Hélène. Le jeune homme en eut le secret dans quelques mois de son père.
— A quelle heure partez-vous demain ? demanda M. de Sirey à son fils.
— Apres le déjeuner, vers deux heures.
— Deux heures , c'est trop tard ; je désire que vous profitiez de la fraîcheur du matin.
— il8 —
— La chaleur n*est plus guère à craindre en cette saison, observa Eugène.
— Je vous répète que je désire que vous partiez de bonne heure , répliqua M. de Sirey d'un ton sévère.
— Si c'est un ordre, mon père...
— Oui, monsieur, c'est un ordre, et vous auriez dû le comprendre à demi-mot.
— Mon père, je ne sais pourquoi...
— Vous savez, au contraire, fort bien pourquoi, et si la journée n'était pas aussi avancée, je vous prierais même de partir aujourd'hui.
— Daignez au moins m'expliquer, mon père, d'où vient cette rigueur à mon égard !
— Elle vient, monsieur, de ma tendresse pour vous ; elle vient du désir que j'ai de vous voir toujours suivre les voies de l'honneur que je vous ai tracées.
— Mon père, comment pouvez-vous penser que je veuille m'en écarter?
— - Songez-y bien, Eugène, la pauvreté et le malheur ont droit au respect et à la protection de tout vrai gentilhomme; si vous veniez à l'oublier, vous commettriez une faute irréparable; vous auriez creusé sous les pas d'une jeune fille un abîme que vous ne pourriez pas combler. S'il ne convient pas à l'héritier des Sirey d'épouser la (ille de l'huissier Furet, il lui convient moins encore de la séduire.
— ii9 —
— Mon père...
— Pas un mot de plus, interrompit le gentilhomme ; vous connaissez mes intentions , réglez sur elles votre conduite.
Après ces paroles sévères, le vieillard s'éloigna brusquement laissant Eugène interdit et le front penché vers la terre. Mais la passion reprenant aussitôt son empire dans le cœur ardent du jeune homme, il releva tout à coup la tête, et serrant convulsivement ses poings comme un homme qui s'apprête à la résistance :
— Mais, je l'aime, mon Dieu, je l'aime! L'écho répéta seul cette exclamation dont le
bruit se perdit sous la feuillée.
Le soir était venu et le silence avait succédé aux gaietés bruyantes de la journée. Chacun s'était retiré chez soi , et le sommeil commençait à s'appesantir sur toutes les paupières.
Bientôt tout s'endormit dans le château, excepté le jeune de Sirey et Hélène.
Poursuivi parles paroles mécontentes de son père, Eugène avait quitté sa chambre pour descendre au jardin. Il lui semblait que la fraîcheur de la nuit et le souffle bienfaisant de la brise donneraient à son àmele repos dont elle avait besoin. Pendant quelques instants il erra au hasard sous les arbres , repassant dans sa mémoire les incidents de la journée.
Il se rappelait les promesses , les serments faits à Hélène, l'engagement pris envers elle d'unir sa destinée à la sienne ; puis il voyait son père se dresser comme un obstacle insurmontable devant tous ses projets de bonheur; il entendait cette voix sévère et grave lui reprocher son amour insensé, sa coupable folie. La fille d'un huissier , la fille du voleur Furet unie au fils des Sirey ! C'était une image devant laquelle la raison du jeune homme s'égarait. Il entendait alors les clameurs de toute la famille, la moquerie de tous les amis, le dédain, le mépris de tous les gens honnêtes s'attacher à ses pas, le suivre partout, jusque dans la solitude qu'il aurait choisie. La malédiction paternelle le suivait dans les retraites les plus cachées, et avec elle la misère hideuse, qu'il faudrait faire partager à cette enfant qui s'était confiée à lui, la misère avec la honte...
Ces réflexions amères devaient produire sur l'esprit d'Eugène une impression salutaire et l'amener peu à peu à des pensées plus calmes, à des projets moins insensés.
— Non, se disait-il, je ne veux pas entraîner cette jeune fille dans l'abîme. Qu'un autre se charge de cette triste mission... Mais un autre, un autre serait donc aimé d'elle ! un autre oserait ce que je n'ose pas! un autre, enfin, flétrirait dans sa fleur cet ange d'innocence et de
tendresse! Que m'importe après tout qu'elle soit la fille d'un homme flélri? que m'importe qu'elle ne sorte pas d'une souche noble et riche? Elle a la beauté qui vaut la richesse, l'intelligence qui vaut la noblesse, le cœur aimant qui vaut tout un monde. Elle m'aime , d'ailleurs, et puis-je maintenant lui dire que toutes mes paroles étaient mensonges, toutes mes promesses bagatelles, tous mes serments contes en l'air? Que serai-je à ses yeux si, après lui avoir fait entrevoir un avenir d'amour et de bonheur, je viens souffler sur ces beaux rêves et passer moi-même l'éponge sur ce doux avenir que je m'étais plu à évoquer? Non , je ne puis plus reculer ; je suis peut-être entré dans une voie sans issue; qu'importe ! il faut que je la suive jusqu'au bout.
En murmurant d'une voix étouffée ces derniers mots, Eugène, guidé par une force mystérieuse, était arrivé au pied de la terrasse du château, sous les fenêtres de l'appartement occupé par Hélène. Il s'appuya contre le tronc d'un vieil épicéa, et les yeux attachés sur ces deux fenêtres closes, il demeura pendant quelque temps comme en extase.
— Elle est là, pensait-il, derrière ces blancs
rideaux de mousseline; elle repose en paix
dans son alcôve virginale. Peut-être pense-
t-elle à moi ; peut-être sous sa paupière demi-