ITI
La pirogue fuyait toujours, mais elle était toujours suivie des embarcations des Aiapicos. Par intervalles on entendait encore le cri du Grand-Aigle, mais le guide assurait que si nos voyageurs pouvaient atteindre le confluent de
rAcroceja avec rAmnzono, ils trouveraient là des peuplades moins farouches au milieu desquelles les Aiapicos n'oseraient pas se hasarder.
—Sommes-nous encore loin de ce confluent? demanda Ernest.
— Quand le saleil se sera encore une fois couché derrière les montagnes noires, nous n'aurons plus que quelques milles de navigation k faire, répondit l'Indien,
Or, le soleil n'était pas encore levé.
Cependant les rapides auxquels la frêle embarcation avait si facilement échappé n'étaient pas l'endroit le plus dangereux de la rivière. Bientôt on vit les flots bouillonner de nouveau et l'on entendit les chûtes bruire dans le lointain. Pour accroître les périls, des arbres
tombés de vieillesse ou couchés par Touragan en travers de la rivière, interceptaient à chaque instant le passage. 11 fallait alors faire franchir la barrière à la pirogue en la retirant à grande {.eine de l'eau. Les voyageurs se rétablissaient ensuite le plus vite qu'ils pouvaient dans Tenibarcation, et ils reprenaient le fil de la rivière jusqu'à ce que d'autres arbres vinssent encore leur barrer le chemin*
Quelle que prompte que fut cette opération dirigée avec habileté par le commandant, elle ne laissait pas que de retarder sensiblement la marche des voyageurs. Les pirogues ennemies suivaient toujours et Ton entendait le cri de guerre des sauvages se rapprocher peu à peu.
Enfin les obstacles devinrent si fréquents qu'il fallût songer à remettre pied à terre. La pirogue fut retirée de Teau et Ton fut obligé
de chercher UDe route nouvelle à travers les épaisses lianes'^ui garnissaient les deux rives de TAcroceja comme un double rempart. La lumière du jour commençait alors à jeter ses clartés dans la vallée, mais sous les arbres séculaires de la forêt, les ténèbres étaient encore aussi profondes qu'au milieu de la nuit.
Cependant le cri du Grand-Aigle après avoir retenti trois fois jusqu'aux oreilles des voyageurs avait cessé tout-à-coup de se faire entendre.
— Qu'avons-nous besoin de tant nous fatiguer à poursuivre une marche impossible? dit Ernest. Les sauvages semblent s'être lassés de nous poursuivre.
Le guide remua la tête tristement.
— Le Grand-Aigle, dit-il, ne lâche pas ainsi
sa proie. Si sa bouche se tait, c'est que sa main est sûre de s'étendre sur nous.
A peine avait-il dit ces mots qu'un cri rauque, poussé par cent bouches à la fois, s'éleva du fond de la forêt autour des voyageurs. Ils étaient cernés par les Aiapicos. Impossible de se frayer un passage ; il fallait se résigner à vendre chèrement sa vie.
M. de Caussade, en sa qualité de commandant, chercha un endroit favorable pour distribuer ses forces. Il avisa pour cela une petite clairière fermée d'un côté par des rochers à pic, de l'autre par des arbres couchés sous l'effort du vent et liés entre eux par des cactus et par des lianes. Devant ce rempart il fit rouler quelques grosses pierres, puis à l'aide des pagaies de la pirogue on les couvrit de racines d'herbes et de terre.
Ces forlificalions improvisées étaient à peine terminées que Ton entendit comme un bruit sourd de voix et dMnstruments qui s'approchait. Les Aiapicos cliantaient leur chant de guerre. Un petit tambour formé d'une écorce d'arbre et d'une peau de bouc marquait la cadence ; un son argentin se mêlait par moment à la psahnodie lente et monotone du chœur; il était produit par des tringles de fer sur lesquelles on frappait avec un caillou. Parfois aussi le cbantmontait jusqu'aux notes les plus élevées de la voix humaine pour descendre ensuite aux sons les plus graves. On aurait dit les hurlements de la tempête à travers les rochers et les arbres, concert terrible et menaçant, musique digne des hôtes de ces forêts et capable de porter l'épouvante dans des cœurs moins bien trempés que ceux de nos trois voyageurs.
-- Diable ! fit M. de Sauvigny, voilà une
musique qui ne vaut piis celle du 2" carabiniers, qu'en dites- vous commandant?
— Elle est moins harmonieuse en effet, répondit M. de Caussade. Je ne sache que celle des régimeius turcs capable de lutter avec celle ci. Mais un instant, nous allons fiiire entendre aux oreilles de ces pillards une mélodie dont ils nous diront des nouvelles.
Le commandant rangea ses six blancs, — lui compris, — sur une ligne, derrière la barricade. Chaque homme était armé de deux carabines, les nègres ayanl abandonné les leurs pour charger les armes pendant le combat. L'indien avait eie iiiacé entre Ernest et M. de Caussade afin de pouvoir les renseigner sur les mouvements de l'ennemi et déjouer les ruses.
"' Prenez bien garde à ne point faire feu
avant mon commandemenl, dit M. de Caiissade à sa petite armée. De la discipline, pa3 de balles perdues, et nous nous débarrasserons de ces coquins.
Les chants avaient cessé depuis un instant du côté deTennemi. Ce silence de la forêt, quî troublait seul le gazouillement des oiseaux qui s'éveillaient, avait un caractère plus terrible encore que les voix rauques des guerriers Aiapicos. C'était le calme menaçant qui précède la tempête,
— Le Grand-Aigle et ses petits aiglons se sont glissés dans les hautes herbes, murmura le guide à Toreille d'Ernest,
A peine avait-il dit ces mots qu'un cri aigu s'éleva dans les airs et une grêle de flèches vint fondre sur les voyageurs. Les branches et les fascines dont M. de Caussade avait pris soin
de garnir le sommet de la barricade les arrêtèrent presque loutes au passage, et il n'y eut à regretter qu'une légère blessure au bras dont un des nègres fut atteint.
Cependant les Aiapicos se glissaient comme des lézards à travers les herbes et les buissons, de la forêt. Uœil ne pouvait les apercevoir. Il fallait les tirer au juger, comme des lapins dans les bruyères. La tactique du commandant était en défaut. Il fallut abandonner à chaque tireur le soin de chercher sa victime sous les feuillages,
— Feu à volonté, dU le baron, mais surtout, mes amis, point de balles perdues.
Ce fut M. de Sauvigny qui tira le premier, un cri plaintif retentit et Ton vit une peaurouge se rouler comme un serpent dans les balliers. Un second coup de carabine le ren-
Ml immobile. Alors un feu roulant commença et avec lui le chant de guerre des Aiapicos.
Les flèches tombaient comme la grêle sur les remparts de la petite citadelle; déjà Tun des domestiques avait eu Tépaule traversée et un nègre, -Tappé en pleine poitrine, était tombé mort auprès d'Ernest. Quelques coups de feu partirent aussi des rangs ennemis, mais les balles venaient s'aplatir contre les rochers de la citadelle.
L'ardeur des assaillants semblait se ralentir. Us avaient perdu déjà un grand nombre des leurs. Les coups des visages pâles portaient presque tous, et le Grand-Aigle lui-même avait vu son sang couler.
Mais tout-è-coup un grand cri retentit derrière les voyageurs. Ils se retournèrent et virent une autre bande de idéaux- Rouges éche-
loonée sur rarnphithéâlre de rochers dont ils avaient cru se faire un rempart infranchissable, ï.a petite armée se trouvait ainsi prise entre deux feux, car la plupart des nouveaux venus étaient armés de carabines. Heureusement leur maladresse à s'en servir les rendait peu dangereuses.
Ils eurent recours à une arme plus redoutable. Ils détachèrent des fragments de roche et les faisaient rouler sur les assiégés. Ceux-ci ripostaient par des coups '" fisP mais les Indiens, cachés dans les anfractuosités du rocher, ne s'expohuienl aux balles qu'avec des précautions infinies, (iouchés à plat-ventre sur la plate-forme supérieure, iis montraient à peine le sommet de leur iront et l'extrémité de leurs bras, il fallait un coup-d'œil juste el u ^ aai: bien sûre pour les atteindre.
i.e eornniandant, en qui TaspecL croissant
du danger avait éveillé toutes les qualités de l'homme de guerre, faisait tête à tout et prévoyait tout avec le plus admirable sang froid. Armé de ses deux carabines, il était rare que ses coups ne fissent pas retentir parmi les indiens des cris de douleur et d'angoisses.
A la vue du nouveau péril qui était venu fondre sur les voyageurs, il avait conçu un plan, dangereux sans doute à exécuter, mais qui devait assurer la victoire à son armée. 11 remarquait depuis quelques instants que les premiers assaillants devenaient de plus en plus^ rares, et que le nombre des nouveaux, au contraire, augmentait sans cesse. Il pensa avec raison que les premiers, rebutés par la manière vigoureuse dont ils avait été reçus , s'étaient débandés et venaient se reformer, à travers les broussailles, au-dessus de la tête des assiégés. C'est en effet ce qui arrivait ; les cris
des Indiens perchés au sommet du rocher avaient attiré tous les guerriers sur ce point, et, de cette position inattaquable, ils écrasaient de leurs pierres et de leurs flèches les malheureux voyageurs.
La fuite était impossible. A peine la petite troupe aurait- elle commencé la retraite, qu'elle aurait été harcelée de droite et de gauche, en queue et en tête par l'ennemi, et, en butte à leurs coups, elle eût été détruite en quelques minutes. 11 fallait donc conserver sa position, quel que périlleuse qu'elle fût. II laissa M. de Sauvigny, avec deux domestiques, pour faire face aux assaillants et les ten^r en respect; puis, prenant avec lui M. de Solanges, le petit Pierre et les quatre nègres encore valides, il se mit avec eux à miner la base du rocher, à l'aide de couteaux et de pagaies. Ils
ne tardèrent pas à ouvrir un fourneau assez Y, 15
profond, qu'ils garnirent de deux ou trois kilogramiq^'S de pondre, puis ils en ternièrent roriiice à l'aide d^uii quartier de roc que les Indiens leur avaient lancé pendant leur travail, ménageant une étroite ouverture pour la traînée de poudre.
Ces préparatifs terminés, il s'agissait de faire jouer la mine sans en être victime soimême. Les assiégés se trouvaient placés si près du fourneau que le danger était aussi grand pour eux que pour TenDemi.
Le commandant commença h faire ouvrir la barricade. A la vue de cette tentative de retraite, les Âiapicos poussèrent cie grands cris de joie et entonnèrent un nouveau chant guerrier pour exalter leur victoire.
« Les visages pâles, disait ce chant, sont vçnus dans nos inontagnes, ils sont venus avec
— 55 i — la foudre pour consumer les os de nos pères.
» Les visages pâles sont venus sur nos rivières, ils ont navigué dans nos pirogues, pour faire la chasse à nos femmes et à nos enfants.
» Les visages pâles sont venus, nombreux comme les feuilles des forêts, pour détruire les enfants des montagnes ou les réduire en esclavage.
» Mais les visages pâles ont rencontré le bras vengeur des Aiapicos, qui les élreinl comme un serpent dans ses nœuds robustes.
» Les visages pâles, serrés de toutes paris, essaient de prendre la fuite et de dérober leur chevelure au couteau des Aiapicos.
» Mais le couteau dos Aiapicos poursuit les
visages pâles, et leurs flèches les jettent inanimés sur le sol qu'ils voulaient prendre.
» Trois sont tombés, trois autres tomberont encore, et leurs forces, épuisées par leurs blessures, trahiront la foudre qu'ils tiennent entre leurs mains.
» Et le Grand-Esprit leur reprendra la foudre qu'ils n'ont pas su porter, et dont ils ont fait usage contre nos pères.
.> Six sont tombés et six tomberont encore, et leurs pas chancelants perdront le chemin de leur patrie à travers les buissons épais de la forêt.
«Douze sont tombés et douze tomberont encore; combien en reste- t-il de. ces visages pâles qui sont venus avec la foudre du Grand- Esprit?
» Il en reste un qui fuit comme un lièvre timide, mais celui-là même n'échappera pas;
/ la flèche de l'Aiapicos l'atteindra avant ({u'il
, . , , , ')*umH
n ait embrasse sa mère.
» Et sa mère ni sa compagne ne le reverront jamais. »
Ce chant sinistre retentissait comme un glas funèbre au-dessus de la tête des voyageurs, les flèches acérées des sauvages tombaient sur eux comme une pluie meurtrière. Mais la tranchée s'ouvrait toujours, les hautes fascines s'écartaient, et l'issue allait être enfin ouverte.
Le commandant voulut mettre lui-même le feu à la mine ; la traînée de poudre avait été faite jusqu'au pied de son rempart ; mais Ernest resta près de lui pour le secourir ou le
protéger dans la relraite, s*il venait è être blessé.
La petite armée commença à franchir Tenceinte qui l'avait jusqu'alors protégée. Les chants relen lissaient toujours au sommet du rocher, et les flèches poursuivaient les visages pâles derrière les troncs séculaires à l'ombre desquels ils marchaient en silence.