EPILOGUE
Deux ans se sont écoulés.
Traversons l'Océan et les vastes plaines du Brésil ; arrêtons-nous sur la rive droite d'un des nombreux affluents de la rivière des Ama-
zones, sons la voûlc épaisse d'une forôl vierge, au pied des grands arbres qui croissent dans celle terre profonde depuis des milliers d'années.
Il fait nuit ; un petit camp repose entre les murailles de troncs et de lianes qui dessinent Tenceinle de la clairière. Pour se mettre à l'abri des tigres et des panthères ^ont la voix rauque et plaintive éveille au loin les échos de la forêt, les voyageurs ont allumé autour de leurs tentes des feux qu'attisent des nègres, fantômes sinistres que Ton croirait évoqués de l'enfer; ils ont tendu sur leurs têtes de longues toiles qui les préservent de l'influence des rosées de la nuit, cent fois plus mortelles que la dent des bêles féroces.
Sous ce toit léger -dorment six hommes, six Français, trois maîtres et leurs domestiques, — on pourrait dire leurs amis. Dans ces loin-
tains pays, en face des dangers sans cesse renaissants, les distances s'effacent et les mains se serrent souvent à Theure de l'attaque ou à celle de la défense.
Des six nègres qui sont roulés dans leurs longues pagnes bariolées autour de l'asile nocturne des voyageurs, il en est deux qui veillent, et un Indien, qui sert de guide à la petite caravane , fume stoïquement son calumet au pied d'un grand tamarinier qui l'inonde de ses fleurs.
Ces trois voyageurs, ces trois Français sont partis de Rio-Janeiro depuis deux mois. Ils veulent traverser l'Amérique du Çud dans la plus grande largeur et fouiller en passant au fond de ces mystérieux ombrages qui retentirent autrefois, peut-être, des chants de guerre
et d'amour d'une civilisation dont les vesv Î3
tiges s'effacent de jour en jour sons les pas d'une race nouvelle. En vain leur a-l-on fait un terrible tableau des obstacles qu'ils auront à franchir, en vain leur a-t-on raconté de sombres histoires sur des voyageurs égarés dans ces contrées immenses où l'homme n'a pas encore disputé aux bête§ féroces et aux reptiles les plus admirables jardins que la main du créateur ait plantés, en vain leur a-t-on peint, sous les traits les plus effrayants, la cruauté des vieilles races indiennes retournées à l'état sauvage dans les gorges des Andes et conservant avec le souvenir d'une antique prospérité la haine profonde des blancs et la soif ardente de la vengeance. Rien n'a pu les arrêter ; tous ces récits au lieu d'abattre leur courage l'ont doublé; le désir de l'inconnu, l'espérance de livrer à eux seuls des combats de géants contre les animaux féroces ou contre les hordes sauvages, la pensée de fouler
des terres ignorées, de découvrir des espèces nouvelles dans les trois règnes de la nature, les ont poussés avec une force irrésistible à travers les longues plajnes et les bqis inextricables jusque sur les bords de rAcrocej^, unç rivière dont les eaux vertes descendent en couran^ dqs Gordilières pour se jeter dans l'Amazone. '
C'est dans ces parages qu'habite ou plutôt qu'erre sans cesse la peuplade des Aiapicos, rameau détaché depuis longtemps des souches guerrières qui tenaient en échec la civilisation péruvienne. Aujourd'hui refoulé dans les gorges ej dans les noires forêts des Andes par jes Hispano et Lusitano-Américains, ce peuple, sans perdre les passions de sauvages, a pri^i au contact des Européens tous les vices de notre civilisation : il est féroce et perfide, haineux et voleur. Il est rare que le voyageur qui s'aven-
ture jusqu'à dans les vastes contrées que les Aiapicos sillonnent de leurs bandes, ne porte la peine de sa témérité, et ne tombe victime de leur convoitise. Un bijou, un vêtement de couleur vive, une cravate de soie, un bouton de métal brillant suffisent pour éveiller leur soif de pillage; un visage pâle, des cheveux soyeux, blonds ou bruns, de la barbe, une moustache, il n'en faut pas davantage pour enflammer leur colère et pour rallumer en leur cœur Tardeur traditionnelle de la vengeance.
Mais cette haine que les Aiapicos portent aux visages pâles est plus grande encore lorsqu'elle a pour objet les hommes de leurs races qui se sont soumis au joug de la civilisation européenne. Ils éprouvent poureux le mépris le plus profond et ne laissent jamais échapper l'occasion de le leur témoigner. Aussi n'est-ce pas sans peine que l'on trouve des guides in-
diens pour vous conduire du Brésil en Colombie, au Pérou ou au Chili, à travers les défilés des Cordilières.
Celui qu'avaient pris nos voyageurs avait déjà failli s'échapper plusieurs fois, et si ce n'eût été la crainte du pistolet des visages pâles et du sabre des nègres, il se fût depuis longtemps soustrait à sa périlleuse mission.
Tout dormait sous la tente improvisée; les deux nègres placés en sentinelles commençaient eux-mêmes à s'assoupir, lorsque le guide indien releva tout-à-coi^p la tête en retirant de sa bouche son calumet. Il parut prêter l'oreille. Un léger cri semblable à celui de la mouette se fit entendre ; l'Indien frissonna et jeta un regard investigateur autour de lui. Rien ne bougeait. Le cri s'étant fait entendre une seconde fois, il se leva douce-
^ '202 — ment et passant entre les deux nègres il allait franchir la barre de feu du bivouac lorsqu'une main nerveuse le retint par la jambe et le fit trébucher sur les charbons ardents.
— Alerte ! cria une voix en français; ce coquin d'Indien veut prendre la clé des champs.
En un clin d'œil les six Français^ maîtres et valets, furent sur pied. Ils s'emparèrent du guide qui se roulait comme un possédé sur les cendres brûlantes du foyer. Le malheureux Indien ne fit aucune résistance ; il semblait résigné à son sort et s'attendait à recevoir, pour le moins, une balle dans la tête. Le Français qui Pavait si inopinément arrêté dans sa course lui tenait, en effet, le canon de son arme à deux doigts de la tempe.
— A bas les armes, Pierre, fit un jeune homme au teint pdle et au front dénudé. Qui
nous sortira de ce labyrinthe si tu tues nôtre guide?
La voix douce et mélancolique désarma la main du domestique.
— Pourquoi voulais-tu t'enfuir ? demanda le jeune homme en s'adressant à l'Indien en langue portugaise.
L'Indien croisa les bras et ne répondit pas. Mais à ce moment le cri que l'on avait déjà entendu deux fois retentit avec plus de force et le guide se mit à trembler de tous ses membres.
— Il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, dit un des trois voyageurs, homme de grande taille et de mâle visage.
— Eh ! eh ! commandant, fit à son tour le troisième voyageur, qu'en dites-vous, il est
moins aisé de traverser ces forêts que le bois de Meudon ou de Viile-d'Avray. Je gage que ce coquin a entendu quelque cri sinistre ou quelque signal d'ennemi. Ernest, toi qui sais te faire entendre de cette peau-rouge, essaie encore d'en tirer quelque chose.
M. Ernest de Solanges, — car c'était lui, — s'approcha de l'Indien en faisant mine de le mettre en joue.
— Si tu ne me réponds pas, je te tue, dit-il.
Le guide s'a fTaisa sur lui-même et collant son oreille sur le sol.
— Le Grand-Aigle des montagnes noires a pris son vol, dit-il d'une voix rauque et gutturale qui peignait bien l'état de son âme. Les visages pâles peuvent chanter leur chant de mort et le pauvre Indien aussi.
— Qu'est-ce qne le Grand-Aigle? demanda monsieur de Caussade par l'intermédiaire de M. de Solanges.
— C'est le grand chef des Aiapicos. J'entends son cri de guerre semblable à celui de l'aigle qui défend sa couvée dans les rochers aigus des montagnes noires.
— Éteignez les feux, dit le commandant, — c'est ainsi que l'on désignait l'ancien capitaine parce qu'il était en effet le commandant de l'expédition, — éteignez les feux, dit-il à la réponse de l'Indien.
— Trop tard, fit celui-ci. Le Grand-Aigle a l'œil perçant, il voit à travers les murailles de la forêt et son regard ne connaît d' obstacle que Tespace. Il a vu notre feu, il vient, j'entends encore une fois son cri perçant comme la flèche de son arc.
— Que faire? dit monsieur de Sauvigny. Eh bien ! commandant, la théorie de l'escadron vous donne-t-elle la clé de notre situation? Sauf meilleur avis le mien est de chercher notre salut dans la fuite.
— Ne serions-nous venus si loin que pour reculer devant une méchante bande de pillards indiens ? observa Ernest.
— 11 faut consulter notre guide, dit le commandant; lui seul peut nous dire exactement notre position et nous indiquer sûrement nos moyens de défense.
M. de Solanges s'empressa de poser des questions à l'Indien. Il traduisait les réponses à mesure que celui-ci les faisait.
— Que ferait le fils du soleil, dit-il au descendant des Incas, s'il avait à se défendre contre le irand- Aigle des Aiapicos?
— Le fils du soleil s'il avait avec lui dix frères de sa race attendrait de pied ferme les fils de la lune, et avec l'aide du Grand-Esprit, il les renverrait au pays des ténèbres d'où ils sont sortis.
— Mais le fils du soleil voit autour de lui six visages pâles prêts à braver la mort et six visages d'ébène prêts à les imiter.
— Visages d'ébène et visage pâles ne peuvent rien contre les fils de la lune. Visages d'ébène ont trop peur, visages pâles sont trop braves.
— Nous obéirons aux conseils du fils du soleil ; que faut-il faire ?
L'Indien parut réfléchir quelques instants, puis se relevant de toute la hauteur de sa taille
il déploya le bras dans la direction de la rivière.
— Nous confier au courant de l'Acroceja? dit Ernest.
L'Indien fit un signe de tête affirniatif.
— Allons, commandant, reprit Ernest, Tofficier de cavalerie va devenir amiral, comme Thémistocle, l'Indien nous conseille de chercher notre salut dans notre flotte,
La flotte se composait d'une espèce de pirogue en peaux de boucs cousues ensemble et attachées à un cadre de bois léger, long d'environ douze pieds et large de trois. Quatre des nègres portaient à tour de rôle cette étrange embarcation sur leurs épaules.
L'Indien après avoir visité avec soin la cou-
ture du vaisseau et s'être assuré que le suif qui calfeutrait les points ne s'était pas fondu sous Tardeur du soleil tropical , fit signe que Ton pouvait le mettre k l'eau.
Les toiles du camp furent pliées en un instant et jetées sur le dos des deux nègres restés libres. Les trois domestiques prirent les légers bagages de leurs maîtres, ceux-ci visitèrent avec soin les capsules de leurs armes, et la petite troupe se mit silencieusement en marche pour gagner la rivière que Ton entendait gronder dans le lointain.
Après avoir fait environ cinq cents pas dans la forêt, ils virent briller à leurs pieds les eaux vertes de TAcroceja. La pirogue fut mise à l'eau, chacun prit place dans la nacelle, deux des nègres saisirent les pagaies, l'Indien se mit cl la poupe, et lâchant tout-à-coup une
touffe d'herbe qu'il avait saisie comme moyen d'amarre, rembarcalion glissa sur la rivière.
— Contre la rive, sous les arbres, dit Tlndien aux rameurs.
Ceux-ci s'empressèrent d'obéir et vinrent se ranger contre les hautes herbes de la rive droite.
A ce moment le cri que Ton avait déjà entendu, retentit presqu'aux oreilles des voyageurs.
— Est-ce que nous serions trahis ? demanda le commandant en mettant la main sur sa carabine ?
— Sauvés 1 souffla tout bas l'Indien à l'oreille d'Ernest. Si le Grand-Aigle se fût aperçu de notre départ, il n'eût pas poussé son cri de guerre !
Puis saisissant une pagaie et faisant signe aux rçnïîeurs de l'imiter, il poussa la pirogue contre la rive, sous un immense dais de verdure qui laissait tomber ses draperies comme une tente jusque sur les eaux de l'Acroceja. L'embarcation s'arrêta.
On put voir alors au pâle reflet des étoiles cinq ou six pirogues traverser la rivière dans le sens opposé, et bientôt une bande de peauxrouges que l'on eût pris pour des démons débarqua sur la rive que les voyageurs venaient d'abandonner. Quelques-uns d'entre eux restèrent pour garder les pirogues. Le reste s'enfonça dans la forêt.
— Vite, maintenant ; Je Grand-Aigle va voir le camp des visages pâles abandonné, il suivra nos traces et sera bientôt sur nos talons avec tous les fils de la lune.
1/Indicn en parlant ainsi poussa la nacelle au large. A peine avaient-ils descendu de vingt brasses le courant de la rivière qu'un cri immense réveilla tous les oiseaux de la forêt. Le grand chef des Aiapicos venait de découvrir remplacement du camp.
Ce cri terrible avait fait courir le frisson de la mort dans tous les membres du guide. Il se mit à ramer avec une ardeur fébrile. Il sembla aux voyageurs que les pirogues se détachaient du rivage et se mettaient à leur poursuite. Mais tout-à-coup un coude de la rivière sépara les deux ennemis La pirogue glissait comme une flèche sur la surface des eaux, mais le cri du Grand-Aigle se faisait toujours entendre, et de temps en temps le guide invoquait le Grand-Esprit comme s'il se fût cru à sa dernière heure.
La rivière devenait plus rapide, les eaux
bouillonnaient sur les hauts fonds, la pirogue roulée par le courant paraissait à chaque instant devoir s'abîmer dans les flots. A peine échappés à la fureur des hommes les voyageurs se voyaient menacés par la fureur des éléments. Enfin ils franchissent sans accident le passage difficile.
Us se crurent sauvés.
T. ik