Chapitre trente-unième
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La personne qui venait d'entrer n'était autre que M. du Rouvray.
— Repose-t-elle, dit le père d'une voix inquiète.
Madame de Sirey jeta sur lui un regard pénétrant.
— Non, monsieur, dit-elle, je crois seulement qu'elle est très-affaiblie et qu'il sera bon de lui faire prendre quelque chose, un bouillon, n'importe quoi.
— Oh ! non, fit le père en élevant un peu la voix, le médecin 1'^ bien défendu tout le temps qu'elle aurait la fièvre.
— Mon père, est-ce vous? dit Mathilde d'une voix à peine perceptible.
— Oui, mon enfant, — dit-il en courant au chevet de la malade. — As-tu besoin de quelque chose ?
— J'ai bien soif.
— Vous le voyez, monsieur, il lui faut une
boisson, une tisane, que sais-je ! Comment vous n'avez pas fait faire de la tisane ?
A ce reproche de madame de Sirey le pauvre vieillard surpris en faute de négligence paternelle, fut comme abasourdi.
— C'est vrai, c'est vrai ! s'écria-t-il en courant au hasard dans la chambre, j'aurais dû penser à cela,de la tisane, c'est si simple !Mon Dieu 1 mon Dieu î que les hommes sont bêtes pour garder des malades î Mais en attendant, ne pourrait-elle pas prendre une seconde cuillerée de cette drogue ?
— Sans doute, mais commandez de la tisane de suite,
— J'y vais, j'y vais. - Comment n'y ai-je pas pensé plus tôt !
Et le vieux gentilhomme courut aussitôt de
toute la vitesse de ses vieilles jambes commander de la tisane.
— A nous deux, se dit madame de Sirey quand elle se vit seule avec la malade.
Et se penchant au chevet de Mathilde :
— Mon amie, dit>elle, voulez-vous une seconde cuillerée de votre potion? cela vous fera du bien, j*en suis sûre.
Mathilde incapable de prononcer un seul mot fit un léger signe de tête affirmatif.
Madame de Sirey s'élança aussitôt vers la table et saisissant la cuillère, elle y versa subtilement le contenu d'un petit flacon de cristal qu'elle jeta ensuite sous le lit.
M. du Rouvray rentrait à l'instant même.
— J'ai commandé de la tisane, dit-il d'un
air satisfait, mais, comme je le disais, en attendant...
— Mathilde consent à prendre une cuillerée ou deux de sa drogue, interrompit madame de Sirey.
Elle versa les premières gouttes dans la cuillère en s'approchant de la malade. Elle était pâle, mais sa main ne tremblait pas.
— Tenez, monsieur, ajouta-t-elle avec un sourire satanique, remplissez vos précieuses fonctions de garde-malade. Prenez garde de répandre I
Le malheureux père prit la cuillère des mains de cette femme en l'approchant des lèvres de la malade :
— Il faut boire d'un trait, mon enfant, ditil, car cela n'a pas l'air très bon.
Madame de Sirey souleva doucement la tôle de Mathilde et celle-ci avala d'un seul coup la liqueur.
Les traits de la malade se contractèrent aussitôt, ses yeux demi-clos s'ouvrirent et dévinrent fixes, ses lèvres remuèrent mais aucun son ne sortit de sa bouche.
— Mon Dieu ! s'écria le vieillard, qu'as-tu donc?
Mathilde au lieu de répondre ferma de nouveau les yeux, et sa tête qui n'était plus soutenue retomba lourdement sur l'oreiller.
— C'est le sommeil qui l'accable, dit froidement madame de Sirey en s' éloignant du lit. — Je vous conseille de faire comme moi, de la laisser dormir.
En parlant ainsi, madame de Sirey se hâ^
de jeter son châle sur ses épaules et de saluer M. du Rouvray qui alla sur la pointe des pieds la reconduire jusqu'à la porte.
Le vieillard retint aussitôt auprès de sa fille qui semblait en effet sommeiller. Il se penchait pour la baiser au front lorsqu'un grand fracas retentit dans la maison, et une jeune fille échevelée, en désordre, se précipita dans la chambre.
Cette jeune fille, c'était Nanette.
— Ah ! monsieur, s'écria-t~elle avec un accent d'angoisse, cette femme, elle sort d'ici ?
— Quelle femme ?
— Cette femme, vous dis-je... Et ma maîtresse?
D'une main M. du Rouvray lui couvrit la
bouche et de l'autre il lui montra le lit où sa fille reposait.
Nanette écarta la main et se précipita vers le lit en poussant un cri perçant.
— Mais tu es folle, Nanette, dit le vieillard, tu vas réveiller ma fille.
— La réveiller 1 monsieur, ah ! puissiezvous dire vrai !
Et s'inclinant sur la couche :
— Madame, cria-t-elle, madame, je vous en prie, madame, répondez-moi...
La pauvre fille cherchait à faire sortir Mathilde de sa léthargie en lui ramenant la tête de son côté. M. du Rouvray s'efforçait en vain d'arracher Nanette du lit; la jeune fille s'y cramponnait en criant toujours :
— Madame, madame, réveillez-vous !
A la fin, les lèvres de la malade remuèrent et une faible voix répondit : ♦ -'' '"•
— Que veux-tu, Nanette?
— Ah ! s'écria celle-ci , elle vit encore ! merci mon Dieu !
A ces mots elle tomba évanouie.
M. du Rouvray n'avait point le secret de l'exclamation qu'il venait d'entendre mais elle l'avait frappé. Au lieu de penser à la jeune fille il courut inquiet vers Mathilde.
11 recula effrayé à l'aspect du changement qui depuis cinq minutes venait de s'opérer dans ses traits. La bouche était contractée, les yeux tout grands ouverts étaient fixes et vi-
ireux. Les joue& n'éuient plus pAles , elles étaient violacées.
II demeura muet un instant. Enfin :
— Mon Dieu! s'écria-t-il épouvanté, que veux dire ceci ?
— Ceci veut dire, monsieur, répondit une voix derrière lui, ceci veut dire que madame est empoisonnée.
Cette voix était celle de Nanette qui venait de reprendre ses sens et qui se traînait sur ses genoux jusqu'au litdesa maîtresse.
— Empoisonnée 1 s'écria le vieillard avec un accent déchirant ; quand^ comment, par qui?
— Cette femme qui sort d'ici, cette madame de Sirey, vous l'avez laissée seule avec elle?
— Oui.
— Elle a donné à boire à madame.
— Non, c'est moi-môme, avec cette cuillère.
Nanette s'élança vivement sur la cuillère et la porta à ses lèvres.
— Ah ! sentez, voila Tinstrument du crime !
— Impossible ! c'est de ma main que Mathilde a pris...
— Oui, mais qu'est-ce qui a versé?
— Horreur! s'écria le vieillard en se voilant la face de ses deux mains.
Et il alla tomber dans un fauteuil à quelques pas du lit, comme frappé de vertige.
Nanetle était revenue tout-à-fait h elle. Son premier soin avait été d'envoyer le valet de chambre du chevalier chercher en toute hâte le médecin.
— S'il tarde à venir, lui dit Nanette, vous ajouterez qu'il s'agit d'un empoisonnement.
Il n'y avait plus à ses yeux nécessité de rien cacher. Il fallait tout faire au contraire pour précipiter les événements.
Après avoir donné ses instructions au valet de chambre , Nanette s'était raprochée du lit de sa maîtresse. Elle s'efforçait de cacher ses larmes pour ne pas l'effrayer.
Mathilde demanda à boire. C'était de bon augure; Nanette s'empressa de lui faire boire la tisane que l'on venait d'apporter, mais en prenant la précaution de la goûter auparavant.
'Quand elle eut bu quelques gorgées l'état de la malade parut un moment s'améliorer et ses lèvres commencèrent à remuer. La voix était si faible que Nanette avait peine à l'entendre.
— Nanette, dit-elle, mon père est-il là? — » Oui, madame.
— Et mon mari ?
— Votre mari n'y est pas.
— Nanette, il faut le faire venir... bien vite, bien vite... car je sens que je vais mourir, et je ne veux pas mourir sans l'avoir revu, sans qu'il m'ait pardonné.
On comprend maintenant pourquoi M. le baron de Caussade avait reçu de son beaupère le billet pressant qui l'invitait à venir
recueillir les dernières paroles de sa femme. Nanelte elle-même l'avait dicté au chevalier dont les forces et l'esprit épuisés avaient peine à suivre les péripéties du drame horrible qui s'accomplissait devant lui.