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Chapitre trente-deuxième

XXXIÏI

M. de Caussade, accompagné des deux jeunes gens, entrait chez M. du Rouvray au moment où le médecin venait lui-même d'arriver*

Celui-ci examina d'abord Tétat de la malade, fit ensuite quelques essais avec des acides qu'il portait dans sa trousse sur les restes de la liqueur attachée à la cuillère et sur celle du petit flacon de cristal que Ton avait trouvé au pied du lit; il recueillit attentivement les renseignements que purent lui donner M. du Rouvray et Nanette, et envoya sur-le-champ chercher quelques réactifs puissants.

Il réunit ensuite tous les hommes présents dans l'angle de l'appartement le plus éloigné du lit, et prenant le ton le plus grave et le plus sinistre :

— Il n'en faut pas douter, messieurs, il y a ici empoisonnement.

— Oh! mon Dieu, s'écria M. du Rouvray, c'était donc vrai!

— Le danger est-il sérieux, demanda M. de

Caussade avec anxiété ?

— Très-sérieux, monsieur, je vous avouerai même que je conserve peu d'espoir.

^ C'est un crime, monsieur, c'est un crime infâme, dit M. de Solanges avec une expression de rage à peine contenue; il faut prévenir la justice.

— Un instant, jeune homme, reprit le docteur, il est probable qu'il y a crime, mais il est possible aussi qu'il y ait suicide.

^ Sttitide, elle, Mathilde, ah ! vous ne la connaissez pas, monsieur s'écria Ernest en proie à une douloureuse indignation.

MM. au Rôiivray et de Caussade repoussèrent égarement ce soupçon du médecin.

,— Écoutez donc , reprit le docteur, toutes les circonstances concourent à Tindiquer. Au reste , nous allons être éclaircis sur ce point. Les réactifs vont, momentanément du moins, exercer sur la malade une salutaire influence. L'usage de la parole, je l'espère, lui sera rendu et il sera possible de pénétrer cet horrible mystère.

Le pharmacien était venu lui-môme armé de tous les agents chimiques propres à combattre ou atténuer les effets du poison.

Leur effet fut presque immédiat ; les paupières de la victime se rouvrirent, ses lèvres balbutièrent quelques mots, mais ses yeux étaient sans regards et sa voix si faible qu'on Tentendait à peine.

La douleur par moment lui arrachait des cris plaintifs auxquels des sanglots étouffés

faisaient un triste écho dans tous les coins de la chambre.

~ Charles est-il venu, demanda-l~elle ?

— Mathilde , me voici, dit le baron en essayant en vain de prêter un peu de fermeté à sa voix.

— Ah ! c'est vous , donnez-moi votre main et pardonnez-moi ; je sens bien que je vais mourir... il faut oublier mes torts, Charles; au fond je suis innocente, je vous le jure... on ne ment pas lorsque l'on a le pied dans la tombe. Et puis je souffre tant!.',.^*^^'* ' '

— Où souffrez-vous? demanda le docteur profitant de la douleur muette et des sanglots de l'auditoire pour poser une question.

Mathilde indiqua les entrailles.

— Et savez- vous qui vous a foilçe mal?

La victime regarda le médecin de ses yeux vitreux sans le voir et sans lui répondre. H renouvela deux fois sa question et n'obtint pas un meilleur résultat.

— Êtes-vous encore là, Charles? dit-elle enfin. Oh! dites-moi que vous me pardonnez!

— C'est moi , Mathilde, qu'il faut pardonner. Vous ne pouvez pas savoir combien je suis indigne de votre pardon. M. de Solanges peut vous dire quel a été mon désespoir.

— Ernest est donc là aussi ? merci, mon Dieu ! — Charles, faites éloigner tout le monde, je veux vous parler.

C'était un spectacle déchirant à voir que tous ces hommes, l'un, vieillard couronné de cheveux blancs , l'autre , niilU^jre ^ux traits

mâles et énergiques, et ces deux jeunes gens, et cette jeune fille, et le docteur lui-même, tous fondant en larmes ou donnant des marques de la plus cruelle émotion.

M. de Gaussade fit signe à tout le monde de se tenir à l'écart, et il se pencha vers la bouche de Mathilde dont la voix devenait de plus en plus sourde et défaillante.

— Charles, lui dit celle-ci, vous aimez madame de Sirey,

Le baron fit un geste de dégoût et d'horreur.

— Vous l'aimez, je le sais bien... Pourquoi vouloir me le cacher?./. Ce bonheur cfue vous méritiez tant et que je n'ai pu vous donner... elle s'en chargera... il faudra l'épouser, Charles, vous me le promettez?...

— Pauvre enfant! s'écria le baron d*un accent lamentable, mais tu ne sais donc pas que tu es empoisonnée et que c'est elle...

Madame de Gaussade, par un effort suprême, se redressa à demi sur son lit et promenant autour d'elle des regards effarés :

— Empoisonnée, dis-tu? oui, je sens là... un feu qui me dévore... Empoisonnée!... par elle... oh ! non cela n'est pas possible !

Et elle retomba brisée par la douleur, épuisée par la lutte- Pendant ce temps-là les spectateurs de cette horrible scène s'étaient rapprochés.

— Mathilde, reprit M. de Gaussade, parlesnous, je t'en supplie, dis-nous tout ce qui s'est passé.

La victime fit un signe de tête négatif.

— Il ne faut pourtant pas qu'elle meure ainsi , s'écria M. de Solanges, il faut un prêtre, un magistrat,

• A peine avait-il prononcé ces paroles, que la porte s'ouvrit, et un commissaire de police entra. C'était le pharmacien qui, sur Tordre du médecin, était allé le requérir.

— Voyez, monsieur, dit M. de Caussade en allant au-devant de lui , un crime horrible a été commis, et lorsqu'un mot de cette bouche qui va se clore pour jamais peut seul accuser et confondre la coupable, cette bouche se tait, et peut-être la vengeance nous échappe.

11 y avait dans la voix de M. de Caussade un tel accent de désespoir que le magistrat luimême en fut touché. 11 essaya de faire des

questions à la mourante, mçiis toutes restèrent sans réponse.

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— C'est à vous, dil-il au baron, à vous seul qu'il est encore possible de la faire parler,. .

— Mathilde, Mathilde, s'écria celui-ci, mais tu ne veux donc pas être vengée?

Les yeux éteints de la malade se ranimèrent un peu , un regard plein d'une ineffable douceur brilla encore sous sa paupière et ses lèvres murmurèrent ces mots touchants :

— Mon ami, au bord de la tombe, ce n'est plus à la vengeance qu'il faut penser, mais au pardon, pour que Dieu puisse me pardonner aussi.

-— Mais notre enfant, Mathilde, notre enfant que cette femme a tué, faut-il aussi pardonner pour lui ?

— Notre enfant, dis-tu, tu crois que cette femme...

— Vous n'en douterez plus Mathilde, s'écria Ernest, quand vous saurez que cette femme a fait assassiner mon frère.

— Ernest ! vous aussi vous l'accusez.

— Et moi aussi je l'accuse, dit une voix tremblante.

C'était la voix de M. du Rouvray.

— Mon père, mon mari, Ernest... mon enfant!... ah! moi] Dieu, il me semble... que j'entrevois la véritémaintenant... Cette femme est venue, elle m'a fait écrire... presque de force... à vous, Ernest, une lettre... oh! ne croyez pas... ce serait trop infâme. . Mon Dieu que je souffre !

Comme la première fois, madame de Caussade retomba épuisée sur sa couche.

— Un mot, un mot encore! s'écria son mari avec angoisse.

— Mathilde, achevez de grâce ! fit à son tour monsieur de Solanges.

— Mon père!., murmura la voix mourante de madame de Caussade.

M. du Rouvray prit la main déjà froide de sa fille et l'inondait de ses larmes.

— Mon père... votre fille meurt digne de vous... et de Dieu... ce n'est pas moi...

Ce dernier mot pouvait être à peine entendu, mais il n'avait pas été perdu pour le magistrat.

On savait désormais tout ce qu'il importait de savoir, le docteur fit écarter les spectateurs de ce drame affreux et confia l'agonisante au médecin suprême de l'âme qui venait d'entrer dans la chambre.

Tirons le voile sur cette lente et horrible agonie. Il était neuf heures du soir : c'est à minuit seulement que Tâme de Mathilde remonta vers le ciel, sa patrie.

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