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Chapitre trente-troisième

XXXlïl,

C'est à monsieur Gustave de Sauvigny qu'appartient le principal rôle dans les derniers feuillets de cette histoire.

La meilleure manière de faire connaître le

caractère d'un personnage, c'est de le laisser se peindre lui-même dans ses actions. Pour faire mieux comprendre celui de M. Gustave de Sauvigny, nous allons raconter tout simplement une aventure dont il fut le héros. Elle fera mieux saisir les raisons de sa conduite dans les événements qui vont suivre que ne pourraient le faire cinquante pages de longues et fastidieuses études psychologiques.

C'était au mois d'août 1841. Le soleil s'était levé radieux sur la jolie ville de Boulogne et la mer du détroit brillait comme un beau miroir d'argent. La plage, bien qu'il fût encore matin, était déjà couverte de ces petites baraques bleues et blanches qui mènent sur leurs deux grandes roues les baigneurs au-de~ vant de la vague.

Il y avait d'ailleurs grande fête dans la ville. On allait inaugurer le 1 5 du mois la fameuse

colonne de la Grande- Armée, et, dès le 8 tous les hôtels étaient pleins, toutes les maisons regorgeaient d^étrangers, de visiteurs, de curieux. Une chambre dans un grenier coûtait dix francs par jour, et les hôteliers avides se croyaient encore volés en les laissante ce prix.

Les Français de Boulogne se sont si bien trouvés d'écorcher les Anglais qu'ils s'obstinent aujourd'hui a voir des Anglais partout. A Boulogne tout individu étranger à la ville est réputé Anglais et traité comme tel. Pour qui a le gousset bien garni et possède la langue du pays le mal n'est pas bien grand après tout; mais pour Gustave de Sauvigny, qui ne réalisait que la première de ces conditions et qui ne possédait de la langue anglaise que le fond de lu langue yes et goddam et quelques mots retenus par hasard, l'embarras était fort grand. Gustave avait une peine infinie h se faire com-

— 10/1 — prendre des naturels de Pendroit, et il en était souvent réduit aux simples ressourcesde la pantomime pour traduire d'une manière utile les différents besoins de son estomac.

Arrivé la veille à Boulogne , Gustave ce jour-là se leva dès Taurore et alla se promener sur la jetée.

Déjà Ton voyait au loin sur la plage les baigneuses matinales jouer dans les flots dorés de la Manche. Appuyé sur la balustrade qui couronne l'estacade, Gustave jouissait de ce curieux spectacle en humant la brise du matin, et ses regards semblaient particulièrement attachés sur un groupe de baigneuses, lorsque tout-àcoup une ombre élancée et légère projetée par le soleil sur le sable du rivage lui fit retourner la tête.

Gustave se frotta les yeux comme un homme

frappé d'un coup de soleil. Toutefois a[)rôs s'être un peu remis de sa surprise, il s'avança d'un air dégagé au-devant de la jeune fenime que son ombre avait trahie.

— Vous ici, mademoiselle ! s'écria-t-il.

— Gomme vous voyez, mon ami, répondit la jeune fille avec un accent anglais des mieux caractérisés et dont nous ferons grâce à nos lecteurs.

— Mais je vous croyais encore à Londres.

— Ceci prouve que vous n'avez pas reçu ma dernière lettre où je vous annonçais mon départ,

— En effet, j'ai quitté Paris depuis quelques jours déjà. Et comment vous trouvezvous seule, à cette heure matinale, sur cette jetée déserte?

— Oh! je ne suis pas seule. Tenez, regardez là-bas, au pied du mât de signal ; quest-ce que vous voyez ?

— Je vois le mât de signal d'abord et puis la ville ensuite.

— Comment vous n'apercevez pas une voile ?

— Oui, la voile d'une barque qui appareille au fond du port.

— Non, je veux dire un voile.

— Un voile l oh! bon, un voile de chapeau. Je vois en effet un long chapeau de paille et un voile qui voltige au gré du vent. Quelle marchandise couvre ce pavillon ?

— Ohl c'est miss Stoken,

— Miss Stoken ! un joli nom pour une mercière de la Cité.

Stoken en anglais veut dire bas. Gustave savait assez d'anglais pour connaître ce mot-là.

— Ne plaisantez pas, monsieur, reprit la jeune insulaire; miss Stoken est une personne très-respectable et fort distinguée à qui ma mère m'a confiée pour venir vous chercher en France.

— Me chercher! pourquoi faire? Je n'éprouve aucun besoin de passer le détroit maintenant que vous êtes sur le continent.

— Ah ! Gustave, que dites-vous là ! oublieriez-vous vos promesses ?

— Plutôt mourir que de les oublier.

— Eh bien, alors il faut avant que vous m'é-

pousicz que je vous présente à ma famille.

— Cela me semble en effet indispensable.

— Vous voyez bien que vous êtes de mon avis. Il ne nous reste plus qu'à fixer le jour de notre départ.

— De notre départ ! comme vous y allez , miss Mary. Je vous jure que je ne puis pas partir ainsi subitement sans avoir eu le temps de me reconnaître, de voir mes amis, d'écrire à mes parents... D'ailleurs je suis venu pour assistera la fête, je ne puis pas partir sans avoir vu la fête.

— Qui vous parle de partir sur-le-champ ?

— Je croyais... Ah! bien, alors fixez vousmême ce jour fortuné.

— Nous nous concerterons pour cela avec

miss Stokeu, puisqu'elle est chargée de remplacer ici ma mère.

— Rien de plus juste. Allons la trouver.

Et déjà Gustave posait, sans plus de façon, le bras de l'Anglaise sur le sien.

— Un moment, Gustave, j'ai encore un mot à vous dire.

Et prenant le jeune homme par les deux mains :

— Gustave, dit-elle, je ne vous trouve pas le même qu'il y a six mois. Vous avez l'air distrait, rêveur, et cela juste au moment où mon retour inattendu aurait dû vous faire oublier les ennuis de l'absence.

—L'absence, en effets répondit Gustave, c'est l'absence qui m'a changé; six mois sans se

voir, Mary, songez donc, c'est un siècle quand on aime.

— Ainsi vous m'aimez toujours ?

— Pouvez-vous en douter? Plus que jamais, Mary, plus que jamais. — Décidément, ajouta mentalement Gustave, je serai obligé d'épouser cette fille si je veux m'en débarrasser.

Lesdéuxjeunes gens rejoignirent miss Stoken qui les attendait assise sur un banc avec une résignation et un sang-froid tout-à-fait britanniques.

Autant miss Mary était blanche et rose, autant miss Stoken était jaune et bistrée ; et cette couleur n'était pas celle de son teint, mais l'effet d'une multitude de taches de rousseur répandues à profusion sur son visage. Ajoutez à

cela des traits maigres et allongés, des yeux verts et tout petits, une taille comme une planche, des bras comme des manches de martinet, des pieds de cheval normand, des cheveux couleur de vermillon, et vous aurez une idée à peu près exacte du personnage féminin à qui lady Perkim avait confié sa fille.

Miss Mary présenta Gustave à miss Stoken. Celle-ci se crut obligée de baisser les yeux et de faire la révérence. Monsieur de Sauvigny eut quelque peine à retenir un éclat de rire à la vue de cette caricature. Cependant il se contint pour ne point offenser la jolie fille qui s'appuyait sui vn bras, et Ton reprit silencieusement le chemin de la ville.

Ces dames étaient descendues à Thôtel de la Marine, sur le quai. C'est là que Gustave les quitta.

— Venez ce soir, lui dit iniss Mary ; je me serai entendue avec miss Stokon sur le jour de notre départ. D'ailleurs il y a concert à rÉtablissement; vous nous y conduirez.

Gustave en fit la promesse et salua les deux dames.

Au lieu de rentrer en ville, il se dirigcci vers rétablissement des bains. Il entra dans le salon, se fit servir une tasse de chocolat, dévora d'un air distrait cinq ou six journaux, interrogea au moins quinze fois sa montre, se leva, regarda les tableaux, se rassit, se releva, jeta les yeux du côté de la mer, et,après quelques minutes d'attente, finit par se frotter les mains en souriant.

Ce mouvement de satisfaction avait correspondu exactement avec le départ d'une voiture de bains qui retournait au rivage.

Gustave reprit sa promenade en long et en large du salon désert, puis, tout-à-coup il se précipita vers la porte ouverte sur la mer, et offrit la main à une jeune dame pour l'aider à gravir les marches du perron.

— Ouf! fit la jeune femme en se laissant tomber dans un fauteuil ; quel bain î quelle lame! Jamais de toute la saison la mer n'a été aussi bonne que ce matin.

— Ni vous aussi belle, ajouta Gustave.

— Encore des compliments ! C'était bon à Paris, mais ici...

— IciTérésina,vous êtes plus belle, encore qu'à Paris. Au milieu de ces provinciales guindées, de ces Anglaises compassées, votre grâce, voire élégance, votre sourire entraînant res-

— lia —

sortent comme le diamant de belle eau au milieu de pierres fausses.

— C'est une comparaison de bijoutier que vous faites-là, Gustave. Voyons, quittez la métaphore et appelez les choses par leurs noms. Vous me trouvez belle, vous avez raison, je suis de votre avis. Ensuite ?

— J'avais conçu l'espoir, je ne vous le cache pas, que loin du tourbillon des plaisirs qui vous entraînait dans son cercle fatal, loin de ces fêtes où vous brillez et où chacun à l'envi vous enivre des parfums de la louange, je pourrais me faire jour jusqu'à voire cœur.

— Mon cœur, Gustave, vous parlez de mon cœur ! Avez-vous donc sitôt oublié ce que je vous disais encore hier soir?Je me suis défaite de cet hôte incommode et je me trouve bien de son absence.

— Vous ne parlez pas sérieusement , Térésina ; il est impossible qu'à votre âge vous ayez renoncé au bonheur d'aimer et d'être aimée*

— Au bonheur d'aimer! Voilà comme ils sont tous! vous appelez cela un bonheur. Mais vous ne savez donc pas tout ce que ce mot cache d'amertume et de désappointements?

Vous ignorez tout ce qu'il renferme d'insomnies et de veilles, d'aspirations incomprises et d'ardeurs jalouses.

Les yeux de la jeune femme lançaient des éclairs, sa lèvre tremblait sur ses dents d'ivoire, sa narine épanouie frémissait, et sa main crispée avait saisi la main de monsieur de Sauvigny.

Gustave la regardait avec étonnement,

jamais il ne Pavait vue dans un pareil état de fièvre.

— Eh quoi! s'écria-t-il, vous parlez d'amour comme si vous l'aviez jamais éprouvé! Vous parlez de déceptions comme si vous pouviez les connaître ! Vous que Ton accuse d'être la plus insensible et la plus insouciante des femmes.

— On se trompe, Gustave.

— Dites-vous la vérité , Térésina ? mais alors vous pourriez donc m'aimer ?

— Je... je ne le dois pas.

— Vous êtes libre pourtant, et si vous le vouliez!...

— Gustave, je ne le dois et je ne le veux

pas. C'est pour vous même et peut-être aussi pour moi ce que je vous dis là.

— Pour vous ! pour moi 1

— - Tenez, Gustave, je vais vous parler avec franchise, et si vous m'aimez... un peu, vous m'estimerez peut être davantage quand vous connaîtrez toute ma pensée. Asseyons-nous.

Gustave et Térésiaa s' assirent dans l'embrasure d'une croisée du côté de la mer. La jeune femme jeta un regard sur l'horizon comme pour y chercher un peu de courage; puis, tenant dans ses mains brûlantes la main du jeune homme :

— Gustave, dit-elle, parmi tous les hommes que j'ai rencontrés sur mon chemin, les uns m'ont aimée par vanité, parce que la gloi rr' de la cantatrice rejaillissait sur eux;

les au très m'ont aimée par égoïsme,parcequ'ils V. 8

n'entrevoyaient dans une liaison avec moi que des joies sans ennui , que des plaisirs faciles sans lendemain sérieux. Vous seul m'avez paru détaché de ces sentiments égoïstes, vous seul m'avez semblé rempli des qualités qu'une ifemme doit s'estimer heureuse de rencontrer chez l'homme qu'elle aime. Mais, vous le dirai-je, Gustave? vous avez pour moi le plus grand de totià les défauts, vous n'êtes pas né pour moi, vous appartenez à une sphère qui n'est pas la mienne, vous êtes l'homme d'un monde qui n'est pas le mien. Vous portez un beau nom, vous avez une belle fortune; des liens étroits vous enchaînent à l'aristocratie de votre pays ; vous ne pouvez briser ces liens sans vous exposer aux reproches mérités, aux malédictions de votre famille, aux dédains de la société ; vous ne pouvez m'aimer sans trahir vos devoirs, sans compromettre ceux à qui vous appartenez.

^ li9 --

— Vous vous exagérez...

— Non , Gustave , je n'exagère pas. Que suis-je, moi ? je ne suis rien ; je suis sortie de ce monde, qui est le vôtre, le jour où, pour la première foi, j'ai posé le pied sur un théâtre. Je comprenais bien ce que je faisais, et, si je gérais sur mon sort, je sais au moins me taire et souffrir les humiliations en silence. L'abîme qui nous sépare, vous voudriez le combler. Vous ne suffirez pas à cette tâche, et lorsque vous croiriez l'avoir accomplie, vous verriez bientôt se dresser devant vous le spectre du regret; alors il serait trop tard pour le conjurer. Un mariage est donc impossible entre nous; toute autre liaison ne l'est pas moins. Ce que je veux épargner de regrets el d'amertiune à votre avenir, je veux me l'épargner aussi. Je puis paraître à certains esprits, plus gourmés que sérieux, une folle fille d'Italie,

soniant sa jeunesse (îl ses amours sur le chemin (le la vie ; cependant, Gustave, écoutez bien ceci et retenez-le, il n'est pas un homme au monde qui puisse se vanter de m'avoir seulement touché le bout du doigt sans témoin.

Gustave avait interrompu souvent par ses exclamations les paroles de la cantatrice, mais il ne put trouver d'autre réponse, quand elle eut fini, que des protestations du plus ardent amour. Il répéta ce que Ton dit toujours en pareille occasion sur la tyrannie et les préjugés de la société, sur le bonheur d'une union contractée en dépit de ses convenances; mais tous ces sophismes inspirés sans doute par un cœur bien épris ne purent en rien ébranler la détermination de Térésina. Tout ce que Gustave put gagner à cette lutte, ce fut de comprendre qu'elle lui deviendrait funeste s'il la continuait.

La foule, d'ailleurs, commençait à envahir le salon, et une conversation aussi intime que celle-ci ne pouvait se prolonger davantage sans être remarquée.

Térésina la première le comprit. Elle se leva et accepta le bras que M. de Sauvigny lui offrit pour la conduire à sa voiture.

Quand Gustave fut seul, il commença, comme tous les amoureux, à pousser un profond soupir ; puis il rentra dans l'établissement des bains, alluma un cigare et s'en alla se promener sur la grève.

La promenade fut longue à ce qu'il paraît, car lorsque M. 'de Sauvigny rentra dans la ville, rii( ure du diner était passée ; et comme en revenant le long du quai il rencontra une file de voitures, il se ressouvint qu'il avait promis à miss Mary de la conduire le soir au

salon de conversation. Gustave s'empressa de réparer ses forces épuisées par les émotions et surtout par les exercices de la journée, — ce qui fut un laborieux travail, — puis il demanda son coupé et partit.

— Comme vous vous êtes fait attendre ! dit miss Anna à l'arrivée de M. de Sauvigny.

— En effet, mademoiselle, répondit Gustave ; je vous prie d'agréer mes excuses. Je m'étais égaré dans les grèves , et je ne suis rentré à Boulogne qu'après avoir fait d'immenses détours.

— C'est bien. Mais maintenant ne perdons pas un instant. Il est dix heures et miss Stoken veut se coucher de bonne heure.

Quelques minutes après, Gustave faisait son entrée avec les deux dames anglaises dans le

bal de Pétablissement. Dès son pretnier pas dans le salon, il se troubla et pâlit.

Il venait d'apercevoir Térésina.

M. de Sauvigny s'empressa de placer les

lUX

salle.

deux dames et se dirigea vers le fond de la

— Vous ici? dit-il à Térésina.

— Pourquoi pas? rQpoijdit Is^ cantatrice en souriant ; voiis y êtes bien, et en belle compagnie encore. Periuettez-moi , mpnsieur , de vous féliciter sur vos nouvelles amours : la jeune fille est charmante, mais que faites-vous de la vieille ?

— Térésina, vos reproches sont injustes. Vous savez les mœurs de TAngleterre. Cette jeune fille, je la connais ; je Tai rencontrée ce matin et je n'ai pu me dispenser de lui offrir

mon bras pour ce soir. Vous n'ignorez pas que cela jje fait en Anglelerre.

— Oui , lorsque Ton doit épouser ; et sans doute...

La voix de Térésina mourut dans un rire bruyant et saccadé.

— Eh bien ! dit Gustave, qu'y aurait-il d'étonnant? Depuis un an que je vous suis pas à pas, je n'ai pu obtenir de vous ni un regard plus doux que le premier jour, ni une parole plus consolante. Vous avez vu avec quelle constance, avec quel dévouement, avec quelle abnégation je vous ai aimée, et pas un mol de tendresse, pas un mot qui pût donner l'espérance n'est soti de votre bouche. A la fin j'ai résolu d'étouffer dans mon c-œur cet amour qui me poursuit et me consume, j'ai résolu

.1 ;o lOf)!

d'en iinir avec une existence qui m'est à char- , ge... Je vais me marier. ^>b

.— Vous marier, Gustave; c'est bien. Je vois ayec plaisir que vous vous êtes facilement résigné à suivre les conseils que je vous donnais ce matin. Et c'est cette jeune fille que vous allez épouser? '''■* '^'^ ^^i'.'ki*-^ i'>>il ij»u<j'i u^tiijkJ!

^ — Oui, madame.

— Elle est jolie. Tenez, la voici qui s'avance vers nous...; elle vous cherche sans doute. Allez, offrez-lui votre bras, je ne dois pas vous retenir... Elle a sur vous des droits que je n'ai pas, que je n'ai jamais eus.

En parlant a,insi , Térésina déchirait de ses dents d'ivoire un admirable mouchoir avec lequel elle essayait d'étouffer ses sanglots. -

— Ah! s'écria Gustave, vous m'aimez!

— Eh bien ! oui , je vous aime ! Mon Dieu, pourquoi ne m'avez-vous pas donné la force de le lui cacher?

Cependant miss Mary s'était approchée et, arrêtée devant Térésina , elle la contemplait d'un air effaré. i*ici- jii„i.

Celle-ci releva fièrement la tête, et, passanlL rapidement la main sur ses yeux, elle regarda sa rivale en face comme l'aigle regarde sa proie. ^

Mais tout-à-coup ses yeux ardents comme le soleil s'adoucirent, cette bouche courroucée s'ouvrit et laissa échapper un immense éclat de rire qui retentit dans tout le salon.

— Gustave, dit-elle, regardez.

Et sa main dirigeait Iqs yeux de Gu^tavQ vers les mains de la jeune fille.

— Vois... elle a des gants... bleu de ciel!

Et le rire de recommencer. Cette fois Gustave se mit de la partie ; la foule s'arrêta et subit elle-même l'influence communicative de ce fou rire. Enfin la contagion passa bientôt à tout le salon ; on se tordait dans les fauteuils et sur les banquettes.

Lorsque Gustave et Téri^sina eurent à peu près repris leur sang-froid, miss Mary avait disparu.

— Qu'avons-nous fait, dit l'artiste à Gustave! quelle inconvenante folie! J'en éprouve le plus vif j'egicl; mais c'était plus fort que moi; Taspect de ces gants bleu de cieil... ah! ah ! ah !

Et les rires recommencèrent.

— Sérieusement, Gustave, je veux lui faire

mes excuses, et je ne suis pas encore assez jalouse pour vous interdire le droit de lui présenter les vôtres.

— Il est donc vrai que vous m'aimiez? demanda Sauvigny.

-- Faut-il donc vous le redire?

— Et quand partez-vous pour Londres?

— Demain.

— Seule?

— Je n'ai pas dit cela. Nous verrons.

Gustave avait entraîné Térésina sur la terrasse déserte. Il prit la main de la jeune femme et la serra contre ses lèvres.

Le lendemain, M. de Sauvig[iy porta à miss Mary une lettre d'excuses de Térésina. Il ne

fui pas reçu. C'est ainsi qu'une paire de gants bleus suffirent à rompre le mariage que Gustave allait contracter, et à serrer d'autres liens ([ui durèrent im siècle pour lui, c'est-à-dire trois mois.

La cantatrice que nous avons désignée sous le nom de ïérésina, brille encore sur l'un des premiers théâtres italiens du globe.

Cette anecdote nous a montré le caractère de M. Gustave de Sauvigny sous son aspect léger. Les événements qui vont s'accomplir nous le feront voir par le côté sérieux.

(Jkpitre trente-nuMèm.

iNotre récit serait incomplet, il ne porterait plus avec lui cette leçon morale qui doit toujours accompagner toute œuvre d'histoire ou d'imagination, si nous omettions les dernières circonstances de ce drame et si dou»

ne suivions jusqu'au bout dans le sentier du crime les pas de ce monstre au visage d'ange que l'on appelle Hélène Furet.

D'ailleurs, c'est de l'histoire que nous écrivons ici, les faits que nous mettons en scène sont vrais, les témoins qui les ont vus existent encore, les journaux eux-mêmes dans le temps en ont retenti, et si à cette époque ils n'ont pas tout dit, nous n'avons pas les mêmes raisons qij'eux pour nous taire : le temps de la réserve et du silence est passé. Ce n'( st qu'à ce prix que la leçon sera complète.

Au milieu de la scène déchirante dont nous avons raconté plus haut les détails saillants, un des spectateurs avait tout-à-coup disparu sans que personne y prît garde. M. Gustave de Sauvigny s'était arraché à cette douleur de famille pour aller remplir ailleurs ce qu'il croyait i?n devoir, presqu'ine mission.

N^uf hiBures et demie venaient de sonner au petit beffroy de Téglise Saint-Louis d'Antip lorç^u'il se fit annoncer chez madame de Sirey.

Cette femme était à table, elle venait de rentrer et elle dînait... Dans unç autre circonstance madame de Sirey eût renvoyé M. de Sauvigny sans le recevoir, mais après ce qui s'était passé, Tami de M. de Solanges pouvait avoir des nouvelles, apporter des renseignements, il était prudent de savoir ce qui ramenait.

On fit donc entrer Gustave dans le boudoir que nous connaissons et peu d'instants après la déesse du temple parut. \î. de Sauvigny avait fait dire qu'il élait pressé.

— Quel miracle, Gustave, de vous voir à cetteheure! — dit-elle avec son aimable sou-

rire, — et quel bon vent vous amène ? Jen'ai eu aujourd'hui que des sujets de tristesse et d'ennui, mais je vous vois et voilà la joie qui m'arrive.

— Oui, ma belle enfant, la joie, comme vous dites, et une joie terrible, je vous jure; nous allons rire comme des fous. Mais avant de passer aux plaisanteries, occupons-nous donc des choses sérieuses. Vous avez une lettre pour moi?

— Pour vous ! non.

— Nous nous comprenons bien, pas pour moi, mais pour M. de Solanges. Eh bien, remettez-la-moi tout de suite, afin de ne pas l'oublier.

— Mais je n'ai pas de lettre, je vous assure. ^ Bah 1 bah ! Vous vous trompez,votre mé-

moire est infidèle, cherchez bien dans vos souvenirs et dans vos papiers.

— Vous êtes un étrange plaisant ce soir. Je vous (lis encore une fois que je n*ai pas de lettre.

— Soit, mais un billet... Peu importe le mot, je n'y tiens pas. Vous avez un billel de madame de Gaussade à M. de Solanges.

L'inquiétude commençait à saisir madame de Sirey. Elle paya d'audace.

— Vous m'impatientez à la fm.^îje n'ai ni lettre ni billet.

— Alors, mon enCimt, j'en suis fâché pour toi.

— Pour toi ! quel est ce ton ?

— Mauvais ton^ j'en conviens, ma chère, mais que veux-tu, entre amis intimes...

Vous oubliez, monsieur à qui vous par-

lez.

— Je n'ai garde de Toublier, il y a trop peu de temps que je le sais.

Hélène Furet tressaillit, mais son imperturbable sang froid ne l'abandonna pas une minute.

Sa voix prit une inflexion tendre et calme.

— Je crois, mon ami, que vous auriez aussi bien fait de gagner votre lit que de venir ici. Vous avez bien dîné, n'est-ce pas?

— Voilà ce qui vous trompe, je n^ai pas encore dîné et j'ai juré de ne pas dîner que vous ne m'ayez remis la lettre de madame de Caussade.

— Encore î

— Toujours, jusqu'à ce que vous m'ayez satisfait.

— Ma foi, si c'est pour cela que vous me dérangez, vous pouviez bien rester où vous étiez.

— Non, ma belle enfant, non, je ne pouvais pas y rester car où j'étais le spectacle n'était pas agréable à voir : il y avait sur un lit de douleur une jeune et belle femme — comme toi, — qui se mourait, il y avait un jeune homme qui poussait des cris de vengeance, un mari qui hurlait de désespoir, et un vieux père qui pleurait à chaudes larmes. Tu comprends que tout cela n'était pas gai et qu'un pareil spectacle on le quitte aussitôt qu'on le peut.

— Quelle ténébreuse histoire me contezvous là, mon ami? — dit madame de Sirey d'une voix qui s'etforçait de gagner en inten-

— uo —

site ce qu^elle commençait à perdre en fermeté.

— Ténébreuse, en effet, ma belle Hélène, car cette femmeàragonie,cetfinge de beauté, d'innocence, de vertus, râlait depuis une heure, et les trois hommes qui étaient là disaient...

— "Que disaient-ils? s'écria l'aventurière d'une voix stridente...

— Ils disaient,... continua M. de Sauvigny en appuyant sont regard sur le front de madame de Sirey.

Puis se levant tout-à-coup :

— Hélène Furet, tu pâlis!

— Vous mentez, monsieur de Sauvigny , celle que vous appelez Hélène Furet ne pâlit pas, regardez-moi bien.

— 1/li —

Et tirant par le bras M. de Sauvigny du côté de la lampe, elle montra en pleine lumière un visage calme et légèrement teinté de rose.

— Serpent, reprit le jeune homme, je sais bien que tu es belle, et je n'avais pas besoin de cette lampe pour connaître ton audace.

— Monsieur de Sauvigny, vous insuUez lâchement une femme, vous êtes un lâche.

— Ceci est matière à discussion, fit négligemment Gustave en se rassayant sans façon ; d'abord je n'insulte pas, l'audace est une qualité, quelquefois même une vertu ; un poète a dit que la fortune souriait aux audacieux ; il est vrai que les poètes ne sont pas infaillibles ; mais passons. En second lieu, je n'insulte pas une femme, car pour cela il faudrait qu'il y ait une femme ici , et mes yeux ne l'ont pas aperçue.

— Et que suis-je donc, moi?

— Toi I je te le dirai toul-à-1'heure. — • QucUil à lâchement, cela veut dire pour le moins « sans danger • et, — tu l'avoueras, — il n'y a rien de plus dangereux au monde que de te connaître.

— Où voulez-vous en venir?

— A te donner un conseil.

— Je n'en ai que faire,

— Tu as trop d'intérêt à l'entendre pour ne pas l'écouter, et trop d'intelligence pour ne pas le suivre.

— A la fin, monsieur, laissez-moi; quelle peut être votre intention en me mettant ainsi à la torture ?

— On n'y met que les criminels.

— Mais je suis donc criminelle, lûoi?

— Ils le disaient tous, tout-à-rheure, devant ce lit de douleur et de mort.

— Ils mentaient comme toi.

— La i)reuve?

— La voici.

— Enfin ! je la tiens cette lettre que vous refusiez à mes instances.

, Nous n'avons pas besoin de ralentir notre récit pour expliquer à nos lecteurs que madame de Sirey, poussée dans ses derniers retranchements pnr iO calme ironique de M. de Sauvigny, avait, fini par se dessaisir du papier précieux auquel elle croyait encore son existence attachée.

Sa confiance était si grande qu'elle osa s'écrier :

— Lisez-la cette lettre, et quand vous l'aurez lue, vous tomberez à mes pieds [)Our implorer mon pardon.

— Vous croyez! dit froidement Gustave avec un sourire amer sur les lèvres.

11 déploya le papier et le lut en seauint sa lecture de réflexions :

— Oui, dit-il, je comprends bien : « La vie m'est devenue un supplice ; eh ! qu'ai-je besoin de vivre? «C'est adroitement combiné, cette lettre, il n'y manque rien, pas même l'espérance d'un monde meilleur. Oh ! c'est d'une rédaction éloquente et surtout très-habile, Mais je ne tomberai pas cette fois à vos pieds, si vous voulez bien me le permettre.

— Quoi ! monsieur, vous n'êtes pas convaincu?

— De quoi donc ? de votre innocence? Oh ! complètement.

— Alors rendez-moi cette lettre.

— Non, cette lettre appartient à Solanges, vous pouvez être certaine que je la lui remettrai.

— Rendez-moi cette lettre, vous, dis-je, elle est à moi,

— A vous ! il y a « Ernest » dedans, vous ne vous appelez pas Ernest.

— Peu m'importe, je vous dis que c'est mon bien, c'est mon honneur, c'est ma vie.

— Votre honneur, votre vie dépendent de ce morceau de papier, dites-vous? Vous perdez la raison, ma belle enfant. Allons, c'est entendu, je cours remettre ce billet à son destinataire.

— l/lf) —

M. (le Sauvigny lit mine de se retirer.

— Gustave, Gustave, je t'en prie, s'écria madame de Sirey en se jetant à ses pieds, rends-moi ce papier, je t'en conjure, par ta mère, par celle que tu aimes, par moi-même que tu as aimée, demande- moi tout, tout plutôt que cette lettre; j'irai où tu voudras, je ferai tout ce que tu me commanderas, je serai ton esclave; mais, pour Dieu, rends-moi cette lettre ; sans elle, te dis-je, je suis perdue, on dira que je l'ai empoisonnée... Ma lettre, ma lettre!...

Hélène se traînait aux pieds de Gustave et lui embrassait les genoux.

Celui-ci la prit par les deux poignets, et la regardant dans les yeux, le front penché vers elle :

— Hélène Furet, dit-il, tu t'es trahie. Qui

l'a parlé de poison, et qui fa dit que madame de Caussade mourût empoisonnée, si ce n'est pas toi qui as fait le crime?

— Ahî... traître, lâche et infâme! s'écria madame de Sirey en se relevant brusquement comme un serpent sur lequel on a marché. — J'aurai ta vie ou tu auras la mienne.

Elle saisit dans sa corbeille de travail un petit poignard, et d'un geste rapide comme la foudre, elle frappa le jeune homme à l'endroit du cœur. La lame, fine comme une aiguille, solide comme une épée, rencontra la main gauche venue à la parade, la perça d'outre en outre et la cloua sur la cinquième côte

De la main droite Sauvigny saisit celle d'Hélène, et la broyant sur la garde du poignard il la contraignit à lâcher prise.

Il retira ensuite froidement la lame fixée à

la double blessure et la jeta dans la fenêtre du milieu ; l'arme brisa la glace de la croisée et tomba sur le balcon.

Madame de Sirey était devant lui frémissante de rage et prête à bondir comme une tigresse. Ses dents serrées grinçaient entre ses lèvres blanches , ses narines dilatées respiraient la fureur , ses yeux bleus brillaient comme deux lames d'acier et les anneaux de ses cheveux , flottant en désordre sur sa tête, semblaient la couronne de serpents qui ceint le front de la Furie.

Elle était belle ainsi, mais de cette beauté maudite que prête le poète aux filles de l'enfer, — sublime, mais horrible.

M. de Sau Vigny en demeura un instant frappé, mais rappelé bientôt à lui par la sensation de la douleur, il enveloppa sa main

blessée dans son mouchoir et Jetant sur Taventurière un regard plein d'ironie et de dédain :

— Malheureuse ! — dit-il en levant les épaules, — voilà donc où tu en es arrivée ; voilà donc où la sécheresse du cœur et la soif des richesses t'ont conduite! Dépravée avant Tâge, tu entres dans un complot infâme pour te faire épouser par un homme honorable ; tu l'épouses, tu le ruines, tu le trompes, tu le fais mourir. Un autre se prend alors à t'aimer d'une passion folle ; un jour tu t'imagines que sa mort te rendra riche , tu le fais assassiner. Enfin tu tends des pièges à un troisième , tu rêves mariage avec lui, bien qu'il soit père et marié ; mais qu'importe tout cela ! on tue l'enfant par accident , on empoisonne la femme par suicide , que dis-je ? on fait verser le poison par la mc^n d'un père dans la bouche de V* 10

Sa fille, et puis — cbmme on ne croit pas en Biëd; — 6h se met à table en attendant que le mari veuf arrive et vous prenne pai- la liiaîh

pour vous conduire ci l'autel N'est-ce pas,

Hëlène Flirfet, que je sais bien ce que tu es et que je puis maintenant dire ton nom ?

^''Hélène polissait des hurlements de rage et se meurtrissait les chairs , impuissante à déchirer de sies ongles et de ses dents le visage de Sàuvigny.

— Attends, reprit célui-d, je n'ai pas fini^ je veux te montrer qu'il n'est plus pour toi d'espoir. Ton poison était moins implacable t\ut toi-même , il n'a pas tué sur le coup , coirime tu y comptais , il a permis à madame de Gaussade de parler, elle à pu dire qiie cette lettre n'était qu'un mensonge arraché par toi à sa faiblesse..... Tiens, je te la rends, cette

lettre ; elle rie peiit plus te sauver, et si je feighàîs de la prendre, c'était pour t'amener à déceler tdri criitie de ta propre bouche.

Gustave, en parlant ainsi , jeta la lettre sur la table ; puis , reprenant d'un ton plus grave et presque attendri :

— Tiens, tu me fais pitié, ajouta-t-il, je ne puis te voir tombée si bas sans être ému de compassion et sans être pris du désir de t*arracher au sort qui t'attend.

— Oh ! oui , Gustave , sauve-moi ! s'écria Hélène eri saisissant avec transport cette lueur dé salut.

— Te sauver! non, tu tie m'as pas compris : je voudrais të Sauver que je ne le pourrais pas, je pourrais te sauver que je ne le voudrais pas. Le sort qui t'attend, c'est une oiort igno-

minieuse après toutes les tortures d'un abo-

niinable procès Crois -moi, n'attends pas

qu'il commence... c'est le conseil que j'étais venu te donner et que tout-à-l' heure tu ne voulais pas entendre, — Adieu !

M. de Sauvigny resserra son mouchoir autour de sa main blessée et se retira d'un pas grave et lent.

Muette, immobile et comme frappée de la foudre, Hélène était restée appuyée contre la causeuse. La tête penchée sur la poitrine , le regard fixé à terre , les bras pendants , pensait-elle à l'expia lion de ses crimes, une semence de repentir germait-elle derrière ce front de marbre, une lueur de vérité avait-elle pénétré dans cette âme ténébreuse? — Non, madame de Sirey en ce moment combinait un plan, et, sortant tout-à-coup de sa torpeur, elle sonna sa caraériste :

— Mon chdle, mon chapeau! ait-elle de cette voix brève qui n'admettait pas de retard.

Puis, saisissant dans un cotî'ret des bijoux, quelques objets précieux , des valeurs et de For, elle glissa le tout pêle-mêle dans un petit sac et s'apprêta à fuir. Mais au moment où elle faisait ses derniers préparatifs, un léger bruit se fit entendre dans la rue et en même temps la sonnette de l'appartement retentit.

— Trop tard ! s'écria-t-elle.

Il était trop tard, en effet, car déjà les gens de police pénétraient dans l'antichambre.

Prendre dans son coffret un petit flacon, en vider le contenu dans un verre d'eau et i'ava- 1er d'un trait avait été pour Hélène Furet l'affaire d'un instant. Puis elle s'étendit sur sa causeuse.

Elle paraissait dormir quand le magistrat mit le pied dans le salon, il alla droit à elle et, la prenant par le bras ;

— Hélène Furet, dit-il, au nom de la loi, je vous arrête!

Mais aussitôt il laissa retomber avec un eri' d'horreur le bras qu'il avait soulevé.

Hélène Furet n'était plus qu'un cadavre.

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