‹ La nuit des vengeursChapitre 8 sur 13 · Chapitre treme-cin^uième · texte numérisé non relu

Chapitre treme-cin^uième

Pendant que ces faits s'accomplissaient dans la rue Neuve-des-Mathurins, une autre scène moins triste et moins lugubre se passait chez M. Raymond de Longpré.

Nous avons vu quelle subite frayeur s'était

emparée du jeune avocat après les révélations de Nanette et avec quelle précipitation il avait envoyé son domestique chercher une chaise de poste afin de se soustraire aux premières investigations de la justice et de lui laisser le temps de reconnaître son innocence. Rapprochant les faits dont il avait connaissance de sa propre conduite et de ses propres antipathies qu'il avait conçues le jour où la main de Mathilde lui avait échappé, il se disait qu'au premier abord il y avait contre lui assez d'indices pour faire croire de sa part à une complicité morale dans le crime de madame de Sirey. Dans tous les cas, le plus sûr était de fuir. La prison préventive, même lorsque Tinstructipn la fait cesser promptement, n'est jamais une partie de plaisir.

Dans son inquiétude M, Raymond regardait à chaque instant la pendule.

~ Dix heures, dit- il, et Baptiste n'est pas encore de retour. Ce coquin-JV se sera amusé en route, lorsque moi je meurs d'impatience.

M. Raymond de Longpré terminait ses préparatifs de départ. Il avait entassé pêle-mêle ses effets dans une malle afin d'aller plus vite, mais au moment de clore le paquet, il s'aperçut qu'il n'avait pu y faire entrer la moitié de qu'il voulait emporter. Ce fut à recommencer. Enfin, après avoir tourné cent fois dans sa chambre comme une souris dont on a coupé la retraite, il finit par fermer sa malle. La clé était encore dans la serrure lorsque Baptiste rentra. Il était dix heures et demie.

— Eh bien ! s'écria monsieur de Longpré, les chevaux vont-ils arriver? Comme tu es pâle ! qu'as-tu donc ?

En effet, Baptiste était pâle comme un mort.

-— Ah ! monsieur, dit-il d'une voix tremblante, j'ai... qu'il y a... que j'ai vu...

— Voyons qii'as-tu vu?

— J'ai vu des hommes de police.

— De police ! ah ! mon Dieu, il est trop tard.

— Trop tard, monsieur 1 c'était donc vrai que vous étiez coupable !

— Coupable! coupable de quoi ? non je ne suis pas coupable.

— Enfin, pourtant, le commissaire est là en bas qui monte.

— 11 monte, le commissaire? où fuir, où me cacher? Baptiste, je t'en conjure, aide-moi à leur échapper.

— Par où?

— Par la cuisine, par l'escalier de service.

— Il est cerné, il y a des agens à la porte.

— Par le balcon, par le toit.

— Oui, mais il faudrait passer par chez le voisin.

— Tu connais le domestique?

— Sans doute.

— Eh bien, dis-lui que je ne l'oublierai jamais, et en attendant donne-lui ce louis.

— Non, monsieur, je n'en ferai rien.

-- Comment, tu n'en feras rien?

— Non, monsieur, sauf votre respect.

— Il s'agit bien de respect, mon cher Bap-

liste ; tu ne comprends donc pas que si je reste ici je vais être pris ?

— Pardon, je comprends cela très-bien.

— Et tu refuses de me sauver ?

— Dam, monsieur, si vous n'êtes pas coupable il est inutile que vous vous sauviez, si vous êtes coupable, je ne veux pas me compromettre pour vous sauver.

— Mais, mon cher Baptiste, comprends donc que Ton va me tramer en prison.

— Si vous l'avez mérité.

— Non, tu ne me crois pas coupable, toi; c'est une autre pensée qui te préoccupe. Veuxtu de l'argent? parle.

— De l'argent 1 fi donc !

— Alors je me passerai de toi.

M. Raymond se précipitait déjà vers la porte de l'appartement pour s'enfuir. Baptiste l'arrêta au passage.

— Je suis plus fort que vous ; vous ne sortirez pas d'ici.

— Je t'en supplie, Baptiste» laisse-moi passer. Tiens, voilà deux louis ; en voici encore un et encore un, mais laisse-moi passer.

Baptiste recevait l'argent d'une main, mais de l'autre il tenait toujours le jeune homme,

— Veux-tu cinq cents francs? s'écria celuici à bout de voie.

Baptiste se contenta de tendre la main. Raymond prit un billet de 500 fr. dans son portefeuille et le donna à son domestique. Baptiste aussitôt s'écarta et s'iniclinel respectueusement devant son maître.

— Enfin, dit Raymond, je suis libre.

— Pas encore, répliqua une voix derrière la porte.

C'était celle du commissaire de police.

— Emparez-vous de toutes les issues, continua-t-eile d'un ton impérieux ; il paraît que l'inculpé veut tenter une évasion. Deux hommes ici pour le contenir.

En même temps la porte s'ouvrit sous la pression venue de l'extérieur, et le commissaire parut au milieu d'une escouade d'agents de police.

Raymond était plus mort que vif.

— Vous êtes Raymond Roger dit de Longpré, fit le commissaire.

— Oui, monsieur, murmura Raymond d'une voix chevrottante.

— Vous êtes avocat?

— Oui, monsieur.

— Au nom de la loi je vous arrête.

— Mais, monsieur... le commissaire.

— Je ne puis rien entendre, il faut que je vous conduise. . .

— Où cela ?

— Au dépôt.

— Je ne suis pas coupable, je vous le jure.

— 11 ne m'appartient pas de discuter cette question avec vous. J'exécute un mandat d'amener du procureur du roi, voilà tout. Pnis-

^ (jqe V0U5 êtes avocat, vous devez savoir que je n'ai pas d'autre mission.

— Cependant, monsieur, si je pouvais...

— M. le juge d'instruction écoutera vos raisons et les pèsera dans sa conscience.

— Je vous assure que c'est le résultat d'une erreur.

— En ce cas elle sera réparée.

— Permettez au moins que j'écrive un mot, quelques lignes...

— Impossible ; j'ai l'ordre de vous mettre au secret le plus absolu.

— Au secret , moi , au secret ! s'écriait M. Raymond en se frappant le front de ses deux mains; moi, l'innocence même, au secret!

A ce moment on entendit un nouveau bruit dp yoiï et de pas du côté de la porte : c'était le procureur du roi en personne qui arrivait.

Raymond te connaissait personnellement ; il se précipita à sa rencontre.

— Monsieur, dit-il , on m'arrête, on me met au secret ; je ne suis pas coupable. Veuillez plutôt m'interroger, et vous verrez.

— Précisément c'est ce que je venais faire. Quelques papiers trouvés chez madame de Sirey m'ont donné à penser qu'il y avait peutêtre erreur à votre égard, et je n'ai pas voulu vous soumettre à la légère aux ennuis d'une prison, même momentanée. Veuillez vous asseoir, et vous aussi, monsieur le commissaire. Vous autres , retirez-vous.

Le magistral prit son air le plus grave, et le grelïier s'approcha d'une table pour écrire l'interrogatoire de M. Raymond.

— Connaissiez-vous depuis longtemps madame de Sirey ? demanda le magistrat.

— Depuis dix-huit mois environ, répondit l'avocat. Je l'ai d'abord rencontrée à Spa où elle se faisait passer pour la veuve d'un riche Hollandais.

— Vous eûtes des rapports intimes avez elle?

— Non, monsieur, jamais, jamais.

— Comment parvint-elle à s'introduire dans la maison de M. de Caussade ?

— C'est ce que j'ignore ; car je fus un jour bien étonné de la retrouver chez la baronne,

sous le nom de madame de Sirey, lorsque je Pavais connue à Spa, sous celui de mndame Rothburg.

— A compter de ce moment quds furent vos rapports avec elle?

— Us furent très-rares ; elle ne voulait p^s me recevoir; elle me craignait; elle savait que je possédais les secrets de sa vie d'au liefois.

— Et pourquoi, possédant ces secrets, n'avez-vous pas averti madame de Caussade qu'elle se confiait à une aventurière?

— J'ignorais d'abord dans quels termes d'intimité ces dames étaient ensemble ; et ensuite, madame de Caussade m'ayant depuis lors tout-à-fait refusé sa porte, je ne jugeai pas à propos de la forcer pour lui apprendre une nouvelle désagréable.

— Il fallait alors voir M. de Caussade luimême.

— A peine le connaissais-je.

— 11 y a quelques jours Hélène Furet n'estelle pas venue chez vous?

— Oui, monsieur, pour me confier une affaire, pour me prier de plaider un procès.

— Qel le était cette affaire?

— Je Tignore i elle m m*ètt â pas dit un seul mot.

— Hélène Furet était-elle seule?

— Non, elle était accompagnée d'une vieille dame.

— Sa tante, sans dbutè.

— Je rignore*

— Est-elle restée long-temps chez vous?

Que s'y est-il passé ?

— Une demi-heure à peine, et il ne s'est rien passé que de très-simple : j'ai écouté ma cliente, et je lui ai promis d'apporter tous les soins possibles à la poursuite de son procès,

— C'est tout, vous en êtes bien sûr.

— Sans doute.

— Rappelez bien vos souvenirs. La dame qui accompagnait Hélène Furet n'est-elle pas descendue la première?

— Oui, monsieur.

— Ne vous a-t-elle pas laissé seul un instant avec elle ?

Raymond se mit à balbutier. >

— En effet, en effet ; mais deux secondes à peine. nV

— Ces deux secondes vous ont suffi pour tenter une séduction sur madame de Sirey ?

— Faiblesse de jeune homme, monsieur le procureur du roi, faiblesse de jeune homme. Madame de Sirey ne craignait pas les séductions.

— Mais, enfin, vous l'avez embrassée?

— Elle est fort jolie, madame de Sirey.

— Vous Tavez embrassée?

— Je ne dis pas le contraire.

— A la bonne heure. Je ne vois rien dans tout ceci qui exige que l'on maintienne à votre

égard des mesures de rigueur. Vous êtes libre, monsieur Roger.

— Ah î monsieur, que de remercîments.

— Vous ne m'en devez pas... Mais quel est ce bruit?

C'était la chaise de poste qui arrivait. Raymond pâlit et se troubla de nouveau. Un agent entra et vint dire quelques mots à l'oreille du magistrat.

— Ah ! diable !... fit celui-ci.

Puis s' adressant à M. de Longpré ;

— Monsieur, lui dit-il d'un ton sévère, vous vouliez fuir, vous vouliez vous dérober à l'action de la justice. Vous êtes donc coupable ?

— Je vous jure, monsieur, que je suis in-

nocenl. Je voulais éthapper à une délenlion préventive...

— Je comprends ; vôtre conscience ne vous disait rien de bon : vous vous attendiez à être arrêté d'un moment à Tautre.

— Je puis vous assurer...

— Tout ceci n'est pas clair, et, en attendant que votre innocence se manifesté à mes yeux d'une manière plus évidente, je vous retiens prisonnier.

— Ne voyez en tout ceci que le hasard, la latalité.

— Ce sont toujours là les premiers mots des prévenus. Au reste, rassurez-vous sur la rigueur de votre détention. Je vais vous recommander à tous les égards de monsieur le commissaire de police.

Le« deux magistrats échangèreut quelques mots à voix basse, et le procureur du roi se retira aussitôt.

— Allons, dit le commissaire, puisque vous avez pris soin vous-même de faire venir une voiture, nous allons en profiter et partir de compagnie.

11 fallut bien se résigner. M. Raymond de Longpré prit le bras que lui offrait le commissaire et descendit l'escalier en chancelant.

Quelques minutes après, il entendait rouler derrière lui les verrous de la Conciergerie. Le pauvre diable élail sous le poids d'une accusation de complicité d'empoisonnement. Il ne lui restait que la perspective de faire usage une fois à son profit de cette belle éloquence dont il avait si souvent fait briller les merveilles aux yeux éblouis des jurés.

Toutefois, il en fut quitte pour la peur ; car, le lendemain, Thistoire de la chaise de poste ayant été plus clairement expliquée que par le hasard et la fatalité, M. Raymond de Longpré fut définitivement rendu à la salle de l'Opéra et à l'air de la liberté.

Cliapitre trente-smême.

Parvenu à ce point de notre récit, nous hésitons nous-même à faire tomber le dernier voile qui a caché jusqu'ici le horreurs de cette nuit mystérieuse.

Il semble que tout en effet soit fini : deux vie-

times sont mortes; la main criminelle qui les a frappées n'a pas attendu l'heure du châtiment, elle Ta devancée.

Que faut-il déplus?

Si ce récit était purement une œuvre d'imagination, nous nous arrêterions là. Mais nous racontons, nous n'inventons pas. Laissons

donc tomber le dernier coin du rideau ; ce qui se passe derrière, au fond de cette alcôve n'est peut-être pas vraisemblable ; cette dernière scène du drame n'est peut-être plus dans nos mœurs; et pourtant c'est de nos jours, à Paris, en pleine civilisation qu'elle s'est accomplie ; et ces acteurs étaient des hommes doux, généreux, nobles de cœur, pleins de sentiments chrétiens, un moment égarés, aveuglés par ce qui aveugle le plus les hommes, par la

vengeance.

Tant il est vrai qu'un crime amène toujours des représailles, et que là où la société ne peut rien pour la vindicte, Thomme tente encore de se faire justice lui-même; tant il est vrai enfin que la cruauté appelle la cruauté, et que le désespoir peut rendre féroces les natures les plus inoifensives.

Cette remarque a bien sa valeur morale, et au milieu des agitations politiques et sociales qui bouleversent aujourd'hui la France, n'estil pas prudent et opportun de crier à tous les partis: «Prenez garde, la mort engendre la mort ; la première tombe ouverte par l'envie -ou la haine a toujours une sœur que creuse la colère ou la vengeance 1 »

Poursuivons donc notre récit et sachons comprendre que ce dernier épisode esl encore

un exemple.

— 1cS2 —

Madame de Sirey avait une amie que nous ne nommons pas et qui n'a pas jusqu'à présent figuré dans cette histoire, par cette bonne raison qu'elle y était complètement étrangère. Son rôle ne commence qu'après la mort de madame de Sirey, rôle triste, rôle pénible, celui de veiller auprès du cadavre de son amie.

Avertie par la femme de chambre de la catastrophe qui venait d'arriver, cette dame était vite accourue ; elle avait déploré, sans en connaître la cause, la fatale résolution qui avait tranché sitôt des jours si prospères, puis remplissant ses devoirs charitables, elle avait étendu le linceul blanc sur le corps inanimé, et s'était assise au pied du lit, dans un fauteuil, un livre à la main pour braver plus aisément le sommeil.

Une lampe voilée éclairait seule cette scène lugubre et dessinait encore de ses ombres

dortées les onduleux reliefs du cadavre sous le voile blanc du linceul. On aurait pu croire, tant les contours étaient bien accusés, tant ces formes étaient pures et gracieuses qu'un marbre antique dormait sur ce lit de mort et attendait qu'on le vînt enlever pour lui donner une place d'honneur dans un musée.

Ces réflexions avaient peut-être été faites par cette femme qui veillait là en silence et avaient détourné ses yeux du livre qu'elle soutenait de sa main distraite. Peu à peu sa paupière s'était close, son livre avait glissé sur ses genoux.

Elle entendit sonner une heure du matin à la pendule, et puis le sommeil avait triomphé, la tête s'était inclinée sur l'épaule, du côté opposé à la lumière... Elle dormait.

Tout-à-coup au milieu du silence de la nuit,

un son de timbre se fait entendre, vif, saccadé, rapide. La veilleuse relève la tête, entr'ouvre les yeux, croit avoir entendu le timbre de la pendule. Sa paupière se referme et sa tête s'incline de nouveau. Mais à peine le sommeil a-t-il repris son empire qu'un autre bruit retentit, bruit sourd et cadencé comme celui de pas sur un tapis.

Cette fois encore la dame qui veillait releva la tête, prêta Toreille, ouvrit les yeux.

Le bruit semblait approcher et devenait plus distinct. Bientôt la tapisserie qui cachait la porte se souleva lentement, un homme parut, un vieillard qui marchait appuyé sur un bâton. Un autre homme le suivait, jeune encore, la figure mâle, les traits énergiques, le regard presque farouche, la main armée d'une cravache. Après lui venait un troisième personnage, tout jeune, au regard doux et rêveur,

au front pâli, aux joues creusées par la tristesse. Dans sa main blanche et pelilo étincelait un poignard. ^

Tous les trois s'avancèrent vers le Ht comme trois ombres, le vieillard en tête.

Les deux mains crispées aux appuis du fauteuil, le cou tendu, les yeux grands ouvcî ts, la bouche béante et muette, l'amie de la défunte voyait avec épouvante approcher cette sinistre apparition. Elle croyait assister à l'une de ces lugubres scènes des légendes du nord où les fantômes viennent au lit des morts chercher eux-mêmes leurs proies; elle croyait voir passer les spectres de la ballade et s'attendait d'un moment à l'autre à devenir spectatrice d'une de ces danses macabres que les artistes du moyen-âge ont peintes ou sculptées sur les murs de quelques cimetières. Glacée

d'horreur elle reculait peu à peu le fauteuil dan^ lequel elle était assise.

Le vieillard, quand il fut près de la couche mortuaire, prit le drap par Textrémité qui couvrait la tête, et, d'un geste rapide, il le rejeta sur le dossier du lit. Le cadavre fut ainsi mis à nu.

Alors commença une scène horrible que notre plume se refuse à décrire dans tous ses détails. Ces trois hommes, chacun à son tour, vinrent se placer devant cette dépouille inanimée qui ne pouvait plus les entendre.

— A toi, dit d'abord le vieillard d'une voix étranglée, à toi, Hélène Furet, à toi qui as empoisonné ma fille et mon petit-fils, à toi qui as conduit la main d'un père à verser le poison dans la bouche de son enfant, à toi cette flétrissure. . . et cette autre encore.

En parlant ainsi, il frappait de sa canne le cadavre, et sa fureur, augmentant en raison de la résistance qu'il septait naître sous sa main, il ne cessa de frapper que lorsque le bâton se rompit.

Vint ensuite l'homme de grande taille et aux regards farouches. Un moment il se croisa les bras devant le corps immobile, puis il s'écria :

— A toi femme maudite, damnation des hommes, beauté vomie par l'enfer, k toi qui as empoisonné mon enfant et ma femme, à toi!

Mais soit que, malgré son air énergique et farouche, il eût moins de cruauté que le vieillard ; soit que les formes harmonieuses de ce beau corps étendu sans mouvement fissent naître dans sa pensée quelques fâcheux SQuve-

nirs, il détourna la tôte, et sa cravache, en sillonnant la couche , semblait épargner le chef-d'œuvre de la création.

A son tour vint le jeune homme poétique et rêveur. Son œil étincela en regardant le sein de marbre de sa victime. On eût dit qu'il guettait un dernier mouvement de ce cœur refroidi pour enfoncer la lame de son poignard dans le viscère encore palpitant.

— A toi , dit-il, à toi, Hélène, qui as foulé aux pieds toutes les lois de Thomme, de l'humanité et de la religion, à toi qui, vivante, avais mérité tous les supplices, qui, morte, mérites toutes les hontes; à toi qui as empoisonné ton mari, assassiné mon frère; à toi enfin qui as flétri pour mieux la briser ensuite la plus chaste et la plus pure des existences ; puisses-tu sentir encore la blessure de ce fer, puissent tes entrailles tressaillir de

douleur au contact de cet acier qui les déchire ; puisse enfin ton âme être à jamais maudite et plongée dans les flammes éternelles !

En prononçant cet horrible anathème, le jeune homme enfonçait dans ce cadavre son poignard jusqu'à la garde ; puis, le retirant, il le plongeait encore.

Cette scène hideuse dura près d'une heure ; pendant une heure ces trois hommes lacérèrent cette chair inerte et la sillonnèrent de coups et de plaies profondes; pendant une heure ils pétrirent ce cadavre sous leurs bâtons et sous leur fer. Lents bras se fatiguèrent, mais leur rage ne fut point assouvie, et quand ils sortirent, ils lui jetèrent pour salut toutes Jes injures et toutes les ignominies.

Lorsque la vision se fut évanouie, la pauvre femme , morne et muet témoin de ce qui ve-

naît de se passer, resta longtemps comme frappée d'hébétement. Enfin pourtant^ elle fit un effort surhumain pour se lever, et, ramenant le linceul sur le corps défiguré de madame de Sirey, elle jeta l'eau bénite sur lui. A peine avait-elle accompli ce devoir suprême, qu'elle sentit ses jambes se dérober sous elle, et elle roula inanimée sur le tapis.

Le lendemain matin, quand parut le jour, le feu s'était éteint dans l'âtre ; mais la fraîcheur n'avait pas encore rendu la vie aux membres engourdis de la veilleuse. Rappelée à elle par les soins de la femme de chambre, la vision de la nuit lui apparut comme un vague souvenir. Elle se précipita vers le lit funèbre, souleva d'une main tremblante le lin mortuaire... Le corps lui parut intact; il ne portait aucune trace des violences dont elle l'avait vu la proie durant sa veille. Elle demanda à la ca-

mériste s'il n'était pas venu quelqu'un pendant la nuit.

— Personne, dit celle-ci, personne qu'une jeune fille qui habite la maison et qui était la femme de chambre de madame de Gaussade, cette dame qu'on dit morte hier empoisonnée.

La dame se prit à réfléchir quelques instants.

— J'aurai fait un rêve, s'écria-t-elle enfin.

Quand elle apprit plus tard les détails qui avaient signalé la mort de madame la baronne de Gaussade et de son enfant, elle ne dit plus qu'elle avait fait un rêve ; mais elle se garda bien de raconte.r h qui que ce fût les outrages dont elle avait été témoin. Ce n'est que cinq

ans après, lorsque je recueillais, pour les raconter ici, des renseignements sur celle lamentable histoire, que madame — j'ai

failli la nommer, — me fit part de toutes ces circonstances, ajoutant que , depuis lors , elle n'avait plus voulu passer dans la rue Neuvedes-Mathurins, de peur d'y rencontrer l'un des trois fantômes qui étaient venus châlier la dame Noire après sa mort.

(!ha0re trenîe-septUme,

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