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CHAPITRE IV

LA NUTRTTION DANS l' ANOREXIE, LES VOMISSEMENTS ET LES TROUBLES MOTEURS PERMANENTS DE L'HYSTÉRIE.

Anorexie et vomissements hystériques. — Nous allons maintenant étudier la nutrition dans les manifestations pathologiques constituées par l'anorexie et les vomissements hystériques.

I. — Nous ne dirons rien delà nutrition dans les troubles urinaires proprement dits, anurie, oligurie, ischurie et polyurie. Pendant les deux années qu'ont duré nos recherches, nous n'en avons pas observé d'exemple parmi les nombreux malades admis dans les salles de la Clinique, ou bien les phénomènes étaient trop incomplets, trop transitoires pour se prêter à l'analyse. Comme on le voit, ces cas sont rares, ce qui cependant n'enlève rien à leur intérêt. Il va sans dire, bien entendu, que toute l'urologie qui forme le fond des recherches précédemment exposées se rapporte uniquement à la manifestation étudiée — attaque convulsive, états de mal, etc. — les troubles urinaires ne faisant là que traduire le dérangement imprimé à l'organisme par la manifestation principale.

En ce qui regarde donc les troubles urinaires, nous ne saurons mieux faire que de renvoyer à la leçon que notre maître a consacrée à l'ischurie hystérique (1). Dans cette leçon magistrale, M. Charcot établit le premier un rapport entre l'anurie, l'oligurie et les vomisse- Il) Leçons sur les maladies du système nerveux, t. I,p, 295, 1877. De l'ischurie hystérique. Cette leçon date du mois de juin 1872.

ments dont nous allons parler : à ce titre, elle nous intéressait particulièrement; nous y reviendrons.

1 1 . — Lesprincipales manifestations de l'hystérie sur les voies digestives comprennent, avons-nous dit, l'anorexie et les vomissements.

Il eût été extrêmement intéressant pour nous, on le comprend, de pouvoir observer et suivre un cas d'anorexie hystérique pure, en tant que manifestation isolée de l'hystérie. A la vérité, à diverses reprises, en particulier dans les états de mal, nous avons suivi des sujets qui restaient parfois 15 jours sans prendre aucune alimentation ; mais il y avait coïncidence d'une autre manifestation : sommeil, délire, et ce n'est pas analyser que de tout confondre.

Nous n'avons jamais observé un cas pur d'anorexie hystérique de cette manifestation si bien décrite par Gull, Lasègue et M. Charcot. Au point de vue biologique toutefois, notre maître a donné, à propos de l'anorexie, des indications si précises que, véritablement, nos regrets sont peut-être superflus.

En effet, il a établi que l'anorexie peut entraîner une dénutrition telle que la mort en soit la conséquence. Après avoir parlé de la prolongation de cet état, M. Charcot s' exprime, en effet, en ces termes (1) : «Alors l'amaigrissement ne tarde pas à survenir : il atteint des proportions véritablement extravagantes ; les malades ne sont plus, sans amplification, que des squelettes vivants. Et de quelle vie ! la torpeur cérébrale a succédé à l'agitation factice du début ; depuis longtemps la marche et la station debout sont devenues impossibles ; les malades sont confinées au lit, où elles peuvent à peine se mouvoir ; les muscles du cou sont paralysés, la tête roule comme une masse inerte sur l'oreiller ; les extrémités sont froides, cyanosées ; on se demande

(1) Leçons sur les maladies du système nerveux, t. III, 1887, 17e leçon recueillie par Gilles de la Tourette.

comment la vie peut persister au milieu d'un pareil délabrement.

« Depuis longtemps, déjà, les parents se sont alarmés, mais l'alarme est au plus haut degré lorsque les choses en sont venues à ce point; elle est du reste bien justifiée, car la terminaison fatale est là, menaçante, et je connais, pour ma part, au moins quatre cas où elle est survenue. »

La dénutrition peut donc être telle dans l'anorexie hystérique que la mort s'ensuive. Que dire, après cela, de l'opinion qui veut que les hystériques ne désassimilent pas.

III. — Comment se comporte maintenant la nutrition dans les vomissements hystériques. Si, pour l'anorexie, la question est tranchée — de la façon la plus radicale — par M. Charcot, il n'en est plus de même pour les vomissements. A vrai dire, cette question est beaucoup plus complexe qu'elle n'en a l'air. Il est des auteurs, Salter(77ie Lance/, nos 1 et 2, t. 1 1, 1868), par exemple, qui ont surtout et très bien envisagé les vomissements hystériques, mais uniquement au point de vue clinique. On note, dans les deux articles consacrés par cet auteur à cette manifestation, que l'état général restait bon, était même meilleur qu'à l'entrée à l'hôpital, mais voilà tout, au point de vue de la nutrition proprement dite et des phénomènes corrélatifs d'assimilation et de désassimilation.

M. Charcot s'est placé sur un autre terrain. Considérant plus particulièrement les vomissements hystériques dans leurs rapports avec l'anorexie et l'ischurie,il a fait voir qu'il y avait souvent une alternance entre le taux de l'urine et le taux des matières vomies. Il a montré, dans ces cas, que Ton découvrait l'urée dans les vomissements et clans le sang, appelant, à son aide, dans cette circonstance, l'habileté opératoire bien connue de M. Gréhant.

C'est également là le point de vue auquel M. Fer-

net s'est placé, quelque temps après M. Charcot (1). On trouvera son opinion exposée par M. Secouet clans sa thèse : Des vomissements urémiques chez les femmes hystériques (1873).

M. Bouchard intervient alors" dans la question dans deux leçons, publiées par le Mouvement médical (no8 26, 27, 1873). Sans nier les relations qui existent entre l'oligurie et les vomissements hystériques, il montre que les vomissements peuvent parfaitement exister concurremment avec un taux relativement considérable d'urine (entre 550 et 1,660 c. c). Le très grand mérite de M. Bouchard est d'établir, que l'urée existe dans tous les vomissements hystériques ou autres, opinion, avec les conséquences qui en découlent, qu'expose ainsi qu'il suit M. Juventin, son élève, dans sa thèse inaugurale (1874), De Vitrée dans les vomissements : (f Comme on trouve l'urée dans tous les vomissements, on ne peut donc pas déduire de la présence de l'urée dans les vomissements qu'il y a urémie, puisque M. Bouchard a prouvé que tous en contenaient » (p. 9).

Nous n'essaierons pas de prendre position dans cette question, notre but étant uniquement d'étudier comment la nutrition se comporte dans les vomissements hystériques.

Eh bien, des deux cas que nous avons étudiés et que nous allons exposer, nous pouvons tirer cette conclusion que, dans les vomissements hystériques, la nutrition se trouve singulièrement altérée.

A la vérité, cette opinion ne se dégage pas bien nettement des travaux précédemment mentionnés, qui, nous l'avons dit, ont tous été faits à un point de vue différent du nôtre. M. Bouchard, cependant, note pour une de ses malades qu'elle a maigri d'un kilog, du 10 janvier au 18 février 1873. Toutefois, il ajoute plus

(1) De l'oligurie et de l'anurie hystériques et des vomissements qui les accompagnent. Union médicale, 17 avril 1873, p. 566.

bas : « La malade sort de nos salles après un séjour de 4 mois, et bien que pendant tout ce temps elle n'ait rien absorbé, elle est à peine amaigrie. » M. Charcot dit que chezsa malade, atteinte de vomissements incoercibles, « la nutrition ne souffrit guère. » Chez la malade de M. Fernet, les vomissements s'étaient arrêtés avant la sortie de l'hôpital.

Evidemment, comme pour toutes les recherches spéciales, il faut employer des moyens spéciaux ; en particulier clans la circonstance, il est indispensable d'effectuer des pesées fréquentes, seules capables de nous renseigner exactement sur l'état de la nutrition.

Toutefois, avant d'exposer les résultats qui nous ont été fournis par cette méthode, nous devons rapporter l'opinion que Briquet a exprimée au 7e paragraphe du chapitre qu'il consacre à Yhyperesthésie des voies digestives {op. cit., p. 256) : « D'autres fois l'appétit est nul, il y a répugnance pour toute espèce d'aliments, et quand le besoin absolu finit par se faire sentir, la plus petite quantité de substance alimentaire, soit solide, soit liquide, provoque des douleurs atroces, que les malades comparent à des crampes, à de la brûlure, à un froid glacial ou à des griffes de fer avec lesquelles on raclerait l'estomac ; ces souffrances durent jusqu'à ce que cette parcelle d'aliments soit vomie ou digérée. Cette forme de la gastralgie est la plus grave de toutes : la souffrance perpétuelle et l'état d'inanition amènent bientôt l'amaigrissement et l'altération des liquides de l'économie, les malades s'épuisent et finissent par périr dans le dernier degré d'affaiblissement et de consomption. »

Evidemment cette description répond bien plus à celle de l'anorexie qu'à celle des vomissements. Et nous savons combien M. Charcot est affîrmatif au point de vue de la terminaison fatale, dans l'anorexie, que Briquet ne décrit pas dans un chapitre spécial. Pour être complet, il faut ajouter que, quelques lignes plus haut, le même auteur, traitant des vomissements hystériques,

écrivait (p. 255) : « Quand le vomissement n'est pas précédé de douleurs vives et quand la sensation se borne à la simple nausée, les hystériques sujettes à ces accidents deviennent pâles et maigres. Cependant il arrive encore assez fréquemment que ces malades restent fraîches et conservent de l'embonpoint. »

Tel est l'état de cette question de la nutrition dans les vomissements hystériques qui n'a pas fait un pas, que nous sachions, depuis les travaux des auteurs précédemment cités ; question complexe, comprenant des cas d'une analyse pénible et difficile à laquelle nous allons nous efforcer d'apporter maintenant notre contribution.

Comme nous l'avons dit, nous avons observé deux cas de vomissements hystériques. Le premier (A) est relatif à une femme de 19 ans, Olliv,, entrée au mois d'avril 1888 dans le service de la Clinique pour des vomissements hystériques incoercibles, et sortie le 21 novembre 1888, en voie de guérison. Pendant cette longue période, nous l'avons suivie jour par jour, regrettant qu'elle quittât l'hospice au moment ou s'affirmait la guérison. Elle était rappelée chez elle judiciairement pour une affaire de viol dont elle avait été la victime. L'alimentation fut exclusivement lactée ; c'est, on le comprend, le seul moyen d'être fixé sur les ingesta. Comme nous avions noté dès le premier jour un spasme des premières voies digestives qui occasionnait le rejet immédiat du lait, le liquide fut introduit en 4 fois par jour à l'aide de la sonde jusque dans l'estomac. Aussitôt la sonde retirée, le vomissement survenait immédiat, sans douleur, sans effort, phénomènes qui, on le sait, appartiennent au vomissement hystérique. Les vomissements étaient recueillis et dosés suivant la méthode de M. Bouchard.

On eût pu croire, étant donné l'instantanéité du vomissement et son abondance que rien ne restait dans l'estomac. On se fût trompé, et cette remarque expliquera bien des embonpoints relatifs notés par les auteurs qui ne se sont pas astreints à conserver journelle-

ment les vomissements. En effet, 3 litres 1/2 de lait était ainsi ingérés en 4 fois ; du 7 avril au 2 novembre, le volume des vomissements n'a jamais dépassé 1270 ce. et n'est pas tombé au-dessous de 175 avec une moyenne de 4 à 500 c.c.

En négligeant même les sécrétions stomacales qui doivent cependant entrer en ligne de compte dans le volume des matières vomies, on voit que, malgré les apparences, la malade conservait encore une quantité de lait très notable.

Les vomissements contenaient constamment de l'urée, deO gr. 18, àO gr. 70.

Pendant toute cette période, l'urine a oscillé entre 250 et 600 c.c. avec une moyenne de 400 c.c. ; l'urée entre 6 et 14 grammes avec une moyenne de 10 à 12 gr. ; l'acide phosphorique entre 0 gr. 62 et 1 gr. 58, avec une moyenne de 1 gr. 20. Un jour, le 20 avril 1888, en pleine période de vomissements et sans cause connue, la malade a donné 1200 e.c. d'urine, 21 gr. 87 d'urée, 1 gr. 84 d'acide phosphorique; 180 c.c. de vomissements renfermant 0 gr. 07 d'urée.

Pour notre part, nous ne chercherons pas à tirer des conclusions en comparant entre eux les chiffres que nous venons de donner. L'important pour nous, au point de vue de la nutrition, est de voir comment s'est comporté le poids du corps pendant cette longue période de 7 mois.

Le 7 avril 1888 011. pèse 54 k. ; le 21 avril, 51 k. ; le 4 mai 48 kilogr. ; le 26 juin, 47 kilogr. ; le 7 juillet, 46 kilog.; le 29, 45kilog. 560; le 14 août, 44 kilog. 900; le 15 septembre, 44 kilogr. 050. Vers le milieu d'octobre, sous l'influence de séances de transfert, l'état mental change; la malade devient moins triste, moins pleurarde; il se manifeste alors des mouvements choréïques dans la tête et dans le tronc, les vomissements diminuent. Aussi, le poids s'élève-t-il ; le 2 novembre, la malade pèse 45 kilogr. ; le 19, 46 kilogr. ; elle reçoit alors la nouvelle qu'elle doit se rendre au parquet de

X...; les vomissements cessent et elle part le 21 novembre. Malgré nos efforts, nous n'avons pas eu ultérieurement de ses nouvelles.

En résumé, que nous apprend cette observation ? C'est, qu'en 7 mois, la malade a maigri de 10 kilos, environ 50 grammes par jour. Elle s'acheminait donc lentement, ayant perdu le quart de son poids total, vers une terminaison fatale par inanition, comme dans l'anorexie, si sous des influences toujours difficiles à analyser, ses vomissements n'avaient pas diminué, puis cessé, en même temps que revenait parallèlement l'embonpoint.

La deuxième malade que nous avons observée est peut-être plus instructive encore, car son observation est complète. C'est elle, St. Den..., âgée de 15 ans 1/2, dont nous avons parlé en traitant des attaques de sommeil et que M. Charcot a présentée endormie à sa leçon du 5 février 1889.

Elle entre en décembre 1 888 à la Salpêtrière pour des vomissements incoercibles. Du 19 décembre 1888 au 22 janvier 1889, elle vomit par jour de 300 à 800 c. <•. de liquide sur 1,000 à 1,200 ce. de lait ingurgité; en moyenne, 500 ce. de vomissements par jour qui renferment de 0 gr. 33 à 2 gr. 05 d'urée avec une moyenne de 0 gr. 50 par jour. Les urines mesurent de 350 à 750 ce avec une moyenne de 450 ce Elles renferment en moyenne 28 à 30 grammes de résidu fixe, 8 à 10 gr. d'urée, et 0 gr. 60 à 1 gr. d'acide phosphorique total sans inversion de la formule.

Nous présentons du reste, dans le tableau XXII, un fragment de nos analyses permettant de comparer ces divers chiffres entre eux et dénoter les variations journalières.

Tout en donnant la suite de l'observation, étudions les pesées faites à diverses périodes. Le 19 déc. 1888, la malade pèse 41 kilogr. 390; le 27, 40 kilos; le 29, 38 kilogr. 100; le 3 janvier 1889, 36 kilogr. 550. En 15 jours, elle a maigri de 4 kilogr. 840, soit 325 gr. par jour en moyenne. A partir du 5 janvier, les vomissements se calment ; l'alimentation, toujours lactée, est

plus abondante : de 36 kilogr. 550 le H janvier, la malade remonte à 37 kilogr. 760 le 22 janvier. Les 23, 24, 25, état de mal de sommeil. Au réveil, la malade ne pèse plus que 36 kilogr. 950. Aussitôt réveillée, elle mange avec appétit; les vomissements n'existent plus que le 26 et le 27, et encore en quantité très minime : 30 ce; 90 ce. Aussi engraisse-t-elle avec une extrême rapidité, car le 30, elle pèse 39 kilos. Le 31 janvier, elle s'endort et est réveillée au cours par M. Charcot le 5 février; elle ne pèse plus alors que 37 kilogr. 100. Les vomissements ont disparu définitivement, l'appétit est excellent; aussi l'embonpoint revient-il très rapidement. Le 5 février, jour du réveil, elle pesait, avons-nous dit, 37 kilogr. 100; le 8, elle pèse 39 kilogr. 300; le 10, 40 kilogr. 080 ; le 13, 41 kilogr. 200 ; le 20, 46 k. 080, et oscilla dès lors autour de ce chiffre.

Tableau XXII.

\'omis*i>ments hystériques. — St Den., l(i ans.

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