EFFORTS. ET RÉSULTATS JUSQUEN L908 I
une compagnie envoyée de Lahou avec l'aide de la flottille locale. L'administrateur Lamblin est blessé.
Dans la région d'Erymakouguié, le chef Soboa cherche à provoquer un mouvement insurrectionnel pour s'opposer à la construction de la voie ferrée. Pris, ce chef est déporté au Gavally.
Les Agbas du sud se soulèvent, et le Commandant Betselère mène contre eux une colonne de 400 fusils : nous avons 3 tués, dont 1 sergent européen et 25 blessés.
En 1906, la pénétration du Haut-Cavally est entreprise par le Lieutenant Laurent; le poste de Danané est créé; mais nous avons à déplorer la mort du sergent Hittos tué au cours d'un engagement.
Dans le Haut-Sassandra, le poste de Daloa est tonde puis bientôt bloqué ; le Commis des Affaires indigènes Lecceur est assassiné en septembre, les Capitaines Schiffer et Thevenin doivent venir dégager le poste défendu par l'Adjoint des Affaires indigènes Bouvet.
Une colonne, commandée par le Chef de Bataillon Chasles, opère en pays gouro, en 1907. Les postes de Sinfra et de Bouaflé sont créés. Peu après, dans cette région, le Capitaine Caveng est tué et le lieutenant Begbeder est blessé.
Des troubles sérieux éclatent dans le Haut-Sassandra. Le lieutenant Hutin est assassiné près de Daloa, le sergeut Carboneil est Messe. Le Commandant Betselère vient du Baoulé dégager de nouveau ce poste et débloquer Soubré. La situation est telle que l'envoi de la colonne Metz, forte de 640 fusils, est décidée. Elle livre pendant quatre mois de nombreux et violents combats.
Lorsque, le ltr mai 1908, je pris effectivement possession de mon poste, je me trouvai en présence de la situation suivante :
Les cercles de Bassam, d'Assinie, de l'Indénié, de Bondoukou, de Ivong, de Korbogo étaient complètement en mains et ne sollicitaient plus d'autres efforts que ceux destinés à rendre plus parfaite leur administration, à assurer leur développe-
I i il. PAS81
jnrnt économique et DioraL Tout au plus avions-nous à nous plaindre de La turbulente et petite tribu des Lobis, placée à l'extrême aord du cercle de Bondoukou.
I >n cercle des Lagunes, nous ne possédions réellement que la partie sud. Tout Le reste était à peu près inconnu, comme les pays attié et abbey. A L'ouest même de la Lagune, près de Toupa, à quelques heures de Bingerville, la région d'Ossrou s'était affirmée, depuis 1898, franchement hostile et nous
I I . i \ i<»ns sur elle aucune action.
Le Cercle du N'Zi-Comoé avait été parcouru une fois, du vnd au nord, par un administrateur qui avait dressé une carte sommaire de son itinéraire; mais, en dehors du pays agba, à L'ouest, et de La partie <jui confine aux cercles de Bondoukou et de Kong, nous n en connaissions rien.
I)u cercle dn Baoulé, la partie occidentale — comprenant Le cercle annexe des Gouros, les tribus Kodés, Àyaous, Nanafoués, Yaourés, \\ u tas. Ouanfoués, à cheval sur le Bandama (»u fixées sur L'une ou l'autre rive de ce fleuve, — était en état de l'evulle ouverte ou Latente, suivant les saisons et uns demandes. Toute administration y était absolument impossible. Le reste du cercle était soumis depuis peu.
Dans le cercle du Ouorodougou, les populations relevant de Seguéla et de Mankono et habitant au nord de ces postes nous donnaient toute satisfaction, tandis que les tribus habitant au sud de ces postes ou relevant de ceux de Touba et Dana né étaient mu douteuses ou hostiles.
iMi cercle du Cavally, nous connaissions le littoral et la ligne des postes allant de Tabou à Pagouéhi. Le reste était du ressort de I exploration.
Les cercles du Sassandra et de Lahou méritaient la même appréciation. La bande Littorale et, pour La première de ces circonscriptions, La ligne du fleuve jusqu'à Soubré, puis la voie Soubré-Issia-Daloa, mises à part, nous étions en présence de I inconnu total. L'insurrection régnait dans Le Sassandra, où une colonne importante venait d'opérer sans résultat définitif ni même appréciable autour et au nord de Daloa. Notre autorité ne s'exerçait qu'aui abords immédiats des postes: ceux-ci
Fig. 2. — Situation politique au 1er mai ' Zone blanche : Régions soumises. - Hachures verticales : Régions insuffisamment en mains ou douteuse
Hachures croisées : Régions franc! enl hostiles ou ineonm
EFFORTS ET RÉSULTATS JUSQU'ëN 1908 15
étaient constamment menacés, leurs garnisons presque isolées et réduites à l'impuissance. La reconnaissance de ce vaste pays et sa conquête, nécessitée par le caractère farouche des habitants, s'imposaient.
Nous ne percevions aucune somme dans les régions ci-dessus désignées comme inconnues, hostiles ou douteuses. Le commerce y était presque nul, ou n'y jouissait d'aucune sécurité.
La carte ci-contre met nettement sous les yeux l'état de choses que je viens d'exposer.
Notre installation à la Côte d'Ivoire demeurait par suite pré- ^ Nji
caire ; le progrès économique de la Colonie, l'exploitation de , vfcv çj\, A$P ses richesses étaient entravés, les parties insoumises formant • \J)P ^i& comme une barrière infranchissable entre le haut pays et la \v s- * -f mer ; la vie des Européens se trouvait sans cesse menacée ; le ^^ ^ budget était notablement lésé par l'improductivité des'cir- *& conscriptions fermées à notre action; un malaise général se * faisait sentir jusque dans les portions occupées et s'opposait à ce que notre administration produisit son plein effet social, économique et financier.
Gomment, après l'effort considérable poursuivi pendant près de quinze ans, une telle situation avait-elle pu subsister?
C'est ce que je me propose d'élucider dans le chapitre qui va suivre.
Causes de la situation : l'annexion a précédé la prise de possession ; nécessité,qui fût méconnue, d'un gouvernement militaire. — Insuffisance des eff( ctifs demandés. - Pas de plan d'occupation méthodique. — Pas d'ordre dans les opérations militaires. —Pas de permanence dans l'occupation. — Insuffisance des sanctions infligées: pas de désarmement. — Efreur de la < conquête pacifique » : elle est improductive, trompeuse, instable, immorale el indélicate — Erreur de la «conquête commercial»'■> : opinion de Leroy-Beaulieu. — Nécessité d'un changement de méthode : il faut se résoudre d'avance à l'emploi presque continu de la force.
Les causes d'une situation aussi peu avantageuse sont, à la mérité, multiples ; mais il eu est deux, tout au moins, qui procèdenl d'erreurs do principe.
Tout d'abord, L'annexion a précédé la prise de possession. Un a décidé que La Côte d'Ivoire serait, dès 1893, colonie française, a lois <pie nous n'étions installés — et dans des conditions précaires, exclusives de tout prestige, de toute dignité, d( sécurité même - que sur quelques points du littoral ; alors «pic le pays venait seulement d'être traversé, sur quelques itinéraires sans Lendemain assuré, par des explorateurs admirables niais qui axaient négocié, et disons le mot, acheté leur I i
Il aurait fallu, dès celte époque, envisager froidement et
liiiiienl le problème. La Côte d'Ivoire était à nous, mais
au regard seulement des puissances étrangères ; il restait à La
conquérir sur l<-s peuplades de la /mie sylvestre el du Baoulé,
frondeuses, indépendantes, guerrières. C'était le pays des (( malgens » comme disaient déjà, il y a plusieurs siècles, les navigateurs qui entrèrent en contact avec eux; notre occupation allait sans doute leur apporter ses bienfaits habituels, de la sécurité et de la prospérité ; mais ils n'en avaient cure, ne les ayant jamais entrevus même en rêve. Et ceux-là mêmes qui, sur le littoral, étaient déjà en relations d'affaires avec nous, devaient être forcément ruinés par notre occupation, si elle devenait effective, car nous ne pourrions laisser subsister leurs privilèges commerciaux et non désintéressés de transitaires obligatoires entre la mer et l'intérieur, c'est-à-dire entre nous et les tribus. Il ne s'agissait pas seulement d'explorer le pays afin de le mieux connaître ; il fallait le conquérir complètement pour pouvoir l'administrer normalement et assurer intégralement son développement économique et social.
Une semblable tache, étant donnés la nature du pays et les instincts des habitants, ne pouvait être confiée qu'à des militaires.
Le premier Gouverneur de la Colonie aurait dû être un Colonel ou un Général, qu'on aurait délégué dans les fonctions de Gouverneur et qui aurait concentré entre ses mains tous les pouvoirs. C'est un principe absolu. Toutes les fois que, dans une de nos nouvelles possessions, on s'en est écarté, on a dû y revenir quelques années plus tard, sous la pression des événements, devant les dangers de la situation .. à moins qu'on ne se soit contenté de résultats instables et insuffisants, ou qu'on ait accepté, avec la complaisance de qui ne veut pas agir, les appréciations aussi optimistes qu'inexactes envoyées de la Colonie.
Si cette solution, virile autant que logique et raisonnable de l'institution d'un gouvernement militaire avait prévalu en 1893 ou dans les quelques années qui suivirent, et si le choix de la métropole s'était porté sur un officier supérieur ou général possédant les qualités requises pour une pareille tâche, il n'est pas douteux que la mise eu valeur de la Côte d'Ivoire aurait été avancée de plus de dix années et qu'on aurait évité la perte de bien des vies humaines.
Mais "ii était hanté, à L'époque, parla conception généreuse de la « conquête pacifique ». La colonie est tranquille, affirmait à 1 époque L'explorateur éminent qui venait, par son magnifique voyage, d'appeler l'attention sur la Côte d'Ivoire et de consacrer, au point de vue diplomatique, nos droits sur elle. Or, nous n'étions installés que sur quelques points du littoral, et il es! toujours possible «le considérer comme paisible un pays dans Lequel on n'a pas pénétré ou qu'on a seulement traversé en négociant son passage. De cette erreur de la conquête pacifique sont venues toutes les autres.
C'est parce qu'on était hanté par cette conception utopique qu'on ne songea pasà demander l'institution d'un gouvernement militaire et qu'on refusa, à plusieurs reprises, les troupes qu'offrait Dakar. Et quand, débordé par les événements, il fallut se résigner à réclamer du secours, on demanda timidement un peloton, puis une compagnie, à regret semble-t-il, comme si la venue des troupes devait frustrer l'administration civile de situations acquises...
Mais Les événements se précipitèrent. Chaque pas en avant créait un nouveau foyer de rébellion, suscitait d'autres difficultés, compliquait l'action future. Les effectifs militaires, progressivement, se renforcèrent, sous Le choc des incidents sanglants,malgré tout ce qu'on fit pour éviter ce (pion considérait comme un malheur. Alors, au Lieu d'envisager, cette fois, froidement et résolument la lâche à accomplir, de tracer un programme méthodique d'occupation, de sérier celle-ci en tranches qu'on aborderait successivement, soit de l'est, vers L'ouest, soit du nord vers Le sud, on se Lança dans les colonnes ;i gros effectifs, qui ne tirent que passer, sans résultats appréciables. On n occupa pas progressivement Le pays; on délaissa les contrées si riches du sud, qui auraient suffi pendant Longtemps à notre activité économique, pour gagner d'urgence Le Soudan et ouvrir rapidement entre la mer et les régions du nord, sans bases d action suffisantes, des couloirs où le passage libre et sur n'était même pas garanti.
Quand L'emploi de La force était inévitable et indispensable, on h j résignait, non pas seulement avec les angoisses de cou-
science que j'ai bien des fois connues, lorsque ma décision devait entraîner des'sacrifîces en vies humaines, mais avec une sorte d'hésitation dans l'action qui était pire que l'abstention.
On réduisait les effectifs employés, de sorte qu'on frappait nu coup rude mais sans lendemain, et qu'on exerçait une répression alors qu'il aurait fallu obtenir une soumission durable. A peine le coup principal était-il porté qu'on arrêtait l'élan des troupes, dès les premières offres de soumission qui sont rarement sincères et n'ont d'autre but que de gagner du temps pour reprendre du souffle.
On rappelait ou on réduisait les effectifs, de sorte que l'indigène, avec sa vantardise habituelle, tirait de ce retrait l'opinion qu'il était demeuré maître du champ de bataille, et n'avait interrompu le combat cpie faute de poudre. Chaque pas en avant n'a pas été suivi de l'occupation du terrain conquis.
Enfin, on se contentait de sanctions insuffisantes : peu ou pas d'internements des chefs rebelles, des féticheurs instigateurs des révoltes. Quelques amendes de guerre, mais pas assez élevées. L'impôt également était infiniment trop faible.
Mais le principal obstacle opposé à notre occupation découlait de la liberté du commerce de la poudre et des fusils, et de l'absence de tout désarmement après chaque répression. Laissés en possession de leurs armes, les indigènes, ayant pris du repos, réparé leurs pertes, s'étant réapprovisionnés de poudre, oubliaient vite la leçon reçue et qu'ils contestaient d'ailleurs ; ils ne tardaient pas à se rebeller de nouveau et l'histoire de la Côte d'Ivoire témoigne pour les Ngbans, les Agbas, les Ayaous, les Nanafoués, etc, de cette persistance dans la révolte qui se manifeste, tous les deux ou trois ans, alors qu'on aurait pu en finir, dès le début, par un coup décisif, tel que ceux (pic j'ai fait asséner dans les conditions exposées au chapitre IV du titre IL
Toutes ces erreurs de détail procèdent, je le répète, de la grave erreur de la « conquête pacifique ». C'est elle que je veux exposer, réfuter, combattre, extirper. Elle a fait trop de mal, provoqué tropjde deuils, causé trop de pertes matérielles.
Il faut, en ce qui la concerne, vider nue ibis' pour toutes le débat.
<)u a proclamé que, malgré tout et dùt-un aller plus lentement, il fallait par humanité, par prudence, user exclusivement de moyens pacifiques et persuasifs.
C'était rester tout d'abord aveugle devant des enseignements tragiques et péremptoires, c'était aussi se duper soimême sur les mots et les idées.
Car, qu'on le veuille ou non. la méthode de pénétration pacifique, telle qu'on la conçoit, par l'extension abusive qu'on en fait, est à Ja fois improductive, trompeuse, instable, immorale et indélicate.
Sans doute, appliquée à rétablissement, dans des pays étrangers que nous ne saurions songera conquérir et à administrer, de notre prééminence morale et économique, elle se justifie entièrement. L'expression elle-même peint à merveille, littéralement, l'action entreprise. C'est cette action que pratiquent les peuples civilisés désireux de se créer une situation privilégiée <•! de s'ouvrir un marché chez d'autres peuples également civilisés, mais moins développés. Les diplomates, les commerçants font de la pénétration pacifique, et de la meilleure, eu Extrême-Orient ou dans l'Amérique du Sud. ('/est alors une lutte louable, une émulation profitable, d'où sortent des avantages moraux et matériels pour les plus habiles, sans que le peuple pénétré, dont l'indépendance et la dignité ne sont point eu jeu, s'en trouve a uioiiidri, bien au contraire.
Peut-être, aussi, une telle méthode est-elle susceptible de s'appliquer fructueusement, en matière de colonisation cette fois, soit à des groupements ethniques affaiblis, accoutumés par un long apprentissage au joug étranger, pacifiques à outrance par nature, préférant la sujétion à la vie libre qui nécessite une activité fatigante, soit à des peuples intelligents • •i forts, mais retardataires, qui voient, dans l'influence à laquelle ils vont être soumis, un moyen de marcher a grands pas vers la civilisation, de bénéficier i\ cet effet des avantages
qu'on leur apporte et qui acceptent librement une intervention tutélaire. Mais où sont de tels groupements, de tels peuples?
Ce n'est pas dans la foret de la Côte d'Ivoire qu'on les trouvera .
Il fallait, pour admettre que la méthode de pénétration pacifique pût, ici, donner des résultats, ou bien être complètement ignorant du caractère des habitants, ou bien être un utopiste que la générosité mène à l'erreur, ou bien encore avoir intérêt à flatter une fausse tendance de l'opinion.
A n'en pas douter, la méthode que j'incrimine est bien faite pour séduire. Conception cle notre humanitarisme souvent outrancier, elle répond dans son principe à notre idéal de peuple-apôtre, respectueux du droit d'autrui, désireux de répandre la civilisation par le seul prestige de celle-ci, soucieux de convaincre, ennemi de la force. Il n'est pas un Français qui ne lui accorde sa préférence. Elle suffirait à faire admettre la colonisation par ceux mêmes qui en sont les adversaires, parce qu'elle dispense cette dernière d'être oppressive pour ne lui laisser que son caractère libérateur, que sa fin éducatrice et économique.
Mais ce n'est pas tout, pour une méthode, d'avoir des qualités et des vertus indubitables dans sa conception. Encore faut-il qu'elle puisse être appliquée. Or l'application de celle qui nous concerne est, je l'ai dit, une question d'espèce. Et la Côte d'Ivoire ne lui offrait malheureusement pas un champ d'application.
Qu'on veuille bien dire, en effet, ce qu'elle a produit dans cette colonie, en admettant qu'on en ait usé réellement, en abondant ainsi dans le sens de ceux qui opposent à la politique que j'ai suivie le mode d'action passé. Pour lui trouver, après l'exposé historique du chapitre Ier, un avantage pratique, il faut nier la réalité des événements, s'obstiner à fermer les yeux sur l'inutilité d'efforts renouvelés. Car, si après ces efforts, nous avions pu jeter quelques jalons dans la forêt, sans répondre de leur solidité, la certitude a été douloureusement, tragiquement acquise que nous ne pouvions ni administrer ni développer économiquemeut le pays jalonné.
Au surplus, eu dehors des utopistes sincères ou profession" nels, de «eux qui n'ont pas la charge «les initiatives à prendre et le poids des responsabilités, il n'est pas un colonial pratiquant < i ii i . s'il est sincère, ne soit prêt à reconnaître L'impossibilité absolue de faire accepter bénévolement et complaisamment notre autorité, notre tutelle et leurs charges à des indigènes sauvages, Libres jusqu'alors dans la barbarie, bien armés et amoureux de la guerre comme d'un sport recherché.
Certes, des explorateurs peuvent une première fois passer dans un pays neuf, des commerçants même peuvent le parcourir. (Test «puis n'ont, eux. rien à demander ; ils donnent, au contraire, h d'autant plus largement qu'ils veulent obtenir plus de résultats. Rien ne serait plus aisé que de trouver, dans L'histoire de La Côte d'Ivoire, de singuliers et fréquents exemples d'une telle manière de faire.
Il est également possible que «les postes soient créés, en profitant du prestige dont jouit au début le Blanc et delà surprise, de la crainte aussi qu'inspirent sa venue, sa présence, ses procédés, SOC -ciire de vie.
Mais Je chef de poste n'est pas place dans une région, il n'est l».is payé pour observer seulement la nature et procédera des études ethnographiques, botaniques, idéologiques ou Linguistiques. Il a pour mission d'administrer, Qu'on traduise ce mot. Dans tous les pays du monde, eu Europe comme en Afrique,
administrer, c'est, en lin de compte, en vue des buts à atteindre dans L'intérêt supérieur de la civilisation, imposer des règlements, limiter les libertés particulières au profit de la liberté
de tous, percevoir des taxes. Que l'on trouve, sur notre terre, une contrée, si petite soit- elle, où L'administration soit aimée, sauf par Deux qui en vivent, où les entraves qu'elle fait naître forcement soient acceptées d'un cœur joyeux, où le contribuable vici Spontanément, empressé, satisfait et reconnaissant,
verser sa quote-part. Cette contrée n'existe pas. Et Ton voudrait
que L'administration \(\\ accueillie sans heurta et sans révoltes
par des RaUVâgei qui n'ont jamais connu que les lois du bon plaisir, de L'instinct et «le la force? Le prétendre, c'est soutenir nu paradoxe. Il est vrai que cette sorte de proposition a un
cours de faveur dans l'opinion française et qu'il suffit, pour plaire généralement à cette dernière, d'émettre une idée en apparence généreuse et humanitaire, fût-elle dune application impossible.
Or, la méthode de pénétration pacifique répond-elle vraiment à une idée de cette nature ? Est-il généreux, est-il humanitaire d'employer une telle méthode, quand on sait quelle entraîne, dans un pays déterminé, des pertes considérables et constantes, qu'elle ne fait pas progresser d'un pas la civilisation? Peut-on admettre qu'on perpétue, en réalité, l'état de guerre sous le couvert trompeur de la persuasion et du pacifisme, qu'on soit obligé, pour se défendre, d'envisager toujours, comme une nécessité inévitable et prochaine, la mort de centaines d'indigènes tués dans des engagements dont on se garde bien de parler ? Et ne faut-il pas plutôt voir, dans cette idée, dans cette méthode, les fruits de pures spéculations de l'esprit qui répondent à un désir élevé, sans doute, mais favorisent l'inaction, si chère à la majorité des natures humaines ?
Pour conclure, ne peut-on pas qualifier, dès lors, d'improductive et trompeuse la méthode de pénétration pacifique ?
Je disais plus haut qu'elle est instable. Et, en effet, ses résultats n'ont pas d'autre base que la confiance inspirée par un homme à une catégorie déterminée d'indigènes.
Un administrateur convaincu peut paraître, sans doute, la pratiquer un moment avec succès. Supposons-lui des qualités de patience et de douceur rares, une force de conviction exceptionnelle, une autorité morale admirable, une puissance de persuasion sans égale, disons une séduction surhumaine. Faisons — en, en un mot, le missionnaire rêvé de la civilisation, l'apôtre idéal de la colonisation ; admettons encore qu'il exerce ses facultés anormales sur une tribu non pas habituellement douce, aisément abordable et disposée par nature à subir toutes les influences, car ce serait alors prendre un exemple qu'on ne trouve nulle part dans la foret de la Côte d'Ivoire, mais sur une tribu momentanément en paix, en état spécial de réceptivité, si Ton peut ainsi s'exprimer.
Cet administrateur agira et, certes, obtiendra des résultats
sur lesquels, tout d'abord, od ne manquera pas de s'extasier. Je veux même encore supposer qu'il est livré à ses seuls moyens moraux et qu'il n'emploie pas. suivant la règle habituelle en pareil cas, le « cadeau » comme argument, car, dans ce cas, L'expérience perdrait singulièrement de sa valeur.
Les résultats qu'il aura acquis seront néanmoins passagers, incertains, hune part, en effet, la mentalité des indigènes se modifie du jour au lendemain sous l'action d'une ivresse, d'une contestation banale, d'une jalousie, d'un féticheur. C'est une vérité évidente, primordiale, que telle tribu, hier absolument calme, s'agite aujourd'hui subitement, parce que les fétiches en ont ainsi ordonné, parce qu'une femme a excité les cœurs, parce qu'un jeune guerrier a voulu affirmer son courage et sa force, parce que le vin de palme a coulé à trop larges bords, parce que deux villages se disputent un gîte aurifère ou un peuplement de caoutchouc ou qu'une succession s'est ouverte. De ce jour, notre administrateur perd de sa puissance morale. Heureux encore s'il n'est pas aussitôt englobé dans les haines d'un parti, car il devra se prononcer, juger peut-être et, ne serait-ce qu'en apparence, il favorisera les uns contre les autres.
D'autre part — c'est là le point délicat — nous ne pouvons supposer que l'administrateur aura pour unique mission de plaire. 1 n moment viendra où il devra demander. Une première fois, il est possible qu'il reçoive sans aucune peine un léger tribut. Mais, déjà ce tribut, dans toutes les parties de la forêt de la Côte d'Ivoire, sera baptisé « amende » par les indigènes. Pour <mi\. il n'esl pas. eu général, d'autre conception lorsqu'il s'agit de l'impôt. Encore, notre fonctionnaire-type devra-t-il ou bien être extrêmement mode'.'/' dans ses demandes, ou bien accepter ce qu'on lui donnera de bon gré. Mais qu'il ne renouvelle pas son exigence, car il éprouvera un relus et, s'il passe outre, il deviendra l'ennemi que L'on guette, que L'on abat au coin du bois comme un gibier <le choix. (Juoi que l'on ait tenté, on n a pu faire admettre encore à tous les indigènes que l'impôt < ,i>l une contribution annuelle, versée en échange d'appréciables bienfaits.
El si notre administrateur change — ce qui <vsf la règle dans
un pays tropical où les séjours ne sauraient se prolonger sans risques graves pour la santé — il y a de grandes chances pour que son successeur ne possède pas toutes ses qualités d'exception et, surtout, les mêmes qualités. Tout est remis en question, car tout est question de personnes et de nuances.
Les indigènes, également, se remplacent, les chefs se succèdent et chaque changement crée une période d'hésitation, d'observation, de défiance, qui nuit à une bonne administration quand elle ne se traduit pas par un conflit.
Nul ne pourrait prétendre que je ne viens pas de tracer un tableau de la réalité et de peindre l'instabilité de la pénétration pacifique.
Ce caractère est, on l'a vu, la résultante de l'application fatale du seul mode d'administration praticable en pareil cas, je veux dire du procédé de politique personnelle.
Celle-ci peut, évidemment, produire des effets passagers dont il est loisible de se déclarer satisfait, mais son moindre défaut est de remettre en état la situation de chaque division administrative à toute mutation.
Bien plus, l'administrateur qui la pratique, soit par suite d'une tournure spéciale et fâcheuse de son esprit, soit parce qu'il est dans l'impossibilité de compter sur d'autres moyens que les ressources de sa propre nature, ne tire pas de sa circonscription tout ce qu'elle peut donner. Il est entraîné à se créer des sympathies qui lui assurent à tout prix la tranquillité, à rechercher une popularité destinée à lui servir d'appui moral, à favoriser sans cesse ceux qui le secondent, toujours par intérêt. Il donne des garanties aux tribus et, nécessairement, « lâche la main», obligé qu'il est de ne s'aliéner personne, de fermer les yeux sur des actes déplorables. Il perd la force nécessaire pour satisfaire aux légitimes exigences de l'administration et du progrès. La perception de l'impôt est faite sur des données inexactes, soit qu'elle ne porte pas sur latotatité de la population imposable, soit qu'elle n'ait pas pour base le taux à adopter. Les chemins et pistes ne sont pas entretenus comme il conviendrait, parce que l'apathie de l'indigène n'étant pas suffisamment secouée, celui-ci ne fait rien pour collaborer,
quoique dans son intérêt, à L'œuvre commune. Le respect même dû à L'Européen se perd vite. L'impersonnalité de L'administration, en un mot, n'étant pas respectée, la tâche accomplie par chaque administrateur devient inutile. Il faut un renouveau d'initiative et de travail créateur à chaque changement de personnel. Le Labeur des individus peut se Comparer à celui de Sisyphe, image de L'action toujours opérante, mais toujours improductive.
Mais la méthode de pénétration pacifique n'est pas seulement entachée des vices que nous venons déjà de trouver en elle; il tant encore lui reprocher son immoralité.
Impuissante, en effet, devant les groupements qui, sauvages a L'extrême ou simplement réfractaires par suite d'un incident, d'une succession, d'une imitation, se refusent à admettre notre contact, <dle t'ait supporter toutes les charges de l'administration aux seules tribus soumises. Ainsi, la soumission devient rapidement odieuse et ne se paie pas seulement d'un renoncement a des habitudes barbares, mais anciennes et douces, à des instincts chers : ceux qui se soumettent sont imposés, ceux qui résistent sont libres et sans sujétions. Les premiers, en outre, encourent généralement des représailles pour nous avoir acceptés et sont honnis par les tribus voisines. Singulière politique que celle qui donne une prime à l'insurrection ! Mais spectacle longtemps ordinaire à la Côte d'Ivoire, an sujet de Laquelle on peut réellement dire que les appréciations ci-desSUS constituent une partie de son histoire traduite en principes.
La méthode de pénétration pacifique, enfin, est indélicate, car les résultats instables et immoraux qu'elle entraine trompent I opinion publique, hiissanl croire à une pacification profonde quand la paix obtenue — moyennant un prix, d'habitude fâcheux pour la dignité du peuple colonisateur - est seulement nue façade prête a se Lézarder an moindre l'ail inattendu. Heureux encore quand ce trompe-l'œil n'est pas exploité par des ambitieux !
Bien pins, connue relie même méthode ne produit d'effets (pie m ceux qui la pratiquent ne demandent rien, elle abuse les indi-
gènes sur nos intentions légitimes et raisonnables, contribuant encore, de la sorte, à entretenir une dangereuse instabilité. C'est ainsi qu'en mainte colonie, outre la Côte d'Ivoire, il nous faut souvent revenir, les armes à la main, à la vive surprise de la métropole, dans des régions considérées depuis longtemps comme soumises, alors que nous avions seulement, en réalité, endormi tout à fait provisoirement les craintes et les délia nées des natifs.
Si donc il faut renoncer à la pénétration pacifique, quel autre moyen s'offre au Blanc pour établir son autorité sur les races indigènes, au cas où celles-ci n'acceptent pas d'emblée notre présence et sont résolues à repousser nos efforts colonisateurs ?
Une méthode particulière a été prùnée. C'est celle qui consiste, dans l'esprit de ses partisans, à laisser au commerce le soin de séduire l'indigène et de préparer l'avenir. L'idée n'est pas nouvelle : elle constitue un reste de l'histoire coloniale. Par elle se perpétue le rôle autrefois dévolue aux « grandes compagnies». De nos jours, c'est à la multitude des commerçants qu'il appartiendrait de gagner la confiance de l'indigène, de faire tomber les armes de ses mains pour y mettre un outil de travail joyeusement accepté, (h; gagner définitivement et sans arrière-pensée des esprits frustes.
Etrange utopie ! Comme si, à regarder l'humanité, on pouvait concevoir que les vertus de l'apôtre se trouvent davantage chez les individus livrés à eux-mêmes, préoccupés seulement des gains à réaliser, absorbés par des occupations matérielles et, surtout, dépourvus de toute doctrine, opposés par obligation à toute uniformité, plutôt que chez des agents préparés à leur tâche, disciplinés, encadrés, surveillés, désintéressés, commandés par des principes davantage que par des hommes.
Mais qu'il est aisé d'écrire des pages séductrices et littéraires à propos d'une telle théorie ! Et comme l'on trouve facilement des admirateurs disposés à croire, d'une façon absolue, sans distinction de colonies et de races, qu'il est, pour l'apaisement de régions sauvages, «un profit plus grand du premier sac de
caoutchouc honnêtement troqué contre des cotonnades que d'iin village réduit ou d'une peuplade vaincue».
Cette affirmation qu'exprimait, il y a quelques années, Tune de n«»s revues coloniales, est de nature à donner le change à ceux qui n'ont aucune notion des nécessités que crée le devoir de civiliser en administrant. V l'admettre, on se prépare de tristes et décevants réveils.
Si la méthode, du reste, a trouvé dans le passé des motifs de survivance, elle nous est revenue d'Allemagne en droite Ligne. Ce n'est pas d'aujourd'hui. Voici comment, dès 1885,1e savant économiste, M. P. Leroy-BeaulieU, s'exprimait à son propos :
« Quant aux colonies d'Allemagne sur la côte d'Afrique, elles affectent, jusqu'ici, la forme de simples comptoirs commerciaux. Si elles s'en tenaient là, le développement ne pourrait pas en être bien rapide.
«Au Cameroun, par exemple, le commerce était estimé à :i millions de francs à l'exportation et 2 millions à l'importation. I)ùt-il doublerou tripler, ce serait un mince résultat. Pour que le trafic s'accroisse considérablement avec les peuplades d'Afrique, il faudrait établir une autorité ferme à l'intérieur, qui fit régner la paix et y supprimât l'esclavage, les massacres. M. de Bismarck s'est toujours défendu de cette pensée d'intrusion. Il ne veut pas, dit-il, faire de la colonisation à la française : il entend seulement protéger les commerçants allemands là ou ils sont établis. Si l'Allemagne reste fidèle à ce programme, ses comptoirs pourront avoir un certain intérêt politique et même scientifique, mais "de longtemps ils n'atteindront pas à une importance très considérable. Seulement, une fois le pavillon allemand engagé sur ces côtes, on le portera peutêtre beaucoup plus loin qu'on ne le pense aujourd'hui.
'< La distinction que veut établir M. de Bismarck cidre la colonisation française, qui serait essentiellement et traditionnellement militaire et conquérante, et la colonisation allemande, qui resterait perpétuellement pacifique et commerciale, h a pas toute la portée que lui attribue sincèrement le grand chancelier de l'Empire, (le n'est pas volontairement et en raison
(F un plan prémédité que la colonisation française recourt aux armes. Les premiers établissements de la France en Afrique, au Sénégal, étaient de simples comptoirs ; les colons français, à l'origine de notre installation au Canada, ne furent, pour la plupart, que de hardis chasseurs et des trafiquants en pelleteries. De même, au Tonkin, les premiers Français qui visitèrent ce pays, à savoir Dupuis et ses compagnons, ne se proposaient que de faire le commerce. A Madagascar aussi, nos nationaux s'étaient installés pacifiquement, faisant le commerce et achetant des terres aux naturels. Mais quand les nationaux d'un grand Etat civilisé se trouvent dispersés au milieu de populations sauvages ou barbares, qui n'ont pas de gouvernements fixes et qui ne se font pas une idée exacte de la puissance des peuples européens, il est inévitable qu'au bout d'un temps plus ou moins long, des incidents surgissent qui obligent la nation colonisatrice à intervenir dans les affaires intérieures de la population indigène, à lui imposer par la force une loi et une administration. Quelques dénis de justice à l'endroit des commerçants ou résidents européens, quelques pillages, quelques massacres de trafiquants ou de colons, quelques insultes au pavillon civilisé, ce sont là des incidents inévitables, qui deviennent d'autant plus fréquents qu'on hésite davantage à les châtier. Aussi faut-il, en fin de compte, malgré toutes les résolutions pacifiques de la première heure, établir solidement la prépondérance politique et administrative de la nation colonisatrice sur toute la population du territoire où quelques colons européens ont commencé à mettre le pied. Il est des abus, d'ailleurs qui, tout en ne s'appliquant pas à la population indigène, ne peuvent laisser insensibles et froids des résidents européens... Les désordres, en quelque sorte permanents, de la barbarie attirent nécessairement l'intervention de plus en plus active et de plus en plus complète du gouvernement européen qui en est le témoin et qui, s'il ne s'efforçait pas de les réprimer, en deviendrait le complice. »
Citant un exemple de colonisation commerciale allemande, M. Leroy-Beaulieu ajoute:
« La concession de pouvoirs politiques et administratifs à une
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compagnie de capitaux n'a jamais été jusqu'ici qu'un des procédés d'une colonisation récente... Qu'on lui accorde, si Ton \iut a cette compagnie), un quart de siècle d'existence, môme un demi-siècle; au bout d'un temps plus ou moins long, cet intermédiaire de la première heure disparaîtra, laissant voir le véritable colonisateur, à savoir L'Empire allemand. Il est. facile de s'abstenir complètement de toute colonisation; mais il est chimérique, entré dans cette carrière entraînante, de vouloir limitera un cercle étroit et à un mode déterminé d'avance l'activité colonisatrice d'un grand l^tat.
« L'idée que Ton peut, en quelque sorte, civiliser l'Afrique ou, tout au moins, en développer les richesses naturelles sans prendre toute la direction économique et politique des peuplades africaines est une idée frivole. Les années écoulées ont donné nu prompt démenti aux théories tout idéales exposées par M. de Bismarck » (1).
En dehors de la valeur de vérités que donnent à ces idées L'expérience et l'autorité de leur auteur, leur expression les dispense de tout commentaire qui en affaiblirait la force. Je me bornerai à dire qu'il ne reste plus guère de choix, désormais, parmi les méthodes à appliquer en vue de la pénétration, de la pacification et de la colonisation des pays noirs.
Il faut prendre un parti. ou renoncer à la possession de colonies. Car il convient d'admettre que des tribus nègres, accoutumées a un état social dont elles ne voient |>as, comme nous autres, civilisés, les abus intolérables, ne sauraient davantage accepter de gaieté de cœur L'établissement dune autorité étran -•■]■<■ réformatrice, que nous n'accepterions nous-mêmes un
l Le même problème s'est posé pour le Sénégal et Gullru, dans sa remarquable Histoire du Sénégal 'lu \ \ siècle </ f870, conclut comme suit : « Seule, la conquête militaire, en assurant la paix, a rendu possible la mise en valeur du sol et de richesses cachées à ceux qui nous uni précédés. G'esl donc au temps de Faidherbe que s'arrête l'histoire du Sénégal, de la colonie-comptoir; parlai nous sommes enfin devenus les maîtres du fleuve el des côtes : et sur cette base s'est fondée, depuis 1871), l'Afrique occidentale française, dent les rapides progrès nous permettent d augurer les futures destinées, »
LES ERREURS DU PASSÉ : LA « CONQUÊTE PACIFIQUE » .'il
joug quelconque sans révolte ni résistance. Il est donc de toute honnêteté d'envisager les conséquences fatales d'une extension territoriale en Afrique qui constitue toujours, considérée en soi, abstraction faite des exigences morales et économiques actuelles et quelle que soit sa forme, une atteinte portée à la liberté, aux traditions, à l'existence des peuples noirs. Ces conséquences sont, du reste, pleinement légitimées par l'usage inadmissible que font, de cette liberté, les peuples dont il s'agit.
Du moment que la colonisation s'impose aux grandes puissances, celles-ci sont tenues d'en subir elles-mêmes les lois, au premier rang desquelles se placent l'obligation de faire disparaître les excès et, conséquemment, la nécessité de disposer du pouvoir convenable. Mais celui-ci, on l'a vu, ne saurait s'acquérir par les seuls procédés de persuasion qui ne convainquent nullement les indigènes et leur laissent seulement l'impression de notre faiblesse, d'une faiblesse dont ils sont si vite résolus à faire bon marché. L'exemple de la Cote d'Ivoire me permet d'affirmer à nouveau, en me basant sur les seuls faits, sans crainte d'être démenti sinon par des déclarations de principes, séduisantes peut-être, mais oiseuses, que les méthodes purement pacifiques sont plus meurtrières, plus dangereuses, moins dignes de nous dans leurs résultats qu'une méthode de pénétration active et ferme. Celle-ci, en effet, loin de perpétuer un état de choses aussi fâcheux que celui dont la Côte d'Ivoire fut quinze ans le théâtre, entreprend au plus tôt la lutte, dans tous les cas inévitable, de la civilisation contre la barbarie; elle réduit du même coup au minimun l'emploi de la force, à la condition expresse qu'elle soit appliquée selon des principes humanitaires et des directives consciencieuses.
Le président Roosevelt n'exprimait pas une autre idée lorsque, pendant son séjour en Angleterre, il prononça le discours fameux resté présent à toutes les mémoires: « Le rôle de colonisateur, disait-il en substance, impose comme premier devoir de se mettre en mesure de civiliser; or, la mentalité de certains peuples constituerait toujours un obstacle invincible si la force n'était prête à répondre à leurs propres violences
de barbares irréductibles. Le choix du but se substitue, dès Lors, au choix des moyens, étant entendu que ceux-ci ne sauraient jamais, sous aucun prétexte, outrepasser les droits que crée la défense ni les règles que trace la civilisation ellemême. »
Le langage du grand homme d'Etat américain a semblé rude a nos sensibles esprits et, pourtant, il traduisait une réalité qu'on se refuse à regarder en face. Par suite d'une singulière tendance de notre nature, nous voyons, sans parler ici .les purs théoriciens de la colonisation, des coloniaux véritables soutenir l'opinion, plus facile à émettre qu'à pratiquer, d'après Laquelle les Noirs, sensibles à nos bons procédés, viennent à nous par unique sympathie et nous aiment. La vérité est que les indigènes jouissent de ces procédés, mais n'en continuent pas moins de nous considérer comme des intrus, estimant, dans leur for intérieur, qu'ils n'étaient point si misérables a\ant notre venue. Que nous ne puissions admettre l'existence du bonheur social là où se pratiquent tous les excès de la barbarie, rien de plus naturel. Mais nous ne pouvons davantage empêcher notre présence d'être, en tout état de cause, considérée comme un joug ; nous n'avons pas la possibilité de faire disparaître cette sorte de répulsion physique éprouvée parles Noirs à L'égard des I31ancs, parce que, disent les premiers, nous sentons la mort. C'est la nature qui parle dans les deux cas. A nous de mettre notre tutelle obligatoire au service unifine de la noble cause de la civilisation et, sans nous laisser décourager par L'insuffisance immédiate de notre action morale sur des âmes primitives et barbares, de faire le bien quand même
Est-ce a dire que toute politique coloniale soit inopérante? Mon point. Gela signifie seulement qu'il ne faut pas considérer l.i nature humaine comme uniformément belle et avide de civilisation. Tout est relatif et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'est vrai h- proverbe suivant: Vérité en deçà des mers, erreur au delà. On admettra bien que Les Noirs, pas plus que les Jaunes, ne soûl préparés à trouver d'emblée supérieures, enviables et dignes d'être aussitôt substituées aux Leurs, Les conceptions que,
pour nos besoins, pour notre propre satisfaction intellectuelle et morale, nous voulons faire admettre par tous les peuples de la terre.
Concluons en rappelant ce que fut l'histoire de notre établissement en Afrique. Il suffit de se souvenir que les pages les plus glorieuses de l'armée coloniale tiennent dans cette histoire pour accepter comme une vérité essentielle l'affirmation qu'un peuple noir n'accepte pas définitivement notre autorité et ses conséquences avant d'avoir pris conscience de notre force. Celle-ci, seule, impose le respecta des individus qui l'ont prise de tout temps pour base unique de leur droit ; bien plus, elle entraîne leur sympathie et leur admiration (1).
(1) Je pourrais citer, à l'appui de cette affirmation, maints souvenirs personnels.
Jamais je n'ai en tendu citer avec sympathie par les indigènes le nom d'un administrateur connu pour sa bonté. Au contraire ce nom, s'il était évoqué, était accompagné soit d'un qualificatif soit d'une intonation significatifs de l'irrespect...
L'indigène ne se souvient que des grands conquérants noirs ou des chefs blancs reconnus pour leur courage, leur habileté... et leur dureté.
En tournée dans l'Indénié en 1912, j'admoneste les indigènes pour leur incroyable paresse qui laisse inexploitées d'immenses richesses naturelles. Le soir, le chef — qui parlait le français — me demande un entretien particulier : «Tu as raison, me dit-il — mais cela tient à ce que depuis de longues années, nous ne sommes pas commandés. Aune époque, nous travaillions bien, parce que nous avions un bon commandant, M. X...)» Rentré au chef-lieu je m'informe de l'affectation de cet oiseau-rare, décidé à le rendre aux administrés chez lesquels il avait laissé un souvenir aussi persistant. Gardez-vous en bien, me prévint un des vieux fonctionnaires de la Colonie, car voici son dossier. Or, cel administrateur — le seul dont on se souvint et qu'on regrettât « parce qu'il savait commander » — s'était montré particulièrement nul en des circonstance d'ailleurs difficiles.
En fin 1908, je me rends à Bouaké, et sur ma parole qu'il ne leur serait fait aucun mal, les chefs Kodés, alors dissidents, viennent au palabre. Je leur expose les dangers de leur attitude : incessamment, je devrai lancer contre eux des tirailleurs; la victoire des blancs est certaine, leur dis-je, et vous subirez les conséquences de la lutte (villages cassés, guerriers tués, récoltes perdues, bétail disparu); pourquoi ne pas, dès maintenant, faire la soumission. Et certain de pouvoir parler sans crainte, le chef me répond : «Pourquoi veux-tu que nous fassions camarades, nous ne
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Qu'elle fasse couler du sang, c'est là une nécessité déplorable, sans aucun doute. Mais, ce sang n'est épargné par aucune méthode colonisatrice et il coule trop abondant, même chez
nous soin mes jamais battus. Ballons-nous d'abord el si lu es le plus fort on fera camarades». On s'est battu, el la tranquillité est aujourd'hui complète.
C'est le même sentiment qui poussait le chef de la tribu des Sinfras à envoyer, en 1908, au lieutenant du poste voisin, un porte-canne (envoyé, sorte de parlementaire) pour lui dire: Je suis plus fort que loi, et suis prêt à accepter la soumission; tu me donneras 10 tirailleurs comme captifs. 20 barils de poudre, etc..
L'indigène de la forêt ne comprend pas l'humanité dans laguerre J'avais, bien entendu, prescrit de sauvegarder, même dans le combat auquel ils se mêlaient souvent, la vie des non combattants. Eh bien, en 1909, après une première opération contre les Ayaous, ceux-ci envoyèrent au Capitaine Poussât un porte-canne pour lui dire : «Tu n'es pas un grand guerrier, tu ne nous fais pas peur, tu n'as même pas tué une femme ». Inutile d'ajouter que l'objection ne modifia pas mes instructions.
Ils ne conçoivent pas de pénétration sans l'emploi des armes. J'ai rappelé au chapitre précédent la colonne Ghasles qui, en 1907, fut envoyée pour pénétrer « pacifiquement» lepaysgouro. Elle ne répondit pas aux provocations; c'est tout au plus si elle se défendit; elle ne demanda rien aux indigènes sauf la « permission » d'installer deux postes, à bonne portée des villages voisins. Aussi ne paeitia-l-elle que le sentier de 0,60 de largeur qui reliait ces deux points. Or, en 1909, traversant le pays, en état d'insoumission, j'essayai de parlementer et je rappelai à l'un des rares chefs qui avaient accepté d'entrer en relations, le souvenir de la colonne de 1907. « Il n'\ a pas eu de colonne, me dit-il, il est passé des dioulas (colporteurs) armés de fusils ». Et connue je me récriais, il ajoute : «ce ne sont pas des guerriers, ils n'ont tué personne, ont payé tout ce qu'ils ont mangé et ne demandaient pas de porteurs. »
L'indigène n'obéit qu'àcelui qui délient non pas seulement le pouvoir de commander, mais surtout le droit de punir. Et l'on voit les agents il agriculture, malgré leurs broderies, à peu près impuissants à obtenir quoi que ce soit s'ils ne sont pas appuyés par l'autorité d'un agent de l'ordre administratif, qui peut appliqueras punitions disciplinaires.
aucune haine collective contre le vainqueur, même si celui-ci a dû par* luis .'Mirer des répressions sévères. La guerre faite, le pays reprend peu .1 peu son aspect primitif, les nuits d'amour repurent les deuils, les troupeaux se reconstituent, et la justice de l'administrateur fait rapidement oublier jusqu'au souvenir des répressions passées. « Ne parle plus de cela. me répondait :hef, a qui je rappelais, pour mieux accentuer ses bonnes
les peuples civilisés, sans avoir toujours l'excuse d'être versé au nom de la civilisation.
résolutions, la nécessité où j'avais élé, un an auparavant, d'ordonner une opération, avec ses conséquences toujours déplorables... N'en parle plus. On s'est battu, tu es le plus fort, c'est fini... »
Aucune haine individuelle. En tournée, dans un pays de soumission récente, et dont les habitants manquaient encore d'apprivoisement, j'avise un porteur qui semblait plus dégourdi que lesautres. Il connaît donc les blancs, interrogea i-je? Et à l'interprète qui traduit ma question, l'intéressé répond en riant: « oui je connais bien les blancs, le Commandant des soldats, parce que je ne voulais pas rendre mon fusil, m'a fait passer à tabac » (Je traduis, bien entendu) La prise de contact, évidemment anormale et que seules la guerre et la nécessité de désarmer pouvaienlexpliquer, ne lui avait laissé, si cuisante qu'elle eût élé, ancun souvenir désagréable. Il trouvait la chose loule naturelle.
Enfin, fait significatif: à peine la pacification de la Région militaire de l'Ouest élait-elle terminée que la guerre de 1914 éclatait; on me demandait un gros contingent de tirailleurs, el je ne pouvais pas continuera faire peser toute la charge du recrutement sjir les populations du nord et du centre qui jusqu'alors, seules, l'avaient supporté. Je résolus donc d'étendre le recrutement par voie d'appel aux régions de soumission récente, et ces mêmes hommes qui, la veille, luttaient les armes à la main contre nous, répondirent sans trop d'appréhension aux convocations des officiers, commandants de cercles et chefs de postes, leurs adversaires d'hier. Ils se sont ballus, à l'ombre de notre drapeau, au Maroc, au Cameroun, en Turquie el en Europe.