CHAPITRE PREMIER Politique indigène
§ 1. — « La manière forte »
Bilan de la situation au 1er mai 1908. — La situation n'était pas complètement inconnue : opinion de l'Inspecteur de Lapalud, pétition à M. Milliès-Lacroix, extrait de YAlmanach du Marsouin. — Deux solutions possibles. — Impossibilité de continuer la « conquête pacifique ». Celle-ci a existé d'ailleurs plus dans les intentions que dans les faits : la période 1893-1908 est une longue série d'opérations militaires. — « La manière forte ». Elle est préconisée, annoncée : mon exposé à l'Union Coloniale. — Discours de M. Ponly au Conseil du Gouvernement. — Premiers résultats.
« Le Conquérant seul est assez fort pour se permettre des actes de clémence que le peuple ne prendra pas pour de la faiblesse et qui le rallieront à nous ».
« L'action politique et l'action de force sont les deux principaux agents de la première période d'une occupation ou d'une conquête ».
Général Galliéni {Instructions du 22 mai 1898).
Le bilan que j'ai établi de l'état politique eu avril 1908 déchire suffisamment, pour les moins informés, le voile qui dissimulait alors le péril et laissait croire à l'existence d'une pacification générale, sous le couvert de laquelle notre administration se perfectionnait à l'aise et étendait ses bienfaits.
(1) J'adresse ici un souvenir reconnaissant cames anciens collaborateurs de la première beure, notamment à M. l'Àdministrateur-adjoint Lecocqqui dirigea pendant vingt mois, en 1908 et 1909 le cabinet et le bureau politique, avec un rare dévouement à l'œuvre commune et à ma personne.
il) \ll rHODES ET MOYENS
Pour tout dire, la colonie de la Côte d'Ivoire se trouvait dans la situation d'une personne qui aurait, de longues années, vécu de son seul erédil et t'ait figure, malgré de lourdes charges cachées, parce que l'échéance fatale et révélatrice ne serait point encore survenue. Pendant quinze ans, il avait été possible de ae pas se heurter à des obstacles trop considérables et, bien que la pénétration ne se fût pas — on l'a vu — ébauchée sans peine, l'immensité du territoire, la faiblesse des moyens employés et, conséquemment, la lenteur de notre progression, La merveilleuse abondance en ressources propres au commerce des seules régions abordées, abondance qui avait donné le change sur le développement économique réel de l'ensemble du pays, toutes ces raisons s'étaient en quelque sorte liguées pour taire admettre et dire que les 312.000 kilomètres carrés de notre possession connaissaient une paix définitive.
On en était arrivé à ce degré de tension après lequel la rupture se produit si Ton veut agir encore. A moins de rester totalement inactif et d'amener, ainsi, un recul fatal autant que lapide dans les conditions de notre établissement déjà si précaire, n'importe quel gouverneur était acculé à des difficultés inévitables. La crise prochaine ne dépendait nullement des moyens à employer, car ces moyens n'offraient pas le choix: ils consistaient à a border franchement le mal pour le réduire à L'heure de notre convenance et non à l'heure des indigènes, à conduire les événements au lieu d'être conduits et débordés par eux.
La situation n'était d'ailleurs pas, en réalité, absolument inconnue.
L'Inspecteur des colonies, venu en mission à la Côte d'Ivoire de novembre 1907 à mai 1908, avait signalé cette situation et condamné la méthode de pénétration pacifique comme impuissante, indiquant de la sorte qu'il fallait en appliquer une autre.
Le commerce se plaignait, non sans raison.
Lorsque M. Milliès-Lacroïx, alors Ministre des Colonies, vint ;i Grand-Bassam, le l" mai 1908, négociants e1 colons lui remirent une pétition, signée de tous, qui débutait en demandant que h- nécessaire fui l'ail pour mettre un terme, sans pétard, à
un état politique intolérable, puisqu'il empêchait le développement de la colonisation. Il est évident que les résultats commerciaux ne pouvaient plus être, désormais, en proportion des efforts pratiqués; alors, en effet, que le champ d'action restait identique, menaçant même de se restreindre si les indigènes prenaient conscience de leur force et de notre hésitation, le nombre des commerçants allait croissant d'aimée en année. Si bien que le profit de chacun devait nécessairement se réduire et qu'une crise était l'aboutissement certain de cette situation.
Les officiers et les fonctionnaires qui avaient servi dans la forêt et souffert de se sentir impuissants, obligés de s'en tenir à un « à peu près » continuel, sous peine de provoquer un incident toujours redouté ou de perdre inutilement leur vie, traduisaient assez ouvertement leur malaise.
VA/manach du Marsouin pour l'année 1909 faisait, dans les termes suivants, connaître le péril :
« En résumé, malgré tant d'efforts, malgré tout le sang versé et qu'on eût épargné avec plus de monde, la situation reste très précaire à la Côte d'Ivoire... Nous avons montré ces poignées d'hommes prodiguant leur activité et, malgré des difficultés que d'autres auraient jugées inextricables, faire face partout, et partout sauver une situation compromise par la réduction ou la faiblesse des effectifs... A ceux qui continuent de vouloir faire croire à la pacification quand même de la colonie et qualifient d'incidents les faits de guerre où succombent nos officiers, il suffit de rappeler les pertes subies par nos troupes coloniales à la Côte d'Ivoire, en seize mois : 22 tués dont 3 officiers, 61 blessés dont 3 Européens ; au total 83 hommes hors de combat, plus du quart des pertes subies par le corps de débarquement de Casablanca »...
Notons que ces lignes ont été écrites à la suite du compte pendu de la colonne Metz et que l'effectif total des tirailleurs présents à la Côte d'Ivoire était, budgétairement, non réellement, de 840 hommes, en comprenant dans ce chiffre les deux brigades indigènes existantes, troupes hors cadres et payées par le budget local.
VI \ll I SODES ET' MOYENS
I t.Mix solutions s'offraient;
Ou bien s'efforcer de maintenir le statu quo et, conscient des difficultés auxquelles j'aurais à faire face, poursuivre avec tranquillité, avec philosophie, une politique d'action et de progression lentes en même temps qu'une carrière jusqu'alors brillante, avantageuse et sans nuages.
( >u bien découvrir ces difficultés et s'appliquer à les faire disparaître, au prix dune activité incessante.
dette seconde solution était la plus dangereuse à tous égards. Elle paraissait opposer au passé, en le condamnant, une politique nouvelle, dont le promoteur prenait tous les caractères d'un critique, d'un novateur sans égarcLpour les habitudes prises et les traditions, d'un audacieux désireux d'attacher son nom à une œuvre sans utilité réelle, mais poursuivie dans un but personne] : on conçoit ce qu'ont de risqué, à notre époque, une initiative et une attitude aussi agissantes.
Elle laissait craindre des troubles répétés et substituait à une paix apparente — mais considérée comme réelle — une série d'agitations, de soubresauts et d'opérations militaires : on se l'ait aisément une idée du peu de faveur avec laquelle l'opinion devait accueillir un pareil changement.
Elle allait à rencontre des principes admis en matière coloniale, d'après lesquels l'emploi de la force est aujourd'hui condamnable en toutes circonstances et la méthode dite de pénétration pacifique seule concevable, étant bien établi, à l'heure actuelle, que nous sommes capables, par notre unique exemple, par notre puissance de persuasion, notre amour du juste et notre générosité, de gagner sans coup férir, à la cause de la civilisation, les tribus les plus sauvages: on se pend compte sans peine que la politique d'action devait apparaître comme un anachronisme stupéfiant.
Elle obligeait l'homme assez osé pour se mettre ainsi en marge ^\^' I opinion à réussir sans cesse, «à ne pas enregistrer le moindre and dans l'exécution de son programme, dans sa marche m avant, à répondre toujours, par d'éclatants succès, ;|I|\ critiques qui ne devaient pas manquer de le viser pour
l'accabler et qui le guettaient comme le chasseur à l'affût. C'est cette solution que j'adoptai.
Les mesures nécessaires pomperaient-elles, au surplus, si complètement qu'on l'a prétendu, avec la réalité du passé ? On a bien soutenu que, jusqu'à mon arrivée à la Côte d'Ivoire, notre administration y avait pratiqué cette fameuse méthode de pénétration pacifique, si chère aux esprits généreux et dont il suffit de se réclamer pour s'assurer l'admiration émue, nous allions dire la reconnaissance d'un bon nombre de ceux qui font l'opinion en matière coloniale. Mais où est donc le caractère pacifique d'une action politique après laquelle, au bout de quinze ans, ses résultats mis à part, on enregistre des combats, des opérations, des meurtres si fréquents, des pertes en hommes si élevées, qu'on se demande s'il n'y a pas eu erreur grossière lorsqu'on a revendiqué la Côte d'Ivoire comme l'un des champs d'application les plus remarquables et les plus constants de ladite méthode.
La vérité est que les Gouverneurs de la Côte d'Ivoire avaient fait de leur mieux, avec les moyens trop faibles mis à leur disposition, et parce qu'ils avaient l'impérieux devoir de ne point nuire, en faisant naître des incidents, à l'organisation du Gouvernement général de l'Afrique Occidentale et à l'établissement de son crédit. Leur mérite n'était pas mince d'avoir su maintenir notre autorité, en dépit d'une quasi-impossibilité et, somme toute, de l'avoir étendue sur l'ensemble de la forêt, quoique faiblement et d'une façon précaire. Leur habileté préparait l'avenir; elle n'allait pas sans abnégation (1).
Le pire est qu'on se soit payé d'apparences, qu'on ait pris celles-ci pour des certitudes. L 'aboutissement de cette erreur a été une émotion générale, accrue de surprise et d'incompréhension, quand la réalité est apparue. Cette réalité, imposât) J'imagine que celte allilude a dû souvent peser à mon prédécesseur dont l'énergie s'était manifesté tant de fois, nolammenl lors des troubles de TAssikasso.
sible désormais à dissimuler, (lovait malheureusement m'ètre imputée à tort, à moi qui avais hérité de la charge si lourde, si Ingrate, inéluctable et fâcheuse, (Yen instruire l'opinion et <l'\ parer.
La Longue expérience du passé se dressait doue devant moi.
Si. même, j'avais pu, pendant quelque temps encore, persévérer dans la voie ancienne, sachant à quels risques elle nous exposait sans profit, et quels Ilots de sang elle exigeait, ^aurais encouru une lourde responsabilité morale ; je me serais t'ait, sciemment et désormais sans justification possible, le pourvoyeur de la mort. Et, d'autre part, j'aurais non seulement aggravé la situation en laissant les indigènes prendre du courage, do L'audace, accroître leurs moyens de résistance, mais j'aurais avec préméditation entretenu l'erreur, arrêté l'essor du commerce. C'était une tâche facile et de tout repos, mais non le lot d'un honnête homme.
Etait-il besoin que je me fisse, en 1908, tous ces raisonnements pour me déterminer à user de ce qu'on a appelé la « manière forte » ?
La première vertu d'un administrateur est la décision ; son premier devoir est de s'assurer la possibilité d'administrer. En L'espèce, cette possibilité n'existait pas pour la partie forestière de La colonie; quinze ans de piétinements meurtriers avaient démontré l'erreur commise en intervertissant l'ordre des rôles confiés, partout ailleurs, aux officiers el aux fonctionnaires civils, ceux-ci ayant précédé ceux-là, contre toute logique ; Le pays était en défiance, sourdement hostile, préparé par notre mansuétude antérieure à nous refuser toute marque de soumission, pénétré de cette idée que sa force était égale à La nôtre, par suite des résistances qu'il nous avait opposées, des échecs qu'il nous avail infligés, de L'habitude que nous
avions prise de ne pousser à fond aucun avantage <le manière
,i le rendre décisif.
Noire prestige était en jeu : des nécessités administratives, financières el économiques commandaient de clianger d'urgence
La faCC des choses.
La situation, aussi bien que les mesures que je comptais
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prendre, je fis (oui connaître non seulement à L'administration supérieure, mais encore au grand public, notamment dans mes instructions du 20 novembre 1908.
De plus venu à Paris, en juillet 1909, pour quelques jouis, je trouvai l'occasion de m' expliquer à nouveau, en public, sur la situation de la Cote d'Ivoire, au sein de la section africaine de l'Union coloniale française. J'avais, en juin, exposé sans ambages, à Dakar, pendant la session du Conseil de gouvernement, cette situation, et je tenais à n'en rien dissimuler — non plus que des projets d'action à la veille d'être appliqués pour y apporter un remède nécessaire — aux commerçants appelés à se ressentir momentanément, dans leurs affaires, de la mise en vigueur du programme conçu. Après avoir fait connaître, cercle par cercle, l'état réel du pays, je déclarai que l'on pouvait soit n'y rien changer et s'en rapporter au temps du soin de faire tomber les résistances, soit y mettre un terme rapidement aux prix de sacrifices temporaires. Je montrai que ces sacrifices ne seraient pas supérieurs à ceux qu'entraînerait, à la longue, comme par le passé, une politique de vaine persuasion, d'avances sans cesse repoussées, de confiance toujours rebutée. Je prouvai, au surplus, que nous en étions arrivés au point où toute prise de contact avec les tribus hostiles, dans les intentions même les plus pacifiques, devenait impossible, ces groupements opposant a priori la violence aux tentatives d'entrée en relations faites par nos administrateurs : les inutiles expériences poursuivies dans le N'Zi-Gomoé, en pays attié et dida, sur les rives du Bandama, témoignaient surabondamment de la résolution bien arrêtée chez les indigènes de se refuser à tous rapports avec nous, tant qu'ils se croiraient de force à nous résister les armes à la main.
Elevant la question, je fis voir l'autorité de la France méconnue et bafouée, son prestige menacé dans les personnes de ses représentants civils et militaires, ses intérêts économiques compromis avec ceux des commerçants et colons.
Les membres de la section africaine furent presqu'unanimes à penser que le problème de la pénétration devait être résolu sans retard par un effort militaire approprié. Seul, l'un d'eux
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formula quelques objections relatives à l'emploi d'une méthode non plus exclusivement pacifique, mais qui impliquait L'intervention «les troupes partout où les indigènes persévéreraient dans leur résistance aveugle : rappelant, une fois encore. quinze années d'expérience sanglante et improductive, je ne crus pouvoir mieux faire que d'offrir à mon contradicteur de le laisser appliquer, dans un territoire limité et déterminé, à ses risques et périls, la méthode qu'il préconisait. Les régions inconnues ne manquaient pas dans la moitié ouest de la colonie et l'expérimentateur bénévole aurait tout loisir pour apprécier, autrement que par des considérations de principes et théoriquement, la valeur de son système. Cette olfre lit aussitôt retirer L'objection et l'assemblée se rangea, par un vœu sans réserve, à mon avis.
dette pai'tie anecdotique de notre étude n'est pas sans portée, car elle montre qu'aucun mystère ne présida, à l'égard du public, aux décisions de l'administration locale et à leur application.
Le Gouverneur Général de l'Afrique Occidentale avait pris soin, du reste, d'instruire lui-même l'opinion de la situation politique de la Gôte d'Ivoire et des moyens qu'il jugeait nécessaire d'employer, désormais, pour l'améliorer au plus tôt :
« L'attrait des richesses naturelles de la Gôte d'Ivoire, disait-il, le 21 juin L909, dans son discours d'ouverture de la session du (Conseil de gouvernement, la nécessité d'élever cette contrée au degré d'exploitation des territoires voisins français ou étrangers, ont l'ait, en un court délai, succéder la période de la mise en valeur économique à celle de L'exploration géographique. Celle-ci s'est, d'ailleurs, d'autant plus prolongée que le pays, <l accès malaise, est généralement habité par des tribus primitives el rudes, superstitieusement hostiles à L'étranger, quel qu'il soit, qui marque L'intention de s'installer chez elles, et admirablement proie-ces par l'épaisseur de La forêt. L'insuffisance des moyens mis à la disposition des autorités locales les avait trop souvent, jusqu'à ces derniers temps, obligées à composer avec certains groupements qui, ignorants de notre force, vr sont, dans Leur extrême simplicité, habitués à l'idée qu'ils
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pouvaient traiter avec nous de puissance à puissance. Aussi, dans l'œuvre de prise de possession effective du pays, que l'autorité locale avait dû résolument aborder, nous trouvions-nous en Lutte à des résistances qui nous obligeaient, si nous voulions avancer, à agir avec énergie. Dans ce cas, j'estime que lorsque les procédés purement pacifiques sont épuisés, l'occupation du pays, avec des forces suffisantes pour que leur présence décourage définitivement l'adversaire, doit être entreprise ».
L'emploi de la force, jusqu'alors continu mais ignoré, allait sans doute devenir, pendant le temps de la pénétration, plus fréquent et plus certain, car le principe d'autorité est de ceux que les natures humaines, sous quelque latitude que ce soit, admettent difficilement. Mais cet emploi se ferait ouvertement. Il n'y avait pas à dissimuler des besoins et des moyens qui touchent à la civilisation, au prestige national, aux intérêts du commerce et des indigènes eux-mêmes.
Le Gouverneur Général de l'Afrique Occidentale, M. Ponty, entendait, du reste, que les événements se déroulent en pleine lumière :
« Au sud, dit-il dans un discours d'ouverture du Conseil de Gouvernement, en peignant l'état politique de la Côte d'Ivoire, une bande forestière d'environ 800 kilomètres de largeur, servant d'asile à des tribus farouches et guerrières dont la plupart, il faut le dire, nous sont inconnues ou hostiles. Celles-ci, admirablement défendues par l'épais rideau de verdure derrière lequel elles s'abritent et se défendent avec une remarquable ténacité, ne se sont jusqu'ici laissé pénétrer que dans une faible mesure, quand elles ne nous ont pas tenu en échec. C'est que, pour réduire ces peuplades belliqueuses, il faut leur opposer des forces militaires importantes, très supérieures à celles dont avaient disposé jusqu'à ces derniers temps les différentes administrations de la Colonie.
« Nous devons la Cote d'Ivoire à la vaillance de nos explorateurs. Avec une habileté cligne des plus grands éloges, ils s'y sont répandus en de nombreuses directions, prodigues de cadeaux et de promesses, traitant d'égal à égal avec ces tribus dont les coutumes barbares sont souvent un défi à la civilisa-
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lion. Il le fallait pour obtenir leur neutralité. Mais, dès le jour où nous avons voulu une prise <le contact moins incertaine, où qous avons manifesté nos premières exigences — exigences rationnelles à moins de consentir à une véritable abdication de notre mission civilisatrice cl de nos droits — les rôles se sont trouvés renversés el Les difficultés ont commencé. Il ne pouvait en être autrement chez des populations primitives dépourvues de toute organisation, vivant en pleine anarchie, livrées à Leurs pires instincts. »
Cette substitution de la « manière forte » à une méthode stérile <le pénétration dite « pacifique ». qui ne le cédait en rien à la première par ses résultats meurtriers, avec cette circonstance aggravante qu'elle les perpétuait, cette substitution s'effectua donc catégoriquement. Le Gouverneur Général de l'Afrique Occidentale L'avail hautement légitimée ainsi qu'on vient de voir; je ne fus pas moins explicite dans mes instructions du 26 novembre 1908 (1).
il) « La pacification de la Gèle d'Ivoire est une œuvre de longue haleine dont je n'ai plus besoin de montrer les difficultés. . . Le problème à résoudre exigeant une grande persévérance, la permanence de l'effort et, surtout. L'application d'une mélliode invariable, il est de mon devoir de dire quelle doit être celle dernière...
L'immense zone forestière a servi de champ d'action pour la méthode pacifique. . . Celle-ci ne résistait pas à un examen un peu sérieux de la situation el, si l'on demandait des résultats positifs, tels qu'un chiffre d'impôt en rapport avec la population admise, qu'un développement économique proportionné aux ressources connues, on se rendait compte, de suite, que le désir d'agir pacifiquement n'a va il créé qu'une équivoque.
En effet, l'action pacifique n'est, ne peut être ici antre chose que l'absence de toute action... Nous paraissions avoir occupé et pacifié le pays parce que, n'agissant pas, incapables d'agir, nous ne provoquions naturellement aucune résistance.
Certes, la colonie avait des ressources déjà sérieuses, bien que notoireiiM'ni inférieures^ ses besoins et à sa capacité financière. Certes, elle produisait, bien que beaucoup au-dessous de ce qu'elle aurait pu produire. Mais, la majeure partie de ses moyens budgétaires provenait des cercles soudaniens el par suite, la Cote d'Ivoire n'avait pas sensiblement progressé depuis l'époque où, pour la faire vivre, les dits cercles lui étaient rattachés.
(>ii ne peut même dire que, dans la région forestière, ce que l'indigène
Au surplus, les exemples abondaient qui prouvaient l'impossibilité de s'en tenir aux procédés pacifiques et persuasifs.
fournissait en laxes ou eu produits était le fruit de la méthode pacifique en vigueur. Car, chose curieuse, cette méthode ne s'appliquait que là où nous n'agissions ni administrativemenl ni économiquement. Partout où notre action s'exerçait sous ces deux formes — et combien faiblement — nous avions, à un moment donné, employé la force : toute l'histoire militaire de l'occupation de la Côte d'Ivoire tenait dans les régions administrées et mises en valeur.
Ailleurs, nous avions, il est vrai, des postes. Mais leurs chefs ne sortaient pas. Ils n'eussent pu le faire qu'à la condition de ne jamais exercer la moindre autorité et de beaucoup donner. En réalité, si notre pénétration était pacifique, c'est que nos agents se bornaient à rester dans leurs résidences ou payaient de cadeaux, en môme temps que de leur dignité, le droit de circuler sans prétention...
Gomment notre représentant servirait-il, dès lors, la civilisation? N'est-il pas constant que nos administrateurs ont dû, souvent, sans possibilité d'intervenir, obligés qu'ils étaient de garantir leur maintien à tout prix, tolérer des pratiques barbares, telles que les sacrifices humains, l'esclavage, les luttes intestines, les exactions de chefs ? C'était la part du feu. Avouons qu'elle était large et retirait à l'autorité française sa première raison de s'exercer.
Oserait-on soutenir que cette manière d'être rend les indigènes moins rebelles à notre domination? La vérité est qu'ils n'ont de celle-ci aucun respect et qu'elle ne fait aucun progrès pacifiquement. Dans ces conditions, les indigènes auraient mauvaise grâce à s'insurger. Ils n'ont pas eu, néanmoins, dans certaines régions, cette réserve naturelle, bien que la persuasion doublée de cadeaux ait été l'unique procédé employé à leur égard jusqu'à l'an dernier. Leur mentalité ne leur permet pas d'apprécier notre patience et ils ne goûtent nullement notre présence parmi eux, quand bien même cette présence ne se traduit par nul acte d'autorité. Nous sommes les « Blancs »,donc l'ennemi qu'il faut détruire ou chasser, si possible. Dire que nous serons acceptés le jour où les indigènes .auront compris, à force de conviction, la beauté de nos principes, les avantages de notre civilisation, c'est se contenter de mots, témoigner d'un optimisme de convention, faire preuve d'un esprit abusivement généralisateur, car les habitants de la forêt, dont les Soudanais eux-mêmes ont la plus fâcheuse opinion, sont absolument incapables de celte compréhension. Ils se rendent à peine compte des bénéfices immédiats susceptibles de résulter de notre établissement, à condition que ces bénéfices ne demandent de leur part aucun effort, aucun sacrifice de temps ou de travail...
Je voudrais que l'on considérât sous son véritable aspect la situation
-»<» MÉTHODES Kl MOYl N^
C'est la vainc tentative de pénétration du pays attié faite, en 1908 et 1909, par lad ministrate ur Lamblin et le commis Gour- i-. et dont l'aboutissement est l'assassinat de ce dernier, après des efforts aussi répétés qu'inutiles pour entrer en relations avec Les villages dépendant du poste d'Adzopé.
Ce sont les administrateurs llostaius et Vallon menacés, plusieurs mois durant, jusque dans leur poste de Sahoua, alors chef-lieu du cercle du N'Zi-Comoé, bienqu'ils aient déployé une diplomatie consommée, fait preuve d'une patience, d'un oubli • 1rs injures auxquels peu de natures consentiraient à se plier. Ils .11 sont récompensés par le soulèvement des Agnis, sans lui avoir même donné le prétexte de percevoir l'impôt et de faire exécuter des travaux d'intérêt général de première nécessité.
Ce sont, en novembre 1909, l'administrateur Laliaye et l'adjoint de Villers, làcbement assaillis dans le pays Dida, dont l'administrateur Terrasson de Fougères a fait une reconnaissance pacifique admirable de courage, d'audace, de bienveillance, d'habileté et au cours de laquelle il a été plusieurs fois l'objet de tentatives d'assassinat. Au cours de cette agression, de Villers est blessé.
Ce sont les pays akoué, yaouré, ayaou, sur les rives du Banda ma, qui n'ont jamais fait, jusqu'en 1909, l'objet d'une pénétration armée, qui ont répondu à l'absence de toute prétention de La part des officiers ou fonctionnaires civils chargés de les administrer par de continuelles rebuffades et qui, se croyant forts pai'ce que nous n'avons pas usé de la force, se soulèvent un beau jour ouvertement, déclarant leur intention dénoué chasser.
C'est le Sassandra, soumis d'emblée à l'Administration civile, organisé avec une grande douceur, comblé de marques
faite ici ;i nos administrateurs civils et militaires <le (oui rang par l'état primitif des esprits indigènes, par IV\islonce d'une incroyable anarchie sociale, par l'habitude séculaire donc rien faire, par la barbarie naturelle de ions ci. imssi, par le caractère d'indépendance que la vie dans une forel intense a donne à la longue aux tribus, voire aux villages.
L'erreur est de croire qu'il suffit d'avoir de bonnes intentions. Or, si paradoxal que cela paraisse, meilleures sont ces intentions, plus certain est l'échec. »
de notre excessive générosité sous forme de cadeaux abondants et renouvelés distribués à la population, qui nous récompense de ces bons procédés par l'assassinat, en 1906 et 1907, du commis Lecœur, du lieutenant Hutin, du capitaine Caveng.
N'étais-jc pas, dès lors, fondé à tirer des faits ci-dessus les conclusions suivantes :
« L'expérience du passé aurait pu suffire à me dicter une politique indigène qui n'entraînât pas, en échange de notre mansuétude, de notre patiente douceur, des sacrifices irréparables... Les données que j'ai acquises, depuis, m'ont amené à considérer comme entraînant une responsabilité morale trop lourde le fait d'imposer à des fonctionnaires l'emploi de la méthode pacifique. Connaissant le pays et ses habitants, je ne nie déciderai plus, désormais, à aventurer la vie d'un de mes collaborateurs dans une région à pénétrer, en lui laissant/ pour tout moyen d'action, la persuasion.
Depuis que j'ai adopté une pratique différente et partout où j'en ai usé, j'ai obtenu en peu de temps des résultats autrement avantageux, à tous égards. Je n'ai pas seulement, en elfet, enregistré la soumission définitive des tribus par leur désarmement ; j'ai acquis l'assurance que les indigènes, nous voyant déterminés à ne pas leur céder, ont pour nous plus d'estime et, disons-le, cet attachement fait de respect et de crainte témoigné par les 'êtres primitifs à ceux qui sont forts.
La lutte est, ici, absolument inévitable. Qu'en nous insinuant, au début, et en payant le droit de nous installer d'une façon modeste et précaire, exclusive du pouvoir d'administrer, nous retardions le moment où nous serons combattus, il n'est pas moins vrai que ce moment arrive toujours. J'estime qu'il faut mieux montrer tout de suite nos intentions. Il n'est pas douteux, en effet, que les indigènes, s'ils ne sont pas prêts à la guerre, ne résistent pas, je veux dire ne recourent pas à l'insurrection générale d'un groupe ou d'une région. Des incidents isolés peuvent se produire ; ils entraînent moins de pertes que la lutte à outrance, aboutissement certain, en ce pays, de la méthode dite de « pénétration pacifique » ».
Ainsi, M. Ponty, avec la généralité de vues que comportait
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sa baute l'on, lion ci son rôle directeur, et moi-même, avec la précision uécessaire, puisque j'étais chargé de l'exécution, étions entièrement d'accord sue L'état politique de la colonie, ses causes anciennes, les moyens propres à le modifier. Nous ne nous payions pas de mots; nous voulions désormais des réalités et, pour les obtenir, la « manière forte » serait employée, comme la seule efficace.
Cette manière j'en caractérisai l'usage de la façon sui- \ anle :
<■ Je déterminerai ainsi la suite des moyens à employer pour occuper d'une manière décisive et presque sans coup férir une partie quelconque de la zone forestière : y envoyer un fonctionnaire ou un officier, appuyé d'un solide détachement de troupes, inviter les villages à désarmer aussitôt, atteindre immédiatement les dissidents qui sont l'infime minorité, puis organiser le pays méthodiquement, le lever, le recenser, le soumettre à l'impôl au taux normal sans songer à l'augmenter d'année en année, mais en tenant compte des ressources, instruire les indigènes des procédés propres à améliorer leur sort matériel et à les enrichir. »
Il n'était pins besoin de faire de nouvelles expériences ; quinze ans d'épreuves et d'insuccès avaient permis de repérer les groupements hostiles et de mesurer leur hostilité. Partout, on pouvait donc agir à coup sûr. La méthode, du reste, n'est pas seulement pacificatrice, elle est aussi productive et civilisatrice immédiatement. J'en trouve la preuve dans l'Attié, qu'a pacifié, suivant les instructions précises dont il a été pourvu, le lieutenant Boudet.
Après avoir désarmé complètement cette importante tribu, ce dernier a fait construire d'excellentes pistes pour relier le cœur du j>a\s aux centres administratifs ou commerciaux d'Agbo ville, d'Adzopé, de Zaranou, d'Alépé. Il a appris aux indigènes ;i récolter le caoutchouc, se transformant lui-même en instructeur technique de ceux dont il avait résolu de faire des moniteurs pour les villages et qu il avait choisis avec soin parmi les plus intelligents; il les a pressés de se livrera cette
industrie : en trois mois, de ce fait, dix tonnes de latex sont
POLITIQUE INDIGÈNE .">iJ
sortis delà région jusqu'alors étrangère au trafic général. Il a fait dégager le lit de la rivière Mé, voie de transport naturelle des billes d'acajou, satisfaisant ainsi le désir des exploitants de bois européens. Il a montré aux habitants des villages la manière d'édifier leurs cases hygïéniquement et avec un certain souci du confort. Il procéda en outre à une étude approfondie du pays et le résultat de ses observations fut publié au Journal Officiel de la Colonie.
Voici donc une contrée ouverte à la vie sociale et économique aussitôt que pacifiée. Sans doute, il a fallu, au début, frapper quelques rudes coups, mais l'attitude ancienne des Attiés, l'assassinat du commis Gourgas, la déclaration qu'ils ont faite de l'état de guerre justifiaient l'emploi des armes, limité au minimum par notre prompte énergie, immédiatement suivi d'une première et généreuse éducation dont profitèrent sans tarder nos ennemis de la veille.
La méthode avait donc fait ses preuves ; la colonie ne pouvait que gagner à ce quelle fût généralisée. Malgré tout, je tins à la mieux justifier encore; car j'avais pris d'avance la mesure delà difficulté qu'allait rencontrer, dans l'opinion mal préparée, sa substitution aux procédés de pénétration si fâcheusement expérimentée dans le passé :
« On objectera que la politique vigoureuse, « la manière forte », puisqu'on lui a donné ce nom, est contraire à nos principes, à notre génie.
Ce serait exact, si elle s'employait a /jr/ori, sans que nous nous soyons rendu compte des dispositions de l'indigène, si nous pénétrions dans les pays neufs à la façon de conquérants barbares qui commencent par écraser et s'imposent par la terreur.
Tel n'est point notre cas. Mais du moment que nous connaissons la mentalité commune à toutes les tribus et que cette mentalité les pousse obligatoirement à nous combattre, serait-il pratique et humain d'adopter un moment à leur égard une attitude dont nous ne pouvons attendre que des deuils, des guerres sanglantes, une inutile perte de temps ?
Le tout est de savoir, évidemment, si nous voulons occuper
le pays el le civiliser. Si oui, il n'y a pas d'autre méthode à employer que celle à laquelle nous avons du en venir et qui constitue ici une règle impérieuse. Si non, nous pouvons nous en tenir au procédé de la pénétration pacifique. Ce procède, puisque nous en savons les résultats, aura, non moins que l'autre, le mérite de la franchise. J'ai fait mon devoir en en montrant les dangers et les conséquences.
Je serais tout disposé d'ailleurs, si on voulait tenter un nouvel essai, à faire une expérience dans telle région que Ton voudrait bien me désigner, parmi les parties restant à occuper de la colonie. Le cercle du Haut-Sassandra renferme des territoires immenses absolument inconnus, dans lesquels aucun Européen n'a jusqu'ici pénétré. 11 serait aisé d'en constituer un cercle, exclusivement soumis au régime de la persuasion. De cette manière pourraient être dissipés, autrement que par le récit d'événements passés, bien que proches, tous les doutes susceptibles de subsister encore sur la meilleure méthode de politique indigène à adopter.
Pour diriger ce territoire et en commander les postes, je ne désignerais, toutefois, que des fonctionnaires de bonne volonté, prévenus à l'avance des dangers auxquels ils s'exposeraient, ayanl l'ait le sacrifice de leur vie et auxquels je n'hésiterais pas à conseiller de prendre au préalable des dispositions extrêmes pour la sauvegarde de leurs intérêts personnels. J'ajoute que je n'entreprendrais pareille tentative qu'après avoir fait, malgré toutes les précautions prises, les plus extrêmes réserves.
Je crois ne pouvoir mieux exprimer à que] point je considérerais comme imprudent, sinon néfaste, d'apporter le moindre tempérament à l'exécution du programme actuellement appliqué à la Côte d'Ivoire, non, certes, sans difficultés, mais avec la certitude d'un succès aussi prompt que possible. Je n'hésite pas ù dire que modifier ce programme en changeant la méthode serait remettre en question les résultats acquis et retarder indéfiniment la pacification définitive, l'organisation administrative, l'ouverture à la civilisation et au progrès économique de la (iolonie. »
On ne peut pas plus humainement accorder les rigueurs de
la guerre inévitable et le souci de préparer un avenir de paix el de prospérité. Cette méthode observe cette règle fondamentale que M. l'ambassadeur Hannand indiquait dans la Revue bleue du 16 juillet 1910 : l'économie des efforts et des sacrifices. Elle tient compte de ce fait que, selon l'expression de l'éminent écrivain « toute destruction de vie ou de biens matériels, qui n'est pas strictement indispensable, est une faute à la fois économique et politique et parfois un crime » ; elle est créatrice de richesses nouvelles, puisque, jusqu'alors, les régions ainsi soumises n'ont rien produit ; génératrice d'efforts et de travail, puisque, précédemment, les indigènes sont restés dans l'oisiveté.
La « manière forte », ainsi comprise, devait trouver, dans son application même, sa plus belle, sa plus légitime raison d'être.
S 2. — Orientation nouvelle de la politique indigène.
Premières instructions individuelles aux administrateurs. — Instructions d'ensemble du 26 novembre 1908 : situation morale de la Colonie; nous ne sommes pas aimés : il faudra modifier complètement la mentalité noire pour nous faire comprendre ; plus d'hésitation sur la politique à suivre; nous ne devons pas faire preuve d'une sensiblerie sans résultat; la politique indigène doit être bienveillante mais très ferme ; il est dangereux de témoigner de<la faiblesse. — Il est à désirer que l'emploi de la force soit évité, mais si celle-ci nous est opposée, nous ne devrons pas craindre d'y recourir à notre tour; la politique indigène ne peut pas être faite exclusivement à l'heure actuelle de sympathie réciproque ; notre autorité doit être établie sur des bases inébranlables. — Collaboration des chefs indigènes; suppression des campements et groupement en villages.
Dans les premiers mois qui suivirent mon arrivée, à l'occasion de chacun de mes déplacements, j'avais été amené à donner à quelques administrateurs des instructions, assurément différentes de celles qu'ils avaient reçues jusqu'alors. A l'Administrateur du Baoulé j'écrivis, le 10 août 1908 : « Il existe encore certains groupements qui ne semblent pas
5(î Ml rHODES ET MOYENS
avoir absolument accepté notre autorité : je citerai ainsi Les Nanafoués-Kpris et les Kodés. J'ai eu l'occasion de notifier aux représentants de ces populations ma ferme volonté de les voir immédiatement rentrer dans la normale et, comme preuve de complote soumission, acquitter l'impôt comme tous les indigènes du cercle.
Vous veillerez à la stricte éxecution de mes ordres, .le ne veux pas d'exceptions. Celles-ci, du reste, proviennent généralement de la présence, dans certaines tribus, de mauvais éléments qui exercent, par la crainte le plus souvent, une influence fâcheuse et contagieuse sur la masse.
Vous n'hésiterez pas à sévir contre tous ces fauteurs de résistance, s'ils ne se soumettent pas dune manière absolue et sans nouvelle injonction. Toute hésitation serait considérée par les indigènes comme une faiblesse d'autant plus regrettable que les ordres récemment donnés Font été solennellement. »
Au moment d'une mutation dans le personnel administratif du cercle de Lahou j'écrivis, le 29 juillet 1908, au Commandant de cercle :
« La politique indigène doit être pour vous la préoccupation dominante. Je désire que vous en soyez bien persuadé, car c'est a ce prix, seulement, que vous pourrez donner tous vos soins et exiger de vos subordonnés un concours éclairé, en vue de pendre meilleure une situation qui est loin de me satisfaire.
Vous savez déjà quelle est cette dernière. En dehors d'une étroite bande de terrain bordant la mer, notre autorité est bien faiblement établie dans le cercle de Lahou. A quelques exceptions près, on peut dire que toute la partie située au Nord de la Lagune et de Fresco ne nous appartient que nominalement.
Des renseignements que je possède, de la constatation des résultats obtenus et des déclarations même de votre prédécesseur, je puis, en effet, conclure que tout Le pays Dida nous échappe. .!<■ sais bien qu'il ;i pu le parcourir seul, sans escorte, Bans incident. Mais je n'ignore pas, non plus, que ce tour de force ne saurai! être renouvelé aisément par d'autres que son auteur; qu'il n'a, du reste, été accompli qu'au prix de-généro-
P0LITIQ1 K INDIGENE .il
sites personnelles sur lesquelles on ne saurait baser une action politique; qu'il constitue, en un mot, un record méritoire, sans plus. Or, ce que je veux, c'est une politique positive, aux effets définitifs et tangibles.
Ce qu'il faut poser avant tout, c'est le principe indiscutable de notre autorité. Il doit dominer toute notre politique. Il se manifeste, de notre part, au moyen d'une grande fermeté, qui ne saurait admettre que nos ordres — puisqu'ils sont certainement toujours dictés par les sentiments de justice, de bienveillance et d'intérêt — soient acceptés avec réticence, observés avec arrière-pensée, à plus forte raison méconnus. De la part des indigènes, l'acceptation de ce principe doit se traduire par un accueil déférent, un respect absolu de nos représentants quels qu'ils soient, le paiement intégral de l'impôt au taux uniforme de 2 fr. 50, un concours sérieux donné à la construction des pistes et routes, l'acceptation du portage rétribué, l'observation de nos conseils relatifs à la nécessité du travail, le recours à notre justice.
Ce sont là des principes essentiels et de portée très générale. Ils ne peuvent être appliqués que par une politique vigoureuse et persévérante. Ils s'opposent à ce que soit pratiquée cette erreur trop fréquente dans la Colonie : l'emploi de la « politique personnelle », si inefficace en debors des apparences, si fâcheuse puisque la situation d'un cercle se trouve remise en état à chaque mutation.
Certes, je reconnais que le procédé d'insinuation a du boji. L'immixtion dans les affaires des indigènes, pour les amener à nous par habitude, est un moyen de pénétration recommandable. Encore faut-il, toutefois, que ces méthodes soient appliquées convenablement. Or, elles exigent, pour porter des fruits, la permanence et l'extrême division de l'effort, conditions que nous ne pouvons prétendre réaliser en l'état actuel de nos finances et de notre effectif du personnel administratif. Elles risquent donc de rester purement théoriques et, comme elles sont fort séduisantes, je dirai plus « fort à la mode », elles leurrent alors, malheureusement, celui qui les invoque.
Votre prédécesseur a pratiqué une politique toute de tempo-
risation el d'action personnelle : elle a abouti à des résultats quasi-négatifs, puisque Le pays dida est resté impénétrable pour notre administration régulière. Or, voire prédécesseur ne saurait prétendre que lui ont fait défaut, pour réussir, la confiance de L'autorité supérieure ni le temps. J'ajouterai que les moyens ne Lui furent pas mesurés ; il y a moins d'un mois qu'il a refusé, comme superflus et même dangereux, ceux que j'ai mis à sa disposition.
Le pays dida est, pour ainsi dire, celui dans lequel rétablissement de noire influence et de notre autorité a fait le moins de progrès. Il faut mettre un terme à cette situation. Votre cercle doit, tout entier et le plus tôt possible, rentrer dans la normale. Voilà le but essentiel, l^es résultats à obtenir, je vous les ai énumérés plus haut, en vous détaillant les modes d'application des principes politiques à adopter vis-à-vis des indigènes et les preuves de bon esprit par lesquelles se manifeste la soumission absolue de ces derniers. »
Enfin j'avais été très frappé, au cours de divers déplacements, de l'attitude arrogante des indigènes du cercle des Lagunes où se trouvent, avec le chef-lieu, les centres européens d'Abidjan, de Dabou, de Jacqueville et d'Alépé. Cette attitude n'était pas nouvelle: lorsque, en 1903, M le Gouverneur Général Rounie se rendit à Dabou, les chefs le reçurent, ivres pour la plupart, sans aucune marque de déférence, le chapeau sur la tète, la pipe à la bouche et assis. Le 13 août 1908, après avoir fait part à l'Administrateur des Lagunes de mes constatations, j'ajoutais :
« J'ai tenu à vous signaler cette attitude, persuadé que, malgré les difficultés certaines rencontrées dans le cercle des Lagunes, vous apporterez tous vos soins à améliorer la situation.
Je désire que cette situation cesse d'être telle que nous ne
puissions être assurés, en toute circonstance, de L'obéissance des indigènes à nos ordres. J'ai L'intention d'entreprendre très prochainement nu gros effort agricole dans votre cercle ; il serai! fâcheux que j'en lusse empêché par Le mauvais esprit des populations.
Déjà, je considère comme regrettable que, dans la circonscription même où se trouve le chef-lieu de la Colonie, on puisse concevoir quelques inquiétudes tirées des oppositions récemment faites, dans le territoire du poste d'Ery-Makouguié, à la présence du Chef de poste ; la résistance sourde, mais réelle, que nous font certains villages de la région de Toupa est trop significative pour que je ne me préoccupe pas de mettre un terme à ces difficultés.
Je vous prie donc de me soumettre, dans le plus bref délai possible, un exposé — accompagné d'un croquis schématique (1) — de la situation politique exacte de votre cercle. Vous envisagerez, dune façon concise mais nette, chacun des groupes, tribus ou sous-tribus ; vous me désignerez, si besoin, les villages dont vous n'avez pas lieu d'être absolument satisfait. Nous arrêterons alors, de concert, les mesures propres à assurer la complète tranquillité et la soumission indiscutable du cercle des Lagunes.
J'ai besoin, en elfet, de pouvoir, sans crainte de provoquer des mécontentements aussi injustifiables que fâcheux pour notre prestige, appliquer dans cette circonscription un programme d'action économique dont je vous entretiendrai ultérieurement. »
Mais je ne pouvais vraiment pas adresser à chaque Commandant de cercle des instructions spéciales. Il devenait indispensable de fixer, dans un document public, les principes de la politique indigène que j'entendais voir appliquer. Tel fut le but de mes instructions du 2(> novembre 1908 (2).
« Une des plus grosses difficultés qu'ait rencontrées l'établis?
(t) Je recommande l'emploi de ces caries, en couleurs différentes suivant les zones (pacifiées, de soumission récente, douteuses, hostiles, encore impénélrées). Elles parlent aux yeux, et sont forcément plus sincères que n'importe quel exposé, écrit ou oral, car on peut par des associations de mois, des expressions atténuées, dissimuler la gravité d'une situation.
(2) Ces instructions s'appliquaient à une situation déterminée — celle qui existait en 1008. Elles ne répondent plus, depuis plusieurs années, à la situation que mes eflbrls ont amenée.
ment de notre influence réside dans l'état d'esprit dos indigènes, ou, }><mr tout dire d'un mot, dans la situation morale du pays. Je oe parle pas des régions du Nord, dont les habitants ont trop d'attaches avec le Soudan pour ne pas participer, au point de >ue mental et si j'ose dire, intellectuel, du degré de civilisation, relatif il est vrai, mais néanmoins incontestable, des populations soudanaises. Les groupes qui peuplent ces régions ont été assouplis, par une rude accoutumance, au joug des conquérants noirs. Ils ne discutent pas notre suprématie, dont l'exercice constitue pour eux une amélioration incomparable de leur condition morale et matérielle.
Chez les indigènes du centre de la Colonie et de la basse Côte d'Ivoire, l'état a na reluque antérieur, avec ses avantages réels pour des populations sauvages, est encore trop persistant ; il a laissé partout où il a cessé des traces trop profondes ; sa disparition progressive cause trop de regrets pour qu'il n'en subsiste pas des etl'ets.
Ceux-ci se manifestent par la survivance des luttes intestines, des haines, des jalousies, que traduisent, trop souvent encore, «les coups de force, des combats de village, des crimes individuels. L'ordre, qui est fait, ici, idéalement, du sacrifice des Libertés particulières au profit de la liberté de tous, semble à la niasse une pénible, sinon insupportable atteinte à ses seules aspirations conscientes faites d'instincts, de désirs dont la satisfaction serait coupable à nos regards. L'indigène est si peu capable de réflexion qu'il ne compare pas spontanément le présent au passé, ne se rend pas compte que nous lui avons apporté la paix, le droit de circuler à son gré, de s'enrichir par son travail, de jouir du fruit de ce dernier. Nous sommes des maîtres et, par conséquent, des individus dont la force est respectable, mais dohl les actes, si pleins qu'ils soient de justice cl de bonté, ne provoquent pas l'affection.
Il faudra modifier du tout au (ont la mentalité noire pour nous faire comprendre, (le ne sont pas, en effet, les contemporains des époques d'anarchie qui nous suivront, nous admettront bénévolement, nous aimeront. Si nous avions là-dessus quelque illusion, elle sérail détruite par l'empressement qu'ap-
POLITIQUE INDIGÈNE (il
portent trop souvent à tirer profit des avantages de Leur situation pour abuser du commun, les favorisés, ceux qui savent nous servir et mériter ainsi notre intérêt spécial. Reconnaissons-le : à l'heure actuelle, l'indigène est encore hostile à nos institutions, indifférent aux efforts que nous taisons pour rendre son sort moins misérable.
Constatation attristante mais bonne à l'aire, car, si elle ne peut modifier nos intentions, elle nous dicte notre conduite. De longtemps encore, il faudra donc que nos sujets viennent au progrès malgré eux, comme certains enfants acquièrent l'éducation en dépit de leur répugnance au travail. Nous devons jouer vis-àvis de l'indigène le rôle de parents fermes et volontaires et c'est à l'autorité à obtenir ce qui serait refusé à la persuasion.
La tache la plus urgente est d'arrêter toute velléité d'insoumission comme de mauvais vouloir.
Ce que je veux, c'est que, malgré la diversité d'aspects et de caractères présentée par la Colonie, la marche en avant soit uniforme et que, si ses effets diffèrent nécessairement, rien ne soit négligé, du moins, pour la rendre partout fructueuse. Tout se tient dans un pays soumis à la même direction ; il s'ensuit que le développement et la prospérité qu'on peut lui donner ne sont qu'apparents et précaires si l'on néglige certaines régions, moins favorisées de la nature, moins aisées à suivre, au profit des mieux pourvues et des plus proches.
Il convient d'établir entre nous et le natif un contact permanent et de lui faire apprécier, par l'exemple comme par le conseil, que nous sommes guidés par des principes d'humanité dont il est appelé, en toute première ligne, à tirer un bénéfice moral et matériel. Son caractère, indifférent à nos bienfaits, ne saurait nous décourager ; qu'il veuille ou non, notre influence s'exerce sur lui et les générations qui viennent, du moins, se ressentiront de nos efforts et de notre action.
Au point de vue administratif, il n'est pas douteux que nous puissions, je ne dirai pas modifier sa mentalité, lui faire coin-
IrJ Ml I H0D1 S 1.1 MOY1 NS
prendre l'intérêt de nos décisions et de nos mesures, mais lui pendre supportable et habituelle l'observation de ces dernières. Les Indigènes habitués à voir un Européen, à s'adresser à lui, i lui soumettre sans obstacle leurs doléances, leurs différends, leurs désirs, prennent plus d'assurance, deviennent confiants ; leur appréhension naturelle se dissipe de proche en proche ; leur allure même s'améliore, devient plus franche. On peut dire, en effet, de l'habitant des pays primitifs, qu'il s'apprivoise. Or, c'est au fonctionnaire qu'il appartient d'exercer ••elle action morale.
J'ai été frappé rapidement, en consultant les administrateurs ou en lisant leurs rapports, par la fausse idée que les indigènes se l'ont de notre occupation. En bien des points de la Colonie, ils la considèrent encore comme provisoire et n'hésitent pas à le dire. D'autre part, lorsque j'ai pris contact avec certaines tribus, mon éfconnement a été grand en voyant leurs cbefs allée ter à notre égard une attitude assez peu déférente et une indépendance de caractère qui les poussait jusqu'à vouloir discuter avec nous l'opportunité de nos mesures les plus justes.
.le désire donc qu'il n'y ait désormais aucune hésitation sur la ligne politique à suivre. Cette ligne de conduite doit être uniforme pour tout i la Colonie, encore que celle-ci, bien éloignée de sa maturité, soit en état de perpétuelle évolution et qu il s \ présente, en une même région, des situations essentiellement différentes qui entraînent, au point de vue du détail, des modes d'action fort dissemblables.
Si les modalités de celle action sont indéfinies, puisqu'elles doivent suivre le développement du pays et s'adapter aux circonstances, elles n'en doivenl pas moins avoir une raison d'être invariable, nu principe fixe, qui est le principe d'autorité.
< le dernier s'inspire «In but à afleindre, but que j'ai indiqué déjà nettement dans des instructions spéciales adressées à quelques administrateurs, et qui se caractérise ainsi qu'il suit : soumettre ions les éléments hostiles; gagner les hésitants ; èncou* rager la masse qui, toujours., peut ôtre attirée à nous par l'intérêt en attendant qu'elle le soit un jour parla sympathie;
politique: hidigène 63
asseoir, en 1111 mot, notre autorité de telle sorte qu'elle soif indiscutable ; traduire, enfin, ces résultats par des eiï'ets tangibles, tels que la perception intégrale de l'impôt, le concours donné par l'indigène à la création de l'outillage public, le progrès économique et social.
Pour que ce but soit atteint, il faut que les administrateurs ne le perdent jamais de vue, appliquent à sa poursuite tous les moyens dont ils disposent, fassent taire, si besoin, certaines tendances de leur caractère personnel qui se traduiraient par des initiatives, louables sans doute, mais sans effet immédiat.
Ce que je ne veux pas, c'est que nous fassions, dans ce pays où les esprits au moins sont encore à conquérir, étalage d'une sensiblerie sans résultat. Dussions-nous ne pas sembler tenir compte, dès l'abord, des désirs de l'indigène, il importe que nous suivions sans faiblesse l'unique voie susceptible de nous mener au but. 11 ne faut pas s'y tromper : ces désirs indigènes sont essentiellement improductifs, opposés à tout progrès. Les respecter, c'est vouloir différer indéfiniment l'établissement de l'ordre.
Certes, dans un pays neuf, où le guide du natif fut jusqu'ici presque exclusivement l'instinct, cet ordre ne peut s'obtenir sans provoquer des mécontentements et des heurts : ceux-ci proviennent, du reste, des mauvais éléments, c'est-à-dire de l'infinie minorité qui, malheureusement a, d'ordinaire, le don d'entraîner la masse à commettre des fautes dont elle est la première, ensuite, à déplorer les conséquences et à répudier les auteurs véritables.
La politique indigène à pratiquer dans ce pays doit donc, littéralement, être bienveillante, mais ferme ; sa fermeté se manifeste par la réduction de toutes les résistances, ce qui ne signifie pas qu'elle puisse s'écarter un moment des principes d'humanité dont s'inspire notre action coloniale. S'il convient d'empêcher tous les abus et les excès particuliers, de viser surtout à atteindre le raisonnement de l'indigène et à solliciter sa bonne volonté, d'user de patience, de diplomatie, de longanimité même, il est aussi dangereux qu impolitique de témoigner
64 Ml I MODES ET MOYENS
de La faiblesse. 11 est à désirer que l'emploi de la force soit évité, mais si celle-ci nous est opposée, dous ne devons pas craindre d'y recourir à notre tour et je suis résolu à donner aux indigènes les plus rudes leçons toutes les fois que. lassant notre mansuétude, ils croiront possible de mettre en échec notre autorité.
Si notre politique est bienveillante, il ne s'ensuit pas qu'elle doive se traduire par une condescendance exagérée vis-à-vis de l'indigène, par un respect outré des intérêts de quelques-uns, chefs pour la plupart, privilégiés, fréquemment peu dignes d'estime, car ils ont acquis leur prestige par des excès préjudiciables à la masse qu'ils nous font trop souvent perdre do vue.
II est vain de supposer qu'à l'heure actuelle la politique indigène puisse être faite exclusivement de sympathies réciproques. Le croire, c'est s'exposer à une confiance aveugle dont quelques-uns ne manquent jamais de profiter. L'administrateur doit donc ne se départir en aucune circonstance de sa vigilance ; il convient même qu'il soit défiant, les symptômes les plus apparemment futiles pouvant dissimuler des mouvements profonds et étendus.
En un mot, je ne saurais trop dire que la première des conditions à remplir pour tenter quelque chose d'utile et de pratique dans notre Colonie, c'est d'établir notre autorité sur des bases inébranlables. S'il existe la moindre fissure, tout ce que nous ferons sera précaire ; aussi, ne devons-nous tolérer aucune atteinte, si Légère soit-elle, à La sécurité. Les événements oui, en pays indigène, une singulière répercussion el le moindre incident, surtout s'il est fâcheux pour nous, se trouve aussitôt grossi et dénaturé. Il appartient, en conséquence, aux administrateurs de veiller attentivement et, si je puis dire, de se tenir aux écoules. Les manifestations d'impatience ou d'irrespect à
I égard de notre autorité, les manques voulus de bonne volonté sont a réprimer sans délai. Il importe que les populations soient tenues en haleine, maintenues dans la bonne voie par La présence renouvelée de ceux qui ont mission de les commander.
II est de tonte tiécessité aussi que les mauvais esprits, en
général seuls fauteurs de désordre, soient isolés et éliminés.
Maintenant que j'ai indiqué l'attitude à adopter vis-à-vis des populations, je puis aborder la question de l'administration indigène.
J'ai l'impression que celle-ci a été, jusqu'à présent, primée par des considérations de pure politique indigène.
Or, celle-ci est seulement un moyen. C'est^d'après ses principes, variables selon les caractères et les conceptions individuelles, que se règle la conduite à suivre à l'égard de ces populations. L'administration indigène est également un moyen, mais elle est aussi et surtout une fin : il est permis, en effet, de considérer le but comme bien près d'être atteint lorsque l'on peut administrer à l'aide des éléments indigènes au lieu de trouver en eux des obstacles.
Ce résultat est acquis dans les cercles du Nord. Il nous faut l'obtenir dans la zone sylvestre et dans le Baoulé.
Ce n'est pas que j'aie le moins du monde dans l'idée de tenter ici un essai d'administration indirecte. La Côte d'Ivoire ne possède, parmi les natifs, sauf dans quelques cercles du Nord, aucun sujet susceptible de remplir, même approximativement, le rôle de fonctionnaire indigène, détenteur de la moindre parcelle de l'autorité publique. Il faudra de longues années avant que nous trouvions des individus à la fois pourvus d'une instruction relative, énergiques, actifs, honnêtes, dévoués, prêts à affronter les dangers qu'offre pour l'indigène l'exercice du pouvoir dans son propre pays, suffisamment désintéressés aussi pour nous servir d'auxiliaires administratifs, fut-ce au prix d'un contrôle étroit et permanent.
Nous devons donc nous borner à pratiquer l'administration directe, la plus morale du reste en pays noir, parce qu'elle prête infiniment moins aux excès qui découlent, sans conteste, de toute participation de l'indigène aux affaires publiques.
Toutefois, je pense qu'il est possible de songer à apporter à ce mode d'administration quelques tempéraments destinés à
rendre notre tâche plus aisée et à servir les intérêts généraux de la Colonie.
J'estime qu'il est à la fois possible d'utiliser les ressources existantes, d'en mettre à jour de nouvelles, de donner au pays tout entier une impulsion vigoureuse, de remplir le programme moral que nous imposent les traditions et l'esprit de notre race, en ayant recours, dans la mesure où cette nouveauté est possible, à la participation de l'indigène à notre administration, déjà très amorcée dans les cercles détachés de l'ancien Soudan.
Cette forme de l'association, je la conçois de la manière suivante : emploi judicieux des chefs indigènes, introduction dans l'esprit des habitants des villages d'un sentiment de cohésion et de solidarité qui permette de leur faire exécuter avec facilité et, en quelque sorte, spontanément les mesures prises en vue d'améliorer leur sort matériel et moral.
Quelques-uns penseront sans doute qu'innover dans les conditions que je viens de définir et que je développerai plus loin, c'est porter gravement atteinte à un état social existant auquel ils considèrent que nous ne saurions, sans faute, substituer une organisation introduite de toutes pièces.
Mais j'estime, au contraire, que nous sommes précisément dans ce pays pour modifier l'état social des populations aujourd'hui soumises à nos lois. Cet état se traduit, en effet, chez les indigènes de la forêt et du Baoulé par une anarchie permanente, générale, résultant de l'absence de toute autorité et opposée à la réalisation de toute réforme utile. Il m'a été dit trop souvent que les chefs indigènes — tout eu faisant preuve, de bonne volonté par crainte, par lassitude après la lutte qui entraina leur soumission, par indifférence ou par tactique, — se déclaraient impuissants à obtenir l'obéissance des populations (jn ils dirigent pour que, en présence du résultat négatif de leur intervention, je me déclare satisfait de cette bonne volonté.
lien est de celle-ci comme «les bonnes intentions. Si l'on s'en contente, on se condamnée L'immobilisme, on Laisse sciemment persister un ét;il de choses contre lequel nous protestons et L8 par notre seule présence.
Cette protestation ne doit pas rester un vain mot ; cette réaction doit être réelle. Nous avons mission d'apporter ici la civilisation, le progrès moral et social, la prospérité économique. Nous n'y atteindrons jamais si nous croyons devoir ménager une situation déplorable, un passé hostile à toute réforme, ou bien, si nous y parvenons, ce sera avec une lenteur que l'importance des sacrifices faits et des intérêts engagés nous interdit.
Kien n'est plus dangereux en matière de politique coloniale, qu'une politique conservatrice. Pourquoi de fermes résolutions, si elles doivent faiblir devant une situation à laquelle, justement, elles avaient pour but de mettre fin ?
Pourquoi tant d'efforts, si nous les vouons par avance à l'insuccès et si, sous le prétexte de respecter les mœurs et les instincts de l'indigène, nous condamnons ces efforts à rester platoniques ?
Les résultats seront ce que nous les ferons et non ce que nous attendrons des circonstances. Nous devons réagir sans cesse. L'autorité dont nous disposons ne mériterait pas d'être mise au service de la noble cause de la civilisation, si elle ne hâtait l'avènement de celle-ci. Elle s'emploierait bien mal, si elle se manifestait seulement lorsqu'il s'agit de briser des résistances matérielles, si elle n'avait d'autre fin que la conquête.
Notre devoir ne consiste pas seulement à être justes, humains, attentifs, à vouloir théoriquement le bien de l'indigène. Il convient aussi que nous réalisions. Les représentants les plus autorisés de la cause coloniale ne cessent d'affirmer que notre administration s'est donnée une tâche civilisatrice ; il importe qu'elle y réussisse.
Or, je ne pense pas qu'elle ait de sérieuses chances de succès si nous attendons que la mentalité et la condition de l'indigène se modifient sur nos seuls conseils et à notre seul exemple. Notre intervention peut être effective, sans, pour cela, bouleverser de fond en comble l'ordre de choses établi par un passé qui n'a fait que servir des instincts et créer de déplorables habitudes.
68 m rHODES et moyens
Il est frappant de constater que Les agglomérations indigènes même Les plus importantes, sont toujours formées d'un asscmblage de cases minables, à demi-démolies, d'une saleté repoussante, construites sans souci de l'hygiène Jii dos commodités de L'existence. D'autre part, la brousse abonde en cases isolées ou groupées par Jeux ou trois, de telle sorte que, si les habitants de ces tristes demeures jouissent d'une liberté plus grande, ils son! à la merci de n'importe quel coup de force et perdent les avantages qu'ils trouveraient dans des groupements plus importants, à la condition qu'une autorité réelle s'exerçât sur ces derniers.
Je désire donc que les Administrateurs et Chefs de poste réagissent, par la formation des villages, contre la fâcheuse tendance à l'isolement de la population indigène.
Je n'ai pas besoin d'insister sur les avantages que procurera cette réforme sociale aux commandants de cercle et aux chefs de poste pour L'administration de leur territoire. Il n'est pas douteux non plus que les indigènes en tireront de multiples profits. C'est là une mesure en quelque sorte indispensable.
Je prie également les Administrateurs et Chefs de poste de veiller à ce que les villages soient édifiés ou reconstruits dans des conditions plus hygiéniques, plus coquettes aussi, et surtout entretenus en bon état de conservation et en parfait état de propreté.
C'est ici (jiic Le rôle des chefs commence à apparaître. Il ne serait évidemment pas possible aux chefs de poste de veiller d'iinc façon constante an bon entretien de tous les villages; aussi, faut-il qu'ils puissent compter sur les indigènes les plus capables <lc remplir ce rôle <le surveillance et de direction. Mais ces cliefs eux-mêmes, si L'on admet même que leurs ordres puissent être sanctionnés par les fonctionnaires européens, risqueraient trop souvent de rester impuissants devant L'inertie de tout un village, si les hululants de ce village n'étaient rendus solidaires Lorsqu'il s'agit de L'observation de nos prescriptions.
Le groupement des indigènes en villages, joint à L'emploi ihs chefs, aurait cet autre avantage de permettre aux adminis-
trateurs <le procéder sur toute L'étendue de la Colonie au recensement nominatif des indigènes.
Je ne veux point ici discuter les mérites respectifs du recensement nominatif et du recensement numérique. Je constate seulement que le premier fait ressortir sur le second des accroissements de population considérables dans les régions encore imparfaitement dénombrées et que, dans les autres, il n'est pas douteux qu'il donne à ce dénombrement une précision dont l'intérêt est aussi grand pour nous que pour les indigènes. Au surplus, le recensement nominatif constitue, en cette matière, la dernière étape du progrès et, partout où il y a été procédé, on a enregistré, sinon presque toujours un rendement plus exact et plus avantageux de l'impôt, du moins une satisfaction réelle des individus, assurés de ne plus rien payer désormais au delà de ce qu'ils doivent.
En outre, ce mode de recensement permettrait de déterminer dans quelle mesure des régions diverses pourraient contribuer au développement économique de la Colonie en fournissant leur part de travail dans les entreprises publiques comme dans les entreprises privées.
Enfin il est de nature à faciliter la police dans les postes, en mettant obstacle, dans une large proportion, au vagabondage. Il aura, par la suite, d'autres heureux effets, car un jour viendra où il permettra d'instituer un état civil indigène et de rendre plus aisée la création de la propriété privée en même temps qu'il donnera, pour les conventions, plus de sécurité. Or, ce sont là deux mesures dont l'importance ne peut échapper à personne dans une colonie où l'esclavage, sous la forme domestique, il est vrai, n'a pas encore cessé de subsister et constitue une survivance du passé que nous pouvons difficilement admettre. »
Cette politique indigène a provoqué des critiques, rencontré des oppositions. C'était inévitable. Mais elle a fait ses preuves el son bien-fondé n'est plus aujourd'hui discuté.
Sans doute il est possible de concevoir et de pratiquer une autre politique, celle du laisser-faire, qui abandonne aux bonnes volontés problématiques des intéressés, et au temps, le soin de réaliser, en quelques siècles, le progrès des pays soumis à notre autorité. Une telle politique est facile à suivre, et elle ne risque pas d'entraîner au surmenage ; elle est à la portée de tous et surtout des paresseux. Et comme ceux-ci sont proportionnellement les moins pares, elle a l'agrément du plus grand nombre.
Mais gouverner ce n'est pas seulement prévoir, c'est, avant tout, vouloir, c'est-à-dire imposer i\ tous sa volonté réfléchie, et subir ou souffrir, pour une cause juste, en silence ou non, mais toujours avec courage, les oppositions irraisonnées des uns, les critiques injustes des autres, la défaveur momentanée de l'opinion, les attaques de la presse, l'appui chancelant, parfois, de l'autorité supérieure...
Je reconnais à l'épreuve qu'il eut été plus avantageux pour moi de me laisser vivre et de suivre la politique qui, en provoquant le moins d'incidents, était de nature à sauvegarder mes intérêts de carrière, surtout à l'époque où, sous l'influence d'une paix trompeuse et cependant précaire, la nation s'était laissée envahir par un humanitarisme décevant, un pacifisme imprudent et une indigénophilie sentimentale autant que stérile.
Mais il est des erreurs qu'on ne regrette pas et qu'on rein nivellerait volontiers.