ET N IG£R
0 C £ A V A T l A À' T t q 0 £' li.-- 7. — Période del'action vive : Les colonnes.
Contre 1rs AJtoués (octobre a décembre 1910), groupement «Je i.)0 campements permanents, comptant 1 .200 fusils, foyer «le rébellion aux confins du Baoulé-Sud, élément dissolvant pour 1rs indigènes de La région de Kokumbo.
Contre l<-s Abbeys (janvier à avril 1910), groupement possédant 2.000 fusils, dernier élément réfractaire alors du cercle ''• * Lagunes p< pétu< lie menace pour le chemin de fer qu'ils
LACTION MILITAIRE 149
avaient essayé de détruire, après avoir massacré férocement 500 indigènes étrangers au pays et un européen.
Contre les N'Gbans (avril à septembre 1910), tribu de 60 villages, possédant 2.100 fusils, élément guerrier du Baoulé-Sud que leur exemple risquait de contaminer et qui, de tous temps, nous avaient résisté, nécessitant de 1893 à 1906, à plusieurs reprises, des opérations militaires ; bandits de grands chemins, détrousseurs de colporteurs, hais dans tout le Baoulé (1).
Contre les Agbas-Ouellés (juillet à novembre), groupement possédant 6.000 fusils, déjà châtié en 1905, et qui se rebellait à nouveau, menaçant la voie ferrée.
Contre les peuplades des rives du Bandama (Nanafoués, Yaourés, Ayaous, Kodés) (décembre 1910 à mars 1911), au total 290 villages et 5.100 fusils, bien des fois châtiés, sans résultats appréciables et dont certains, comme les Ayaous, défendaient leurs privilèges économiques de transitaires obligatoires sur les rives du Bandama.
On trouvera le compte rendu de ces opérations au titre III. Mais ce que je vais dégager ici, c'est, avec leurs caractéristiques, les principes auxquels elles ont dû leurs succès (2).
I. Préparation minutieuse : Le chef de colonne prit tout son temps et recueillit tous les documents (politiques, ethnographiques, économiques), compléta par renseignements les cartes en sa possession, se procura des guides, des interprètes et des agents politiques.
II. L'alimentation des hommes et porteurs fut l'objet de sérieuses préoccupations ; on créa un centre d'approvisionne-
(1) D'après un proverbe indigène « On ne mangeait le sel que si les N'Gbans le voulaient bien, » car, en coupant la route des caravanes, ils pouvaient empêcher les caravanes de descendre sur Tiassalé, centre commercial, alors important.
(2) Les indigènes se rendirent parfaitement compte des différences de méthode, « autrefois disaient-ils, les blancs faisaient la guerre sur les chemins, maintenant ils ne suivent plus les chemins, ils circulent dans la forêt, avec des coupes-coupes ; ils marchent quand il pleut, tendent 'des embuscades. Ils font la guerre comme des noirs » ; ils auraient volontiers ajouté : ce n'est plus de jeu.
150 Ml IUODKS ET MOYKNS
ments, alimente par Le Service Local et dirigé par un officier hors cadres (l'Intendance ayant refusé de s'en occuper parce i I u "il s'agissait, ]>a i*ait-i 1 , d'opérations de police) ; troupes et porteurs ue manquèrent de rien. Les porteurs' recevaient la substantielle ration des tirailleurs et à leur arrivée, un coupe-coupe pour la construction d'abris et une couverture pour la nuit.
III. Les elfectifs employés furent plus importants que ne l'aurait eiagé une simple répression. Chaque colonne compta au moins un bataillon. On put ainsi encercler complètement la re-ion a soumettre, et ne laisser aucune partie du terrain inexplorée et insoumise.
IV. (In avança lentement, par bonds de un kilomètre par jour au maximum, nettoyant minutieusement le terrain gagne, fouillant tous les fourrés. Aussi, pas une seule fois le Commandant Noguès ne fut attaqué sur ses derrières.
V. L action militaire fut très durement menée, la sévérité du châtiment devant hâter la soumission. La saison des pluies u'empècha ni n'interrompit les opérations, contrairement à ce < | il i se passait autrefois.
VI. Pour obtenir l'unité d'action, le territoire et les fonctionnaires civils qui l'administraient furent, pendant toute la durée «h- l opération, placés sous l'autorité du Commandant <!<> la «(donne.
VIL Aucune suite ne fut donnée aux premières otl'res de soumission ; elles sont parement sincères ; elles n'ont pour but que «le sauner du temps et de permettre aux indigènes de reprendre • lu souffle et de reconsti t lier leurs approvisionnements de poudre.
\lll. Les conditions de soumission furent sérieuses et leur accomplissement l'ut tenacement poursuivi : livraison intégrale des fusils, arrestation et déportation des chefs rebelles et félicjîeurs; acceptation des charges normales de notre occupation impôt, prestations, portage, etc.); paiement d'une amende de guerre: suppression des multiples campements et groupement en villages, ouverture de routes cl de pistes...
IX. Enfin, les opérations closes, et La colonne disloquée, on
laissa dans le pays, pendant plusieurs mois, une force armée
compagnie ou brigade Indigène
l'action militaire 151
L'achèvement des opérations contre les N'gfaans avait rendu disponibles, dès la fin de septembre 1910, quatre compagnies qui allèrent occuper, dès la tin de Tannée, sous le commandement d'un officier très distingué, le chef de bataillon Bordeaux, un des deux cercles — le Haut-Cavally — qui constituaient la Région militaire de l'ouest. Et après l'achèvement, en avril 1911 , des opérations qui se poursuivirent sur les rives du Bandama, contre les Nanafoués, Yaourés, Ayaous et Kodés, sous la haute direction du Commandant Militaire lui-même, le Colonel Levasseur, dont la mort, survenue en 1912, a été une vraie perte pour r Armée coloniale, les quatre unités du 3e sénégalais occupèrent, à leur tour, le 2e cercle de la Région militaire, celui du Haut- Sassandra et pays Gouro.
J'ajoute, qu'en même temps, une brigade indigène occupait et pacifiait le pays Dida, qu'avait exploré, pénétré et recensé en 1908 et 1909, avec une grande endui'flnce, un rare courage et une extrême habileté, M. l'Administrateur Terrasson de Fougères.
Avec l'occupation de ces régions de l'ouest a commencé réellement l'emploi de la méthode « d'action lente », dite de la « tache d'huile », la seule possible dans ces pays étant donné leur degré de pénétration. VA cette méthode, on le verra, va recevoir des modalités d'application différentes suivant qu'il s'agit des cercles militaires ou du pays Dida, parce que l'état politique et social y est différent.
Voici dans quels fermes je l'exposais en septembre 1910 dans une lettre (9)0 B. M. du 2 septembre 1909) adressée au Gouverneur Général et que, en raison de son importance, je reproduis presque intégralement :
« Il faut profiter des résultats acquis et de la présence dans la Colonie d'effectifs militaires importants pour parachever aussi rapidement que possible la conquête et, suivant les principes posés par le Général Gallieni, empêcher, dans les zones encore inoccupées, la formation « d'œufs d'éléments hostiles, de noyaux autour desquels se groupent tous les réfraclaires et qui finissent, un jour, par nécessiter une nouvelle conquête ».
Mais je voudrais insister particulièrement sur cette idée que, après l'achèvement de la colonne du Bandama, les opérations à gros effectifs doivent prendre fin. Il me paraîtrait en effet inadmissible qu'on put exciper des difficultés certaines qu'on rencontrera dans la pénétration du Haut-Cavally et du Haut-Sassandra pour trouver motif à de nouvelles et importantes colonnes comme celle qui,. depuis mars, pacifie l'Est: elles seraient certainement néfastes à la Colonie qui m'a été confiée.
* HAUT SENEGAL ET NiOEfl
»<*OOi*
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1 '- 8. Période «le l'action lente : l-<is la. -lies d'huile
Des résistances sont forcément à prévoir de la part de populations, les unes, totalement sauvages comme les Guérés et les Ouobés du Haut- Cavallj donl certains individus n'onl sûrement aucune notion de ce qu'est i un Blanc », les autres insoumises ou même franchement hostiles comme
l'action militaire 153
les Gouros et les Bétés du Sassandra. Faudra-t-il pour cela frapper ces populations à coups de colonnes militaires? Citons encore ici le Général Gallieni dont l'autorité sur ces matières est indiscutable et d'ailleurs indiscutée. « Dans l'action par la force le système de l'occupation pro- « gressive est dans la plupart des cas le plus efficace, le système des « colonnes est l'exception et n'est employé que contre des objectifs bien « déterminés.... et dans des cas exceptionnels tels que rassemblements « nombreux et dangereux fortifiés dans des repaires, forêts, cirques, d'où « ils menacent la sécurité des régions avoisinantes et empêchent la sou- « mission et l'obéissance des populations hésitantes » .
Or, quels rassemblements nombreux et dangereux pouvons-nous avoir à réduire, alors que nous n'aurons devant nous que des populations anarchiques, sans cohésion ni organisation, insoumises certes, mais surtout par peur d'entrer en contact, ou encore par ignorance complète de ce que nous sommes bien plutôt que par refus systématique et raisonné d'obéir. Elles sont d'une sauvagerie complète, en guerre les unes avec les autres, massacrant les dioulas assez aventureux pour y chercher des bénéfices au péril de leur vie, terrorisées par leurs féticheurs ; l'humanité et la civilisation nous commandent d'arracher ces peuplades à leur barbarie. Mais faudra t-il les abrutir de misère, puisque bien entendu leurs biens seuls sont saisissables, les personnes devant au premier mouvement de troupes fuir dans la forêt : faudra t-il en un mot les « tuer pour leur apprendre à vivre » ? Je ne le pense pas et je suis convaincu d'avance que, comme moi, vous estimerez qu'il faut recourir à d'autres procédés, à cette pénétration progressive par bonds successifs, à cette méthode de la tache d'huile si bien exposée par le Général Gallieni que je vais encore citer. »
<< La première, la plus préconisée el certainement la plus efficace con- « siste dans l'occupation dès le début, par des postes permanents, des « centres politiques, des points d'où nos adversaires tirent leurs approvi- « sionnements et des voies de communication. Le reste du pays est « nettoyé progressivement soit par de petites opérations militaires, soit « même par la population ralliée.... Elle a pourpoints d'appui des postes « provisoires qui sont successivement reportés en avant à mesure que « l'épuration progresse....
« ... La méthode la plus féconde c'est celle de l'action progressive, « celle delà « tache d'huile ». On ne gagne du terrain en avant qu'après « avoir complètement organisé celui qui est en arrière.
« ... On marche ;i coup sur et le dernier poste occupé devient tout « d'abord l'observatoire d'où le Commandant de cercle, de secteur « examine la situation, cherche à entrer en relations avec les éléments « inconnus qu'il a devant lui, détermine les nouveaux points à occuper et « à préparer, en un mot, un nouveau pas en avant. Cette méthode ne man- « que jamais. C'est celle qui ménage le mieux le pays et ses habitants et
|.')î 31KTH0DES ET MOYl [|S
i prépare [e mieux la mise sous notre influence de ces nouveau* terri- « loires. Klle ne supprima pas absolument les incidents de guerre mais « elle ru réduit de beaucoup les conséquences désastreuses : chaque fois a (pu' l'un de nOfl officiers coloniaux est appelé à agir contre un village
i mm e. Miie habité, il ne doit pas perdre de vue que son premier soin,
■ ht soumission des habitants obtenue, sera de reconstruire le village, d'y
. i.'er immedialeiiieut un marché et d'y établir une école ».
< Ip iue pardonnera la longueur de cette citation si Ion songe combien chacune de ggi propositions s'adapte parfaitement au* circonstances où nous nous trouvons. H ne me parait pas possible, étant donné l'état du pays, de montrer en moins de mois ce qu'il \ faut taire, occupation progressive a] patiente, et ce qu'il n'y laul pas taire, grosses colonnes militaires bonnes à briser de tories résistances qu'on ne rencontrera pas et à ruiner pour longtemps le pays qu'on veut organiser. Il me semble en conséquence inutile d'y rien ajouter.
M es mes (/'crrr/tHon.
\.mis a\(uis vu plus liaut : \° que les compagnies du Ier Sénégalais seraient disponibles à l'achèvement de la colonne des Agbas-Ouellés en (in octobre; 2° que les compagnies (Ju 4e sénégalais pourront également, a la dislocation de la colonne du llandama, en fin décembre, concourir à l'occupation militaire projetée. La question du pays Dida mise à part et (Jevanl être examinée ultérieurement, j'estime que l'ordre d'urgence à adopter, consiste à pénétrer en première ligne le rlaul-r,avally, et ensuite le lluul-Sassaiidra. Ma manière de voir se justifie par les considérations suivantes :
Tout d'abord, la facilité plus grande de la pénétration dans le davally, qui permettra d'arriver plus rapidement à une réduction enviable des effectifs d'occupation (h- la (Colonie ou, en cas de besoin, d'avoir plus toi dans la main des effectifs disponibles pour les envoyer sur les points (roubles. (>n peut enrore mettre en ligne les relations plus immédiates du liant i:a\all\ a\ec les régions pacifiées de l'ancien Soudan, la richesse reiiaiiM' des régions a organiser, la situation fausse du CaunmandaiH de Cercle oblige de rester impassible depuis plus de deux ans devant les pro- \ociilions coiilinuelles des cantons du Sud de Man. particulièrement du i anlon de laro. situation qui ne saurait se prolonger sans risquerd'amener des conséquences désastreuse Pm" "oire prestige et notre action politique ultérieure r| 1 - 1 1 f 1 1 1 , raison «l'ordre purement militaire, la vulnérabilité plus grande des indigènes de la région au connneiifenienl de la saison lèchti OÙ ils Heiuienl de rentrer (ténormes approvisionnements de ri/,.
,| e^lime dans ces comblions (pie les mesures sui\anles doivent être
prise
I" Décider (pie Je cercle du llaut-< -avally sera occupé par trois compa-
l/ ACTION MILITAIRE 155
gnies, cinq compagnies devant occuper le Haut-Sassandra plus étendu et ou on doit prévoir des difficultés plus grandes et une défense plus opiniâtre.
Il paraît prématuré de fixer dès maintenant l'état nominatif du personnel à employer dans les deux cercles militaires du Haut-Cavally et du Haut- Sassandra. Toutefois, je vous demande instamment de poser dès aujourd'hui les deux principes suivants :
1° Les Commandants de deux cercles seront en même temps les chefs des deux bataillons de troupes régulières. Il est indispensable qu'il y ait unité de commandement à Ions les points de vue militaire, politique et administratif
Néanmoins pour compléter le personnel officier, je suis disposé à entretenir, en outre, quelques officiers H. G., par exemple les capitaines adjoints aux deux commandants des deux cercles.
2° Conformément à la règle posée par l'alinéa 10 de l'article 1 du décret du 30 décembre 1903, les officiers des deux bataillons devant occuper des situations politiques et administratives seront 'désignés après entente entre les deux Départements des Colonies et de la Cuerre, c'est-à-dire, avec votre agrément. Le succès de l'œuvre entreprise dépendra surtout du choix des deux chefs de bataillon commandants de cercles.
A. ce sujet je vous serais reconnaissant de me permettre toujours de donner un avis sur le choix des deux officiers supérieurs dont il s'agit.
Instr net ions poli tiques.
\\ me parait maintenanl nécessaire d'esquisser, au moins dans ses grandes lignes, le programme d'action que je compte fixer aux commandants des deux cercles militairement réorganisés sur les bases qui précèdent.
a) Cercle du Haul-Cavally. — Les premiers efforts tentés daps celle partie de notre empire africain datent de la prise de Samory en 1898. Les missions Hostains-d'Olonne et Wœlfel-Mangin reconnaissent sommairement le pays mais sans y installer aucun poste. Le Lieutenant Mangin avait cependant créé le poste de Mantogloin qui, trop excentrique, du I bientôt être évacué. D'autres reconnaissances suivirent, dirigées notamment par le Lieutenant Thévenin et le Lieutenant Laurent, mais, comme les précédentes missions, elles ne firent que passer.
En 1908 enfin, en raison de l'intérêt immédiat de prendre pied en face du Libéria, le Lieutenant Laurent reçoit l'ordre de créer le poste de Danané, au milieu dépopulations sauvages mais qui s'étaient jusqu'alors montrées plutôt bienveillantes et qui, dans leur ensemble, le sont d'ailleurs restées. Puis comme une agitation permanente se faisait sentir, qui pre-
156 MKTHODES ET MOYENS
nait sa source dans le pays de Mari, la création d'un poste est décidée. Fondé en 1908, il est attaqué dès le mois de novembre de la même année parles indigènes des cantons sud. Une répression rondement menée suit cette attaque, mais malgré des succès partiels, elle échoue devant la résistance désespérée du canton de Iaro. Depuis, la mission libérienne d'abord, les événements du Baoulé et de l'Abbey ensuite, ne nous ont pas permis de rétablir notre prestige. L'agitation fomentée dans le Iaro continue de plus belle : grisés par ce qu'ils considèrent comme une grande victoire, les indigènes de ce canton nous narguent ouvertement, entraînant a leur suite les indécis, molestant les rares cantons qui persistent à rester fidèles; cette situation ne saurait se prolonger.
Actuellement, les populations du cercle du Haut-Cavally peuvent se diviser en quatre groupes : les rebelles irréductibles, les insoumis et hésitants, les fidèles, et les inconnus.
Les rebelles comprennent en première ligne le canton de Iaro et les cantons de Blouro et Ghémanlé qui marchent dans son sillage.
Les insoumis comprennent les cantons qui étaient venus à nous ou qui y seraient venus, mais qui ont été détournés de la bonne voie par la crainte de leurs turbulentes voisines. Le canton de Hyé et quelques cantons dépendant de Dan an é se rangent dans cette catégorie.
Au nombre des fidèles peuvent se compter les autres cantons de Danané et les indigènes des régions au nord de Man.
Les inconnus comprennent le reste, c'est-à-dire la plus grande partie du cercle, et notamment les grosses tribus Ouobés de l'est et Gruérés du sud e1 du sud-est.
Du résumé historique et de la classification qui précèdent peuvent se déduire logiquement les règles à suivre pour la pacification du pays.
Première phase. — En premier lieu briser à laide de toutes les forces disponibles la résistance du Iaro et accessoirement du Blouno et du Ghémenlé.
Deuxième phase. — Ceci fait, répartir le cercle en trois secteurs ou circonscriptions provisoires destinés en principe aux trois compagnies :
Une compagnie avec centre à Man ayant sous son autorité le Touradougou, le Iaro et les Ouobés.
La deuxième compagnie à Danané et tenant la frontière libérienne jusqu'à Pagouéhi.
Enfin la troisième compagnie créant un poste, vers Ziapahonà une cinquantaine de kilomètres au Sud de Man et explorant la région totalement inconnue.
Chaque compagnie fait rentrer dans l'ordre, par l'action à la lois politique et militaire, les dissidents que n'aurait pas assagis la destruction de Iaro.
Troisième phase. — Suivant la méthode du Général Gallieni, création de postes secondaires d'abord, le blockhaus ensuite pour la pénétration et
l'action militaire 157
1'occupalion méthodique par chaque compagnie de la région sur laquelle des reconnaissances sommaires nous auront fourni les renseignements indispensables qui nous manquent encore actuellement.
Gomme on l'a vu plus haut, celte méthode, qui ménage l'indigène, présente de plus cet avantage qu'on n'avance qu'à coup sur.
Elle peut parfois être un peu lente, mais plus humaine, plus civilisatrice, donnant de plus des résultats durables et certains, elle doit .être préférée à la méthode des colonnes ou même des reconnaissances volantes qui sèment les ruines, aigrissent l'indigène et nous font haïr de ceux justement dont nous avons intérêt à nous faire aimer.
A celte troisième phase correspondent la jonction avec le cercle voisin du Haut-Sassandra, l'ouverture des routes, la création des marchés, la libération des captifs, le désarmement, le recensement, un impôt d'abord léger payable même dans les débuts en prestations. On peut espérer, en agissant ainsi, voir venir à nous, en deux ou trois ans au maximum, les populations barbares dont beaucoup même sont, à l'heure actuelle, encore anthropophages.
b) Cercle du Haut-Sassandra. — Des instructions sensiblement analogues seront données au Commandant du Cercle du Haut-Sassandra, cercle qui diffère cependant un peu du Haut-Cavally parce qu'il est, d'une part, plus occupé et plus connu et. d'une autre part, plus généralement hostile. Bien que notre intervention efficace ne doive pas s'y produire avant le mois de janvier 1911, on peut clone dès maintenant discerner d'une manière assez précise les objectifs à atteindre.
Au lieu d'un seul canton à réduire par la force, il faut s'attendre d'abord aune série d'efforts pour dégager nos voies de communication presque partout coupées ou menacées : il sera, avant toute chose, indispensable de mettre à la raison les Bonfras (route de Daloa à Bouaflé), les Gounanfras (route de Daloa à Sinfra), les Douboubras (route d'Issia à Sinfra) et les Natis (route de Vavoua à Seguéla) qui sont en état de rébellion ouverte. Libres de toute préoccupation de ce coté, il sera sans doute encore nécessaire de concourir à l'emploi de la force notamment contre les Kuans, les Louonous et les Niébélonsau Nord et au Nord-Est de Daloa et peut-être même contre certains autres groupements qui resteraient mal disposés.
Mais, ceci fait, il faudra en revenir à la pénétration par postes successifs semi-permanents ou même provisoires qui, poussés en avant de postes centraux permanents convenablement choisis, nous permettront d'élargir peu à peu notre zone d'influence et le rayon de notre action administrative.
Le cercle, devant être tenu par cinq compagnies, sera réparti en cinq secteurs, chaque capitaine commandant de secteur ayant sa résidence et la portion centrale de la compagnie dans le poste central qui occupe le cheflieu de la circonscription.
|.)S Ml I llnlifv II MOYENS
Les chefs-lieux de secteurs centres de Compagnie soni énumérés ciaprès :
l Daloa, Résidence du Commandant de Cercle ;
'° Vavnua (un poste secondaire à Zuénoula) ; 3° Sinfra (un poste secondaires lîoiialîé) :
I tssla ;
'< < mîné, avec pOSte secondaire chez, les YJJas entre Soubi'é et Uuiné.
II n'a été l'ail mention que des postes secondaires déjà existants. Mais de nombreux autres postes secondaires seront à créer, parce que Tétai anai chique du pays, en demandant qu'on nous voie installés partoutà la t'ois, n'exige pas que nous y soyons toujours en forces très considérables, aucun groupement, aucune entente, aucune rébellion concentrée des indigènes de tribus voisines ne pouvant être à redouter. Nulle autre part d'ailleurs ne doit se vérifier mieux cet adage que le « système des grands « postes ne permet pas d'obtenir de résultats pratiques au point de vue de « la pacification » (Rapport Gallieni page 22).
La lâche du Commandant du Cercle sera délicate et complexe : comme je l'ai dit dans mes instructions antérieures du 18 décembre 1 9 0 V* , il devra à la lois réprimer, pacifier, pénétrer, explorer, rendre sympathique notre domination en faisant craindre notre mécontentement, en un mot associer l'œuvré de paix à l'action politique, ouvrir le pays à la vie administrative et économique. Ce programme, interrompu par les événements qui ont troublé récemment la Côte d'Ivoire, est à reprendre sans y rien modifier.
Comme pour le Haut-Cavally, il comprend le désarmement progressif des populations, l'ouverture de routes, la libération des esclaves, radoucissement des mœurs guerrières et même anthropopliages, le paiement d'un Impôt d'abord léger puis égal à celui que payent les autres cercles de la Colonie, la sécurité garantie aux commerçants et, en un mot, tout ce qui a irait a l'accession des indigènes à la civilisation.
La division du cercle en cinq secteurs, occupés chacun par une compagnie, doit simplifier el faciliter le labeur du Commandant de Cercle: il mira en cli;n|iir Commandant de secteur un collaborateur immédiat, resl>oiis;d>le envers lui de la tranquillité et delà sécurité de son secteur, comme il esl lui-même responsable de son cercle envers le Chef de ta Colonie.
Los officiers de peloton comme chefs de postes secondaires, les sous-ofii- .ieis Européens eux-mêmes comme chefs de postes annexes doivent être
employés dans la plus large mesure possible à I'omimc de pénétration: il v ;i l.i des bonnes volontés e| des énergies précieuses, des ser\ ileurs dont il faul Bavoir mettre a profil les inépuisables qualités de dévouement, d'in-
lelli-jence ei d'ingéniosité.
Lei limites de Chaque MCteur doivent, bien eoteildU, être arrêtées en
tenant oompte des divisions ethniques ou administratives indigènes qui devronl être particulièrement étudiées: savoir se servir judicieusement
l'action militaire 159
des affinités el des haines de races est un appoint sérieux pour l'œuvre de colonisation.
Ce système de l'utilisation bien comprise des divisions indigènes, joint à celui de la concentration dans une même main des pouvoirs civils el militaires et à celui de la responsabilité individuelle s'élendant à tous les degrés de la hiérarchie, a toujours donné les meilleurs résultats : bien que le Haut-Sassandra soit une contrée particulièrement difficile, il n'est pas téméraire d'en escompter de semblables si, dans l'application de ces instructions, on fait usage de fermeté sans dureté, de patience, de continuité dans tes vues, si Ton sait, en un mot, y montrer « une main de fer dans un gant de velours ».
Instructions militaires .
C'est en s'inspiranl rigoureusement des principes posés dans les nouveaux règlements militaires concernant l'emploi des cadres qu'ont été élaborées les instructions qui précèdent, où il est fait l'appel le plus étendu u à l'initiative des chefs en sous-ordre et au goût des responsabilités qui en est la condition première » (Règlement du 25 mai 1910 sur le service intérieur des corps de troupe).
Ce serait outrepasser mes attributions que d'entrer dans les prescriptions d'ordre militaire qui seront nécessaires pour réaliser l'œuvre projetée, prescriptions pour lesquelles l'autorité militaire doit rester compétente.
[1 devra donc être fait appel à ce sujet au concours de l'autorité militaire supérieure.
Organisation économique. - OEuvres sociales.
Ce n'est pas pour la seule vanité de dire que le pays est entièrement pacifié que je vous ai proposé, et que vous avez fait accepter au Conseil du Gouvernement, l'occupation du Haut-Gavally et du Haut-Sassandra. Tous ceux qui ont parcouru ces régions, nos administrateurs el nos officiers, les hommes de science même comme M. Chevalier, se sont trouvés d'accord pour affirmer qu'elles étaient extrêmement productives de caoutchouc, de bois riches et d'ivoire. Des surprises nous sont vraisemblablement réservées pour le jour où tout aura été soigneusement exploré et inventorié.
Dans tout ce qui précède on a subordonné, comme l'entendent les intérêts bien compris de la Colonie, l'action militaire à l'action politique el administrative. Mais cette action politique elle-même doit à son tour être déterminée en tenant compte, pour la plus grande part, et des avantages que peuvent en attendre nos colons el nos commerçants et des intérêts économiques enjeu.
Achèvement de la pacification du cercle de Lahou (Arrière pays dit pays Dida)
Situation du pays. *es caractéristiques. — En même temps que se poursuivra la pénétration dans les cercles militaires devra être achevée la pacification du cercle de Lahou, où l'arrière pays dit « pays Dida » ne montre pas encore toute la docilité désirable.
Mais la question à résoudre ici diffère, par bien des points essentiels, de celle posée dans les cercles militaires. Tout d'abord le pays Dida a été déjà, pour la plus grande partie, parcouru par nos administrateurs qui en ont même t'ait le recensement. Les populations qui l'habitent sont surtout arriérées et craintives ; elles manquent évidemment de bonne volonté mais, à de très rares exceptions près, ne se sont jamais mises en état de rébellion ouverte. Un seul incident d'une certaine gravité peut-être relevé contre elles : l'agression dont l'Adjoint de Villers fut victime à Gbagarédou (Yobéri) où il fut légèrement blessé. Sans doute elles ont conservé des fusils, mais elles en ont rendu une partie : sans doute encore elles ne payent pas intégralement leur impôt mais elles sont tellement entretenues dans cette idée que les Blancs vont partir prochainement, et dans l'espoir d'être ainsi bientôt libérées de toute obligation, qu'on peut voir dans leurs procédés à notre égard plus d'ignorance et d'apathie que d'hostilité réelle. Il est à remarquer, à ce sujet, que la seule nouvelle des succès remportés sur tes N'Gbans par nos troupes a changé d'une manière très sensible l'altitude des tribus du secteur de Boudougou.
La plus grosse partie du cercle de Lahou est d'ailleurs entièrement soumise à nos lois : si on le divise en quatre secteurs, dont un pour le pays Dida on y voit que les secteurs de Lahou et de Fresco, et une grande parlie de celui de lioudougou, ont accepté sans réserve notre domination. La situation esl donc infiniment meilleure ici que dans les deux cercles militaires. Seul lii pays Dida esl encore en dissidence et une action y est nécessaire pour le plier à la règle commune. Mais, de tout ce qui précède, il résulte évidemment (pie ('elle action, par sa nature même, doit différer profondément «le celle entreprise dans les cercles militaires, autant que diffèrent entre elles les conditions générales des pays à réduire.
Il esl a remarquer de plus (prune tentative a déjà été faite pour sou-
inettre l<' pa\ s a l'aide d'une colonne militaire en janvier dernier. Kcourlée. il esl vrai, en raison du soulèvement qui s'est produite ce moment sur d'autres points de la Colonie, «die n'a pas donné de résultats bien appréciables.
<i«'si nu nouvel argumenl pour nous amener à une autre méthode, qui «loil être ii l.i lois (dus souple e| plus efficace tout en ménageant mieux
IIOs Mljcls.
Méthode à suivre. (le sera encore ici celle de la pénétration progresin i' adaptée aux circonstances particulières où file devra être appli-
l'action militaire 161
quée. Au lieu de troupes régulières, il suffira d'y consacrer une brigade indigène soutenue par quelques gardes de police.
Ceci posé, pour maintenir intacts les principes essentiels de la concentration des pouvoirs et de la responsabilité que j'ai déjà énoncés, je vous proposerai tout d'abord de former, avec le pays Dida, un secteur du cercle de Lahou ; ce secteur serait placé sous les ordres du capitaine Commandant la brigade qui y réunirait en ses mains les pouvoirs civils et militaires et qui relèverait de mon autorité par l'intermédiaire du Commandant du Cercle (1).
En résumé, je n'entends nullement faire du pays Dida un troisième petit cercle militaire. En y plaçant une brigade indigène, j'entends lui conserver son caractère de région civile et le laisser rattaché au cercle de Lahou : mais il me paraît indispensable que le capitaine Commandant la brigade soit investi du commandement territorial de son secteur.
Le secteur du Dida, dont les limites définitives seraient arrêtées par moi sur l'avis de l'Administrateur de Lahou, peut être dès maintenant approximativement délimité par la rivière Boubo à l'Est, le cercle du Baoulé-Sud et du Haut-Sassandra au Nord et à l'Ouest et au Sud par une ligne partant du Yobéri (en laissant le Yobéri au Dida) et se dirigeant vers Boudougou, jusqu'à L'intersection de cette ligne av^c la Boubo.
(4) Il aurait été certainement préférable de placer le Commandant du Secteur sous les ordres directs de l'Administrateur du Cercle, mais l'état d'esprit de l'autorité militaire, à Dakar, ne me permettait pas d'espérer que ma proposition serait accueillie, je me suis donc abstenu de la formuler. Cependant cette situation n'aurait rien présenté d'anormal. Dans son livre sur la Pacification du Sud de Madagascar, le Général Lyautey, loin de voir dans ces situations le moindre inconvénient, les justifie au contraire d'une façon lumineuse.
« On remarquera que dans les provinces civiles un certain nombre de districts restent administrés par des Officiers sous la direction des chefs de province ; tandis que dans les Cercles militaires des secteurs sont déjà administrés par des fonctionnaires civils sous le commandement de l'Officier supérieur, chef de province. Ce n'est pas là un hasard ni un caprice, mais cela répond à une conception qui facilite grandement l'évolution à l'administration civile des régions nouvellement soumises.
Une province civile, dans laquelle certaines circonscriptions sont maintenues sous le commandement d'Officiers disposant de leurs unités, est une région qui dans son ensemble est soumise, à laquelle peuvent être appliques la plupart des règlements administratifs, fiscaux, qui régissent la Colonie, mais dont certaines zones, généralement caractérisées par la difficulté du pays, restent à surveiller particulièrement pour y empêcher toute formation ou toute réinstallation de groupe rebelle. Les Officiers placés à la tête de ces zones, tout en y parant aux imprévus au moyen des effectifs dont ils disposent, y introduisent peu à peu, sous les- ordres de l'Administrateur, un régime normal ».
Les forces d'occupation comprendront 50 gardes de police et une brigade indigène. La garnison de Boudougou serait de pins portée à 50 hommes au moins au début de l'occupation du Dida.
Il ne resterait plus, avec les foires d'occupation prévues, qu'à appliquer la méthode de la lâche d'huile qui a toujours si bien réussi, avec toujours les mêmes objectifs : désarmement, paiement de l'impôt, percement de roules, et toutes mesures propres à faire naître le pays à la vie économique tout en améliorant les conditions matérielles et sociales des indigènes pour les faire accéder peu à peu à la civilisation ; avec, aussi, toujours les mêmes moyens d'action : fermeté, patience, ténacité et appui moral de la force, celle-ci ne devant être matériellement employée qu'en cas d'absolue nécessité.
Espéranl que vous approuverez sans restrictions les vues que j'ai l'honneur de vous soumettre, je n'aurais pas besoin de revenir sur les détails d'exécution s'il ne me paraissait indispensable de vous exposer comment doit être conçue, à mon avis, la pénétration dans un secteur militaire, le pays Dida étant pris comme exemple.
La,doi1 être entreprise, par le capitaine, une action politique intense. Il envoie des émissaires, des porte-cannes, essaye d'entrer en relations avec les populations voisines, leur fait connaître ce qu'il attend d'elles, et les risques qu'elles courent à ne pas se soumettre, en un mot il consacre tous ses efforts à essayer d'obtenir, dans un rayon de 15 à 20 kilomètres, des résultats par simple persuasion. A ces pourparlers, il faudra employer un mois environ pendant lequel est poussée la construction du poste, la brigade qui coopère aux travaux étant logée sous des abris tout à fait provisoire^.
Il faut s'attendre à voir une partie de nos elïbrls pacifiques couronnés de succès et, malheureusement aussi, à rencontrer d'irréductibles dissidents.
Vprès avoir prévenu ceux-ci de ce qui les attend, leur avoir fixé une sorte d'ultimatum, on choisit le groupe le plus hostile qui doit être durement frappé.
Cette action amènera des soumissions voisines : s'il reste, au bout de quelques jours, des récalcitrants, les traiter aussi durement que les premiers.
Puis, la brigade, qui aura pu s'éclairer sur l'état d'esprit des populations du nord, laissera à Yobéri sa garnison de gardes avec un Européen qui < ontinuera l'action politique entreprise et ira créer un poste dans la région Béhiri, Lakota, Guigé.
Ce poste, destiné à être le poste central, résidence du Commandant de la circonscription, devra être placé dans un centre important de population. Nous avons intérêt, en effet, à nous faire connaître du plus grand nombre possible d'indigènes. La vie, pour les troupes, est d'autre part plus facile et plus agréable dans les^centres: on > maintient plus facilement une stricte discipline en évitant l'énervement causé par la solitude. De plus, les
l'action militaire 163
marchés, les échanges de marchandises, surtout les mariages de tirailleurs avec les femmes du pays créent entre nous et les autochtones des rapports suivis très profitables à l'œuvre de pacification.
Ici, pas plus qu'ailleurs, ne devra être considérée de prime abord, comme acte d'hostilité, la fuite des habitants dans la brousse : dans le cas seulement où ils ne consentiraient pas à réintégrer leurs villages au bout d'un mois par exemple, après que des émissaires leur auront expliqué ce que nous voulons, ils pourront être traités en ennemis.
En somme, il doit être procédé ici absolument comme il avait été fait auparavant à Yobéri.
Le poste central devra en principe être occupé par 60 à 80 hommes. C'est pour cet effectif seulement que devront être construits les bâtiments permanents.
Dès que la région entourant le poste central aura été soumise dans un rayon d'une vingtaine de kilomètres, il faudra pousser un nouveau pas en avant. Une garnison de 60 hommes étant laissée au poste pour parachever la pacification, un poste sera fondé à une vingtaine.de kilomètres au nordest dans le Zikiso et un autre, soit concurremment avec ce dernier, soit seulement après, sera fondé dans le nord-ouest; les emplacements de ces postes secondaires, qui comporteront chacun une garnison d'une cinquantaine d'hommes, devront être déterminés non seulement en tenant compte des nécessités de la pacification, mais aussi en vue de relier le pays Dida à Oumé d'une part, et au poste le plus voisin qui aura été créé dans la région du Haut-Sassandra d'autre part. Il serait donc prématuré d'indiquer dès maintenant ces emplacements.
Inutile de dire que la méthode d'action des postes secondaires doit être la même que celle du poste principal. Comportant chacun un officier de peloton ou tout au moins un adjudant, ils ont, dans un rayon moindre, un rôle identique.
Ils peuvent eux-mêmes détacher de petits blockhaus avec un sous-officier européen si le besoin s'en fait sentir. Mais ceci ne pourra être décidé qu'ultérieurement.
Je ne doute pas qu'en un an le pays Dida, traité par cette méthode, ne soit pénétré et connu et, qu'au bout d'une seconde année consacrée à asseoir les résultats acquis, il ne puisse être replacé sous le régime de l'administration civile pour n'en plus sortir désormais.
Rôle du Commandant militaire.
J'ai laissé de côté jusqu'ici le rôle de cet officier supérieur.
Etant donné la réputation du Lieutenant-Colonel Levasseur je suis décidé à lui attribuer, au moment opportun, un rôle actif dans l'œuvre entreprise en groupant sous son commandement, non seulement au point de vue militaire, mais encore au point de vue politique et administratif, les zones
d'action militaire (a l'exception bien entendu de l'arrière pays de Lahou). Cet officier supérieur trouverait ainsi les moyens de déployer les qualités qu'on se plaît à lui reconnaître généralement, en même temps qu'un surcroît d'intérêt au commandement qu'il tient de sa désignation, la mission du Commandant Militaire, si elle est strictement réduite à ses attributions propres, étant forcément un peu effacée. Il prendrait le titre du Commandant de la Région Militaire.
Je verrais au groupement proposé l'avantage de mieux coordonner vers le but à atteindre les efforts des deux cercles, la tâche de cet officier supérieur consistant, « après qu'une directive lui aurait été donnée par le Chef « de la Colonie, à assurer le détail de l'exécution et à faire converger, vers « l'objectif déterminé, les opérations de ses Commandants de cercle, sans « diminuer pour cela leurs attributions ni la part d'initiative qui doit leur « être laissée ».
Conclusions.
Tel est, Monsieur le Gouverneur Général, le programme d'action que j'ai L'honneur de vous présenter. Etabli en se basant sur de nombreux rapports des personnalités qui connaissaient le mieux les régions et en suivant, pour les règles de pénétration et de pacification, la méthode qui a fait ses preuves au Tonkin et à Madagascar et que vous n'avez cessé de préconiser, je n'hésite pas à affirmer que sa réalisation ne nous exposera à ciucun mécompte. Ce programme est certainement celui qui ménagera le mieux la vie de nos officiers et de nos soldats et celle, précieuse également, des indigènesà soumettre.
Comportant toute la somme de bienveillance et d'humanité compatibles avec les dures nécessités de la guerre, ayant, comme facteurs principaux l'élude et la connaissance de l'indigène, le respect de sa personne et de ses biens, comportant également l'ouverture de routes, la libération des captifs, l'éducation morale, professionnelle et jusqu'à un certain point intellectuelle des indigènes, il doit permettre, en même temps qu'une œuvre de régénération sociale, une mise en valeur immédiate des pays soumis ou tout au moins leur relèvement rapide, et doit créer très vite des i entres d'échange où nos commerçants trouveront de nouveaux débouchés pour leurs produits el des richesses naturelles encore inexploitées et peutêtre insoupçonnées.
Ce programme, qui réduil à son minimum l'action militaire par la force, qui n'accumule pas les ruines, qui loin de nous faire détester doit nous faire respecter el estimer, a pour buses essentielles la justice cl, l'humanité d'une pari, et d'autre pari la patience et la ténacité ; il doit avoir pour résultai la Paix française el me paraîl digne en tous points de la mission civilisatrice de notre pays. »
l'action militaire 165
Ce programme, dûment approuvé, à quelques détails près par le Gouverneur Général et le Commandant Supérieur, il fallait passer à l'exécution.
Partisan convaincu de la concentration, en les mêmes mains, des pouvoirs militaires et administratifs — dont on m'a refusé le bénéfice, ainsi que je l'exposerai plus loin — et de la nécessité de laisser à mes collaborateurs autant de liberté que de responsabilités, j'adressais au Commandant Militaire de la Côte d'Ivoire, au moment où il allait prendre le commandement de la Région Militaire de l'Ouest les instructions suivantes :
« Ce programme d'aclion est complet, mais il ne saurait entrer dans le détail des diverses phases que comportera nécessairement la pacification de l'ouest de la Colonie.
J'estime, en ce qui me concerne, devoir m'en rapporter entièrement à votre initiative pour en régler, suivant les circonstances, les mesures d'application. La région où vous allez opérer est peu connue ; l'importance des effectifs dont vous disposez vous permettra de l'étudier d'une façon assez complète pour vous faire envisager, probablement sous un jour entièrement nouveau, la plupart des problèmes qui ont pu jusqu'à présent s'y poser. Pour que votre impulsion puisse porter tous ses fruits, il importe que vous ayez la plus grande liberté d'appréciation et d'action, dans la limite des directives d'ensemble que j'ai tracées.
J'ignore dans quelle mesure M. le Général Commandant Supérieur vous accordera, au point de vue militaire, cette liberté d'action. Au point de vue politique et administratif, il me paraît nécessaire que le Commandant de la Région ouest, s'inspirant du programme commun, tel que je l'ai défini, puisse agir au mieux des intérêts en cause et suivant les circonstances en ne prenant conseil que de lui-même. Pour mieux préciser ma pensée, l'existence des deux cercles, régulièrement constitués, réunis sous votre direction, ne doit pas avoir pour effet de vous mettre vis-à-vis de moi dans la position d'un Commandant de Cercle, mais plutôt dans une situation analogue à celle dans laquelle je suis moi-même placé à l'égard du Gouverneur Général. Le Gouverneur Général trace les grandes lignes, mais n'entre pas dans les détails. Pour vous permettre de mener à bien votre tache pacificatrice, je ne dois vous demander de me consulter que dans les cas où la décision à intervenir engagerait ma propre responsabilité, ou, bien entendu, lorsque les règlements le prescrivent (proposition d'internement, d'amendes, création de postes, etc.). Pour le reste, j'ai la plus grande confiance en vous ; vous ne sauriez en user trop largement dans l'intérêt de l'oeuvre que nous poursuivons en commun. »
El quelques mois après, j'écrivais encore à mon premier collaborateur militaire :
t C'est bien vous qui, par délégation permanente, nommerez les hommes de troupe aux différentes fonctions administratives qu'ils doivent occuper dans la Région militaire. Je vous autorise, en outre, dans le cas où les nécessites de vos déplacements ou l'urgence L'exigeraient, à déléguer, par une décision spéciale, votre signature aux Commandants des deux cercles du Haut-Cavally et du Haut-Sassandra.
De plus, en ce qui concerne le personnel officier, je vous donne ma délégation permanente pour nommer les chefs de postes et les Commandants de secteurs.
J'estime, en effet, que connaissant votre personnel, Tayaut vu à l'œuvre et ayant pu l'apprécier mieux que je ne pourrais le faire par la lecture des compte -rendus d'opérations ou des rapports mensuels, vous pouvez, mieux que moi, juger les aptitudes administratives que possèdent les officiers ou hommes de troupe sous vos ordres. Il y a en outre, intérêt à ce que les mutations soient ordonnées sans retard en même temps que \ous les ordonnez au point de vue militaire
En résumé, j'estime comme je vous l'ai exposé, qu'il importe que dans l'accomplissement de la tache qui vous incombe, vous ayez la plus grande liberté d'appréciation et d'action, surtout au point de vue du choix du personnel.
Je me réserve seulement la nomination, après entente avec vous, des Commandants de Cercles de la Région Militaire que vous commandez. »
De plus, comme il était indispensable que les cercles civils voisins de la Région militaire prêtassent au Commandant Militaire leur concours, d'urgence et d'une façon permanente, je donnai au Colonel Levasseur la < lé légation suivantae :
« Jusqu'à l'achèvement de la pacification en pays Gouro et en vue de réaliser l'unité d'action indispensable, le Commandant de la Région militaire de l'Ouesl aura, concurremment avec le Lieutenant-Gouverneur, autorité sur les régions limitrophes du pays Gouro; les fonctionnaires et officiers bois cadres chargés de l'administration dans ces régions devront, par suite, se conformera ses directives, en tout ce qui concerne l'accomplissement de la mission incombant au Commandant, de la Région militaire de l'Ouest, »
Les événements ne tardèrent pas à exiger une modification
l'action militaikb 167
du programme, démontrant combien il est difficile de prévoir à l'avance un programme d'action invariable.
« Dans quelques semaines, m'écrivit le 23 mars 1911 le Colonel Levasseur, va commencer l'occupation — ou plutôt la conquête — du Cercle du Haut-Sassandra.
Vos lettres n° 930 B. M. du 2 septembre et ip 1.113 GP du 16 octobre 1910, la lettre n° DC 832 du 30 septembre 1910 de M. le Général Commandant Supérieur ont tracé les grandes lignes de cette occupation.
Elles ont reçu l'approbation de M. le Gouverneur Général : il est temps d'en préciser les détails d'exécution.
Or, pendant ces derniers mois, l'hostilité des tribus Gouros qui bornent la frontière orientale du Cercle du Haut-Sassandra s'est manifestée ouvertement. Provoquée par Faction énergique que nous menons contre les tribus qui leur sont limitrophes, des Yaourés, des Ayaous et des Kodés et marquée par les attaques incessantes de commerçants indigènes, de courriers, d'escortes, par celle du poste de Sinfra, elle nous interdit présentement l'accès, vers le centre et l'ouest du Cercle, des régions pacifiées de la Colonie .
Il serait de la plus grande imprudence de laisser la révolte impunie se propager parmi les autres populations du Haut-Sassandra el, à mon avis, il est nécessaire d'agir sans délai sur les tribus Gouros.
Cette action du début répondra, d'ailleurs, au programme général de pénétration de la Région Militaire. Elle pourra, en effet, prendre appui sur la région pacifiée et posséder ainsi tous les moyens et toutes les ressources dont elle doit disposer : elle pourra s'exercer, comme il convient, du terrain conquis au terrain à conquérir. Enfin, ainsi que vous avez bien voulu l'exposerdans votre rapport n° 930 B. M., elle permettra de dégager tout d'abord les zones voisines des riches régions du Baoulé et de les ouvrir complètement au commerce local qui, malgré les difficultés suscitées parles indigènes, a pris un développement bl que plus de 700 colporteurs sont venus chercher refuge au poste de Sinfra lors de l'attaque de ce dernier par les Gouros.
Pour mener cette action et en même temps pour organiser le pays, la plus grande partie — 4 compagnies et une pièce — des forces mises à ma disposition pour l'occupation du Haut-Sassandra sera employée ; la 5e compagnie aura pour mission de contenir et d'administrer les tribus de l'ouest. »
En somme, au lieu de répartir uniformément dans tout le cercle du Haut-Sassandra et pays Gouro les cinq compagnies dont il disposait, le Colonel proposait d'en affecter quatre à la
mise en main du pays Gouro et de n'avoir dans le Haut-Sassandra qu'une unité pour garder les postes.
Je donnai immédiatement mon approbation à ses propositions et j'ajoutais :
« J'envisage comme vous l'exécution, une fois les quatre compagnies installées respectivement à Oumé, Sinfrà, Zuénoula et Bouaflé, d'une série d'opérations en vue de châtier, désarmer et mettre en mains chacune des sous-tribus du pays Gouro.
Pendant tout le temps que dureront ces opérations, en vue d'assurer l'unité d'action, vous continuerez d'avoir autorité, concurremment avec moi, sur les secteurs du Baoulé-Nord et du Baoulé-Sud limitrophes des régions Gouros ; les Commandants de ces deux cercles devront se conformer, pour l'administration de ces régions frontières, à vos directives. »
Enfin, la passation à l'administration civile, en mars 1913, du pays Gouro, définitivement pacifié, m'amena à donner au Commandant Militaire le 6 mars de nouvelles instructions :
a La réorganisation administrative sera, ainsi que nous en avons convenu, un fait accompli dans des environs du 1er avril.
Elle a pour conséquence, en rendant, disponibles quatre compagnies, de répartir les troupes régulières par moitié entre les deux cercles militaires.
Cette nouvelle répartition d'occupation doit avoir pour premiers résultats :
1° Dans le Cercle du Haut-Sassandra la mise en main rapide du pays Bété;
2o Dans le Cercle du Haut-Cavally la pénétration et l'occupation intégrale du Cercle à l'Ouest jusqu'à notre frontière avec le Libéria, à l'Est et au Sud jusqu'aux limites des cercles du Bas-Sassandra et du Bas-Gavally.
Ces résultats ne pourront évidemment être obtenus que par des opérations militaires. Conformément à la délégation permanente que m'a donnée M, le Gouverneur Général en ce qui concerne les opérations à effectuer dans la Région Militaire de l'Ouest, suivant le programme général adopté en septembre 1910, je les déclare autorisées.
La préparation, la conduite et l'exécution des dites opérations vous appartiennent en tant que Commandant Militaire et vous n'avez d'instructions à solliciter et d'ordres à recevoir que du Général Commandant Supérieur.
Je vous laisse le soin d'apprécier s'il convient de procéder à une série d'opérations à effectuer par chaque compagnie dans son secteur, ou à des opérations d ensemble faisant porter, sur un secteur déterminé, l'effort de plusieurs unités. Les résistances rencontrées vous fixeront sans doute sur ce point.
l'action militaire 169
J'exprime simplement le désir de voir rapidement effectuer :
1° La mise en main définitive du secteur Man-Sémien, parce que sa remise à l'Administration civile permettra de donner à la Colonie son organisation administrative définitive ;
2° La pacification du pays Bété ;
3° L'extension de notre occupation jusqu'au secteur Palokla-Taï de façon à permettre à la 3e Brigade de reprendre son détachement. »
C'est ce programme qui fut poursuivi depuis mai 1913.
§ 2. — Difficultés rencontrées : Organisation militaire de ly Afrique occidentale française.
Critiques et oppositions. — Solution radicale et logique, possible en 1893, d'un Gouvernement militaire, son impossibilité en 1910. — Aucune difficulté de principe. Toutes les difficultés sont nées de l'organisation militaire de l'Afrique occidentale française. — Comment celle-ci s'est constituée. Ses inconvénients pour les relations courantes ; impossible de l'appliquer dans une Colonie en cours de pacification. — La cause du bon sens et de l'intérêt général finit par triompher.
Les détachements de troupes régulières dans les cercles civils de la côte ouest, sont mis à la disposition des résidents de ces provinces. Ils ne doivent y faire aucun mouvement, aucune opération qui ne soient autorisés préalablement par ces résidents. La condition essentielle, qui prime toutes les autres pour le succès de notre œuvre de pacification, c'est l'unité d'action et de direction.
Général Galliéni {Instructions du 22 mai 1898).
« On remarquera que, dans les provinces civiles, un certain nombre de districts restent administrés par des officiers sous la direction des chefs de province ; tandis que, dans les Cercles militaires, des secteurs sont déjà administrés par des fonctionnaires civils sous le commandement de l'officier supérieur, chef de province. Ce n'est pas là un hasard ni un caprice, mais cela répond à une conception qui facilite grandement l'évolution à l'administration civile des régions nouvellement soumises.
Une province civile dans laquelle certaines circonscriptions sont maintenues sous le commandement d'officiers disposant de leurs unités est une région qui, dans son ensemble, est soumise, à laquelle peuvent être appliqués la plupart des règlements administratifs, fiscaux, qui régissent la Colonie, mais dont certaines zones, généralement caractérisées par la difficulté du pays, restent à surveiller particulièrement pour y empêcher toute formation ou toute réinstallation de groupes rebelles. Les officiers placés à la tête de ces zones, tout en y parant aux imprévus au moyen des effectifs dont ils disposent, y introduisent peu à peu, sous les ordres de l'Administrateur, un régime administratif normal. »
Général Lyautey {Pacification du Sud de Madagascar.
L'action militaire, dont je viens d'exposer les principes et les modalités, et que j'ai dirigée, tout an moins dans ses grandes lignes, a rencontré d'incessantes et graves oppositions, et m'a valu des conflits personnels qu'il n'a pas dépendu de moi d'éviter.
De ces derniers, je ne veux pins me souvenir. Je n'ai point Lutté, en L'espèce, pour sauvegarder des prérogatives qui n'étaient en l'ail que la charge des plus lourdes responsabilités ; j'ai combattu, uniquement pour maintenir, dans leur intégralité, les principes d'unité de direction que j'estimais indispensables au succès de L'œuvre entreprise et que, après les citations faites pins haut de nies instructions et décisions, on ne saurait, sans mauvaise foi. m'accuser d'avoir méconnus au détriment de nies collaborateurs militaires.
Des divergences de vues, des heurts de méthodes, je ne retiendrai <•! ne rappellerai — ayanl toujours eu gain de cause — que les erreurs dont il faut démontrer le vice fondamental afin que, dans L'avenir, on ne puisse plus songer à les renouveler.
Tout d'abord, lorsque les graves événements de lîHO se produisirent, <|ii<- les effectifs furent ren forces, que les liantes
sphères officielles eurenl enfin admis la nécessité de pacifier la
l'action militaire 1.71
Côte d'Ivoire et qu'une longue perspective d'opérations apparut, des projets s'élaborèrent qui ne tendaient rien moins qu'à faire, de la Côte d'Ivoire, un gouvernement militaire ou tout au moins une sorte de territoire analogue.
Je n'ai pas hésité à dire que si la métropole avait pris, en 1893 ou dans les quelques années qui suivirent, la résolution, virile autant que raisonnable, de procéder à la conquête de la Côte d'Ivoire, il aurait été sage de placer à la tête de la Colonie un Colonel ou un Général, délégué dans les fonctions de Gouverneur, réunissant dans ses mains tous les pouvoirs — et de l'y laisser jusqu'à l'achèvement de la pacification.
Toutes les fois que le Gouvernement a dérogé à ce principe absolu, il a dû y revenir, lorsqu'il n'était pas trop tard, sous la pression des événements, devant les dangers de la situation...
C'est la seule solution qui permette l'établissement rapide dune paix durable.
Mais ce n'est pas quinze ans après la prise de possession qu'on pouvait revenir à la solution initiale, alors que, sous l'effet d'opérations conduites sans méthode et parfois sans vigueur, mais effectuées presque sans interruption, une sécurité relative s'était établie dans une partie de la colonie; sécurité à l'abri de laquelle l'administration civile avait pu s'étendre, organiser, policer, et le commerce s'implanter, rayonner, se développer, créant ainsi un enchevêtrement inextricable d'intérêts divers et parfois opposés, tel que la moindre opération contre les ilôts rebelles des zones pacifiées devait obliger à des ménagements infinis.
Quel inconvénient présentait, au surplus, la subordination de l'action militaire à l'autorité civile ?
Esprit de corps? mais si les hasards de ma carrière avaient autrefois fait de moi le collaborateur du Général Galliéni ou du Général Lyautey, je m'en serais senti profondément honoré.
En quoi — toutes proportions gardées — un officier aurait-il pu hésiter à devenir le collaborateur du Gouverneur civil qui avait eu le courage de dire la vérité et qui, à un moment donné, quand les oreilles se fermaient, n'avait pas hésité à jeter dans la balance, comme un enjeu suprême, tout ce que sa carrière
contenait de satisfactions pour le présent et d'espérances pour L'avenir; qui, enfin, avait ouvert à l'armée coloniale la perspectif de longues années de luttes, de dangers, mais aussi pleines d'intérêt...
Question de technicité ! mais le Gouverneur a sous ses ordres un Chef du Service de Santé, un Chef du Service des Travaux Publies dont les fonctions comportent une partie administrative et financière — pour laquelle le Chef de la Colonie est éminemment apte à leur donner des instructions — et une partie technique qui, naturellement, échappe complètement à son action.
En quoi la démarcation serait-elle plus difficile à établir dans les questions militaires?
A l'autorité militaire : la préparation des opérations qui lui sont définies et leur exécution sans aucune intervention d'ordre administratif ou politique.
Au Gouverneur : l'appréciation de la situation politique, de la nécessité de l'opération et de son degré d'urgence ; à lui de fixer le but ou les buts successifs à atteindre, ainsi que les limites dans lesquelles se déroulera l'action militaire ; à lui encore de fixer les conditions de soumission. Il est seul juge du résultat à atteindre et du moment où ce résultat étant obtenu, le rôle de la troupe sera terminé. Tous ses efforts doivent tendre à obtenir, sans rigueur excessive, les résultats cherchés. Il n'a recours à la force des armes que si les autres moyens ont échoué et s'il l'estime absolument indispensable. Dans ce cas, il peut limiter l'action militaire par des instructions très précises qu'il a d'ailleurs le droit et le devoir de modifier en cours d'exécution.
D'inconvénients de principe, il n'y en avait pas. Et toutes les difficultés ont trouvé leur point de départ dans l'organisation militaire <l<> L'Afrique occidentale française dont, ayant subi plus que personne les inconvénients, je crois avoir le droit de signaler les défauts.
Je vais tout d'abord exposer ci après comment s'est constituée cette organisation défectueuse :
l'action militaire 173
Les relations du Gouverneur Général et du Commandant Supérieur des Troupes ont été nettement réglées par la Loi du 7 juillet 1900 et par le Décret du 9 novembre 1901. Le principe dune autorité unique, qui est la base nécessaire de l'exercice de tout commandement, a été affirmé de façon péremptoire.
Il ne saurait donc se produire de ce côté que des erreurs légères d'interprétation particulière faciles à rectifier.
Toutes les divergences profondes de vues, toutes les difficultés ont trouvé jour à l'occasion du règlement des relations entre les Lieutenants-Gouverneurs et les Chefs militaires des détachements locaux.
A peine le Gouvernement Général était-il réorganisé, en 1904, que M. Roume abordait la résolution de ce problème.
Considérant l'énormité des distances, la difficulté des communications, la localisation des intérêts, la variété des situations et aussi, parfois, leur urgence, il estima indispensable, d'accord en cela avec l'autorité militaire, de réaliser une décentralisation qui aurait l'avantage de mettre en harmonie le système de commandement et d'administration des troupes stationnées en x\frique occidentale avec l'organisation politique et administrative de cette fédération de colonies.
Or, il existait déjà, dans la réglementation militaire coloniale, un décret du 26 mai 1903 qui a réalisé le groupement des forces militaires stationnées dans les colonies voisines, colonies tantôt indépendantes entre elles au point de vue administratif et tantôt réunies en Gouvernement Général. Le rapport au Président de la République qui précède cet acte expose son but dans les termes suivants :
« Pour tirer le meilleur parti de toutes les forces militaires « disséminées sur toute l'étendue de notre domaine colonial, « pour pouvoir les concentrer rapidement, s'il était nécessaire, « sur les points les plus importants de nos possessions, que « leur situation stratégique, économique ou politique exposerait « plus particulièrement aux tentatives de l'ennemi, il a semblé « qu'il y eût le plus grand intérêt à grouper dans une même « organisation militaire et à placer sous un seul commande- « ment celles de ces forces stationnées dans des colonies qui,
17 i MÉTHODES KT MOYENS
o par Leur voisinage ou la facilité de leurs communications, pourraient en cas de guerre se prêter un mutuel appui et coopérer à la défense du point le plus menacé. «. C'est dans cette vue qu'a été préparé, de concert entre les Départements de la Guerre et des Colonies, le Décret que nous avons l'honneur de présenter à votre haute approba- «. tin ii cl qui a pour objet de réaliser ce groupement et cette un. le de commandement, en même temps qu'il réglerait les .. relations entre les autorités civiles et militaires de chaque pi M Roume estima que ces données, de même que les prescriptiong élaborées d'après elles, s'adapteraient parfaitement à la situation particulière des colonies de l'Afrique Occidentale, aussi bien qu'aux intérêts généraux du groupement tout entier. Mais le Décret du *28 mai 1903 n'était pas applicable en x\fri- (|iie Occidentale, car il y était admis que le Gouvernement Général, constitue en groupe de colonies autonomes au point de vue administratif, devait être considéré, au point de vue militaire, coin me une colonie unique pourvue d'un organisme militaire indi\ isihle.
Le bénéfice des dispositions de cet acte ne pouvait donc être acquis à l'Afrique Occidentale qu'après une modification permettant de considérer les Colonies du groupe comme des colonies secondaires au sens militaire attaché à ce ternie.
Les propositions successives présentées par le Gouvernement déneral se sont continuellement attachées, depuis l'origine jusqu a l'année 1909, à la réalisation de cette réforme dont le principe pouvait même paraître avoir été admis par le Département.
De |>lus, dans le but d'atteindre sans difficultés le moment où cette réglementation modifiée pourrait être mise en vigueur, on réalisa sur place une décentralisation provisoire du commandement, basée sur des délégations accordées simultanément aux Lieutenants-Gouverneurs et aux Commandants militaires locaux par le Gouverneur Général et par le Commandant Supérieur.
Cette décentralisation, définie par l'arrêté 'ri.*> du 3 juin 1905,
LACTIOiN MILITAIRE 175
leur permettait notamment de régler directement certaines questions relatives au maintien de l'ordre, au recrutement, à l'administration des réserves indigènes, au personnel militaire remplissant des fonctions politiques et administratives.
M. le Général Audéoud donna son adhésion, après M. le Général Perreaux, à cet arrêté de 1905 ; mais il n'en fut pas de même de M. le Général Gaudrelier qui réclama l'application intégrale des actes organiques.
C'était son droit strict, car il pouvait fort bien refuser de maintenir les délégations accordées par ses prédécesseurs, et, par suite, retirer à l'arrêté de 1905 et aux actes similaires toute leur force réglementaire.
Le Gouvernement Général soutint encore une fois, à cette occasion, la cause de la décentralisation, mais le Département, appelé à se prononcer, déclara formellement que, dans l'organisation du commandement militaire au point de vue delà défense extérieure, les Lieutenants-Gouverneurs ne peuvent détenir, même par délégation, aucune part d'autorité et de responsabilité en ce qui concerne cette défense et le commandement des Troupes, aussi bien d'ailleurs qu'en matière d'Administration militaire .
Cette partie de la question se trouvait donc réglée sans laisser place à aucune incertitude.
Quant à la décentralisation purement militaire, elle se trouvait déjà réalisée, depuis 1907, par un ordre général fixant les attributions des Commandants militaires et visant les seules questions de discipline générale, d'instruction, de mobilisation et de service courant.
En ce qui concerne les relations de service que les Commandants militaires pouvaient être appelés à entretenir avec les autorités locales, on se conforma aux règles suivantes du coté civil ;
Tout d'abord, les Lieutenants-Gouverneurs exerçaient leur droit de traiter de leur propre autorité les questions qui se rattachent au fonctionnement administratif et financier des services de leur colonie dont l'autonomie, à ce point de vue, a été reconnue' par Décret.
En second lien, les Lieutenants-Gouverneurs ont l'obligation d'assurer en matière civile, l'exécution des arrêtés pris parle Gouverneur Général, après entente avec le Général Commandant Supérieur, pour le règlement des questions d'administration militaire.
Enfin, très désireux de faciliter, dans la mesure du possible, le fonctionnement du commandement et de l'administration militaire, le Gouverneur Général résolut de conserver aux Lieutenants-Gouverneurs celles des délégations permanentes, compatibles avec les règlements, qu'ils tenaient de l'arrêté de 1905, ce qui leur permit d'examiner avec les Commandants militaires, sans être obligés d en référer au préalable au Gouvernement Général, certaines questions dont le Commandant Supérieur autoriserait le règlement sur place. En définitive, tandis que le Commandant Supérieur retirait les délégations de toute espèce, qui étaient accordées auparavant aux Commandants militaires, le Gouvernement Général les maintenait en principe pour les Lieutenants-Gouverneurs, avec cette restriction que l'exercice de ces délégations n'était plus réglementaire, mais avait lieu seulement à la demande des autorités militaires locales dûment autorisées préalablement par le Commandant Supérieur.
Il était vraiment impossible de se montrer plus libéral que ne le fut M. Ponty dans les satisfactions accordées aux desiderata de l'autorité militaire, mais il n'est pas douteux qu'il est résulté de ce modus vibendi une certaine gêne pour les Lieutenants- Gouverneurs.
J'aborde maintenant l'examen des conditions dans lesquelles b's autorités civiles et militaires peuvent, par délégation, collaborer a la même œuvre de pacification ; c'est d'elles que sont nées toutes les difficultés.
Il j a lieu de remarquer, tout d'abord, que la procédure dont s'agit ne concernait, d'après ces termes mêmes, que les Colonies dont La pacification est achevée et dans lesquelles le maintien de L'ordre <sl assuré, en temps normal, par des for- « es de police.
L Intervention des troupes régulières n'y est requise qu'en
l'action militaire 177
cas d'insuffisance des forces de police : elle est exceptionnelle et de courte durée.
Cette conception correspondait parfaitement à la situation du Sénégal, delà Guinée et du Dahomey.
D'autre part, les règles susvisées n'ayant pas paru s'adapter avec assez d'élasticité à l'œuvre lente et progressive de la pacification dans certaines régions, des forces de police spéciales — les brigades de garde indigène — avaient été substituées aux compagnies de tirailleurs et placées à la disposition de l'autorité locale au point de vue de leur emploi.
Or, cette substitution n'était complètement réalisée que dans les colonies ci-dessus énumérées, et il fallait compter que, pendant longtemps encore, le concours des troupes régulières serait nécessaire pour assurer la police dans les autres colonies du Gouvernement Général.
C'est ainsi qu'à la Côte d'Ivoire, huit compagnies de tirailleurs étaient alors employées de façon continue au rétablissement de l'ordre, et à occuper les Cercles du Haut-Cavally et du Haut-Sassandra pour y collaborer en permanence à raffermissement de notre autorité.
L'action ainsi exercée par les troupes se rattachait manifestement au commandement politique et administratif des colonies considérées.
Or. exception faite des attributions transférées d'une manière formelle et explicite au Gouverneur Général par le Décret du 18 octobre 1904, les Lieutenants-Gouverneurs restent seuls compétents dans l'universalité des circonstances qui touchent à la vie administrative de leur colonie, sans que leur dépendance vis-à-vis du Gouverneur général implique au profit de ce dernier la faculté de se substituer à eux.
Donc — en droit — l'action politique et administrative dont ii vient d'être question doit-être dirigée par les Lieutenants- Gouverneurs et — en fait — il n'est pas possible au Gouverneur Général de la diriger à distance.
En conséquence, on aurait dû spécifier nettement que lorsque des forces militaires étaient aiïeetées en permanence à la police d'une région ou employées temporairement au
17S \IU HODES l I ttOYENS
rétablissement de L'ordre dans une région, et lorsque le chef placé à la tête de ces forcés avait été investi à cet effet de pouvoirs politiques el administratifs, il appartenait au Lieutenant-Gouverneur, sous La haute autorité du Gouverneur Général, de Lui donner des instructions au point de vue de L'action politique et administrative.
Admettre, en effet, que Le commandement militaire devait rester concentré intégralement entre les mains du Général Commandant Supérieur et que, par suite, les Lieutenants-Gouverneurs n'avaient pas à donner d'instructions aux Chefs militaires qui agissaient dans leur Colonie, c'était forcément établir, dans certaines régions, la dualité des pouvoirs de l'autorité militaire et de L'autorité civile. Le partage des attributions devenait à peu près impossible. Les relations des deux autorités sciaient forcément des plus délicates ; elles ne pouvaient aboutir qu'à des tiraillements et à des froissements avec les (mets les plus conciliants, souvent même à des conflits.
C'est cependant cette solution — génératrice de difficultés et même de conflits — qui fut maintenue, et aggravée encore par des interprétations émanant du Commandant Supérieur, dans le genre de celles-ci :
< L'Afrique Occidentale ne constitue au point de vue militaire qu'une seule colonie : les Lieutenants-Gouverneurs n'ont aucune autorité hiérarchique sur les officiers; ceux-ci dépendent uniquement du Commandant Supérieur sans autre intermédiaire que leurs chefs militaires. Je ne reconnais aux Commandants Militaires le droit de s'entendre avec le Lieutenant-Gouverneur que lorsque je les charge d'étudier sur place ou de solutionner certaines questions de détail bien déterminées ; ils ne sauraient en aucun cas se substituera moi. Ils doivent au Lieutenant-Gouverneur la déférence respectueuse qui revient au chef de la colonie, mais ils ne sonl nullement ses subordonnés, n'ont pas d'ordres à en recevoir. autres que les réquisitions prévues par la loi, et n'ont avec lui aucun rapport hiérarchique.
On conçoit aisément combien ma tâche l'ut difficile, dans de semblables conditions.
Car j'étais responsable de L'administration de cette colonie, el dans ce terme d'administration il tant comprendre
LACTlOÏS MILITAIRE I 7(.J
au premier chef tout ce qui intéresse la situation politique.
Même si les Lieutenants-Gouverneurs n'avaient pas de pouvoirs militaires, ils avaient toujours par contre la possession entière de leurs pouvoirs administratifs ; et l'indépendance de l'autorité militaire locale à leur égard était limitée aux questions d'ordre purement militaire. 11 ne pouvait être question d'indépendance pour ceux de ces actes qui sont liés à la vie de la Colonie.
On se rend compte facilement à quelles difficultés de détail je me suis heurté dans la pratique, chaque jour pour ainsi dire, malgré l'appui très bienveillant du Gouverneur Général.
Prenons par exemple le cas d'une opération projetée contre un de ces îlots de rébellion qui subsistaient dans les cercles civils du Centre et de l'Est.
« Si vous estimez, nie rappelait le Gouverneur Général, qu'une opération doit-être entreprise, il convient de m'adresser un rapport détaillé taisant connaître le but à atteindre et l'importance des résistances à prévoir.
Pour éviter toute perte de temps, vous informez l'autorité militaire locale des propositions que vous avez établies, et vous l'invitez à transmettre son avis au Commandant Supérieur au sujet de l'exécution du programme proposé.
Muni de ces renseignements, il m'est possible d'autoriser l'opération, d'arrêter, de concert avec le Commandant Supérieur, la composition du détachement chargé de l'exécution, de définir les conditions générales dans lesquelles devra s'exercer l'action militaire et politique.
Le Commandant Supéiieur peut alors donner des ordres au Commandant Militaire de la Colonie pour la préparation de l'opération, car la responsabilité de cette préparation appartient à l'autorité militaire. A cette occasion, l'autorité locale prête son concours éclairé au Commandant militaire et lui fournit tous les moyens de remplir sa tâche.
La préparation étant terminée, l'ordre d'entamer les opérations doit venir du Gouverneur Général après accord avec le Général Commandant Supérieur, car celte décision donne lieu à des mouvements de troupes qui sont essentiellement du ressort du Commandant militaire.
C'est à ce moment précis que peut commencer l'emploi des délégations qui vous seront réservées par mes instructions.
Ces délégations comporteront en principe le soin de suivre la marche des opérations soit directement soit par l'intermédiaire d'un de vos représentants, et d'intervenir dans les conditions fixées par ma lettre n° 235 G. M.
J'ai cru pouvoir vous déléguer le droit de suspendre les opérations,
quand vous l'estimez opportun, parce que l'utilité de cette délégation peut s,, justifier par des considérations d'urgence.
Il n'en est pas de même de la clôture définitive des opérations. Je dois m.' réserver de la prononcer sur votre proposition et après avis du Commandant Supérieur, à qui il appartiendra, dès lors? de donner des ordres pour la dislocation de troupes d'opération ».
Je n'insisterai pas davantage sur ce sujet. J'en ai assez dit pour faire sentir les défauts de l'organisation militaire de l'A. 0. F. quand elle s'appliquait à une colonie en cours de pacification.
Il aurait été si simple d'adopter, sinon pour toute l'Afrique Occidentale Française, du moins pour la Côte d'Ivoire, ne fût-ce même qu'a titre provisoire, jusqu'à l'achèvement de la pacification nue formule simple et précise, à la portée de toutes les intelligences, celle-ci par exemple :
« Le Commandant Militaire est placé sous les ordres directs du Lieutenant-Gouverneur, sauf en ce. qui concerne les questions d'ordre technique : instruction, discipline, avancement, recrutement, administration et action militaire proprement dite. La répartition et les emplacements des troupes sont arrêtés provisoirement par le Lieutenant-Gouverneur, sur la proposition du Commandant Militaire, et soumis à l'approbation du Gouverneur Général et du Commandant Supérieur. Les opérations militaires nécessaires sont décidées, suspendues, déclarées closes, par le Lieutenant-Gouverneur, suivant un plan général, valable pour une longue période, et soumis en temps utile à l'approbation du Gouverneur Général, sur l'avis conforme • lu Général Commandant Supérieur. Files sont préparées H exécutées par le Commandant Militaire conformément aux instructions du Commandant Supérieur ».
Mais cette formule heurtait de front le besoin inné de centralisation ei !<• "iit invétéré pour L'uniformité des solutions et (1rs rég lementations, chers à toutes les administra lions centrales. Files se complaisenl a doter les Colonies, quel que soit le degré «le leur développement, du même vêtement, trop large pour 1» s me • véritabh \ tuniques de Nessus pour les autres. Elles ne s< rendent pas compte <fue, com l'a écrit le général Galliéni,
l'action militaire 181
« rien n'est plus nuisible, en matière coloniale, que des formules toutes faites : des principes importés, puisés le plus souvent dans nos idées d'Europe, ne conviennent ni aux milieux ni aux situations ni aux moments auxquels on veut les adopter ».
Mais je n'ai jamais connu le découragement et, certaiu d'avoir raison, j'ai défendu, au nom du bon sens, les intérêts qui m'étaient confiés et qu'on combattait au nom du règlement. Grâce à l'appui du Gouverneur Général et à la largeur de vues de M. le Général Bonnier Commandant supérieur, il fut entendu, après les opérations du Bandama, dernières manifestations de 1' « action vive », que les opérations exigées par la pacification de la région militaire de l'ouest s'effectueraient, sans intervention préalable du Gouverneur Général et du Commandant Supérieur, d'entente entre le Commandant Militaire et moi, dans le cadre du programme tracé par ma lettre 930 B. M. du 2 septembre 1910 dont j'ai cité plus haut de larges extraits.
Une fois de plus la cause du bon sens et de l'intérêt général triomphait.
§3. — Etude critique.
Etude critique et rétrospective : erreur d'optique et erreurde tactique par moi commises
Leurs causes : ambiance optimiste générale. La gravité de la situation n'apparaît que lentement, graduellement.
Responsabilités : on ne peut incriminer personne. C'est l'utopie de la « conquête pacifique » qui a l'ait tout le mal.
Je n'entends pas relater ici les critiques qu'ont soulevées, dans bien des milieux, les méthodes employées, les ayant déjà réfutées, victorieusement je crois, dans chacun des chapitres consacrés à l'exposé des principes mis en œuvre.
Mais on ne m'en voudra pas si, arrivé au sommet de la côte péniblement gravie, je me retourne pour considérer, avec impartialité, l'itinéraire suivi et en apprécier, saus indulgence excessive, les défauts inévitables.
|S2 Ml I MODES ET MOYENS
Certes, il m'est arrivé parfois, au cours de cotte étude, d'affirmer que si je me retrouvais eu face d'une situation identique, j'agirais de La même manière ou je tiendrais le même langage.
Cri d'orgueil ? non ! mais expression sincère d'une conviction qui s'appuie sur les données irréfutables de l'expérience, et sur des résultats officiellemenl enregistrés et dont tout le monde peul apprécier La réalité.
Mais je n'ai jamais entendu soutenir, parla, que je ne m'étais jamais trompé, que j'avais fait preuve, en toutes circonstances el à toute époque, d'un coup d'œil infaillible et qu'en dehors du cliemin parcouru, il n'existait pas de voies différentes et meilleures.
Toute œuvre humaine comporte sa part d'erreurs inévitables el je connais mieux que personne celles de l'action que j'ai poursuivie, pendant plus de sept ans. .le les ai corrigées au fur et à mesure que le temps et les événements les mettaient en évidence. Elles ont eu pour origine, en général, le voile qui recourait, à mou arrivée, la situation politique réelle de la Colonie, voile (pie je n'ai pu écarter complètement que graduellement et trop Lentement à mon gré,
Si, sachant ce que j'ai appris, après mes 18 premiers mois de séjour, je me retrouvais en face du problème qui s'est posé devant moi en 1908, je ne saurais certes pas combattre avec plus d'ardeur l'erreur de la conquête pacifique, poser avec plus de force les principes de la nouvelle politique indigène, réclamer avec plus de ténacité le renforcement des effectifs militaires, employer des sanctions mieux appropriées à l'objectif recherché; mais je ne commettrais pas l'erreur de tactique dans Laquelle je suis tondu'' el que je veux moi-même signaler.
Je laisse de côté, comme étant sans grande importance, les suppression! <\r postes klépé, Kodiokofi) sur Lesquelles j'ai dû revenir quelques mois après, Lorsque L'agitation des populations m eût démontré que je n'aurais pas <lù me fier à des appréciations trop optimistes
l'action militaire 1.8M
Mais il est certain qu'en fin 1908, j'ai eu le'torl de faire décider la création du cercle militaire du Haut-Sassandra et son occupation par les trois Compagnies du Baoulé. C'était prématuré car, huit mois après, il m'a fallu faire revenir dans le Baoulé, pour participer à 1a colonne des Akoués, ces trois Compagnies et supprimer par suite, en fait, une occupation qui n'a pu être reprise, avec des forces infiniment supérieures, qu'en avril 1911, le principe du cercle militaire ayant seulement dans l'intervalle survécu...
Je pourrais certainement soutenir, avec vraisemblance — car si tel n'a pas été mon plan, c'est du moins le résultat qui a été obtenu - — que j'avais à dessein envoyé ces troupes, à titre provisoire, dans le Haut-Sassandra afin, d'une part, de briser la rébellion croissante et intolérable de certaines tribus (Gounanfras, Doubouleas, Los, etc.) qui mettaient en péril le ravitaillement de nos postes de Daloa, Issia, Sinfra et Bouaflé, et, d'autre part, pour bien marquer, par une occupation même momentanée, notre volonté de revenir plus tard, en forces, pour toujours.
Mais je ne dirais pas la vérité et ce livre est avant tout une œuvre de bonne foi. 11 ne m'en coûte donc pas de reconnaître mon erreur. J'ai admis, en juin 1908, que l'est et le centre de la Colonie pourraient être mis en main au moyen d'une compagnie en garnison à Toumodi et qui, de là, aurait agi partout où cela serait nécessaire, et de quelques détachements mobiles de garde-cercles. J'ai commis une erreur d'optique, dont j'expliquerai tout à l'heure l'origine et les causes. Les événements ont démontré que des forces bien supérieures étaient nécessaires, sinon pour châtier, du moins pour réduire définitivement à l'obéissance les ilôts rebelles des cercles des Lagunes, du N'Zi-Comoé et du Baoulé.
J'aurais pu songer, un instant, à la solution radicale de l'évacuation momentanée des régions de l'ouest; j'aurais supprimé les postes de Bouaflé, Sinfra, Daloa, Issia ; renoncé à la création du poste de Man. Je n'aurais conservé dans ces territoires, terres réservées promises à notre action future, ni un officier, ni un administrateur, ni un tirailleur ; je ne me serais préoc-
cupé ni de Leur sécurité, ni de leur administration, ni de leur ,|,.\ eloppemenl économique. De la sorte, il eût été difficile à des Incidents de surgir e1 de faire naître des préoccupations qui auraient détourné [administration locale desa tâche immédiate, dans Le («Mitre el Test.
Mais quel Gouverneur eût osé seulement proposer un tel abandon, quand depuis 15 ans, nous luttions, nous arrosions de sang ces régions. Et pourtant c'eut été logique autant que peu courageux, imprévoyant et néfaste. On se rend compte de ce que vaut un retrait de troupes dans une contrée où nous avons affirmé, par des luttes et des sacrifices, la volonté de rester.
Une semblable éventualité ne s'ejavisage pas de sang-froid. La proposition <jui l'aurait traduite n'aurait certainement pas prévalu dans les conseils du gouvernement.
Mais j'aurais pu concevorBjme autre solution, moins radicale, qui aurait consisté à laisser, dans les régions de l'ouest, depuis le Bandama jusqu'au Cavally, les choses en l'état, je veux dire y maintenir les quelques postes créés et leurs effectifs restreints.
11 est certain que j'aurais ainsi conservé à ma disposition et pu utiliser de suite, pour la réduction des ilôts réfractaires des cercles du Baoulé, du N'Zi-Gomoé et des Lagunes, les trois compagnies du Baoulé et que j'aurais pu commencer plus tôt, avec des moyens à peu près suffisants, la pacification du centre el de L'est; mais il était à craindre que du moment où nous Lussions des postes dans des régions complètement hostiles ou douteuses, des incidents journaliers s'y produisissent. L'existence de ces postes, même en leur prescrivant l'inaction, entratnail cependant des mouvements d'Européens (rapatriements, relèves el de Leurs escortes, des circulations de convois ef de courriers, sources de difficultés avec les indigènes qui ne
redoutaient pris notre force, (l'est ainsi qu'en juin IÏM)8, une
escorte de tirailleurs portant des plis de Daloa à ïssia est attaquée en cours de route. Je ne pouvais donc pas être assuré que mon abstention de toute action dans les régions de l'ouest me préi en erail de toute préoccupation.
l'action militaire • 185
Quoi qu'il en soit de la réalité de ces éventualités, je considère aujourd'hui, dans le recul des années, étant donné ce que les événements ultérieurs m'apprirent de la véritable situation des cercles du N'Zi-Comoé, des Lagunes, du Baoulé, que j'aurais été bien inspiré si, à la fin de 1908, je m'étais abstenu de renforcer l'occupation du Haut-Sassandra et si j'avais gardé à ma disposition les trois compagnies du Baoulé.
Gomment ai-je été amené à commettre cette erreur d'optique et d'appréciation ?
J'ai déjà expliqué, au chapitre II du titre 1. combien on était mal renseigné, dans les milieux officiels et dans le grand public, sur la situation réelle de la Colonie, et quelle stupéfaction mêlée d'émotion avait accueilli mes déclarations et les événements qui marquèrent les années 1908 afin 1910. Le commerce local ne se rendait pas même compte de la situation, ainsi qu'en fait foi la lettre citée au chapitre II du titre II que j'ai adressée au Directeur de la plus importante firme de la colonie.
Je ne fus pas, au début, beaucoup mieux renseigné sur la situation des cercles des Lagunes, du N'Zi-Comoé et du Baoulé par ceux qui, officiellement, avaient qualité pour me mettre au courant.
Voici en quels termes s'exprimait en effet le rapport politique du premier trimestre 1908.
« Cercle du N'Zi-Comoé : ce cercle nouvellement créé s'organise sans incident. L'amende infligée au chef d'Arrah, si longtemps réfractaire, a été versée. Cette soumission à nos ordres permet d'augurer favorablement de l'avenir. »
« Cercle du Baoulé : la peuplade des Ayaous a fait sa soumission ; les groupes Sofras et Ndenous entretiennent d'assez bons rapports avec nous ; mais les Diakohous et les Atosés qui restaient à l'écart viennent de se soumettre. Il serait désirable que les Nanafoués de Salékrou, ainsi que les Kodés de Béoumi encore médiocrement soumis les imitent. »
Voici maintenant les notes que me remit, à son départ en
1Sf> MÉTHODES ET MOYENS
congé, trois semaines après mon débarquement, mon prédécesseur intérimaire.
«. Lagunes : ce cercle, si difficile au début, est actuellement, grâce à la direction suivie et méthodique de l'administrateur, bien en main. Le rendement «les impôts augmente chaque année ainsi que la soumission des indigènes.
« N'Zi-Comoé : cercle de création récente, formé du Morénou Insoumis et du Mango soumis ainsi que des peuplades Agbas du Baoulé. Le Morénou semble en bonne voie de soumission, et l'amende de lo.OoO francs a été en partie payée.
« baoulé : ce pays si longtemps insoumis s'est heureusement modifié. Les Baoulés fournissent maintenant facilement des porteurs et des tirailleurs et miliciens, ce qui est un indice caractéristique ».
Les rapports périodiques des administrateurs n'étaient pas' moins optimistes.
L'Administrateur du cercle de Labou écrivait en février 1908 :
« Les populations de Labou sont absolument calmes; le recrutement des porteurs se fait de façon normale malgré qu'on en demande parfois un très grand nombre. » Il omettait de dire que les populations dont il parlait ne comprenaient numériquement que la dixième partie du cercle. »
Le 9 novembre 1907, dans un rapport sur la situation politique générale; du cercle des Lagunes, l'Administrateur Lamblin écrivait : « Je dois dire tout d'abord que, comparée aux précédentes, cette année doit être considérée comme exceptionnelle : •■'est en effet la première depuis le début de notre occupation pendant Laquelle nous ayons constaté des progrès très réels et qui se soit écoulée sans qu'aucun symptôme inquiétant ne nous ait obligé d'ajourner le programme qui avait été traoépourla progression de l'impôt. Cette amélioration n'est pas que partielle, «die est générale et ne comprend que très peu d'exception. L'exposé ci-dessous le fera d'ailleurs ressortir suffisamment pour que je me dispense d'insister ».
Lu février, mars et avril 1908, les rapports politiques du cercle du N'Zi-Comoé relatent que « la situation politique est bonne, Les indigènes semblent avoir une très grande confiance
l'action militaire 187
en nous, les chefs des différentes tribus et des villages semblent doués de bonnes intentions et reconnaissent franchement notre autorité. Les populations pleines de confiance en nous viennent vers nous chercher aide et protection et confiantes dans notre justice nous soumettre leurs différends. Les chefs de village se montrent toujours bienveillants (sic) à notre égard dans n'importe quelle circonstance où l'on est appelé à les voir. La situation politique parait excellente. Les tribus dépendant du poste (Sahoua) semblent vivre dans la plus grande tranquillité et vouloir persévérer dans cette voie ».
Enfin à la date du 15 septembre 1907, M. le Chef de bataillon Chasles. commandant le cercle du Baoulé, décrivait ainsi la situation politique de cette région en proposant de passer le Baoulé à l'administration civile. « Pour savoir si ce que je préconise est possible il suffit de connaître les progrès réalisés par le pays, lesquels sont en même temps et la preuve des charges que les perfectionnements ont apporté à l'administration et la preuve que le pays, en raison du loyalisme qu'il montre maintenant n'a plus besoin d'être conduit militairement. L'impôt est maintenant accepté et entré dans les mœurs partout, excepté quelques très rares coins. Cet impôt est passé de 100.000 francs en 1905 à 350.000 francs en 1907.
« Les travaux de route s'exécutent partout annuellement dans de bonnes conditions et sans récrimination des populations ; c'est également entré dans les mœurs. Les tribunaux indigènes sont encombrés de plaideurs, le nombre des élèves augmente dans les écoles. Enfin et surtout le portage a fait des progrès considérables. D'autre part les gens du pays commencent à s'enrôler comme travailleurs au chemin de fer et chose plus remarquable que tout encore, indice qu'il n'y a plus d'arrièrepensée dans l'esprit des Baoulés, la jeunesse du pays s'engage sous nos drapeaux, comme miliciens et même comme tirailleurs pour le Congo et le Sénégal. »
Quant à l'Inspecteur des Colonies en mission, qui se montra très clairvoyant, il se borne à dire « des régions assez étendues et notamment toute la partie ouest restent à pénétrer et à définitivement soumettre. La pénétration pacifique n'a pas
donné de bons résultats dans les parties où elle n'a pas eu comme auxiliaire et comme correctif l'impossibilité pour les indigènes dese procurer de la poudre. Le système des colonnes mobiles passant rapidement n*a pas été reconnu meilleur- La repartition territoriale pourrait être modifiée par la division en deux de cercles importants comme le Ouorodougou et le Baoulé. Lu cercle militaire serait à créer dans l'ouest ; des postes sciaient à fonder dans les cercles de Ouorodougou, NZi- Comoé et La h ou. Il faudrait plus de personnel pour créer ces nouveaux postes et renforcer les postes existants. »
La vérité, je l'appris peu à peu, non sans difficultés, soit par Les confidences de tiers, soit par les constatations personnelles faites au cours de mes déplacements, et aussi par des événements imprévus et le plus souvent sanglants...
Mais partout, dans les milieux administratifs, je me heurtais en général, au même optimisme de convention.
Lest (levantines questions répétées que le Commandant du cercle de Laliou finit par convenir qu'au-delà de la lagune, L'action administrative ne pouvait s'exercer sérieusement etque s'il y circulait sans escorte, c'était à la condition de ne rien demander... et de donner.
Le Commandant du cercle des Lagunes me dissimula pendant plusieurs mois l'état d'insoumission des gens d'Osrou, qui durait depuis 10 ans et je l'appris par hasard. Il est évidemment des situations irrégulières que leur permanence semble Légitimer... De même la pénétration du pays attié qui aboutit un an après au meurtre du commis Gourgas, cependant fonctionnaire pondéré, m'était présentée comme une œuvre de patience, d'habileté, mais sans difficultés réelles.
Quand je me rendis dans le Baoulé, en juillet 1908, on voulut me taire suivre La route de Kodiokofi, et je dus insister pour prendre la roule de Tiébissou, Sakasso, Bouaké, parce» que <• était me faire constater, par L'importance de L'escorte imposée, L'étal d insoumission des Nanafoués el Ayaous. On ne démaillait aux indigènes que I franc d'impôt, alors que la journée de
rtage leur était payée I IV. 25.
Quant au capitaine Schiffer, <{ui déployait dans le Sassandra
DO
l'action militaire 189
une activité prodigieuse, il s'illusionnait au point de croire qu'avec la brigade indigène et quelques gardes il obtiendrait la soumission de cette immense région où près de 1.000 tirailleurs ont dû guerroyer pendant plus de deux ans.
Aussi mes premiers rapports politiques se ressentirent naturellement de cette ambiance optimiste.
« La population du cercle des Lagunes, écrivais-je dans un rapport du 10 juin 1908, a gardé vis-à-vis de nous une réserve peu sympathique, une défiance et une susceptibilité qui exigent de la part du commandant de cercle un doigté peu ordinaire. Le N.-O. du cercle est habité par une tribu, les Attiés peu malléables, et restés encore en dehors de notre action.
« Nous nous sommes insinués très prudemment dans le cercle du N'Zi-Gomoé... Les zones d'influence des postes sont trop étendues pour qu'on puisse agir efficacement sur des indigènes qu'il faut visiter plus fréquemment et amener à l'acceptation complète de notre autorité.
« Si l'on en excepte le pays gouro, les rapports politiques des postes accusent un état d'esprit excellent qui se manifeste par la correction de l'attitude des chefs et par un empressement des indigènes à payer l'impôt. »
Mais un an plus tard, je donnais une autre note (rapport du 17 juin 1909).
« Du cercle des Lagunes, nous ne possédions réellement que la partie Sud. Tout le reste était inconnu, comme les pays attié et abbey. A l'ouest près de Toupa à quelques heures de Bingerville, la région d'Osrou s'était affirmée depuis 1898, franchement hostile et nous n'avions sur elle aucune action. »
Le cercle du N'Zi-Gomoé avait été parcouru par un administrateur ; mais en dehors du pays agba et des confins des cercles de Bondoukou et de Kong, nous ne connaissions rien.
La partie occidentale du Baoulé était en état de révolte ouverte ou latente, suivant les saisons et nos demandes. Le reste du cercle était soumis depuis peu.
« Du cercle du Cavally, nous connaissions le littoral et la ligne des postes allant de Tabou à Pagouéhi. Le reste était du domaine de l'exploration. »
1*10 \il rH0DE8 II MOYENS
Ht je concluais : « Une grande partie de la dote d'Ivoire est à découvrir, à occuper, à conquérir... »
Enfin après ma tournée faite dans Le Haut-Sassandra j'écrivais (26 mai L909) : - je ne doutais pas de trouver une situation politique très difficile... mais j'étais loin de m'aftendre àconstater un état généra] aussi lamentable... Pour les 7/10 du cercle, c'esl l'inconnu total. Le cercle est entièrement à reconnaître, et a conquérir point par point, tribu par tribu. La mort menace constamment lesofficiers et sous-officiers européens. »
Que l'on compare les deux rapports (15 juin 1908, 17 juin 1909) et on comprendra, sansavoir besoin de se reporter à mes rapports politiques trimestriels, chaque fois plus pessimistes, combien mon appréciation de la situation s'était modifiée en une année, dans un sens péjoratif, à la lumière des faits, sous le choc des événements. On comprendra pourquoi j'ai rappelé les compagnies, envoyées primitivement dans le Haut-Sassandra. pour les faire concourir, cette fois, non plus à la conquête des régions de l'ouest, mais à la réduction des îlots rebelles du centre et de l'est — Akoués, Osrou, — puis, lorsque des soulèvements partout éclatèrent sur d'autres points — Abbeys, Allies, Y-bans. Agbas-Ouellés, peuplades du moyen Banda ma.
Enfin, j'ai commis une autre erreur d'optique en ce qui concerne l'importance des effectifs à mettre en ligne, parce que, jusqu'alors, on s'était borné en général à exercer des répressions, c'est-à-dire qu'on allait châtier plus ou moins rudement une tribu, mais sans chercher à obtenir sa soumission définitive. Or, une compagnie suffit pour porter un coup rude ; mais pour conquérir pas à pas le terrain, encercler le groupement de telle sorte qu'il ne puisse s'enfuir, L'amènera résipiscence par une action prolongée et obtenir l'accomplissement de toutes les conditions de soumission, il faut un bataillon. On peut dire que c'esl avec la colonne des Akoués qu'on est entré pour la première fois dans la voie des opérations rationnelles. On ne
s cil est plus ensuite écarté.
l'action militaire 191
Ces explications données, sans amertume, doit-on incriminer la loyauté des hommes qui m'ont induit en erreur? Je ne le pense pas.
Je demeure convaincu qu'ils étaient de bonne foi.
Se dépensant sans compter, ils ont trop souvent pris pour des résultats leurs propres efforts, qui étaient considérables.
N'ayant jamais connu, dans la zone sylvestre, d'autre administration que celle qui s'exerçait de façon intermittente, sur les indigènes de bonne composition, auxquels on imposait le minimum de charges, ils ne concevaient pas un mode d'administration plus étendu.
Ayant toujours vécu sur la « corde raide », c'est-à-dire exposés à voir tout d'un coup la situation craquer, leur sécurité menacée, les résultats acquis remis en cause, ils en étaient arrivés à considérer comme une situation normale un état de choses que, si regrettable qu'il fut, sa permanence avait en quelque sorte rendu régulier.
Habitués à négocier, à s'insinuer, précédés de présents, achetant en quelque sorte leur droit de passage, voyageurs diplomates plus que représentants de l'autorité française, ils ne pouvaient pas s'étonner de l'attitude hostile, considérée comme traditionnelle, des indigènes de la forêt, et s'en plaindre ou tout au moins la signaler.
Obligés de compter surtout sur leurs qualités propres et sur le prestige qu'ils avaient acquis, certains avaient fini par considérer leurs cercles comme une sorte de fief où, seule, leur action personnelle pouvait procurer le libre passage et maintenir une tranquillité relative.
Quant aux commerçants, ils considéraient comme pacifiée toute région où ils trafiquaient à peu près librement : peu leur importait que l'indigène ait payé l'impôt, accompli la prestation, accepté de soumettre ses différends à la justice. Bien plus, toute peuplade en rébellion contre notre autorité, pourvu qu'elle continuât à alimenter les transactions, trouvait dans certains représentants de firmes locales des défenseurs inattendus, mili-
tants ei combieD désintéressés. On l'a vu, lorsque j'ai entrepris d'amener à composition les gens d'Osrou, par les critiques qui m'assaillirent et les obstacles soulevés.
Je me garderai bien d'insister sur ces. faits. Les causes de mon erreur d'appréciation de 1908, et par suite de l'erreur de tactique que j'ai commise, ont été suffisamment mises en lumière.
Vu surplus, la période qui va de mai 1908 à juillet 1909 n'a pas été complètement perdue ; elle a été employée à mesurera I mi id Le péril, à soumettre les Agnis et les Attiés, à châtier les Watas, Les Ayaous, à briser provisoirement l'élan de certaines tribus Gonanfras, Los, Douboubras ;, à mettre à l'épreuve l'efficacité des sanctions imposées, à reconnaître la nécessité du désarmement et à commencer celui-ci, à expérimenter les procédés de guerre en forêt...
En définitive, dans l'occurrence, je ne fis point absolument fausse route ; mais j'ai suivi un itinéraire plus long.