‹ La pacification de MadagascarChapitre 38 sur 92 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

]\ous avons dit que les tri])us sakalaves du Méiiabé étaient réputées pour les plus g-uerrières de l'île.

Le Ménabc commence un peu au nord du Manandjolo, et s'étend au sud jusqu'au Mangoka. Mais il convient, tout de suite, de bien distinguer le Mrnahr imh'pendant, qui comprend les vallées du Maiiambolo et de la Tsiribihina, du Ménabé méridional. Le premier est habité par des peuplades qui avaient toujours refusé d'entrer en composition avec les Hovas et qui obéissaient au roi Toera^ résidant à Ambiky (vallée de la Tsiribiliinai.

C'est donc dans le Ménabé indépendant (jue le général Gallieni résolut de prendre pied en premier lieu, {XMisant que son occupation entraînerait la soumission des régions au nord et au sud.

Les renseignements géograplu([ues ({u<' Ton possédait étaient assez vagues. On savait ([ue la Tsiribihina, formée [)ar la réunion du MahajUo et de la Mania, est un llruvc tirs puissant, dune largeur moyenne de TlOO mètres, coulant à travers un pays boisé et marécageux, t()Ui)ant plusieurs chaînons calcaires parallèles à la cote, dont !«' phis inq)ortant est le Hemaraha (altitude au-dessus du niveau de la mer : iOO mètres).

Le Bemaralia se prolonge au nord jusqu'à hauteur de Maiutirauo, au sud jusqu'au Mangoka. C'est un plateau découvert, privé d'eau, large de 15 kilomètres environ, se raccordant à l'est et à l'ouest avec la plaine par des pentes boisées dont l'inclinaison est voisine de i^°.

C'est dans la plaine marécageuse, à l'est du Bemaralia, que la Mania et le Mahajilo se réunissent pour former la Tsiribiliina. Le confluent se trouve à 150 kilomètres de la mer ; on racontait que les boutres indiens remontaient la Tsiribihina jusque en amont du confluent; mais ce renseignement était assez vague et ne permettait pas d'affirmer la possibilité d'organiser de prime abord un service de ravitaillement par voie d'eau.

Le Ménabé se termine au Bemaraha : à l'est, c'est le Betsinry, habité par une population métissée de Sakalaves et d'esclaves betsileos. La région peuplée s'arrête aux pentes du Bongo-Lava ; entre le Bongo-Lava et Inanatonana s'étend le désert sakalave.

Le Bongo-Lava est une limite géologique, en même temps qu'ethnique : à l'ouest, terrains secondaires ; à l'est, terrains primitifs.

La plaine du Betsiriry est donc comprise entre le Bemaralia et le Bongo-Lava. C'est un pays marécageux, couvert d'une végétation très touffue.

Une ligne d'eau continue le traverse du nord au sud; c'est, d'abord, la Manandazza, affluent de droite du Mahajilo, puis, le cours inférieur de la Mania, puis la Sakeny. Cette ligne constitue la cunette de la dépression existant entre le Bemaraha et le Bongo-Lava; son importance, comme obstacle, est considérablement augmentée par les marécages qui bordent les rivières.

Pendant la période des hautes eaux, c'est-à-dire de décembre à avril, le Betsiriry et la vallée de la Tsiribihina deviennent très difficilement praticables. Les dépressions peri)endiculaires au fleuve, qui séparent les chaînons parai-

lèles au Bemaraha, se remplissant dcau, les marais se transforment en lacs.

La saison, qui convient donc le mieux aux opérations militaires, commence au mois de mai pour se terminer en novendjre.

Préparation des opérations.

Constitution d'une h se <rapprorisionnr)n('nt et de manœuvre. — Inanatonana, sur la frontière du cercle de lietafo, fut choisi comme base (rapprovisionncment de la <( colonne d'opérations du Ménabé ».

Ce poste, situé à la limite du pays habité, se prétait bien au rôle qu'il devait jouer. Le fossé, dont lavaient entouré les Hovas, le mettait à l'abri d'un coup de main et rendait sa défense facile, même avec un faible clfectif. La proximité de la riche province du Vakinankaratra ( I ) permettait d'y réunir facilement les quantités de riz et de paddy nécessaires aux indigènes et aux mulets de la colonne : quant aux vivres pour les Européens, ils devaient y être envoyés de Tananarive; dans ce but, la piste malgache de Tananarive à Inanatonana, par Ramainandro, fut améliorée pour la rendre accessible aux animaux de bât. Enfin, les nombreux porteurs nécessaires aux opérations pouvaient être recrutés dans le cercle de lîetafo.

L'effectif de la colonne fut fixé à 3 compagnies sénégalaises, de 140 fusils, une demi-compag-nie algérienne de 40 fusils, 1 section d'artillerie, 70 conducteurs sénégalais et 70 mulets, soit, en chiffres ronds, oOO indigènes, 100 Européens (2), 100 animaux.

Ces nombres servirent de base pour la constitution des ai)pro visionncments .

(1) Le V:ikiii;iiik;iratia (corclc di" Betafo) est une dos régions les plus peuplées de l'ile. Sa population totale est de 8"), 000 habitants; la densité dépasse, pour le secteur de Uetafo. 37 habitants par kilomôlre earré.

(2) Les Algériens sont traités coiuine les Européens, au point de vue de la ration.

"liO DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE PREMIER.

P/a/i (/'opérations. — Le commandant Gérard, chef d'étatmajor du corps d'occupation, fut désigné pour commander les troupes destinées à occuper le Betsiriry et le Ménabé indépendant.

La mission qui lui était confiée consistait à prendre pied dans ces régions insoumises, — à les occuper au moyen d un réseau de postes, — à ouvrir une nouvelle communication entre la mer et la région centrale, en utilisant la voie fluviale de laTsiribihina, prolongée par un de ses affluents, Mahajilo ou Mania, — à donner aux pays sakalaves une administration stable et conforme à leurs besoins.

Outre les troupes énumérées ci-dessus, qui devaient être concentrées à Inanatonana, le commandant Gérard avait sous ses ordres la 8« compagnie haoussa (capitaine Parent de Curzon), qui occupait par un détachement Manitirano, par un autre Morondava et Mahabo, et il était autorisé à faire appel au concours de la 3" compagnie sénégalaise, qui occupait Ankavandra.

Enfin, il devrait entrer en relations avec les bâtiments de la division navale, le commandant Le Dô, chef de cette division, ayant bien voulu promettre son appui pour les opérations sur les côtes (transports de troupes et d'approvisionnements, mise à terre des compagnies de débarquement, etc.).

Le plan d'opérations adopté par le commandant des troupes d'occupation fut le suivant : — Partir d'Inanatonana, et se diriger vers le Ménabé, en prenant la Tsiribihina (1) comme axe du mouvement ; — en même temps, pousser en avant une partie de la 3^ compagnie sénégalaise, pour progresser sur le Manambolo.

Pendant que ces mouvements s'effectueraient de l'intérieur vers la côte, les détachements de la 8^ compagnie haoussa

(1) La Tsiribihina est formée par la réunion de la Mania et du Mahajilo.

progresseraient de la côte vers l'intérieur, au-devant des troupes venues dlnanatonana et d'Ankavandra.

Telles étaient les grandes lignes du plan adopté ; les détails ne devaient se préciser qu'au fur et à mesure de la marche en avant, quand les renseignements sur le pays et sur les intentions des habitants deviendraient eux-mêmes plus précis.

Mais le commandant Gérard estima qu'il convenait de préparer le mouvement de progression vers le Ménabé, en installant dans le Betsiriry, c'est-à-dire au delà de la zone déserte séparant l'Emyruo du pays sakalave, une compagnie d'avantgarde.

Cette compagnie fut la 4*^ sénégalaise (capitaine Mazillier) ; elle était alors dans le cercle de Babay et participait aux opérations contre Rabezavana.

Dès que ces opérations eurent pris une Jjonne tournure, le commandant de cercle la remit à la disposition du commandement (10 mai). La compagnie Mazillier quitta Tananarivo le 20 mai avec un détachement de conducteurs (sous-lieutenant Marchât) et arriva à Inanatonana le 30 mai.

Le capitaine avait reru pour mission de faire choix d'un emplacement de poste sur les bords du Mahajilo, en aval des derniers rapides de la rivière. Les instructions suivantes lui avaient été remises à son départ de Tananarive :

Taiianarive, le iO mai 1897.

INSTRUCTIONS POUR M. LE CAPITALXK MAZILLIER.

i° Citation du poste et de la base de ravitaillement. — Lo poste ([iit' cniisliuii;» la 4® coHipagnio st-m'-galaiso comprciulia, on oiilro des inslallalioiis nécessaires aux cadres et à la tioupo, des abris pour lrou|»es de passage et des magasins suffisants pour recevoir les approvisionnements destinés à la colonne.

Le pays étant complètement dénué de ressources en ce (|ui concerne le riz et le paddy, tous ces approvisionnements ilevront être lires d'Inanalonana.

A cet ellet, des convois circulant entre Tananarive et Inanatonana apporteront

If)

dans les magasins de transit de ce dernier point, les « vivres européens » (farine, pain de guerre, sel, sucre, café, etc.).

La province du Vakinankaratra (cercle-annexe de Betafo) doit d'ailleurs fournir à Inanatonana le riz et le paddy nécessaires; déjà le commandant du 2° territoire militaire a été invité à y faire rassembler 40,000 kilogrammes de riz et 20,000 kilogrammes de paddy.

Des navettes seront en conséquence organisées entre Inanatonana et le poste du Mahajilo pour transporter les approvisionnements destinés non seulement au ravitaillement de la 4° compagnie sénégalaise et de son convoi spécial, mais aussi des troupes devant participer à la colonne, c'est-à-dire en tout 700 indigènes (1) et 100 Européens ou Algériens pendant trois mois.

M. le sous-licutenant Marchât, avec 70 conducteurs et 70 mulets de la 2« compagnie de conducteurs, est mis à la disposition de M. le capitaine Mazillier pour effectuer ces transports.

Afin d'obtenir un rendement suffisant, les navettes de mulets n'auront lieu qu'entre Analaidirano et le poste du Mahajilo ; Analaidirano devant être occupé par une fraction des troupes du cercle-annexe de Betafo, les convois entre ce poste et Inanatonana seront assurés par des hourjanes fournis par le commandant du cercle-annexe à raison de 150 par semaine. M. le capitaine Mazillier donnera à M. le lieutenant Marchât les instructions qu'il jugera nécessaires pour organiser, dans les meilleures conditions, ce ravitaillement. En raison des difficultés de transport du riz et du paddy, il y aura lieu de veiller à ce que les jours de repos des conducteurs et mulets soient fixés à Analaidirano. ^

Les troupes de la colonne de l'Ouest appelées à opérer dans le Ménabé, devront utiliser, autant que possible, la voie fluviale, soit pour leur transport, soit pour celui de leurs approvisionnements. Il est donc nécessaire que, dès son arrivée sur le Mahajilo, M. le capitaine Mazillier se préoccupe de rassembler le plus grand nombre possible de pirogues, soit par voie de réquisition ou d'achat, soit en les faisant confectionner. Cette flottille une fois constituée devra être l'objet d'une surveillance toute particulière et un poste spécial en sera chargé.

2° Altitude à prendre vis-à-vis des populations sakalaves. — Nous ne pouvons prétendre, à l'heure actuelle, à procéder à l'organisation définitive des peuplades sakalaves qui ont été jusqu'ici rebelles à toute autorité et contre lesquelles les tentatives mditaires et pacifiques des Hovas ont toujours échoué.

Il est probable toutefois que l'occupation du nouveau poste se fera sans difficulté. Les Sakalaves du Betsiriry paraissent en effet préparés à l'idée de notre occupation, leurs dernières missions reçues à Betafo ne semblent laisser subsister aucun doute à cet égard.

L(! rôle du commandant du poste du Mahajilo sera donc, si les Sakalaves du Betsiriry paraissent accepter notre première occupation, de ne modifier en rien leurs coutumes et leurs mœurs, mais de leur laisser entendre que notre seul but, en venant chez eux, est d'assurer la protection de nos prospecteurs et d'empêcher la formation des bandes de pillards qui, des environs de Manandazza,

(l) Y compris les porteurs

viennent tenter des razzias sur les confins de l'Emyinc. Ce n'est que progressivement et suivant leur attitude qu'on pourra les amener à se plier à une organisation politique quelconque. Les chefs pourront cependant recevoir l'assurance qu'ils continueront à cxeicer leur autorité sous le contrôle du gouvernement français.

Mais le Betsiriiy ne pourra être organist' méthodiquement que le jour où nous serons maiti-es du Ménabé ; et c<'. n'est qu'à la suite des opérations militaires dans cette région qu'un programme pourra être adopté et appliqué.

M. le capitaine Mazillier devra donc entretenir des relations pacifiques avec les Sakalaves du Betsiriry, si ceux-ci ont de telles dispositions, et chercher à tirer du pays les quelques ressources qui pourront augmenter les approvisionnements ou les moyens de transport de la colonne.

Vis-à-vis des Sakalaves du Ménabé, M. le capitaine Mazillier devra observer une grande prudence et n'agir qu'avec beaucoup de circonspection.

3° Relations avec le gouverneur de Manandazza. — M. le capitaine Mazillier entrera en relations avec le gouverneur hova de Manandazza, qui ne pourra être remplacé que lors de l'organisation définitive du pays. Ce fonctionnaire pourra d'ailleurs fournir sur la région environnante des renseignements précieux, trouver des guides et des émissaires et, enfin, procurer quelques ressources au poste du Mahajilo. II ne devra pas avoir connaissance de nos projets de pénétration.

4° Reconnaissances et renseignements. — Cette paitie des attributions dévolues à M. le capitaine Mazillier est une des plus importantes puisqu'elle touche très directement à la préparation des opérations militaires.

Des guides pourront être trouvés, sinon sur place, du moins à Manandazza ou dans le cercle-annexe de Betafo, ainsi que les émissaires qui reconnaîtront les voies de pénétration et les ressources du Ménabé.

M. le capitaine Mazillier aura, à ce jujint de vue, deux missions à remplir:

A) Faire reconnaître par ses officiers et sous-officiers les diverses voies conduisant d'Kmyrne vers le Betsiriry et, plus particulièrement, les passages du Bon go-La va.

Les renseignements fournis à la suite de ces reconnaissances permettront de choisir le meilleur itinérain- à faire suivre aux troupes et au convoi qui devront opérer dans l'ouest.

B) Recueillir directement le plus i;iaMtl nombre de reiiseigneuienis de toute nature sur le Ménabé indépendant : état d'esprit du loi To<'ra et des habitants, leurs dispositions, leurs ressources militaii'es. points sur lesquels ils semblent devoir opposer la plus grande résistance à notre pénétration, voies de communication, ressources en eau et en vivres pour une colonne, parties boisées, itinéraires, répartition des Indiens et Arabes, nature de leur commerce ou de leur contrebande, leurs relations avec les indifïènes, leurs dispositions à notri' égard et concours qu'ils pourraient éventuellement nous prêter, etc.

Le ca[)itiunc Mazillioi- choisit roiuplacLMucut do son [)ostc à Miaiuli'ivazo, en amont du connuenl du Manandazza et en

aval des derniers rapides du Maliajilo. Il y arriva le 10 juin; son installation se fit sans aucune résistance de la part des indigènes du Betsiriry, d'ailleurs préparés à notre arrivée; le poste d'Analaidirano, à peu près à mi-chemin entre Inanatonana et Miandrivazo, avait été créé précédemment par le capitaine Mérienne-Lucas du cercle de Betafo, et des relations pacifiques s'étaient établies entre les chefs du Betsiriry et le commandant du cercle.

Le capitaine Mazillier commença immédiatement le transport à Miandrivazo de trois mois de vivres pour l'effectif de la colonne. Le transport se faisait par bourjanes, d'Inanatonana à Analaidirano, et par mulets de bat, de ce point à Miandrivazo.

Analaidirano fut relié à Tananarive par une ligne optique, dont l'installation était terminée vers le milieu de juillet.

Les relations avec les indigènes, assez bonnes au début, ne tardèrent point à se modifier, sans qu'aucune provocation de notre part eût justifié ce changement d'allures.

Plusieurs incidents prouvèrent que les gens du Betsiriry, excités sans doute par les chefs du Ménabé, n'hésiteraient pas à s'opposer par la force à notre mouvement de progression vers l'ouest. Dans les premiers jours de juillet, deux bourjanes du poste furent assassinés sur les bords du Mahajilo; le 15 du même mois, une reconnaissance, conduite par le capitaine Mazillier, fut vigoureusement attaquée ; nous eûmes un tirailleur tué, un sergent indigène et un tirailleur blessés.

Ces incidents, rapprochés de celui qui s'était produit au mois de juin aux environs d'Ankavandra, donnaient à penser c[UQ la pénétration en pays sakalave ne se ferait point sans grosses difficultés. Le 16 juin, une bande était venue piller un village, à 3 kilomètres au nord-ouest de ce poste : le lieutenant Rochcron se mit aussitôt à sa poursuite ; il l'at-

OCCUPATION MILITAIRE DU MENABE. Hio

teignit le 17, et eut avec elle un engagement très vif, au cours duquel Sénégalais et Sakalaves en arrivèrent au corps à corps.

Le lieutenant Rocheron infligea aux pillards une sévère leçon, mais sa petite troupe eut, sur un effectif de 45 hommes, 3 tués et 0 blessés, dont un mortellement.

Opérations dans le Betsiriry et le Ménabé.

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