VI. — Organisation de la province. — Conclusions
L'organisation de la province découle tout naturellement de la situation à la clôture des opérations.
Deux régions sont restées fidèles et soumises : celle des Baras, à l'intérieur, et celle des Vezos, sur la côte de Manombo à Saint-Augustin. Deux autres ont été troublées et viennent seulement d'être pacifiées; une troisième, de 40 kilomètres carrés environ, le Vohinghezo, est encore provisoirement occupée par les rebelles.
De là, le régime mixte adopté par l'administration du ceixle.
Aux deux premières régions, on laisse le régime civil, qui existe déjà: M. l'administrateur Marcoz conserve la direction du pays imamono, et la région côtière relève directement du commandant du cercle à Tuléar.
Aux deux autres, on applique le régime militaire; le capitaine de Thuy, à Ambohibé, prend le commandement du secteur du bas Mangoka ; le lieutenant Posth a sous ses ordres le pays Antanosy, l'ancien royaume d'Imaka et la tribu Zafindravola de laManandana; le pays Antanosy est protégé par les postes du Sakamaré et de Tongobory contre les Vindas et les Mahafaly. Le pays d'Imaka est maintenu par Beraketa et Vineta ; Manera et Mikoboko assvu'ent la sécurité de la Manandana.
Enfin au Vohinghezo, le capitaine Comiot commande une marche militaire dans les conditions développées ci-dessus.
La disposition en croix, que les événements ont amené à adopter, présente encore l'avantage de grouper aux frontières des secteurs soumis à l'autorité civile, des forces suffisantes et prêtes à y pénétrer au premier signal d'hostilité ou de rébellion. Il y a lieu, en effet, de tenir compte des habitudes de pillage de ces populations et de les maintenir quelque temps encore sous une étroite surveillance, si nous ne voulons pas nous exposer à de nouveaux troubles avant peu. Après un an de lutte, les esprits sont encore un peu surexcités ; l'action de force, indispensable parfois, ne va pas sans amasser derrière elle des rancunes qu'il faut à tout prix dissiper. Enfin tous ces peuples sont de mœurs indolentes, et leur paresse invétérée leur fait mépriser tout salaire s'il doit récompenser une peine ou une fatigue qu'ils jugent facilement excessive.
TOQUENNE.
(octobre-décembre 1898).
On a vu qu'après les opérations des capitaines Clavel et Toquenne, les bandes rebelles de la côte nord-ouest s'étaient dissoutes : la pacification de cette région semljlait définitive ; successivement , les deux compagnies malgaches , qui y tenaient garnison, en furent retirées, l'administration militaire céda la place à radministration civile. La partie nord fut rattachée à File de Nossi-Bé et devint la province de Nossi-Bé; la partie sud eut son centre administratif à Analalava.
Les populations de ce pays appartiennent aux races cuitankara^ sakalave et comoriennc ; les principaux chefs indigènes sont : la reine Binao, les rois Tsialana et Tsiarasso.
Le calme paraissait complet, lorsqu'une insurrection éclata, à la fin d'octobre 1898, dans la vallée du Sambirano. sous l'influence de causes multiples : crainte injustifiée, de la part des indigènes, de voir leurs troupeaux saisis par les Européens, liaine du blanc (vazaha), etc. Il faut mallieureusement ajouter que des miliciens firent cause commune avec les insurgés, leur facilitant ainsi des succès partiels que ceux-ci n'auraient pas obtenus sans leur concours.
Le 26 octobre 1898, le poste de milice de Marotoalana est attaqué par une bande de rebelles ; le combat dure toute la nuit, et les assaillants sont repoussés. Le garde Ettori, chef du poste, en présence du nombre grossissant des rebelles, clicrclie à regagner la côte, mais il est tué en cours de route. Les rebelles se dirigent ensuite sur Ambalavelona, massacrent le commis de résidence Frontin, et deux Eui(»i)éons.
Le mouvement se généralise sur le bas Sambirano : plusieurs colons sont tués, et les plantations saccagées.
Dès que ces événements furent connus à Nossi-Bé, des
Guerrier antaukara.
mesures immédiates furent prises pour rétablir l'ordre. Le Fabcrt^ qui se trouvait sur rade, mit à terre sa compagnie de débarquement, dont une fraction occupa Ambalavelona. M. Chauvot, administrateur de Nossi-Bé, se porta sur Maro-
toalana avec quelques miliciens, pour porter secours à M. Ettori, dont la mort n'était pas absolument certaine.
Le commandant du Fahert, après avoir ainsi avisé au plus pressé, alla à Majunga, d'où il télégraphia au Gouverneur général le compte rendu des événements susvisés.
Aussitôt le général Gallieni donna l'ordre de former à Majunga une compagnie de marche sénégalaise (1), et chargea le capitaine Laverdure d'aller rétablir l'ordre dans la province de Nossi-Bé ; tous les pouvoirs civils et militaires étaient concentrés dans les mains de cet officier. Le 3 novembre, la compagnie Laverdure débarquait à Ankify (3 officiers, o sousofficiers, 144 sénégalais, 42 miliciens).
Quelques jours plus tard, le Gouverneur général apprenait que le mouvement insurrectionnel s'étendait à VAnkaizinaiia, — massif montagneux dans lequel le Maivarano, la Sofia, la Mahava\'5-, prennent leur source, — et menaçait de gagner la côte et la région d'Analalava. Le poste de milice de Bealanana avait, disait-on, été enlevé, et son chef, le garde Gouraud, massacré.
Aussitôt (15 novembre), le général Gallieni envoyait à Analalava le commandant Mondon , qui se trouvait en ce moment à ^lajunga, avec une deuxième compagnie de marche sénégalaise. Les télégrammes ci-dessous furent, dans ce but, expédiés à Majunga :
KT.VT-M.V.IOR. Taiianarivo. le lo novembre 1893.
GÉNKR.\L COMMAND.V.NT EN ClIEK DU CORl'S D'OCCUPATIUN
.V Armes Majunga.
Constitue/ iniMK'diatemont une eoinpagnio de niairlie avec capitaine Hriand, lieutenant (iarnier, 1 adjudant, 4 sergents européens, i clairon européen et
(1) Cette conipa(.'nie de niarilie, ainsi que la seconde qui fut constituée quelques jours plus tard, furent formées avec des Sénégalais débarqués tout récemment.
les 150 Sônég-alais nV-omment drbarqu(''s. Cette compagnie embarquera extrême urgence sur paquebot havrais, actuellement sur rade Majunga, avec 300 cartouches par homme, un mois de vivres, et débarquera Analalava. Vous demanderez administrateur en chef réquisitionner paquebot temps nécessaire pour effectuer embarquement. Commandant Mondon partira avec cette compagnie ; il prendra provisoirement commandement province Analalava et aura, sous ses ordres, capitaine Briand et compagnie milice Analalava, soit en tout environ 400 fusils. Administrateur Guédès sera à la disposition commandant Mondon. Informez administrateur en chef de ma décision et voyez avec lui si nécessaire que commandant Mondon emporte munitions de réserve pour mihciens. Celui-ci recevra, demain matin, par télégraphe, instructions spéciales concernant sa mission. Faites, au besoin, nominations nécessaires parmi anciens soldats pour constituer cadres indigènes de compagnie Briand. Rendez compte exécution.
Gallieni.
:tat-MAJOR. Tananarive, le 15 novembre 1898.
GÉNÉRAL COMMANDANT EN CHEF DU CORPS d'OCCUPATION A COMMANDANT MONDON,
Majunga.
En raison effervescence qui règne dans Sanibirano et au nord province Analalava vous prendrez, provisoirement, commandement et direction administrative de province Analalava, en remplacement administrateur Guédès, qui restera à votre disposition. Vous aurez sous vos ordres compagnie milice analalava, ainsi que compagnie de marche capitaine Briand. Vous correspondrez directement avec moi pour toutes cjuestions urgentes, tout en relevant administrativement de l'administrateur en chef Majunga, et vous avez toute initiative pour opérations, mouvements, mesures d'ordre à prendre sur place suivant circonstances :
i° Au point de vue militaire, votre mission consiste à ramener ordre sur toute frontière nord province Analalava et à empêcher que bandes signalées fassent incursion plus au sud. Vous rejetterez ces bandes vers Sambirano si arrivez pas à les détruire. Vous recommande, à cet effet, vous mettre par tous moyens en relations avec capitaine Laverdure, de manière à combiner vos efforts avec les siens et à vous renseigner mutuellement l'un et l'autre. Donnez instructions les plus fermes à vos chefs postes milice pour éviter que nouveaux postes soient enlevés, ce qui n'est pas admissible vis-à-vis quelques rebelles mal armés, lorsque précautions militaires d'usage sont bien prises. Enfin, invitez tous colons isolés à se rapprocher momentanément des postes et à se mettre sous protection ceux-ci ;
2° Au point de vue politique, il conviendra calmer et rassurer avant tout les
populations paisibles et recommander d'éviter toute exaction ou violence <^ leur t'gard.Il ne s'agit pas, en effet, d'une guerre d'extermination, mais simplement de l'ordre h rétablir au moyen mesures sages et modérées, en même temps que fermes. Par contre, il y aura lieu sévir avec dernière rigueur contre fauteurs troubles et bien établir responsabilités autorités indigènes. Avant de partir, vous vous renseignerez exactement auprès de M. Martin, et ensuite avec M. Guédès, sur attitude et influence principaux chefs du pays, ainsi que sur menées possibles Indiens, Comoriens. Vous veillerez enfin, avec soin, à ce que petits colons créoles ne commettent aucune exaction et se conforment aux ordres administration ;
3° Au point de vue administratif, vous examinerez si certaines mesures ou certains impôts exagérés n'auraient pas suscité mécontentement populations et me proposerez tempéraments qu'il conviendrait d'y apporter. Vous autorise même, en cas urgence, à suspendre immédiatement, sauf h m'en rendre compte, telles mesures dont vous jugeriez indispensable arrêter exécution. J'attire, d'autre part, votre attention sur surveillance douanière à exercer, afin d'empêcher introduction armes et poudre.
En résumé et dans ordre d'idées précitées, je vous laisse la plus large initiative et compte sur votre sagesse et sur votre énergie pour rétablir rapidement ordre et calme dans cette riche province analalava, ainsi que pour éviter d'une façon absolue retour regrettables incidents qui viennent de se produire.
Prière me rendre compte avant embarquer si vous avez tout ce qui vous est nécessaire comme personnel, munitions, vivres, etc. Vous profiterez de toutes occasions pour me tenir fréquemment au courant après votre installation à Analalava.
Communiquez présentes instructions à administrateur en chef Martin (1).
Gallieni.
En même temps, afin de limiter au sud le mouvement insurrectionnel, le chef de bataillon LanioUe, commandant le cercle (rAmbatondrazaka, recevait Tordre de se porter sur Mandritsara, de prendre le commandement du secteur et d'ordonner toutes mesures que lui suggéreraient les circonstances. Deux compagnies malgaches et une pièce d'artillerie furent mises à sa disposition. Ces compagnies, la ll« du jer régiment et la 5" du 2'' régiment effectuèrent des marches rapides pour se porter vers le nord : la première, stationnée dans le cercle de Tsiafahy, fit S.'JO kilomètres en 2.') jours.
(1) A ce moment, les provinces du nord-ouest relevaient tic radiiiinislratciu chef de la province de Majunga.
Le résultat de ces décisions rapides et des ordres qui en furent la conséquence, ne se fit pas attendre ; grâce à l'activité déployée par les commandants Mondon et Lamolle, par le capitaine Laverdure et les troupes sous leurs ordres, les insurgés ne tardèrent pas à être mis à la raison.
Plus tard, dès que la situation fut un peu éclaircie, le commandant Lamolle reçut le commandement des deux cercles d'Analalava et de la Grande-Terre (i*^'" janvier 1899); il envoya au Gouverneur général, au mois de mars 1899, sur les événements militaires survenus pendant les mois précédents, un rapport dont nous reproduisons ci-dessous des extraits.