‹ La pacte de famine [microforme]Chapitre 13 sur 38 · LA MANSARDE · texte numérisé non relu

LA MANSARDE

er ,ers -2€ Soir du 13 juillet 1389, Paris était en alarmes, ‘; elle

< tocsin sonnait à toutes les églises aient; de moment en momeht, on entendait les coups ° Canon que l’on tirait Pour tenir le peuple en éveil ; "1 voyait passer des troupes de bourgeois bizarrement Hrmés et courant vers la Bastille.

C'était en effet ce vieux rampart, solide encore, de. la féodalité que l’on allait attaquer.

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Ces bataillons, la maison Bal alignés, mal vêtus, mal disciplinés des faubourgs ; conseiller Es’avançaient vers la formidable prison d'Etat en pouspetit gar-sant des cris de liberté.

Plus d’un, parmi les révoltés, sentait encore son Coeur se glacer, rir 1 qu’à entendre

f° nom sinistre de la Bastille. On« ‘venait de tous les hommes énergiques engloutis, depuis quelques années, par la lugubre forteresse, On Prononçait presque ét tremblant le nom des Martys qui avaient gémi derrière ces murs de douze pieds d'épaisseur. Le Pariien ne savait ni les souffrances du Masque-de-fer, ni es tortures de tant de grands seigneurs, victimes mor- ‘ où oubliées des siècles précédents: mais il déplorait les douleurs de Pinfortuné Masors de Tatude, et le sort ffreux d’un de ses défenseurs, Prévot de Beaumont, |

disait-on, était mort depuis vingt-deux ans à Ja È

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Or, pendant que la ville entière était en rumeur, pen- | dant que les femmes, les enfants, les vieillards sui- J: vaient, en marchant au pas du tambour, leurs maris, à ( leurs pères, leurs fils enrégimentés pour la cause po- | pulaire, les habitants d’une mansarde de la rue du B: Temple semblaient prendre une vive part aux événe- KB: ments qui se préparaient. La propreté, ce luxe du pauvre, donnait au simple et modeste mobilier de la petite pièce où ils étaient réunis un caractère d’élégance et de bon goût. (

Deux portraits en pied, richement encadrés, ornaient ce réduit. L'un représentait un vieillard en robe rouge de conseiller au parlement ; l’autre, une jeune hom-B | me tu de noir, à l’oeil inspiré, au regard grave et fier à la fois. Au bas de cette dernière toile, on pouvait encore lire sur un écusson à demi effacé, peut-être par: des larmes: “Hommage à mon Angèle, le jour de sa fête, le... 1761.” Evidemment, ces tableaux avaient pour leurs propriétaires un prix inestimable. C’était M: vers eux qu’on devait tourner les regards résignés dan: ] le tristesse; c’était à eux qu’on devait sourire dans le: moments de joie, Les âmes de ceux qu'ils représentaient semblaient être les génies tutélaires de cet humble foyer. :

L'aspect des habitants de la mansarde, où l’on devinait que le froid se faisait sentir en hiver, quoiqu’en ce momert l’air embrasé d’une soirée d'été circulâ: lourdement sous ses combles, présentait le même contraste de noblesse et de pauvreté. Cétait, d’abord, un femme de quarante-cinq ans environ; ses traits distingués, mélancoliques, disaient qu’elle avait été belle. Le: souffrances, plus encore que l’âge, avaient dû creuser les rides de cette figure résignée. Quoique le costume de cette dame fût d’une étoffe commune, son extérieur trahissait une personne née pour le monde et Populence. Assise en face du portrait qui représentait un

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homme vêtu de noir, elle regardait les traits reproduits sur la toile, comme la Madeleine devait regarder le Christ du pied de la croix. Son visage était pâle; des larmes coulaient sur ses joues, et ses lèvres murmuraient une prière. Debout près d'elle, et silencieux comme elle, uh beau jeune homme contemplait aussi vec recucillement la peinture sacrée, 11 portait l’uniforme des bas officiers des gardes-françaises, et sûrement il ne devait qu'à son mérite le grade dont il ctait revêtu, car ce grade ne s'achetait pas. Son épée, ietée négligemment sur une table voisine, semblait attendre d’être tirée du fourreau pour une grande cause, Enfin, un vicillard en veste grossière et en tablier de cuir se tenait à quelques pas, dans l'attitude du resect; il s'appuyait d’une main sur un fusil rouillé, et tournait dans l’autre son chapeau orné d’une cocarde tricolore.

Cette contemplation pieuse semblait durer depuis quelques instants, quand la dame abaissa sur le jeune lomme ses yeux pleins de larmes.

—Jules, s’écria-t-elle avec exaltation, te souvient dras-tu que tu es le fils de Prévot de*Beaumont, et que tu as à venger ton père?

—Oh! je m’en souviendrai, ma mère! dit le soldat üvec orgueil.

Mme de Beaumont, car c'était elle, sourit doucement, Ayant fait signe à son fils de s'approcher, elle lui dit d’un air solennel:

—Avant de te laisser partir, je te dois compte des notifs qui me poussent, moi pauvre femme, à te metfre les armes À la main, à t’exposer peut-être au sort li héros dont tu es le fils...

l'émotion la forçca de s'arrêter pendant quelques "stants. Jules saisit ses deux mains qu’il couvrit de aisers, Elle reprit:

-—Je t'ai parlé bien souvent, mon fils, de cette épou-

= vantable nuit où je vis ton père pour la dernière fois. Tu étais encore presque au berceau, tu n’as pu en garder le souvenir; mais, en ce moment terrible où l'on entraînait Prévot, je lui dis en te prenant dans mes bras : “Ton fils te vengera.” Ce voeu que j'ai fait en ton nom, Jules, c’est à toi de l’accomplir... Quand je le pronongçai, j'étais riche encore, je ne savais pas qu'un jour cette cause du peuple deviendrait la mienne, que j'allais aussi, et pour toi et pour moi, à déplorer la herté du pain... Quoi qu’il en soit, ton père, en m’entendant prononcer ces paroles, nous regarda avec une suave espérance, sourit et s’abandonna à ses gardes... Depuis ce teraps, Dieu et les pierres de quelque cachot savent seuls ce qu’il est devenu!

—Jules de Beaumont essaya d'interrompre Angèle, dont ces souvenirs déchiraient le coeur; mais elle continua :

—Ce n’est pas tout, mon enfant; je te dois laveu d’une faute dont j'ai bien des fois demandé pardon à Dieu et à la mémoire de ton père. J’ai été très coupable, le jour où, voulant conserver à sa famille l’homme prédestiné qui avait une haute mission à remplir. j'anéantis les papiers dont la perte a causé tant de maux. Peut-être un pauvre vieillard, mort depuis en gémissant des suites de ma faute—et Angèle jeta un rcgard sur un des portraits—pouvait-il réclamer une part de la responsabilité de cet acte insensé, trop hardi pour une femme ignorante et soumise aux ordres de mon mari, comme je l’étais... Mon fils, c’est toi qui es chargé d’acquitter la dette de ton aïeul et la mienne envers ce malheureux peuple, qui depuis longtemp: souffre la faim!

—Et je l’acquitterai, ma mère; je l’acquitterai, vous le jure.

—Tu sais le reste, Jules: à cette époque, déjà si éloi: gnée de nous, je voulus plusieurs fois aller me jeter auï

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pieds du roi pour lui demander la grâce de mon infortuné mari; je ne pus jamais pénétrer jusqu’au trône. Je me disposais à renouveler mes tentatives, quand on vint brutalement m’annoncer que ton père était mort en prison. On s’empara de toub ce qu’il possédait”, on nous chassa de cette maison où tu étais né. Je fus forcée de me retirer dans cette mansarde, aÿec une modique rente qui est toute ma fortune, et ces deux portraits, arrachés au prix de mes derniers bijoux à la rapacité de nos persécuteurs... Ce fut alors, mon fils, continua la pauvre femme en levant les yeux sur le vieil ouvrier d’un air affectueux, que cet excellent Boyrel, ami et le compagnon de ton père, vint nous trouver, nous offrit ses secours. . Il nous a aidés du travail de ses mains quand nos ressources nè pouvaient suffire à nos besoins, lui père de famille, et qui avait aussi de son côté à lutter contre la misère!

Boyrel voulut parler; mais la voix de madame de Beaumont était si vibrante, si plaintive, sa douleur avait un tel caractère de grandeur et de majesté, qu’il n’osa l’interrompre.

—J'ai dû te rappeler ces faits, mon fils, reprit-elle, afin qu’u moment de combattre les persécuteurs de ton père, tu comprennes tous tes devoirs, et aussi, Jules, pour que tu saches par quel douloureux sacrifice je veux expier mes fautes... Je n’ai que toi, mon fils, pour tout bien, pour toute gloire et toute espérance, et ie Penvoie peut-être à la mort!

Cette fois son courage de femme spartiate se brisa : elle laissa échapper des sanglots.

—Non, ma mère, non, je ne mourrai pas! s’écria le icune garde-française en la pressant sur son coeur: Dieu serait injuste de vous priver ainsi un à un de tous ceux que vous avez aimés sur terre... Je revien- Grai près de vous, je reviendrai bientôt... et cependant

j'aurai vengé mon père, j’aurai purifié de mes larmes | pierre da cachot où il a rendu le dernier soupir.

—Allons, courage, morbleu! dit à son tour le vieu: Boyrel d’un ton cordial, quoique rude; toutes les ba! des'et tous les boulets-n’arrivent pas à leur destination. que diable!... D'ailleurs, madame, ajouta-t-il en bai-sant la voix et en se rapprochant d’Angèle, M. Jukne manquera pas d'amis... Pour ma part, je sais con: bien il est bouillant et emporté; je veillerai sur lui. soyez-en sûre. |

—Oh! oui, veillez sur lui, dit Angèle, en joignant les mains; mettez le comble à vos bienfaits en le protigeant dans les combats comme vous l'avez protégé dan les misères de son enfance. N'oubliez pas qu’il est 1 denier de la veuve dans cet impôt d’enfants généreu que chaque mère paye aujourd’hui à la patrie.

—Je n’oublierai rien, interrompit Boyrel, qui sen tait combien ces épanchements affadissaient le courag: Allons, monsieur, continua-t-il en prenant son fusi et en se tournant vers Jules de Beaumont, il est tem) d’aller retrouver nos camarades; ils sont si impatient: qu’ils commenceraient sans nous... Et vous, madan« bon espoir! Qui sait, ‘ajouta-t-il, comme entraîné pa une idée dominante, quels secrets nous découvriron derrières les vieilles murailles de cette prison d'Etat Qui sait si des morts ne se lèveront pas, comme par ni racle, du fond de ces cacheots obscurs ? On raconte d tranges choses sur la Bastille, et peut-être... ù

—Que voulez-vous dire? s’écria le garde-françai:

—Eh bien! reprit Boyrel en étudiant l’effet de : paroles, si l’on en croit certains bruits répandus depu peu, il serait peossible que l’on trouvât dans les «à veaux de la Bastille bien des vivants qui ont dispar et dont les familles ont reçu les extraits mortuair: Sans vouloir donner des espérances peut-être vaines. —Maïheureux, vous allez la tuer avec vos récits :

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croyables ! s’écria Jules en Courant pour soutenir sa mère qui chancelait; et moi, ajouta-t-il en portant la main à sa poitrine, voulez-vous donc que mon coeur se brise à force de battements ?

—En effet, ceci est un conte absurde, dit brusquement l’ouvrier, je suis fou de Vous rapporter de semblables propos... Partons, partons! interrompit-il précipitamment.

Il allait entraîner Jules. quanu un nouvel événe-

d ment vint attirer son attention.

Tandis que le jeune de Beaumont faisait ses adieux à sa mère, une rumeur s'était élevée dans la rue en face de la maison. Bientôt des imprécations, des menaces proférées par mille voix irritées, montèrent jusqu'à la mansarde où se passait la scène que nous venons de raconter, Boyrel connaissait de loin le bruit de lémeute, comme le marin connaît le bruit de la mer ; il courut à la fenêtre.

—Un rassemhlement, dit-il, vient d'arrêter en face “rême de cette maison une magnifique voiture... un homme âgé en descend.:. I] est bien vêtu, mais son chapeau m’empêche de voir ses traits.

—A mort l’aristocrate! A la lanterne l’accapareur de blés! hurla la foule avec rage.

Boyrel se retourna vivement vers madame de Beaumont et vers son fils.

—Vous l’entendez! dit-il avec une joie cruelle; un de ces misérables vient de tomber entre les mains du peuple; on l’aura reconnu sans doute pendant qu’il fuyait... que justice æ fasse, puisque le jour de la justice est venu.

—Oui, que justice se fasse! répéta Jules.

Et il cherchait à éloigner sa mère de la fenêtre.

—Cependant, dit Angèle en frémissant, si l’on sé-

tait trompé, si l'on avait pris pour un accapareur de blés quelque paisible bourgeois...

Elle n’avait pas achevé ces mots, que des pas rapides ec firent entendre dans l'escalier. Tout à coup la-porte s’ouvrit: un homme s’élança, pâle et hors d’haleine, dans le mansarde, en s’écriant d’une voix suppliante:

—On me poursuit... sauvez-moi.

Comme l'avait dit Boyrel, c'était un homme âgé, richement vêtu. Son air égaré, ses habits en désordre, attestaient l'effroi dont il était saisi. Il n'avait plus d'épée, et une cocarde tricolore, qui ornait son chapeau, montrait jusqu’à quel noint il était disposé à céder aux | exigences du moment.

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