LE COMBAT
Le lendemain, dès le matin —14 juillet 1789,—une foule immense était réunie devant la porte principale de la Bastille. Le temps était beau, le ciel pur; le s0leil brillait de tout son éclat. Ce chaud soleil des jour caniculaires, qui brûle les cerveaux et fait fermenter dans les âmes les passions destructives, n'avait pas cette fois encore, manqué son effet sur la population parisienne ; elle s’agitait menacante autour de la forteres-
. se.
Le vieil et noir édifice ne s'était pas encore ému d cet orage prochain. Ses neufs tours s’élevaient tou jours fièrement, avec leur couronne de créneaux, ave leur ceinture de murailles et de fossés. Pas un solda ne se montrait aux petites fenêtres ouvertes çà et comme des meurtrières; on eût dit que la Bastille vou lait se défendre seulement par l’épaisseur de ses murs par la masse imposante de sa construction, mole sun Son pont-lévis était levé: ses canons, bourrés de mi traille, dormaient immobiles au haut des plates-for mes: elle attendait.
A midi, pas un seul coup de fusil n'avait encore ét tiré. Le peuple et la Bastille, comme deux adversaire géants, se mesuraient du regard, sans qu'aucun d’eu ôsa attaquer l’autre le premier.
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Tout à coup une troupe déboucha bruyamment par la rue de la Cerisoie,
—Vingt-sept mille fusils et des canons sont au prouvoir du peuple! dit un des nouveuax venus d'une voix Joyeuse, Que ceux qui n'ont pas d'armes aillent en chercher à l'hôtel des Invalides!
Un hourra accueiliit cette grande nouvelle, et une partie de la foule se précipita vers le boulevard, en poussant déjà des cris de triomphe.
Cependant, une petite bande de gen: léterminée ot bien pourvus d'armes s’était cantonnée près de la place vlle ne sembla pas s’apercevoir de l'chvce de mouv ment rétrograde occasionné par cette :ertion momentanée, Jules de Beaumont et Boyrei, qui en ctatent k hefs, s’entretenaient à demi-voix d'un punjet Tardi qu'ils méditaient, quand un de ces perconnagres qui iouent dans les émeutes le rôle de là mouche du coche ‘’approcha du jeune soldat, et lui dit avee brusquerie:
—Est-ce ici votre place, monsieur? Ne devriez-vous pas être avec vos camarades, les gardes-françaises ?. . Ils sont chargés d’amener les canons que nous venons le prendre aux Invalides!
Jules de Beaumont ne bougea pas.
—Moi m'éloigner un seul instant! s’écria-t-il, bliant dans sa préoccupation filiale que l’interle n'était pas dans la confidence de ses secrets; y de vue une minute ces murailles derrière lef mit mon père!... Monsieur, ajouta-t-il av on montrant une des grosses pierres sur lesd lattait le pont-lévie, j'ai passé la nuit sur 1 Pastille pour qu'on ne me ravisse pas le t renferme... Mon poste est là, au premie vous allez voir que je ne reculerai pas.
Un ouvrier de la bande de Boyrel parut-
tiers pour équar. : les poutres. Boyrel en prit une, Jules de Beaumont s’empara de l’autre.
En avant du pont-lévis, sur les bords extérieurs du fossé, s'élevait un corps de garde abandonné par la garnison, qui s’était retirée dans la forteresse; le toit du corps de garde pouvait être atteint facilement, et de là on se trouvait à portée d’abattre les chaînes du pont. Ce fut vers ce bâtiment que se dirigèrent Boyrel et son pupille. Jules, leste, ardent, eut promptement escaladé le toit, et en brandissant sa pesante hache. La faule attentive ne savait encore dans quel but ces deux hommes s’exposaient à recevoir, presque à bout portant le feu des assiégés.
Boyrel allait frapper la chaîne du pont; Juels de Beaumont le retint par le bras.
—Au nom de mon père! s’écria-t-il, laissez-moi porter le premier coup à la Bastille.
Et sa hache s’abattit sur les énormes anneaux de fer; Boyrel l’imita. Les coups des deux audacieux se firent entendre, à intervalles égaux, par dessus le tumulte, ct
se prolongèrent dans les vastes cours de !: prison d’Etat.
Une terreur panique s’empara de la foule. On ve-
it de voeir des fusils sortir des meurtrières; les ar-
s se montraient au haut des tours, agitant des umées au-dessus de leurs pièces. La plupart ts prirent la fuite, épouvantés par cette dé-
gens-là sont fous! dit le meneur en jetant loin au fusil tout neuf afin de courir plus vite:
écipitation, ils vont nous faire massacrer !
plus généreux, poussèrent des cris pour s et Boyrel du péril; Jules et Boyrel ne ien entendre. Les soldats qui venaient tout à coup aux fenêtres, aux meurtrières.
éneaux, proférèrent des menaces, en leur
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ordonnant de descendre de leur poste au plus vite; mais les téméraires, sans se déranger, sans même tourner la tête, continuaient leur bruyante besogne, frappant en cadence les chaînons de fer qui commençaient à céder.
—Retirez-vous, ou vous êtes mort! cria une voix du haut d’une tour.
Juleset Boyrel frappèrent à la fois un coup plus puissant que les autres; les chaînes se rompirent, le pont tomba avec un bruit épouvantable, livrant aux assiégeants l’entrée de la première enceinte de la Bastille,
—Vive la liberté! cria le peuple en s’avançant au milieu du nuage de poussière que cette chute venait de produire.
—Mon père! mon père! dit Jules de Beaumont.
Il jeta sa hache devenue inutile, et s’élança dans l’avant-cour, où déjà se ruait la foule. Une effroyavle décharge de mousqueterie se fit entendre; Jules s’empara du fusil d’un homme mortellement: blessé à ses côtés, et quand Boyrel vint joindre son pupille, le combat était définitivement engagé entre la garnison de Ja Bastille et la population parisienne.
On connaît les événements de cette mémorable journée; à cinq heures, la Bastille était prise.
Pendant la lutte, Boyrel et Jules de Beaumont ne reculèrent pas. ŒEntourés de quelques ouvriers, parents ou amis du vieux Boyrel, on les vit continuellement charger et décharger leurs armes, sans s'inquiéter de ceux qui tombaient autour d’eux; ils semblaient puiser leur ardeur dans ce nom magique de Prévot de Beaumont, qu'ils prononçaient parfois en jetant aux échos de Ha prison féodale le bruit d’une explosion nouvelle, Néanmoins Boyrel n'avait pas oublié les prières de la mère «e Jules: souvent il le prit par le bras pour lui faire éviter une balle, souvent il couvrit de son corps le jeune soldat que son courage emportait trop loin.
L'homme du peuple continuait d’acquitter la dette du peuple envers la courageuse famille de Beaumont.
Juies fut encore le premier à pénétrer dans l’intérieur de la forteresse, aussitôt que le second pont-levis eut été abattu; mais Boyrel, quoique échauffé par le combat, s’arrêta sur le revers extérieur du fossé. 1l appela l’ouvrier qui avait précédemment apporté les haches, et lui donna une mission pour madame de Beaumont, dont il devinait les mortelles inquiétudes.
Jules, entraîné par son impatience filiale, avait traversé la cour, sans faire attention à la scène de terreur et d’extermination dont elle était le théâtre; il ne voyait rien dans ce moment suprême où il allait enfin apprendre le secret de l’impitoyable Bastille à l'égard de ce père qu’il vénérait comme Dieu et dont il n’avait jamais vu que l’image. Un escalier était devant lui; il le franchit avec rapidité, fit tourner sur ses gonds rouillés une porte en chêne de vingt pieds de haut; alors une longue suite de corridors humides et obscurs se montra devant lui.
Sans s'arrêter pour réfléchir ou pour chercher un guide, il s’élança dans ce dédale de galeries et de cachots. A mesure qu’il avançait. l’obscurité et le silence devenaient plus profonds. Bientôt il n’entendit plus ces cris effrénés, ces coups de fusil qui retentissaient encore dans le lointain: les murs de la Bastille étouffaient le tumulte du dehors, comme ils avaient si longtemps étouffé les soupirs du dedans.
—Prévot de Beaumont! Prévot de Beaumont! criat-il d’une voix forte.
Il s'arrêta pour écouter si quelque gémissement répondrait à cet appel. Sa voix se prolongeu dans la profondeur des corridors, un écho sec répéta encore quelques instants le bruit de ses pas: puis tout retomba dans un silence sépuleral.
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