LE CACHOT
Tout à coup, à l'angle d’une galerie basse plus effrayante que les autres, le garde-française aperçut une porte donnant accès dans les souterrains du château. Une lampe, à demi éteinte faute d'huile, éclairait faiblement + premières marches d’un escalier qui semblait
dessir:. dns les entrailles de la terre. Son coeur se serr A © Q vw: on eût dit l'entrée d’un tombeau. ! r «o son père lui rendit force et coura-
‘ra-t-il en courant vers les souter-
dans ce gouffre méphitique et téruit confus se fit entendre à l’aueric. Bientôt il reconnut Boyrel, ac- : elques-uns de ses compagnons qui s’élaial eue ae flambeaux. Au milieu deux marchait un porte-clefs qu’ils avaient amené de force pour leur ervir de guide. Boyrel courut vers son pupille et voulut Jui faire des reproches de l’avoir quitté un moment. —Boyrel, interrompit l’impétueux Beaumont, un ul mot: mon père...
—TI1 vit, il est là! répondit le vieil ouvrier en désinant l'entrée du souterrain.
—C’était Dieu qui me conduisait! s’écria Jules.
On se mit à descendre l'escalier tortueux et glissant des cachots. Tout en marchant sous ces voûtes noircies par le temps et la fumée des lampes, Jules demanda au porte-clefs dans quel état ils allaient trouver son père.
—Oh!il se porte bien, celui-là! dit le geôlier d’un ton adouci ; la terreur que lui inspirait la victoire du peuple: c’est un de ces corps de fer qui usent les prisons... Cependant, ajouta-t-il avec un geste expressif, quelquefois la tête...
—Oh! mon Dieu! serait-il devenu insensé ?
Le geôlier, sans s'expliquer davantage, s'arrêta devant une porte basse, dont il chercha longtemps la clef dans l'énorme trousseau suspendu à sa ceinture. La minute qui s’écoula pendant cette recherche parut un siècle aux assistants. Lorsque la porte s'ouvrit. tous se précipitèrent dans le cachot ; Jules s’avança, les bras tendus vers le prisonnier, mais il s'arrêta aussitôt frappé d’horreur.
se et prodig ména4 rale d ne ho effort
Bo; init à
A la lueur des torches que portaient ses compagnons, Rpnne car le jour pénétrait seulement dans ce souterrain par mé un étroit soupirail. il aperçut. gisant sur un peu de 7 paille, une pauvre créature qu'écrasait le poids de ses Pr
chaînes. C'était un vicillard maigre, jaune, aux membres roidis par l'humidité du cachot. I] était vêtu d’un de ces carraux de toile grossière, costume ordinaire des prisonniers de la Bastille. Une longue chevelure blan che, une barbe blanche presque aussi longue que là chevelure, empêchaient de voir son visage sillonné d: rides. Il porta péniblement à ses veux sa main décharnée. comme si l’éclat subit des lumières eût blessé sa vue.
—Qui est là? demanda-t-il d'une voix cassée et trai
nante.
Tevt le mosde æ tut à son exemph Jules, revenu de son premier mouvement de surpri
se et de terreur, allait s’élancer vers le prisonnier et lui prodiguer les noms les plus doux; Boyrel, voyant quels ménagements nécessitait la faiblesse physique et morale du malheureux, retint par le bras l’impétueux jeune homme et lui fit signe de se taire. Jules obéit avec effort à cette injonction, dont il sentait l’importance.
Boyrel, dont les yeux étaient pleins de larmes, se mit à genoux devant Prévot.
—Ami, soupira-t-il, c’est la liberté.
Le prisonnier ne répondit pas; mais une expression de béatitude céleste se montra sur son visage, comme si un ange se fût penché sur lui pour glisser à son oreille des consolations divines.
—Vos sens ne vous trompent pas, Prévot de Beau- “ont, continua Boyrel, devinant sa pensée; c’est un homme qui vous parle, c'est un frère...
—Qui êtes-vous donc? demanda Prévot après un nouveau silence.
Je suis, dit le vieux charpentier avec un accent soennel, je suis un envoyé du peuple que vous avez tant
mé... et je viens vous dire: Prévot de Beaumont, leve-vous, vous êtes Libre!
Prévot sembla retrouver une partie de sa mémoire;
s'agita sur la paille.
-Cet appel, je l'ai attendu bien longtemps, dit-il,
il n'est pas venu... Maintenant il est trop tard; je
is brisé... Ils ont tué en moi, et l'âme qui pense et
corps qui agit... Voyez. je ne peux plus me lever à
voix du peuple, et mes souvenirs sont confus... Oh!
dez-moi done. aidez-moi donc! continua-i-il, en s’acitant comme s'il voulait réveiller son intelligence ensourdie par tant d'années de souffrances.
Bovrel ordonna au geôlier de lui ôter ses fers, et bendant que Jules l’aidait dans cette pieuse occupation, il fit boire au prisonnier quelques gouttes d’une potion
rdiale qu’il avait eu soin d’apporter. Prévot, qui
jusque-là avait tenu sa main devant ses yeux pour le garantir de l’éclat des lumières, L:a laissa tomber un moment et poussa un cri; il venait de voir les nombreux spectateurs de cette scène lugubre.
—Ces hommes, qui sont-ils? demanda-t-il encore avec une terreur ‘l'enfant.
Jules ne pouvait se contenir; mais Boyrel sentait qu'il n’était pas prudent d'éprouver le malheureux par une émotion trop vive.
—Prévot de Beaumont, reprit-il, ne connaît-il plus les enfants de ce peuple pour lequel 1l s’est si noblement dévoué autrefois?... Ne se souvient-il plus de sa vie passée, de cette vie si pleine de grands projets. de riches espérances et d'actions héroiques ?
Le prisonnier parut réfléchir, et dit en s’animant à mesure qu'il parlait :
—Attendez, oui, je commence à me souvenir... Les pauvres avaient faim, n'est-ce pas partout ia misère. des figures hâves, des haillons, des cris de rage... Moi j'eus pitié de ces souffrances: oui, c’est cela... Il y avait une ligue entre quelques méchants; moi, je voulubriser cette ligue... Oh! j’v suis maintenant: le pact: de famine! je voulais anéantir le pacte de faniine!
I s'arrêta; Bovrel lui donna encore quelques gout tes de cordial, et le martyr sembla retrouver peu à pet les forces nécessaires à la continuation de œ douloureux entretien.
—Vous souvient-il aussi, reprit Boyrel en soulevant avec précaution la tête de Prévot, tandis que Jules fric-
tionnait les bras et les jambes de son père endoloris pa les fers, vous souvient-il d’un ouvrier qui vous aidai de son crédit auprès des petites gens comme lui? Ce ouvrier. cet ami, c'était Bovrel le charpentier... c6tait moi.
Prévot chercha dans sa tête une idée vague et presque effacée; il dit au bout d'in moment:
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—J’ai oublié votre nom, frère, mais je me souviens de votre personne. :
Il tendit sa main à Boyrel; ce fut Jules qui la couvrit de larmes et de baisers. Boyrel fit signe au soldat de prendre patience encore quelques instants. Il allait recommencer ses questions, quand Prévot, qui pendant cette pause avait prononcé quelques paroles inintelligibles, se dressa tout à coup sur son séant:
—Attendez, s’écria-t-il en se pressant le front comme pour aider l'effort de sa mémoire, je me souviens vncore... Mon père! qu'est deveny, mon père? et Anzèle, cette douce et belle créature qui n'est apparue si souvent dans mes rêves du cachot, au temps où je rê-
is encore, qu’est-elle devenue?... Et mon fils, ect ufant blond et souriant qui devait me venger ?...
—Le voici! s’écria Jules de Beaumont en s’élançcant
ins ses bras: il a rempli le voeu que sa mère avait fait
son nom!
Pendant cette scène, plusieurs assistants avaient
int les feux de leurs flambeaux, dont l’éclat fatiguait
vue affaiblie de Prévot; une seule torche brûlait en-
re, et cette lueur douce lui permettait de distinguer
‘qui Penvironnait. Il put done contempler son fils:
quand il eut envisagé le brave jeune homme dont les its exprimaient tant de bonheur, de vénération ct imour, un cri d’orgueil et de joie s’échappa de sa poine, I] le pressa dans ses bras, et une larme, la der- ‘re pent-être, coula lentement sur ses joues osseuses, ume pour annoncer que, dans cet homme presque urant, le coeur venait de se réveiller après l’intellince et la mémoire. à l'ont à coup le prisonnier repoussa son fils,
Qu’'as-tu fait de ta mère? demanda-t-il, lules allait répondre. lorsque madame de Beaumont.
nue par les soins de Bovrel, entra dans le cachot ;
se jeta à genoux sur la paiile où gisait le martyr.
—Je viens vous demander pardon pour votre père qui n’est plus! s’écria-t-elle. Prévot de Beaumont. ayez pitié aussi de moi, car depuis plus de vingt ans j'ai cruellement expié ma faute... Mon fils, ajouta-telle ea s'adressant à Jules, intercède pour ta mère.
Le prisonnier les regarda tous deux, et une ineffable expression de félicité se montra sur son visage. Mais, comme si cette dernière émotion vût été trop violente pour ses organes épuisés, il s'affaissa sur lui-mfme en prononçant des mots sans suite,
—Le voilà retou ,e dans ses accès, dit le geôlier avi indifférence, Maïstenant vous ne pourrez tirer de li une parole raisor aable!
—Portons-le en haut, s’écria Boyrel: l'air de la 1:berté le ranimera peut-être.
Il le prit dans ses bras; Jules soutint, avec de religieuses précautions, la tête de son père, tandis qu’Angèle soutenait en pleurant ses mains glacées. Ils mor.tèrent l'escalier du souterrain, accompagnés de leur: amis, et ce triste cortège s’avança vers la grande port: qui donnait dans la cour principale de la Bastille.
Cette cour présentait en ce moment un aspect grardiose et terrible. Le soleil couchant dorait les créneaux des tours, mais l’obscurité commençait déjà dar : l'enceinte profonde qu’entouraient ces bâtiments lugrbres. Les ponts-levis baissés laissaient apercevoir aù dehors la foule tumultueuse, les batteries de canons (irigées par le peuple contre la forteresse. Un nuage 6e poussière et de fumeé planait dans une atmosphère in:mobile, au-dessus de ces têtes flottantes. Des garde: françaises en brillants uniformes, des gens du peu] en vestes grises ou demi-nus, des clercs de la basoc avec leur costume écarlate, et même des ecclésiastiqu en soutane noire, mais tous armés, tous glorieux leur cocarde tricolore, la poitrine encore haletante la fatigue du combat allaient et venaient, faisant en-
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tendre des cris de triomphe et de menace, de haine et de liberté. C’à et là des cadavres étaient foulés aux pieds: à l'écart, dans les angles obscurs de la cour, gémissaient quelques blessés qu’on ne regardait pas. On avait aussi transporté là des prisonniers, arrachés comme Prévot de Beaumont aux souterrains de la Bastille. On se pressait alentour pour contempler ces victimes des passions politiques, ces squelettes vivants, qui àvaient oublié leur nom et leur histoire, et dont plu sieurs moururent de saisissement à la vue de la lumière du ciel.
Sans doute cet éclat lumineux, cet air libre et léger, ce mouvement et ce bruit, «1 sortir d’un cachot où tout était silencieux, immobile et noir, produisirent sur Prévot de Beaumont une impression non moins profonde. 11 s’agita entre les bras de ses libérateurs : son organisation débile fut sur le point de fléchir sous l’action d’une vitalité surabondante. On le déposa au haut du perron, exposé aux regards de la foule, et il resta quelques instants sans mouvement et sans voix.
Les gens du peuple qui remplissaient la cour, à la vue de cet homme effrayant de vieillesse et de maigreur, À la vue des soins respectueux que lui prodiguaient cc jeune soldat, cette femme en pleurs, ces amis attentifs ‘1 empressés, accoururent pour savoir qui il était. Bientôt le nom de Prévot de Beaumont était dans toutes les bouches; on se rappelait son dévouement, ses souffrances, Dans ce moment d'enthousiasme, il n’en fallait pas tant pour exciter l'admiration fusqu’au fanatisme, en faveur de celui qui avait fait jadis une si 'errible guerre aux accapareurs et au pacte de famine.
—Vive Prévot de Beaumont! crièrent mille voix.
—Portons-le en triomphe autour des ramparts de la Bastille ! proposa" quelqu'un,
—QOui, oui, en triomphe! répéta-t-on de toutes parts.
On voulut élever le prisonnier sur des mains entre-
lacées; Boyrel se jeta au-devant des enthousiastes, et sécria en les repoussant :
—Insensés! ne voyez-vous pas qu’il va mourir?
Cependant une vigoureuse constitution, qui avait résisté aux privations et aux tortures des cachots, luttai: contre l'influence dévorante d’un air trop vivifiant Bientôt elle sembla reprendre le dessus. Prévot, 1 premier moment passé, respira plus aisément; on re doubla de soins pour le rappeler à lui, et on eut enfir la joie de lui voir rouvrir les yeux.
Les insurgés saluèrent par un redoublement de vivats ces symptômes favorables, et, cette fois, les acclamations ne semblaient pas frapper inutilement l’oreill de Prévot de Beaumont, Il éconta: sa physionomit prit une expression de méditation. Tout à coup il fi! un effort, se leva debout, au grand étonnement de: spectateurs, ct prononça quelques mots qu'on ne put entendre,
Aussitôt le silence s’établit dans la vaste cour; Je: blessés eux-mêmes retinrent leurs plaintes. Tous le: regards se tournèrent vers ce cadavre vivant, à la lon gue barbe blanche, aux membres tordus comme si! sortait d’une tombe étroite. Debout sur le perron, di haut duquel il dominait la foule. appuyé d'un côté su: le garde-francaise, de l’autre sur une femme vieille € courbée comme lui, il tendit son bras décharné vers ln foule attentive: |
—Le grand peuple qui a conquis la liberté, dit-il d’une voix faible et cependant distincte, le peuple qui im fait revoir la liberté 6! la lumière du jour, ce peuple at-il du pain?
Un silence morne et solennel régna encore pendani quelques minutes. Enfin, du milieu des assistante, cor tit une voix lamentabie qui répondit:
—Non!
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Prévot de Beaumont tressaillit; son oeil s’anima, et il fit un geste sublime de colère et de pitié:
—Pourquoi donc avez-vous pris la Bastille? s’écriat-il...
Huit jours après, madame de Beaumont et Jules veillaient sur le prisonnier, qui, depuis cette scène, n’a- ‘ait pas eu un quart d'heure lucide On l'avait transporté dans le petit appartement de la rue du Temple, et, d’un moment à l’autre, on s'attendait à le voir expirer. Cependant, il semblait que son âme ardente ne pût quitter ce corps usé avant quelque grand événement dont l'espérance la rattachait à la terre. Klle errait sur ses lèvres pâles, prêtes à s'envoler vers le ciel iussitôt qu'un signal inconnu lui serait donné.
La mère et le fils pleuraient auprès de cet infortunt, ui ne leur avait été rendu que pour leur être enlevé
vite, quand Boyrel, les vêtements en désordre, essouf- ‘lé d’une course rapide.è entra dans la chambre; il ‘approcha du lit où gisait le moribond :
—Prévot de Beaumont, s'écria-t-il, le pacte de famine est anéanti!... Foulon et Bertier, les chefs des avcapareurs, viennent d’être mis à mort par le peuple; les frères Leleu sont en fuite, et Pinié, le caissier de cette bande exécrable, s’est brûlé la cervelle dans la foét du Vésinet...
A cette nouvelle, Prévot se souleva sur son lit, et dit vee une douceur ineffable, en exhalant son dernier oupir:
—Adieu, mes amis: je puis mourir... Le peuple aura du pain.
Le martyr mourut, et la famine continua. Que la honte en retombe sur les véritables auteurs! La postérité sait leurs noms.
Fin du Pacte de Famine
MICROCOPY KESOLUTION TEST CHART (ANSI and ISO TEST CHART No. 2)
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