LA PRÉFÉRÉE
Au milieu d’une contrée boisée de la Flandre Occidentale, entre Thourout et Ypres, s'élevait encore au NVe sièrle, avec son architecture antique, le vieux Château de Staden, siège d’une seigneurie franche d’où d'fendaient différents fiefs seigneuriaux tels que Wallenaere, Wankaude, Labbekensakker, Westwalle, et autres,
Staden était entouré de murailles épaisses et de fos- S profonds d’où quatre hautes tours s’élançaient vers l ciel. Un pont-levis, le plus souvent baissé À cette époque, donnait accés dans une vaste cour intérieure dont un des côtés était entièrement occupé par la splendide habitation des maîtres, tandis que sur les trois autres, s’élevaient Jes logements des domestiques, des Pijueurs et des hommes d'armes, les écuries, les remises, les magasins et les alles d’armes.
Par une belle journée de Mai de l’année 1467, un jeune homme était ascis sous le large manteau de la cheminée d’une des salles de ce château, les pieds sur les chenets, bien qu'il n’y eût pas de feu, car le temps {tüit très chaud.
ll ne paraissait guère avoir plus de vingt ans; et son beau visage, malgré des traits accentués, avait en-
core la douceur et la fraîcheur de la première jeuness.
Une expression de regret se lisait sur sa physion: mie. Tantôt il fixait sur le foyer sans feu un regar immobile, tantôt il tournait les yeux vers les fenêtr dont les vitraux peints représentaient les armoiri des seigneurs de Staden, puis encore vers la cour « des valets d’écurie étaient en train de seller quatre ch vaux pleins d’ardeur; mais de quelque côté qu'il dirigeât, ce regard demeurait vague comme celui d'i homme absorbé dans de tristes pensées.
On n’eût pas deviné à son costume qu’il appartena : à une famille noble et puissante; car il portait un pou point noir bordé d’un simple galon, et un chaperon la même couleur, sans le moindre ornement.
Et cependant ce jeune homme était le dernier rejet. de la vieille et noble maison de Staden, et tout ce qui respirait dans la contrée environnante lui devait n pect et obéissance.
Son père, Hugo Van Staden, avait, deux ans au}; ravant, perdu la vie dans la bataille de Monthléry, so les yeux du comte de Charolais, fils aîné ct héritir présomptif du duc Phillipe de Bourgogne qui régna : sur la Flandre et sur la plus grande partie des Pa\- Bas. .
Il y avait alors deux partis à la cour du duc; le pr. ‘mier avait pour chef le duc lui-même et ses favoris, | « sires de Croy; les autres obéissaient aux inspirations ( comte de Charolais. Ces deux partis étaient sans ce. en lutte, et plus d’une fois la cour avait été témoins «+ scènes violentes, non-seulement entre les partisans deux princes, mais même entre le due et son fils Charl+.
A la fin le duc avait, en apparence du moins, rédut son fils à la soumission. Après avoir banni de. la.cour. et même de ses états, quelques-uns des partisans |: moins importants du comte de Charolais, il tenta de gagner les autres par des présents ou des dignités.
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Hugo Van Staden avait été l'ami de coeur du comte Charles, et ce prince, après la bataille de Monthléry, “at pleuré longtemps la mort de son fidèle compasnon d'armes, Il s’empressa d'appeler auprès de lui,
: qualité de page, le jeune Walter Van Staden, et il
probable que, sous sa conduite, Walter fût devenu
: vaillant homme de guerre, si le vieux duc, à la vo-
nté duquel il n’y avait pas à résister, n’cût imaginé “moyen d'enlever au parti de son fils le j'une seisncur de Staden,
À deux heures de marche de Staden savait le chàtau de Laugemarck, dont le châteliin, Wilhem, était
aud partisan du due, et, par suite émi du comtk Charles. IT avait une fille, nomme Judith, âgée de vingt-six à vingt-sept ans.
Malgré cette notable différence d’â , le dac résolut de marier Judith Van Laugemarck à Walter Van Staden.
Les amis du jeune Walter, qui étarent hostiles aux Laugemarck, firent tous leurs efforts pour divier le duc à revenir sur sa résolution; le comte Charles lui-même supplia son père d’y renoncer; mais le vieux duc, dont on connaissait le caractère de fer, demeura inébranlable dans sa résolution. Il consentit seulement, eu égard à la jeunesse de Walter. à retarder d’un an son maria- : mais il menaça de sa colère et de sa disgrâce tous Cux qui essaicraient de lutter contre sa volonté.
Walter Van Staden, par respect pour son souverain, * soumit à la loi qui lui était imposée, et quitta la cour du comte de Charolais pour aller, en attendant le délai fixé, habiter le château paternel.
IT avait espéré qu'avec le temps il pourrait eoncevoir de l’amour ou du moins de l'affection : + Tuaith de Laugemarck, car son visage n’était pas ‘en be 6, iais plus il la vit, plus il ressentit d’éloiguemnent, pour lie, car elle lui paraissait orgueilleuse, viciente mne,
et ambitieuse; et cependant il devait l’épouser; l’arrit du du tait irrévocable!
Voilà ce qui préoccupait le jeune seigneur de Si. den, pendant qu’il était assis sous le manteau de la ch. minée, les pieds sur les chenets.
Un autre jeune homme, plus âgé que lui de trois où quatre ans, entra dans la salle et dit, après s'être inc! né respectucusement :
—Le seigneur Van Staden me permet-il de lui ra: peler qu’il a promis d’aller aujourd’hui à Laugemarc| : Les chevaux sont sellés.
‘Walter le regarda avec un vague étonnement, pu... comme s’il revenait soudain à la réalité des choses. courut au-devant du nouveau venu, et lui prit les der, mains en disant:
—Daniel, Daniel, tu t’inclines devant moi? Tu m'à + pelles seigneur Van Staden? Ah! je t'en prie, ne venge pas si cruellement!... Oui, hier au soir j'ai cv des torts envers toi, mais je le regrette; pardonne-mii.
— Votre humble serviteur n’a rien à vous pardonn: seigneur, répondit Daniel, dont les yeux se mouil!rent de larmes.
—Mon serviteur? s’écria le jeune chevalier. Non. jamais! Tu fus autrefois mon compagnon de jeux, pli: tard mon professeur, et maintenant mon ami, mon lon et fidèle ami...
La seigneurie de ton père est sous ma dépendance il est vrai, mais Daniel Van Nallenacre n'est-il pas vieille et noble race, comme moi? Tu es la seule personne avec qui je puisse ouvrir mon coeur. Que me fuit le respect? Je ne puis vivre sans amitié. Pardonne-1 à mon emportement, et redeviens mon frère bien-aimt
En achevant ces mots, il sauta au cou de son cam:rade. Celui-ci, vaincu, par tant de cordialité le serr dans ses bras à son tour en disant:
—Dieu soit loué, me voilà soulagé d’un grand cha-
grin. Walter, Walter, que ta violente sortie d’hier m’a fait souffrir! Je croyais avoir perdu pour toujours ton amitié.
—Quelle erreur, mon bon, mon cher Daniel! Sois indulgent; aie pitié de ma pénible situation et songe que sous l'empire de mes amères réflexions, de la fra- Yeur que m’inspire l’avenir dont je suis menacé, la pa- Uence peut quelquefois m’échapper sans qu’il en faille a“‘cuser mon Coeur... Mais aussi pourquoi, en ma présence, exalter les mérites de Judith Van Laugemarck ? Pourquoi vanter sa beauté?
—N’est-elle pas réellement belle ?
—Oui, oui; mais cette beauté—je ne sais comment lexpliquer—ne réalise pas à mes yeux l'idéal de la femme, telle que la rêve mon imagination, Et cependant, abstraction faite de ces rêves de mon esprit, ne “ontenais-tu pas en outre que Judith est douce, aimale, spirituelle, et qu’elle est douée de toutes les qualités du coeur? Ah! Daniel, tu ne crois certainement Pas toi-même ce que tu disais. Pourquoi done m’exciter ainsi jusqu’à la colère, jusqu’à l'injustice 2
Ce reproche parut attrister Daniel. 11 répondit, après un instant de silence :
—Si j'exagère peut-être les qualités de ta future fem me, Walter, ne m’en fais Pas un crime, car je ne le fais ‘ue par amitié pour toi, et par devoir.
—Par devoir ?
—Oui, Walter. Tu deviendras certainement l’époux
* Judith Van Laugemarck, n'est-il pas vrai?
—Hélas! Le duc la décidé ainsi; et qui peut résister à sa volonté toute-puissante ?
—Eh bien, si j'allais médire de ta fiancée en ta préstnce et t’inspirer de l’aversion pour elle, ne rendraisï pas ton sort plus amer, au risque d’empoisonner ta Ve pour toujours ?
—En effet, tu as raison, Daniel. Je lutte en vain
"ra. + —19—
contre ma destinée. Pardonne et oublie ma vivacité d’hier au soir. -
—Viens, maintenant, Walter, et prends couragr. Crois-en ton ami dévoué: Judith n’est dépourvue x de grâces ni de séduction. Tu finiras par éprouver ü* l'affection pour elle.
—Ah ! si cela se pouvait, comme j’en bénirais le cie! ! Car ce soir obligé de vivre avec une femme qu’on n° pas aimer, quel sombre avenir!
—Partons, Walter. Si nous arrivons à Laugemarc: avant l’heure fixée, notre empressement fera bon eff. et l’on nous en saura gré.
—Ï1 est encore trop tôt, répondit le jeune homu en se détournant avec embarras.
—Quoi! sérieusement tu redoutes cette visite à Lai. gemarck? demanda Diniel étonné.
—Je l’avoue, c'est avec une sorte de crainte que j':borde Judith.
—Mais pourquoi ?
—Tu le sais bien, Daniel. Ses manières impérieuse:, son langage altier, la conviction où je suis qu’elle vert dès à présent m’imposer toutes ses volontés... mais y a quelque chose encore qui m’effraie. Le duc m'a à cordé un délai d’une année pour me marier, et tu co: prends que je désire conserver ma liberté jusqu’au di nier moment ; eh bien, lors de ma dernière visite à La gemarck, Judith s’autorisant de l'éclat donné à ce n riage n’a pas craint d’en réclamer la célébration i médiate, et, comme je refusais de me prononcer, « s’est exaltée peu à peu, outrée et dépitée de me voir ! tenir tête. Quoique cette violence m’affligeât beauco et blessât ma dignité d'homme, j‘ai promis de réf! chir mûrement à ce qu’elle me demandait... Mais so en bien certain, elle aura beau faire, je ne me mar rai qu’à l’expiration du terme que le duc lui-même
fixé.
—Je le comprends, mon bon Walter, soit; résiste à son désir, mais sans impatience et avec douceur. Elle renoncera, j'y pense; et ne fais pas un grief à la auvre demoiselle d’un gmpressement qui prouve sa vive affection et son amour pour toi.
—Ainsi, tu crois vraiment qu’elle m'aime ? répondit k jeune seigneur Van Staden avec un sourire ironique.
—J'en suis convaincu, Walter. .
— Pourquoi done ne parle-t-elle jamais que de notre iaute naissance, de nos richesses, des dignités et du luxe
la cour ?
— N'est-ce pas le propre de toutes les demoiselles noh'es daspirer après ectte vie d’honneurs et de plaisirs ? Peut-être croit elle te plaire en vantant tous ces avant mais sois persuadé, mon ami, qu’elle t'aime de { utes les forces de son âme.
— 1 est possible que je me trompe, dit le jeune che-
“avec un soupir. En tout cas, la résistance est
il faut que je l'épouse. Eh bien, Daniel, 4e subir mon sort avec courage. Viens, \s pour Laugemarck!
: ontèrent à cheval, et prirent la route ck vis à quelques pas de deux piqueurs
:1ps délicieux ; le soleil rayonnait dans * uillage frais et lumineux exhalait des ières qui dilataient les poumons en réeur.
vrès d’une demi-heure ils chevauchaient en ace sur une belle route, lorsque Walter fit prendre à
cheval un étroit sentier qui traversait le bois. Oui, Daniel, répondit-il à une observation de son je sais bien que ce chemin est un peu plus long, < écoute ces milliers d'oiseaux qui envoient au ciel chünson mélodieuse, Tout chante dans la natutout respire la joie et l'amour; le printemps est au
coeur de tout ce qui vit!... Traversons la forêt; nous avons tout le temps d'arriver à Laugemarck.
Son ami le suivit sans répondre.
[les marchèrent assez longtemps en silence, le ch. min étant trop étroit pour que l’on pût y chevanch deux de front; au bout d’une demi-heure ik s’aperc rent avec étonnement que le sentier qu’ils suivaient sa rêtait tout à coup à la lisière d’un bois épais. Ils s° taient 6 !s,
Walter n’en parut ni surpris ni contrarié: mais D) niel, craignant qu'ils n'arrivassent trop tard à Laus.marck, appela ies deux piqueurs et les consulta sur direction à suivre pour retrouver leur chemin. Auci des deux ne le savait, mais en s’orientant d’après soleil, et en marchant vers le Sud, ils ne pouvaicr! manquer le but de leur voyage.
Ils se remirent donc en route d’après ces indication et s’avancèrent aussi rapidement que le permettait | paisse forêt qu’ils avaient à traverser.
Ils ne firent que s’égarer davantage, car, après ui! marche longue et pénible ils s'arrêtèrent devant : fourre presque impénétrable.
Tout à coup, ils entendirent à quelque distance chant d'un coq. 11 y avait onc, non loin de l'endr où ils se trouvaient. une ferme ou une maison de pi san. Mais il paraissait impossibla dy arriver à che
Walter sauta à terre en disant :
—Que les piqueurs restent ici avec les chevaux. serai enchanté de marcher un peu. Viens, Daniel, all à la découverte de la ferme: nous saurons Où nu sommes, et les wens de la ferme nous remettront da: le bon chemin.
—Dieu soit loué: nous allons trouver une hab tion, répondit Daniel. J'en serai ravi, car je met de soif.
—Moi de même, répondit Walter. Nous boirons