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cette attention. Mais, seigneur, que votre présent ne soit pas trop riche. Mon père en serait mécontert.
—Cela, c’est mon affaire, Bertine. Et quei jour tombe cette fête ?
—Dans deux semaines, le jour de St-Ludgard.
—Nous viendrons à la même heure qu'aujourd'hui -cru-ce bien ?
—Si j'osais vous demander quelque chose...
—Parlez, Bertine.
—C'est à midi que nous rêtons mon père, seigneur.
—Nous ferons de notre mieux pour avoir un repas choisi: mais il ne sera jamais digne de vous...
—-Grande est votre erreur, Bertine. Vous m'invitr? J'accepte avec joie, à quelle heure faudra-t-il être
—A onze heures, seigneur, Comme mon père sera heureux ;
Walter avait encore des questions à lui adresser; mais Jacobszone et Daniel étaient revenus sur leurs pas, et celui-ci fit remarquer à son ami qu’il était temps de retourner à Staden. La journée était déjà furt avancée, et comme personne ne savait où ils étaient ailés, leur longue absence aurait pu inspire: des inquiétudes.
[ls retournèrent à la maisonnette pour prendre cong' de Kathelyne et de Jean.
Au moment où les jeunes gens leur disaient adieu, Bertine adressa à Walter un coup d’oeil significatif. Il li comprit à merveille. Elle lui recommandait de
n° blier aucune de ses promesses, et elle l’en remerciait d'avance,
Après les dernières poignées de main échangées, les lux jeunes chevaliers s’éloignèrent, et disparurent bientôt derrière es arbres de la forêt,
Après sa seconde visite au Repos de la forêt, le jeu ne Seigneur de Staden était devenu de plus en plus pe: sif et mélancolique. 11 recherchait la solitude; la pr. sence même de son ami Daniel l’importunait.
En outre, son prochain mariage avec Judith sci blait de nouveau inspirer à Walter une vive répugna: cæ. Il était retourné une seule fois à Laugemarck, pu: pure politesse, mais il avait échangé avec Judith et «1 frère Otto des paroles vives et désagréables, parce qu' les avait priés de remettre le mariage à six mois, affirmant que c’était contre son gré qu'il avait pron à Judith d’en rapprocher la date.
Daniel devinait bien la cause de cette sombre hu meur, et plus d’une fois il avait essayé d’en parler sérieusement à son ami, mais Walter qui pénétrait « intentions, montrait une humeur morose et irritab!. et éludait sèchement les explications.
Le huitième jour après leur visite à Segher Jacolzone, Daniel entra un matin à l’improviste et de tri: bonne heure dans la chambre de son ami. Il le trowa assis devant sa table, la tête dans les mains et les yeux pleins de larmes.
A cette vue la pitié le prit, et il s’approcha en disant :
—Walter, Walter, ton coeur est donc bien profondément troublé? Pourquoi me cacher la cause de ton chagrin! Te méfies-tu de mon amitié? souffrir seu! n'est-ce pas souffrir deux fois! Laiss-moi te consoler.
—Me consoler! s’écria le jeune chevalier d’un ton
ab.
trie oui yeux
an! :
fonton seul ler.
ton
désespéré. Rien ne peut me consoler. Je suis condamné à un chagrin &ternel. Une fatalité inexorable pèse sur moi.
—Quelle fatalité, Walter ?
—Ne le sais-tu pas? cmfwy
—Bertine, n’est-ce pas, pauvre ami?
Eh bien, oui, Bertine, son image me poursuit sans «esse et ne me laisse aucun repos. La nuit même au sein des ténèbres, je vois rayonner son sourire enchanteur. Et je me débats contre moi-même, car je suis d'une naissance illustre et je ne veux pas ternir le blason de mes pères. Je ne veux pas l'aimer, et cette lutte cruelle me fait saigner le coeur.
—Qu’est-ce donc qu’elle t'a dit quand tu t’es promené avec elle dans le jardin de son père? demanda Daniel étonné. :
—Elle ne na rien dit, rien de ce que tu penses. Elle l° soupçonne même pas, dans son innocence, que son doux regard ait pu me faire une blessure mortelle. Elle m'a seulement supplié avec instance de parler au comte de Charolais en faveur de son père. Mais Danicl, ces yux noirs ct profonds, brillants comme le ciel tt par lesquels sabelle âme semblait prête à s’élancer vers moi... tiens, je frémis encore quand j'y pense.
—Calme-toi, mon ami.
Si elle était de noble race, elle serait ma femme, malgré le duc et le monde entier.
—Mais puisqu'elle est de naissance obscure. …
—Ah! sil était possible, comme je donnerais ma noblesse et toutes mes seigneuries pour vivre à ses côtés.
—Tu m'affliges profondément. Walter. Tes sens s’éairent, Ce que tu dis est si déraisonnable que j’en rou- #S pour toi. Oublierais-tu ce que tu dois à tes ancétres. T1 y a un abîme entre toi et la fille de Jacobszone.
— Je le sais. Inutile de me le démontrer, murmura le jeune chevalier avec un mouvement d’impatience.
—Tu es homme, Walter; tu connais ton devoir; que vas-tu faire pour y rester fidèle ?
—Ce que je vais faire? Résister au sentiment qui ne domine, jusqu’à ce que j’en sois victorieux. Oui, Daniel, je connais mon devoir. Je souffre, je me meur de chagrin, mais puisque mon rêve ne peut pas se ré liser, il faut bien prendre une résolution, et cesser d’pérer, comme un enfant, que l'impossible devienne po-sible,
—Dieu merci, mon bon Walter, le trouble de te coeur n’est que passager, et tu en triompheras.
—Sans doute, il le fant, répondit Walter avec une amère ironie.
—Cette conviction te rendra plus fort, cesse donc ile fournir un nouvel aliment au sentiment qui te consme... Dans huit jours c’est la fête de Jacobszon, n’est-ce pas ? 4
—J’y ai bien pensé! répondit Walter et maintenant ma résolution est prise. Je ne veux pas revoir Bertin. J’airai à Bruges acheter deux cadeaux de prix, ma: c’est toi, Daniel, qui iras les porter en mon nom. ‘lu diras à Jacobszone et à sa fille que je suis parti pour Bruxelles à la rencontre du comte de Charolais Pipète à Bertine que je ferai tout pour obtenir la grâce de son père si je puis réussir auprès du comte lorsqu'il sera de retour, c’est encore toi, Daniel, qui en portera: la bonne nouvelle au Repos de la Forêt. Oui, oui, je dois rompre, rompre violemment avec ces rêves douloureux qui me poursuivent, sinon j’en perdrai la santé où la raison.
Daniel, ne doutant pas de sa sincérité, le loua de :à courageuse résolution et ne chercha plus qu’à le con:0ler. J
Quelques jours plus tard, Walter se rendit à Bruges, où il acheta, dans la boutique de l’orfèvre du due, deux objets d’un prix considérable.
que
li ne D:leur:
réie d'e--
Le premier était une chaîne d’or ornée de perles d’Orient, avec le portrait sur émail du comte de Charolais, destinée au vieux Jacobszone, comme un souvenir de son maître et bienfaiteur.
l’autre objet était un hanap d’or, sur lequel étaient ciselés quelques faits militaires. Ce cadeau devait faire grand plaisir à Jean, cam outre sa valeur artistique, il avait une valeur intrinsèque considérable, et pouvait en cas de besoin, le mettre à l’abri de la misère.
Lorsque Walter revint à Staden avec ces deux objets, Daniel en admira la richesse ,princière, et fut sur le point de gronde: son ami sur sa prodigalité; mais il s'en abstint, pour applaudir à la sage résolution de Walter. qui lui affirma de nouveau qu’il ne voulait plus revoir Bertine.
Cependant bientôt il commença à craindre que cette résolution ne s’affaiblit. En effet, Walter avait placé ls (eux cadeaux en évidence sur la table, et s'était opposé avec une sorte d’impatience à ce que Daniel les enfermât dans une armoire.
Walter passait des journées entières devant cette table. contemplant d’un air rêveur ces riches présents. En ain affirmait-il qu’il ne faisait qu’en admirer que l’écat et la richesse. La fixeté de son regard, le sourire de ses lèvres, les soupirs qui soulevaient sa poitrine tout trahissait l’émotion à laquelle il était en proie. Sans doute des images connues voltigeaient autour des objets qu’il avait l'air de contempler.
La vérité est que son imagination le transportait dan: la maison de Jacobszon; il le voyait recevant son tadcau avec des larmes de reconnaissance, tandis que Bertine, adressait au jeune homme un de ces sourires enchanteurs auxquels sa raison n'avait pas la force de résister,
Sous Pempire de ces visions, Walter commença à ex- Put r le désir d'aller pour la dernière fois au Repos
* de la Forêt le jour de la fête de Jacobszone, et, mal.rré les représentations de Daniel, ce désir se changea jeu à peu en une inébranlable volonté. Daniel cessa de lutter lorsqu'il vit que son ami s’emportait, et c’est ain: qu’il fut décidé que Walter irait une fois encore— là dernière positivement —au Repos de la Forût.
Quant à Judith van laugemarck, il était naturel! ment peu question d’elle, êt si parfois Walter pronnçait son nom, c'était pour affirmer avec une sorte «irritation fièvreuse qu’il ne se marierait pas avant l'\piration de six mois.
On était arrivé à la veille du jour où l’on devait «tlébrer la fête de Segher Jacobszone.
Daniel représentait à son ami que les habitants Laugemarck devaient être profondément blessés di rareté de ses visites, et qu’il ferait bien, le lendemii de la fête de Jacobszone, d’aller le matin à Laugemi: afin de tranquiliser Judith.
Walter promit de suivre son conseil puisqu'il nv: pas possible, d’ailleurs, de faire autrement, :
A ce moment, la porte s’ouvrit et un valet présen'a à Walter un papier plié sur un plat d’argent.
—Seigneur, dit-il, un messager de Laugemarck vient d’apporter une lettre. Il attend une réponxc.
—C'est bien, qu’il attende, dit Walter en prenait k lettre avec un geste d’impatience.
Ï1 y jeta un instant les veux, puis, la tendant à
. ami:
—Lis, Daniel, dit-il; le sire de Laugemarck m'invi à dîner pour demain, et il insiste en des termes n’ont rien de cordial.
Ciel! demain! qu’allons-nous faire? s'écria niel.
Ce que nors allons faire? Rien du tout.
—{Comment, rien? Laisseras-tu la lettre du pèt Judith sans réponse? Un pareil affront? Ce serait
me envers des étrangers, un grave oubli des convenances.
—Crois-tu done, Daniel, que parce qu’il plaît à M. de Laugemarck de m'écrire, je me priverai de porter demain mes cadeaux au Repos de la Forêt? Après demain j'irai faire une visite à Judith, et l'annonce de cette visite est la ceule réponse que le messager emportera avec lui. LL
—Et pas d’excuse ?'
—Quelle excuse ?
—Je ne sais pas, moi, n’impbrte laquelle; cela serait du moins plus poli qu’un simple refus,
—Eh bien, Daniel, écris toi-même la réponse, et mets-
e que tu voudras.
—Si je donnais pour prétexte que tu es indisposé, et que tu iras la voir dès que tu seras rétabli ?
—Cest bien.
Daniel écrivit la lettre et la soumit à son jeune maître. Celui-ci la signa, la scella de son sceau, et pria son ami de la remettre lui-même au messager.
Le lendemain, le jeune seigneur de Staden s'était leve de très bonne heure. Lorsque son ami vint le rejoindre, il y avait longtemps qu’il se promenait dans sa chambre avec impatience.
—Daniel. j'ai pensé à notre visite à Jacobszone; maintenans qu’il nons connaît, nous n’avons plus besoin de noeus cacher, et nous pouvons aller avec nos chevaux jusque là.
—En effet, mais nos gens?
—Nous n’avons pas besoin de suite; nous irons seuls. ‘lu porteras le hanap et m : la chaîne d’or. Les cheaux sont-ils sellés ?
—1l est encore beaucoup trop tôt, répondit son ami va souriant. En partant un peu avant dix heures, nous ‘rriverons bien À temps.
—Tu crois, Daniel? mais nous pourrons causer tn peu avec notre hôte avant de nous mettre à table.
—Mon pauvre Walter, dit Daniel en secouant la têi . que tu oublies légèrement tes promesses! Ne m'as pas répété plusieurs fois que tu voulais abréger auta: que possible ta dernière visite au Repos de la Forêt? lt maintenant, si je técoutais, nous partirions deux he es trop tôt.
—C’est vrai, je suis déraisonnable, mon ami.
—Tu m’inquiètes, Walter, cette visite sera bien li dernière n’est-ce pas? si je devais en douter, je refusrais fermement de t’accompagner.
—Voici ma main, Daniel; je te donne ma parole qu: ma résolution est irrévocable.
—Merci, men ami, tu me tranquilises.
—Maintenant, Daniel, veille à nos apprêts et 1 manque pas de m’avertir dès que le moment sera ven.
Si longue que l'attente parut à notre héros, l’heur du départ sonna enfin. Daniel vint lui dire que les chvaux étaient prêts.
Walter le suivit. Tous deux sautèrent en selle «: sortirent du château.
A peine avaient-ils atteint la grande route ’'Ypre…. qu’ils virent venir de loin un carrosse escorté par 1: cavalier. Ils ne pouvaient, à pareille distance, distin guer les personnes qui étaient dans la voiture; mais 1! pressentiment désagréable poussa Walter à s’arrêtr pour regarder.
—Ciel ! s’écria-t-il bientôt, c’est le carrosse du sire Laugemarck. Le cavalier est Otto, et vois dans la vo ture, ce chaperon rouge. C’est celui de Judith. |’: n’ont pas ajouté foi à ma réponse, et ils viennent si surer de mon indisposition.
- —Allons à leur rencontre, Walter, ils nous ont pet être reconnus.
—Non, non, dans le bois! En avant, en avant!
© éperonna son cheval et s’élança, suivi de son ami, dans un chemin de traverse qui se perdait, après de sombreux cirev‘ts dans la profondeur de la forêt.
Lorsque la voiture fut arrivée à cet endroit de | route. le cavalier d’escorte arrêta son cheval et regarda avec une attention particulière, dans !: direction qu’a- “aient prise les deux amis.
Uette halte le retint un peu en arrière.
Une voix lui cria du fond de la voiture :
—Otto, que vois-tu donc, pour regarder avec tant de soins de ce côté?
Le cavalier revint près du carrosse qui continurit à rouler.
—Mon père, répondit-il, n’avez-vous pas aperçu deux cavaliers sur des chevaux noirs ?
—Non, mon fils.
—Et vous, Judith?
—J’ai vu en effet deux paysans à cheval traverser la route, répondit la jeune fille; mais en quoi cela peutil vous intéresser ?
—Des paysans, dites-vous, ma soeur ? Fasse Dieu que vous ne vous trompiez pas. Un de ces paysans m’a paru ressembler fort à Walter Van Staden, et l’autre à son ami Daniel Van Vallenare.
—Quelle idée folle! s’écria Judith en souriant avec ironie, mais pâliseant cependant sous le coup d’une secrète inquiétude, Le croyez-vous capable de faire un Pareil affront à notre père ?
—Qui sait? ma Soeur; sa conduite envers nous jus tifie presque cette supposition blessante.
—Mais Walter peut être rétabli, objecta le vieux chealicr, et dans ce cas il aura pu se mettre en route pour Laugemarck.
—Pourquoi, alors, nous éviterait-il comme un mal-
ür ? riposta Otto.
—Allons, allons, ce que vous vous imaginez est im-
possible, mon fils. (C’étaient sans doute des paysan:, comme dit Judith.
—Je ne suis pas certain de les avoir reconnus (lit Otto; c’est une pure supposition, qui ne laisse pourtant : pas de m’inquiéter; mais nous le saurons bientôt. !
—Fouettez vos cheveux et marchez plus vite, ditau cocher.
Moins d’un quart-d’heure après, la voiture travers: le pont de Staden et s’arrêtait dans la cour d’honneir.
Plusieurs valets, le majordome en tête accourure: ? pour aider les arrivants à descendre.
Immédiatement Otto demanda si Walter était au ch: P teau. :
—N’avez-vous donc pas vu mon maître, seigneur : Il vient de sortir à cheval avec messire Daniel, dans direction de la route d’Ypres, et il devait nécessair: ment vous rencontrer.
—N’a-t-il pas dit où il allait?
—Non, seigneur; sans doute il est allé fire ur courte promenade, car il n’a voulu aucune suite.
Otto éloigna d’un geste les domestiques, et prit part son père et sa soeur.
Le vieux seigneur de Laugemarck baïissa la tête avec découragement ; Judith avait les larmes aux yeux, mais ses lèvres tremblaient de dépit. Otto grinçait (< dents, et serrait convulsivement les poings.
—Je vous en conjure, mon père, dit-il d’une voix rauque et étranglée, contenez votre colère, et vous na soeur, votre chagrin. Ne vous trahissez pas en présence de ces valets, ils s’amuseraient de notre confusion. Il y a dans l’incompréhensible conduite de messire Walter un mystère que je veux pénétrer. Suivez mon conseil ; faites bon visage, remontez en voiture et retournez be à Laugemarck. Je suivrai les traces de Walter et le d&couvrirai, fût-il en enfer! Je saute à cheval; ne vous in-
quiétez-vous pas de moi; dans une heure ou deux je Fe
viendrai vous dire si nous nous sommes trompés, ou si reous devons tirer vengeance d’un affront. A bientôt.
Il remonta sur son cheval d’un air souriant, donna une pièce d’argent au valet qui l’avait tenu, et franchit la porte, très calme en apparence.
Mais une fois dehors il piqua des deux et partit comme un trait, jusqu’à l’endroit de la route d’Ypres où il avait vu disparaître les deux cavaliers.
Là, il examina un instant le sentier qui semblait se perdre dans la forêt entre les arbres. Sur le sol humide et sablouneux, deux chevaux avaient laissé des empreintes profondes qui permettaient de les suivre sans peine.
Otto poussa un cri de joie farouche, et poussa son cheval dans le sentier en se baissant de temps en temps pour voir s’il ne perdait pas la piste.
Il avança ainsi pas à pas, car à certains endroits le sentier était couvert d’une herbe épaisse où les sabots des chevaux avaient laissé des traces moins visibles ; aussi fut-il plus d’une fois obligé de mettre pied à terre pour explorer le terrain de plus près.
Plus loin, à un carrefour de la forêt, il remarqua que les cavaliers s’étaient arrêtés et avrient tourné plusets fois leurs chevaux, comme pour retrouver leur chemin. Enfin, après une exploration plus minutieu- &e, il découvrit qu’ils avaient pris la direction du sudouest, Cette nouvelle piste le mena sur une grande route, où les empreintes des pas, plus éloignées les unes des autres, lui prouvèrent que les cavaliers déba-rassés des branches et des broussailles, avaient pris une allure plus rapide. Poussé par son impatience, il mit aussi son cheval au trot, et courut pendant une demiheure. Mais alors il s’aperçut tout à coup qu’il avait perdu leurs traces,
Il rebroussa chemin jusqu’à l'endroit où il crut retrouver les empreintes du sabot des chevaux. 11 les
suivit de nouveau, mais avec plus de difficultés, «ar les traces laissées par sa propre monture le faisai nt souvent hésiter.
I] finit par se convaincre qu’à l’endroit où il se tr vait les deux cavaliers avaient quitté subitement grande route. Mais par où? Nul sentier ne l'in quait ; le chemin était bordé des deux côtés par un | épais.
Il était là, indécis et dépité, se frappant le front p: trouver un moyen de sortir d’embarras, lorsqu'il tendit tout à coup, à une courte distance, le bruit d'u: hache sur un arbre. Il y avait donc des bûcher: dans le voisinage.
Tenant son cheval par la bride il pénétra dan: fourré et appela l’homme qu’il voyait de loin à | vrage.
Celui-ci s’approcha, ôta respectueusement son b. net, et demanda:
—Que désirez-vous, seigneur ?
—Dites-moi, mon brave homme, sur quelle seign rie suis-je ici?
—S$ur la seigneurie de Woumen, messire.
—Dans le silence de la forêt on perçoit les moindre bruits; n’avez-vous pas entendu tout à l’heure dix cavaliers passer sur cette route ?
—Sans doute, messire; je les ai même vus, Car | tais tout près du chemin. Je les connais bien.
—Vous les connaissez? s’écria Otto sans chert! à dissimuler sa joie.
—C’est-à-dire, messire, je ne connais pas le no de ces “hevaliers, mais je les ai déjà vus deux ou t fois passer par ici.
—Ah! ce sont des chevaliers ?
—Tenez, messire, si vous aviez comme eux pénétré dans la forêt là-bas, par ce sentier qu’on voit à peine. vous auriez infailliblement atteizt l’endroit où ils lais-
sent d'ordinaire leurs chevaux et leurs gens pour aller à pied au Repos de la Forêt.
—Le Repos de la Forêt ? qu'est-ce que c’est que cela ? demanda Otta de plus en plus intrigué.
—C'est une petite métarie qui appartient aux bénédictins de Merchem. Là, demeure un vieil homme d'armes qui vit séparé du monde entier.
—Seul ?
—Non, il a une soeur avec lui, et...
— Une soeur? Une jeune soeur ?
—De cirjuante ou soixante ans, messire.. . puis encore un vieux domestique muet, et une fille de seize ou dix-sept ans, peut-être davantage; mais elle est délicate comme la fille d’un seigneur.
—Et jolie?
—Ce mot n’en dit pas assez, messire, il ne lui manque que des ailes pour être un ange... et bonne, ct aimable!...
Un sourire aigre contracta les lèvres d'Otto; mais il contint la rage qui le possédait, et demanda avec un cilme apparent :
—Comment sont ces deux chevaliers? Vieux et forts, n'est-ce pas ?
—Oh! non, messire, ils sont tous deux encore jeunes. L’un des deux, le plus jeune, a des yeux noirs très brillants, et une figure ouverte.
—C’est lui! grommela Otto à part lui. Et ces deux chevaliers sont en ce moment à la métairie du Repos de la Forêt?
—Je n’en suis pas éertain, messire, mais si vous désirez le savoir, ce n’est qu’à cinq minutes d'ici, Voulkz-vous que Ÿy aille? Je viendrai vous dire sur le champ s'ils y sont. Les habitants ont très bon coeur. I me connaissent, car je vais souvent leur demander à hoire, et jamais ils ne me refusent, à
\près un moment de réflexion Otto mit la main
dans sa poche et en retira une poignée d'argent montra au bûcheron en disant:
—Tenez, l’homme, tout cela est pour vous si vois voulez faire ce que je vais vous dire. Vous irez j que-là: vous entrerez sans frapper; vous demand à boire; mais remarquez bien tout ce qui s’y pass et ce que chacun fera. Puis revenez me dire fidi ment et en secret ce que vous aurez vu.
—Est-cœ bien tout, messire? demanda le bûcher en jetant un regard de convoitise sur les pièces d'ir gent, Et vous me donnerez tout ça ?
—Tout.
—Je cours. Attendez-moi, messire, je reviens à l'intant.
Lorsque Otto se trouva seul, il donna un libre cou à sa fureur. Perfide, lâche, traître, s’écria-t-il d'u voix altérée par la colère, et il tira même son épée fourreau, comme pour frapper son ennemi invisibl:
Au bout d’un quart d’heure le bûcheron revint.
—Eh bien, sont-ils là? cria Otto de loir
—Ils y sont, messire.
—Et qu’avez-vous vu ?
—Des choses que je ne comprends vraiment pas, ripondit l’homme en secouant la tête.
—Parlez, j'écoute.
—Je suis entré sans frapper, comme vous me lave dit, messire. Il y avait fête à la métairie. La tale était couverte de mets choisis et de gobelets de vin. Toutes les personnes présentes étaient en joie °t riaient...
—Mais le jeune chevalier ?
—Le plus jeune était assis à côté de Bertine..….
—Ah! elle s'appelle Bertine?
—Et il était en train de lui attacher autour du cou une châîne d’or si belle, si riche!...
—Et elle, que faisait-elle ?
—Bertine? Elle riait, messire, elle était joyeuse. Je “ crois bien: un cadeau princier!
— Voilà l'argent promis, dit Otto; j'en sais assez, ne hites rien de ce qu‘ s'est passé entre nous. Si vous sa- \e4 Vous taire, je ,ous en donnerai encore autant plus tard? Où demeurez-vous ?
—À Merchen, messire, près de l'église Martin, lit bâcheron; mais je travaille presque toute l’année ans le bois, :
—('est bien. Taisez-vous, et vous me reverrez.
Otto ramena son cheval sur la route, s'élança en selle, et donna un si furieux coup d'éperon que l’animal partit en hennissant.
Au bout d'une heure, après avoir demandé son che- Hin à différentes reprises, il arriva enfin à Laugemarck, trempé de sueur, le visage contracté, et parut à l'improviste dans le salon où son père et sa soeur l’attendaient avec anxiété.
—Honte! Honte sur nous! s'écria-t-il. Mesire Walter Van Staden oublie sa naissance, son honneur, son devoir, Malheur, malheur sur vous, ms pauvre soeur! le lâche vous oublie, vous, sa fiancée, auprès d'une créature de basse extraction, et il lui a fait un cadeau dont une princesse serait fière.
—Quoi ! que dites-vous ? s’écria Judith en levant ses mains tremblantes. Une créature de basse extraction ?
—Oui, oui, l'amour qu’il vous refuse, il le donne à une fille du peuple!
Un cri déchirant retentit, et Judith tomba évanouie sur sa chaise.
Son père et son frère oublièrent un instant leur colire pour lui porter secours. Otto accourut avec un bassin d’eau froide et voulut lui mouiller Je front. Mais au même instant la jeune fille rouvrit les yeux et lurmura d’une voix sourde:
—Vengeance, vengeance!
—Oh! consolez-vous, ma soeur, vous serez veng» dit Otto; je provoquerai le perfide en champ clos; je suis fort et adroit, je lui fendrai la tête; tout son sa: ne suffit pas pour laver notre injure.
Judith se mit à sangloter et des torrents de lan: ruisselèrent sur ses joues.
-—0 ciel! s’écria-t-elle. Walter, mourir par mains? lui qui doit devenir mon époux, nor, non veux, je veux être sa femme.
Otto allait essayer de lui faire comprendre l’insa; té de ses paroles, lorsque tout à coup un valet. ent: dans l’appartement.
On lui montra la porte avec colère, mais il dit, ! larmes aux yeux:
—Messire, il vient d’arriver de la Cour un hérar d'armes qui désire vous parler sur-le-champ. Hélas! apporte une terrible nouvelle: notre gracieux due Pi-
lippe est mort hier!
Et ces mots: “le duc est mort! le duc est mort!" résonnèrent comme un cri de deuil à travers le salon.
Ce jour-là et le lendemain on ne parla, au Repos de là Forêt, que de la douceur et de l’amabilité du jeune Seigneur de Staden, et à la prière de Bertine on tira vingt fois de l’armoire ses riches cadeaux, pour les admirer de nouveau.
La joie exaltée de sa fille et !a chaleur avec laquelle vlle ne cessait de chanter ls louangs de Walter fini- ‘ent par inquiétr Jacobszone. I] se rappela que pendant le repas de fête il avait surpris plusieurs fois les regards du jeune homme fixés sur Bertine avec une expression rêveuse qui trahissait peut-être un sentiment plus vif et plus profond que l'amitié.
Cette supposition si vague qu’elle fût, le fit réfléchir, «lle ne blessait pas seulement sa juste fierté; elle effra- “ait son coeur de père, car une pareille inclination, si cile existait réellement, ne pouvait apporter à son enfant que le chagrin ou le déshonneur. °
Petit à petit cette idée s’était fortifiée en lui, et elle cit troublé son repos, si une nouvelle inattendue ne fût ‘enue tout à coup imprimer à ses pensées une autre direction.
Un chasseur de Merchem, passant auprès de sa maisonnette, apprit à Jacobszone que depuis deux jours I due Philippe était mort. Il n’y avait pas à en douter, des messagers de la cour parcouraient le pays Pour répandre cette nouvelle, L
Il est facile de comprendre l'effet qu’elle produisait chez Jacobszone et sa famille... Il faisait nuit noire
depuis plus d’une heure qu’ils étaient encore assis ton: ensemble autour d’une table, causant et délibérant à lumière d’une petite lampe.
Kathelyne était d’avis que Jacobszone se rendit irnmédiatement à Bruges pour parler au comte Charl: qui allait monter sur le trône. Les méchants sires 1! Croy allaient sans doute être chassés de la Cour, et nouveau souverain rendrait ses faveurs à tous ceux qui avaient souffert pour l’amour de lui.
Mais, pour différentes raisons, Jacobszone était d'ivis de se tenir tranquille pendant quelque temps ericore. En effet, son bannissement n’était pas levé et si se montrait à Bruges en ce moment, on pouvait le punir, même de la mort; les cérémonies funèbres en Fhonneur du due défunt devaient durer plusieur: jours, pendant lesquels on ne pourrait approcher di comte de Charolais. Qui sait si ce n’était pas au coetr de la Hollande qu’il recevrait la nouvelle de la mor de son père? Dans cette dernière supposition, le chercher à Bruges maintenant était une peine inutile, «' peut-être les sires de Croy y étaient-ils encore toutpuissants.
Bertine, qui n’avait plus de raisons de cacher l: promesses qu’elles avaient obtenues du châtelain de Staden leur âffirma que Walter ne manquerait pas faire immédiatement tous ses efforts auprès du noiveau duc pour obtenir la grâce de Jacobszone et lui faire rendre son commandement.
—Tu comptes probablement trop sur le seignerr Walter, mon enfant, dit Segher Jacobszone. Il est i jeune encore! A-t-il bien assez d'influence pour obten r du nouveau duc une si complète réparation ?
—Mais, mon père, avez-vous donc oublié qu’il a êté le page du comte Charles, qui lui témoignait beaucoup d'affection? et ne savez-vous pas mieux que persor ic
que le père de messire Walter était un ami particulier Ju comte.
—J’ai un doute, Bertine! le seigneur Walter prenira-t-il ma défense avec assez de chaleur ?
—0 mon père, quelle pensée! s'écria Ja jeune filie. Messire Walter se jetterait dans le feu pour vous, s’il le fallait, tellement il vous estime et vous aime. Il 'aura point de repos qu’il ne vous ai fait rétablir dans votre commandement, Dieu soit loué, tous nos chagrins -ont passés; l'existence la plus heureuse nous sourit... mais vous semblez douter encore ?
—C'est que je me demande, Bertine, pourquoi le ire Van Staden ne nous a pas apporté lui-même la uouvelle qu'il sait si importante Pour nous. Il est “enu ici nous parler de choses bien moins intéressantes.
—En effet, c’est ce que j'ai pensé aussi, dit la vieille Nathelyne.
—Cependant, murmura Bertine, je suis convaincue de la parfaite sincérité de messire Walter. Ce qu'il l'a promis, il le tiendra.
—Dieu veuille que tu ne te trompes pas, mon enfant !
—C’est mal à vous, mon père, de vous défier de lui. J'avoue que je m’étais demandé aussi pourquoi il n’est lis Venu nous annoncer le grand événement. Mais peut-être n'en a-t-il pas eu le temps. Qui sait si de- Main il ne reviendra pas nous apprendre...
Elle se tut tout à Coup, comme pour écouter un bruit lointain.
—Eh! qu’est-ce que cela? murmura-t-elle; et ses Yeux s’animèrent.
—Des pas de chevaux! dit Jacobszone.
—Cest lui, s’écria Bertine. I] est si pressé qu'il vent pendant la nuit.
On frappa à la porte.
—Walter. messire Walter! s’écria la jeune fille en
s’élançant pour le recevoir... mais à peine eût-elle ouvert la porte qu’elle recula en poussant un cri de terreur.
Une douzaine d'hommes masqués ou le visage noire: armés des pieds à la tête firent irruption dans la chanbre. Jacobszone sauta sur sa hache mais avant qu’! eût le temps de la lever, il fu saisi par une foule «!* mains, et jeté à terre. Jean, malgré sa résistance disespérée, fut également terrassé, et, en un clin d’oei. les deux vieillards furent garottés et réduits à Pimmobilité, Kathelyne fut laissé libre; 1x pauvre femme stait évanouie de frayeur.
Aveun des hommes masqués n'avait prononcé un parole; on n’entendait que les cris: mon père! mon père! au secours! à l’aide... mon enfant, ma pauvr: enfant! et les sons inarticulé: du domestique muet.
Pendant que les uns réduisaient les deux vieillari: à l'impuissance, les autres s'étaient emparés de Bertine ct l’entraînaient dehors malgré sa résistance. On la plaça sur un cheval devant un cavalier qui la tirt si serrée qu’elle ne pouvait bouger.
Pour plus de sûreté on la lia à la selle avec des cordes: et comme elle faisait retentir la forêt de ses cr+. on lui enfonça un bâillon dans la bouche. Après quelques efforts convulsifs pour rompre ses liens, elle torba en syncope. Alors le cavalier qui la tenait lui rtira son bâillon.
Les autres ravisseurs conduisaient leurs chevaux jar la bride, car il faisait si noir qu’on ne voyait pas À deux pas devant soi, et le chemin qu’ils suivaient traversait le plus épais de la forêt.
Ts avaient marché pendant cinq ou six minutes dns le plus profond silence, lorsqu'ils s’arrêtèrent tout à coup et tirèrent leurs épées en entendant une bruit «nl ressemglait au grognement d’une bête fauve.
L'un deux reçut à l’improviste un coup de hache
sur l'épaule, et poussa an cri de terreur, mais immé- (latement après on entendit une sorte de rugissement sourd, pareil à un râle, et l’agresseur tomba sans mouvement sur le sol.
Les ravisseurs entourérent leur camarade et exatinèrent sa blessure autant que le permettait l’obscurité de la nuit. Mais il leur fut aisé de s'assurer que la hache n'avait pas traversé la cotte de mailles de ‘homme d’armes et qu'il n'avait qu'une forte contusion à l'épaule.
Ils jetèrent d@ côté le corps de l'inconnu et continuèrent leur chemin à travers le bois.
Un peu plus loin ik s’arrêtèrent à un endroit moins couvert d'arbres, et délibérèrent à voix basse sur ce qu'il leur restait à faire.
—Vous comprenez, dit l’un d'eux que si nous conti. Huons à marcher en troupe, on suivra facilement deain la trace des pas de nos chevaux, et nous serons découverts tout de suite, C’est pourquoi je vais pour-
ivre ma route avce Stephen et Didier; vous autres, “ispersez-vous à droite et à gauche dans le bois, et re- “enez chacun par des chemins différents. I] n’y a plus de danger maintenant, nous conduitons bien la prisonnière où elle doit être,
Cet ordre fut exécuté. Trois cavaliers suivirent Je chemin commencé, avec la jeune fille évanouie, Les autres se dispersèrent en silence dans des directions opposées.
Bientôt Bcrtine reprit l’usage de ses sens; le premier ime de vie qu’elle donna fut nn cri de détresse: “Mon pére, mon père, mon pauvre père !.,.”
Son cavalier lui mit ça main rude sur Ja bouche et lui dit à l'oreille:
—Ecoute bien, ma belle. ce que je vais te dire: Ne rie plus, ou je te remets Je bâillon, au risque de t’étouffer! Si tes cris pouvaient t’amener du SeCUuTs ou
nous mettre en danger, je te percerais sans pitié de mon épée... Ne crains rien, nous ne te ferons pas de ma. Mais si tu recommences à faire du bruit, le bâillon'
La malheureuse Bertine, portant ses mains à « yeux, se mit à pleurer amèrement.
En entendant ses sanglots, l’homme qui la tenait ! nit par être pris de pitié; il se pencha à son oreille : Jui dit d'un ton qu’il s’efforçait de rendre consolant :
—Allons, pauvre fille, ne te désespère pas ain: Peut-être ton lot ne sera pas aussi crug] que tu sembl le craindre.
Bertin ne répondit pas.
—Tu peux parler à voix basse. Mais au moindre er -je te l'ai dit... tu comprends? c’est mon devoir.
—Ah! quelle faute ai-je commise? que veut-on fair de moi! Où me conduisez-vous? balbutia-t-elle.
—Ce sont des questions auxquelles je ne puis r'pondre. Mais ne pleure pas si amèrement ; cela ne per te servir à rien.
—Ah! que m'importe à moi? mais j'ai un vie père... hélas! il mourra d'inquiétude et de douleur. 0 ne l’a pas blessé, n'est-ce pas, messire ?
—Non, non, on l’a garrotté, voilà tout.
—Et ma tante Kathelyne?
—Ja vicille femme? Elle est tombée en syncoj: Quand elle reviendra à elle, elle délivrera ton père.
—O Dieu protégez mon pauvre père! s’écria-t-ell. seigneur, seigneur! ne le laissez pas mourir de dése-poir. S
—Paix, paix! tais-toi, ou sinon le bäillon!
A cette nouvelle menace la malheureuse jeune fil: frémit de tous ses membres; car elle avait été presqe étouffée, et le bâillon lui inspirait une frayeur extrme. Elle se tut et comprima ses sanglats, mais ses |: mes continuèrent à couler avec abondance.
Parfois elle ouvrait les yeux, et tâchait de distinguer quelque chose dans les ténèbres qui l’enveloppaient,
Il faisait si noir qu'elle ne se fût pas même aperçue qu'on s’enfonçait de plus en plus dans le bois, si les cris des oiseaux de nuit et le bruissement des branches ne Je jui avaient laissé deviner.
Elle pensait moins au sort qui lattendait qu’à l’anxiété de son pauvre père.
De temps en temps l’image de Walter s’offrait à son esprit, et elle se demandait s’il ne verserait pas aussi quelques larmes lorsqu'il apprendrait son malheur.
Après une marche d’une couple d’heures, les cavaliers s’arrêtèrent, et celui qui portait Bertine lui dit:
— Fais attention à mes paroles: notre voyage touche à sa fin. Je devrais te remettre ce mouchoir sur la bouche, mais j'ai pitié de toi, Promets-moi, sur ta vie, de garder le silence comme si tu étais muette,
-—-Je le promets! bégaya la jeune fille épouvantée.
—S$i tu manques à ta promesse, j'ai ordre de t’enfoncer ma dague dans la gorge, et ton pauvre père pleurera ta mort.
—Ah! je serai muctte.
—Eh bien, tiens ta promesse, et ne t’effraie pas tout à lheure quand on te mettra un bandeau sur les yeux Car tu ne dois pas savoir où tu passeras le reste de ta« nuit.
Bertine frémit d’une angoisse mortelle et ne souffla plus mot.
Pendant quelque temps les chevaux continuèrent leur route; puis la jeune fille à demi morte, fut détachée et posée à terre.
On lui banda les Yeux, et deux hommes la soulevèrent dans leurs bras et la portèrent très loiu. Elle sentit qu’ils montaient des degrés, puis qu’ils redescendlaient. Au bruit des pas de ses porteurs elle devina iv'ils traversaient un long couloir voñté, au bout du-
quel ils descendirent encore un très grand nombre de marches.
Enfin une lourde porte grinça sur ses gonds; le: porteurs s'arrêtèrent et lui ôtèrent son bandeau. Maielle eût beau promener son regard à droite et à gauche pour tâcher de reconnaître où elle était, elle ne vit rien. 11 faisait noir comme au fond d’üne tombe.
Celui qui l'avait porté sur son cheval lui prit la main et la mena quelques pas plus loin en disant:
—Tâte avec ton pied. Il y a de la paille par terre. Cette nuit personne ne troublera ton repos. Tâche don de dormir jusqu’au matin. Adieu, pauvre fille; Dieu ait pitié de toi!
La porte grinça de nouveau sur ses gonds, le pène de la serrure s’enfonça dans la pierre, et les hommes disparurent.
Bertine demeura longtemps le front appuyé contre la froide muraille du caveau en pleurant à chaude larmes. Elle soupirait, elle gémissait. elle appelait son père, elle invoquait le secours du ciel, mais sa voix n’avait aucun écho, et ne dépassait pas les murs de sa prison. Alors elle s’affaissa sur la paille humide en poussant un cri de désespoir, et laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
Pendant de longues heures elle resta immobile dans *Jes ténèbres. Des visions effrayantes passaient devant ses yeux. Elle voyait son père en pleurs errant autour de sa maisonnette et redemandant sa fille à grands cris: elle le voyait s’arrachant les cheveux, se livrant au désespoir, et l’entendant crier; “Bertine! Bertine, mon enfant !” et sa voix déchirante la faisait frémir d’effroi et de pitié.
Les forces humaines ont des hornes. T1 vint un moment où l’infortunée jeune fille épuisée et n’avant plu: de larmes, s’étendit sur la paille et tomba dans un profond mais pénible sommeil.
Lorsqu’elle se réveilla il devait faire jour depuis lorgtemps, car une vive lumière passait à travers l’étreite meurtrière pratiquée dans la muraille de son cachot à une quinzaine de pieds du sol.
Elle put voir alors dans quelle espèce de prison elle se trouvait, et cette vue la fit frissonner.
La pièce était vaste ct onde, comme si elle formait la base d’une tour. Une eau boueuse suintait le long des murs, qu’elle rayait de taches vertes; mais ce qui l’effraya surtout, c'étaient des chaînes avec des colliers de fer, suspendus çà et là aux murailles. Elle en compta six, et sous chacune d’elles une pierre carrée qui avait servi de siège et peut-être de lit aux malheureux prisonniers. Ces pierres étaient visiblement creusées par un long usage.
D’autres victimes avaient donc habité avant elle cet affreux cachot et mouillé le sol de leurs larmes... qu'étaient-lles devenues, et qu’allait-on faire d’elle même ?
Cette pensée lui arracha un cri d'angoisse. Elle tom. ba à genoux, leva les mains au ciel, et s’écria :
—Dieu juste, Dieu mistricordieux, du haut du ciel jetez un regard sur moi. Q ‘ai-je fait contre vous ou contre mon prochain, pour souffrir ainsi? Je n’en sais rien. Toute ma vie j'ai béni votre saint nom et observé vos commandements. Oh! pitié, pitié pour un pauvre vieillard, pour mon malheureux père! grâce pour son innocente enfant !
Elle entendit mettre la clef dans la serrure et se leva convaincue qu’un grand danger approchäit.
La porte s’ouvrit et une vieille femme entra, portant une cruche d’eau et un morceau de pain noir. Cetta femme était misérablement vêtue; les traits de son visage étaient durs, et ses joues creusées de rides profondes; de petits yeux noirs brillaient sous ses épais sourcils.
Bertine dressée sur son séant la regardait avec étonnement, ne sachant ce qu’elle devait espérer d’elle.
Sans dire un mot la vieille s’approcha du lit de pail le, posa la cruche à côté et le pain dessus et toujour silencieuse, reprit le chemin de la porte. Mais Bertin g’élança à ses pieds, et leva les bras vers elle en s* criant : .
—Qui que vous soyez, prenez pitié de moi! Vouêtes femme, mère peut-être. Si vous voyiez votre enfant jetée ainsi au fond d’un cachot; votre coeur n'enserait-il pas déchiré! J’ai un pauvre père, je suis innocente...
—Inneocente? grommela la vieille femme en secouant la tête; innocente! vous? non; non vous deve/ avoir commis quelque méfait qui crie vengeance! Dremandez à Dieu pardon, et espérez que vos souffrance: vous feront trouvsr grâce devant lui.
—Mais oui, je suis innocente, femme! Je n’ai fait aucun mal! soupira Bertine. Je vous en conjure, dites-moi de quoi l’on m'’accuse.
—Je n’en sais rien; mais il faut que ce soit quelque chose d’affreux.
—Va-t-on me laisser dans cet horrible cachot? Oh! la nuit, l’épouvantable nuit!
Et en parlant, elle se tordait Its mains de désespoir.
—11 m'est défendu de vous parler, dit la vieille. Temez-vous tranquille. Tous ces gémissements ne peugent changer votre sort. Je revien@rai ce soir vous apporter de la paille fraîche, car j'ai compassion de vou: Vous êtes si jeune!
Et elle sortit après ce peu de mots.
Bertine se jeta sur la paille en sanglotant.
—Ne plus revoir le soleil!... Ne plus revoir mon père ni ma tante Kathelÿne, ni Jean... ni messire Walter... Mourir dans cette noire prison, sans qu’ils en sachent rien!... Ne les retrouver qu’au ciel!...
J'ai commis un crime!... Quel crime! © mon père, s: vous pouviez voir notre pauvre Bertine... mais non, uon, vous en mourriez de douleur.
Elle continua à pleurer et à gémir jusqu’au moment où la porte de la prison se rouvrant avec bruit livra de Nouveau passage à la vieille femme.
—Grande nouvelle, dit-elle,
—Vous venez me délivrer ?
—Non, pas cela. Mais peut-être serez-vous libre, on ne peut pas savoir. Vous allez paraître devant une per- “onne qui peut beaucoup pour votre salue, si elle veut vous être favorable,
—Dieu soit loué! Est-ce une femme ?
—C'est mademoiselle Van Laugemarck.
—Laugemarek? A deux heures de marche de la maison de mon père ? suis-je donc à Laugemarck ?
—Vous êtes sous une tour de château. Ecoutez, malheureuse jeune fille; par pitié je veux vous donner un bon conseil: Mademoiselle Judith Van Laugemarck ‘st très bonne et très douce pour qui sait gagner ses honnes grâces. Essayez de lui plaire, montrez-vous humble, flattez-la si vous en trouvez l’occasion. Si «lle veut dire un mot en votre faveur à son père, on “ous pardonnera beaucoup de choses, peut-être sortirez- ‘ous de ce cachot, qu’on ne quitte pas ordinairement sans... mais je suis une bavarde. De quoi vais-je parler, au lieu de vous consoler ? Venez, suivez-moi, les choses se passeront peut-être mieux que vous ne croyez.
Bertine la suivit et monta derrière elle l’étroit escalier de pierre qui s’élevait en spirale du fond du souterrain, Elles traversèrent un long corridor au bout duquel la vieille ouvrit une porte, et elles pénétrèrent ‘ans une salle où une noble dame somptueusement vê- {ue était assise dans un fauteuil.
—Approchez-vous de mademoiselle: moi je reste à la porte, dit la geôlière.
Bertine vit avec joie qu’un sourire entr'ouvrait le: lèvres de la noble dame. Ce sourire avait bien quelqu: chose d’amer, mais la pauvre fille se raccrochait à chaque lueur d'espérance comme à un: plgnche de salut. Elle s’avança vers la noble dame, se laissa tomber genoux et tendit les mains vers elle en s’écriant:
O madame, soyez miséricordieuse; je vous béni: rai toute ma vie. Je suis une malheureuse innocentc' Des hommes cruels m’ont arrachée cette nuit de li maison de mon père. Vous seule, madame, êtes mon espoir et mon refuge. Voyez, je me traîne à vos pieds. Ayez pitié de moi, de mon triste sort! Grâce, grâce!
Judith jeta sur Bertine agenouillée un regard étrange. Sans doute la rare beauté de la jeune fille létonnait. Un frisson de colère et d'envie parcourut sc: membres; mais elle cacha son trouble et dit d’une voix presque douce:
—Levez-vous, prenez cette chaise, asseyez-vous ei face de moi. Plus près. On vous accuse d’un crimt qui serait indigne de tout pardon, si vous l'aviez commis.
—O madame, cette accusation est fausse; on vous à trompée.
—C'est précisément ce que je désire savoir. Etesvous prête à répondre à mes questions.
—Parlez, madame, je suis votre humble servante.
—Et vous serez franche et sincère ?
—Franche comme si vous étiez ma mère, sincèr: comme la vérité même.
—Ma faveur est à ce prix, ne l’oubliez pas.
—Comment pourrais-je oublier? Je n’ai d'espoir qu’en vous.
—Eh bien, répondez-moi donc... Vous habitez un: petite métairie dans la forêt, sous Merchem, et vou: vous nommez Bertine ?
—QOui, madame.
—Deux jeunes chevaliers venaient quelquefois vous voir, qui étaient-ils ?
—L'un était messire Walter Van Staden...
Les yeux de Judith étincelèrent.
—Je le sais, interrompit-elle. Et son compagnon était messire Daniel Van Vallenare. Mais que venaient faire chez vous ces chevaliers ?
Bertine hésita :
—Vous n'osez pas le dire! s’écria Judith avec un sourire de triomphe.
La jeune fille la regarda avec crainte et balbutia:
—Ce qu’ils venaient faire, madame? La première fois ils s'étaient égarés dans la forêt, et le hasard les cogduisit sous notre toit, mais comme mon père était absent, ils sont revenus une seconde fois pour le remercier de l'hospitalité que ma tante Kathelyne et moi nous leur avions offerte, comme c’était notre devoir...
—Et la troisième fois?
—Ces seigneurs avaient lié connaissance et amitié avec mon père. C’était sa fête, et ils ont voulu la célébrer.
—Aünsi ils ne venaient que par amitié pour votre pere? murmura Judith. Ce jour-là, une précieuse Gr ‘lait à votre cou. Où aviez-vous pris ce Jo!
- ertine avec un sourire où se confonte a crainte et la joie, est-ce là mon crime? Volé? On me soupçonne d’avoir volé?
—Oui, volé; mais ce qu’on vous soupçonne d’avoir volé c’est Phonneur d’une noble famille, et le bonheur d’une dame de haute naissance, dont vous n'êtes pas digne de baiser les pieds.
Ta pauvre fille tremblait de tous ses membres; l’angoisse lui serra ja poitrine. Elie commença à se demander si cette femme n’était pas une impitoyable ennemie.
Judith épiait ces impressions et dit d’un ton moins aigre.
—Prouvez-moi que vous n’êtes point coupable: Je le souhaite sincèrement. Dites, qui vous a passé au cou cette chaîne d’or?
—Lui, madame.
—Qui, lui
—Messire Walter Van Staden... Cela paraît vous Æûcher madame? Pourquoi? La chaîne était un cadeau pour mon père... Mon père a servi longtemps sous les ordres du vieux seigneur de Staden, qu’il a accompa-
. gné à la guerre et défendu au péril de sa vie. Et pour Ven récompenser, Sir Walter lui a donné cette chaîne à sa fête.
—Et que faisait cette chaîne à votre cou ?
—C’était une plaisanterie de messire Walter, madame, il voulait voir, disait-il, l'effet qu’elle ferait au cou d’une femme.
—Une plaisanterie? Vous n’êtes pas franche avec
—Que ma mère m’entende du haut du ciel, répon- .dit Bertine. Je vous dit ce que je crois la vérité.
—Vous paraissez bien naïve encore, en effet, reprit Judith en adoucissant sa voix, et peut-être y at-il des choses que vous ne comprenez pas. Je vais vous aider. Dites-moi, ne voyez-vous pas venir messire Walter avec plaisir? Ne pensiez-vous pas à lui? Votre coeur ne battait-il pas à son approche son image ne vous poursuivait-elle pas dans vos rêves?... Répondez-moi,
—Mais comment pouvez-vous savoir tout cela, madame-balbutia l'enfant stupéfaite.
—C’est donc vrai?
—C'est vrai, madame; mais il est si bon, si amical, et sa conversation rend mon père si heureux!
—Naturellement! ricana Judith avec un dépit mal déguisé. Quoi d'étonnant qu’un jeune et beau cheva-
LA
La
lier comme lui fasse impression sur le coeur d’une jeune fille?... Restez sincère. N’avez-vous jamais remarqué, lorsque vous leviez les yeux par hasard, que son regard était fixé sur vous? N’auriez-vous pas juré qua ses yeux parlaient une langue mystérieuse, en harmonie avec votre âme?... Vous avez l’air de ne pas me comprendre N’étiez-vous pas émue au son de sa voix? N’avez-Vous jamais frissonné à son regard ?
Bertine baissait les yeux, elle ne répondait rien, mais elle inclina la tête en signe d’affirmation.
—Jmpudente! s’écria Judith en laissant éclater sa fureur. Vous l’aimez done, et il vous aime! Amour criminel entre un chevalier et une créature de basse origine !
—11 m'aime? sir Walter m'aime? sécria Bertine en levant les yeux au ciel.
—Ah! cela vous réjouit! que la conscience de son amour soit pour vous un éternel remords; qu’elle vous ronge le coeur comme un serpent ; car vous ne le reverrez plus, et il ne saura pas où vous êtes.
La noble demoiselle s’était levée pour sortir, mais Bertine, mortellement effrayée par ses cruelles paroles, tomba à genoux, se traîna à ses pieds en pleurant et lui demanda grâce en invoquant son ignorance.
Judith la regarda un instant les lèvres contractées, puis elle répondit d’un ton sarcastique:
—Vous invoquez ma pitié? Il faudrait vous rendre À la liberté, à son amour? Ne savez-vous pas, insensée, aux pieds de qui vous vous traînez ? Je suis Judith Van Laugemarck. Messire Walter, à qui vous avez fait oublier les devoirs de son rang, est mon fiancé. Il devait étre mon époux. Vous m'avez volé son amour, brisé mon bonheur empoisonné ma vie! Et j'aurais pitié de vous? Et je vous délivrerais? Non, non, rentrez dans votre cachot, et jetez, en y rentrant, un dernier regard
ê = Zoe .
au soleil, au ciel que vous ne reverrez plus jamais sur votre tête...
Œt comme Bertine voulait embrasser ses genoux, Judith exaspérée la repoussa du pied.
—Allez, allez, dit-elle, cacher dans la nuit votre faute et vos remords comme dans une tombe qui ne s'ouvrira plus. Vous qui avez détruit mon bonheur, soyez maudite!
Et elle fit un signe à la vieille femme et sortit de la salle.
La jeune fille anéantie se laissa ramener en prison sans ouvrir la bouche. La vieille la fit asseoir doucement sur la paille, et l’embrassant, murmura à son oreille :
—Pauvre enfant, j’ai tout entendu. Que vous ête: malheureuse! Prenez courage; je reviendrai vous consoler.
Lorsque la geôlière eut refermé la porte, Bertin sentit avec étonnement sur ses joues des larmes qu’ell n’avait pas versées. La vicille avait pleurée de compas sion. Elle alla s'asseoir sur une des pierres carrées vi ‘repassa dans son esprit effrayé tout ce que lui avait dit Judith Van Laugemarek. Une prison éternelle, c! pourquoi? quel était son crime? d’être aimée de messire Walter! Cette idée lui faisait battre le coeur, et un sourire rayonnait à travers ses larmes, Il l’aimait, lui. Walter! Etait-ce bien possible? N’avait-on pas trompi Judith?... Et pourquoi le jeune chevalier fixait-il sur elle un regard si profond ?
La jeune fille resta longtemps assise, immobile, comme plongée dans un rêve où un élan de joie traversait parfois les douleurs les plus cruelles. Mais elle revin: bientôt au sentiment de sa position, ell@ pensa à l’affliction de son père, et laissa tombemsa tête sur sa poitrine avec un découragement profond
Peu de temps après la vieille femme rentra, et, lui prenant la main:
—Elle est partie, dit-elle, et ne reviendra pas avant le &bir. (C’est une méchante femme, impitoyable pour ceux qu'elle hait. Elle n'a ordonné d’être cruelle et sans pitié pour vous. Je le lui ai promis, mais ne craignez rien, j'adoucirai secrètement votre sort autant que je le pourrai. Oui, car vous êtes innocente; et si réellement vous lui avez fait du tort, c'était sans le savoir, nest-ce pas, malheureuse enfant?
—Soyez bénie pour votre pitié, dit Bertine.
—Je suis mère, et j'ai aussi des enfants, des fils ct des filles qui sont déjà grands et n’ont plus besoin de mon aide; et votre sort me fait penser avec effroi que pareil malheur pourrait aussi leur arriver.
—Mais, bonne femme, croyez-vous qu’il soit possil 2 que je sois condamnée à mourir dans ce cachot ?
La geôlière leva les épaules et répondit:
—C’est une chose grave. Il y a peu d’espoir de délivrance pour vous, car &il est vrai que messire Walter Van Staden, son fiancé, vous aime, comment pouvezvous espérer qu’elle vous rende la liberté, que messire Walter l’épouse ou non? Ah! fille infortunée, vous êtes la victime d’une cruelle fatalité.
—Hélas! hélas! gémit Bertine.
—Mais ne se trompe-t-elle pas? reprit la vieille. Le sire de Staden vous aime-t-il réellement ? L'amitié est tout autre chos> que l’amour. Comment vous, qui n’êtes pas de sang noble, vous trouvez-vous en relation avec le seigneur Walter ?
La jeune fille lui fit le récit sincère et complet de ce qui s’était passé; elle ne lui cacha rien, et laissa lire dans son coeur comme dans un livre ouvert.
La vieille femme hocha la tête et dit tristement:
—Oui, il vous aime, il n’y a pas à en douter. Et ne vous a-t-il jamais parlé d'amour?
—Jamais. Pas un mot. La demoiselle seule m’a révélé ce secret. Je ne puis pas le croire encore.
«C’est un grand malheur pour vous, mon enfant; mais pourquoi fermer les yeux à la vérité? Cet amour, dont vous êtes innocente, n’en doit pas être moins regardé par les sires Van Laugemarck comme un crime impardonnable. Vous me pouvez donc pas espérer qu’ils vous rendent la liberté. Acceptez votre triste sort avec résignation, et puisez du courage ct des consolations dans la conviction que Dieu vous récompensera là-haut.
Ces paroles arrachèrent à Bertine des plaintes si douloureuses qu’elles eussent ému un coeur de pierre. Elle se mit à, parler de son père en sanglotant, disant qu’il mourrait de désespoir!
Peudant plus d’une heure elle continua à gémir, et rem» si profondément le coeur de la vieille femme, que élle-ci déplora amèrement son impuissance à la secourir.
Tout à coup, comme si une pensée soudaine lui traversait l’esprit, elle demanda avec une expression singulière.
—La maison de votre père est située sur le territoire de la seigneurie de Merchem, n'est-ce pas.
—Oui.
-Messire Walter Van Staden est-il un homme de coeur ?
—Oui! un noble coeur, jen réponds s’écria-t-elle.
—Et œux qui hasarderaient quelque chose pour vous, les défendrait-il et les prendrait-il sous sa protection ?
—Oh! certes, ô, bonne âme, ange envoyé par Dieu, laissez-moi espérer que je ne mourrai pas dans ce cachot! Je prierai pour vous et bénirai votre num jusqu’à ma dernière heure.
—Non, ne comptez pas trop sur moi. Pour tenter
quel par
quer quit pour pour ce q Xe] vian( A
jeun.
quelque chose en votre faveur, j’ai besoin d’être aidée par d’autres personnes. Et oseront-elles bien le risquer? Prenez courage. Maintenant il faut que je vous quitte; on finirait par se méfier là-haut. Peut-être ne pourrai-je pas sortir du château aujourd’hui ni demain pour chercher l’appui qui m’est nécessaire, mais qu’estce que quelques jours quand il s’agit de la délivrance ? Ne pleurez pas; ce soir je vous apporterai un peu de viande en cachette.
A ces mots elle sortit, suivie des bénédictions de la jeune fille, revenue tout à coup à l’espérance.
Lorsque Walter, après la fête de Segner Jacobszon: revint dans son château, il y trouva le messager qui ve. nait lui annoncer la mort du duc.
Cette nouvelle inattendue lui causa une joie involontaire car elle lui faisait espérer que le comte de Charolais, qui allait ceindre la couronne ducale, empêchera it son mariage avec Judith Van Laugemarck. Et puis il serait facile maintenant de faire rentrer en grâce |: vaillant Jacobszone, pensait-il, et de faire lever l’arrt: de son bannissement.
S’il pouvait obtenir que le vieux soldat fut réintégr dans son grade, comme Bertine serait heureuse et av quelle gratitude penserait-elle à lui, Walter, le bienfaiteur de son père!
Cette dernière pensée l’émouvait plus encore qu l'espoir d’être délié de ses engagements, et elle stimu: tellement son impatience, qu’il résolut de partir imm.diatement pour Bruges.
Le messager lui apprit que le comte Charles, qui était alors à Gand, avait été averti à temps pour assi-ter aux derniers moments de son père, auquel il avait fermé les yeux. Par conséquent le nouveau duc était à Bruges, et si Walter voulait aller le rejoindre san: perdre un instant; car chaque jour de retard était un jour de chagrin et de souffrance pour Segher Jacob-zone et pour son enfant.
Au bout d’une heure passée en préparatifs, quatre
hommes à cheval attendaient dans la grande cour du château, prêts à suivre leur maître.
Alors Walter demanda à son ami Daniel s’il ne conviendrait pas de faire un détour d’une couple de lieues Pour annoncer à Jacobszone M mort du duc. Ils passeraient la nuit à Thourout, et le lendemain de très bonne heure ils continueraient leur voyage. Mais Daniel lui rappela qu’il s'était engagé sur son honneur à ne plus faire un pas pour se rapprocher de Bertine.
Ils partirent donc directement pour Bruges, où ils arrivèrent entre huit et neuf heures du soir, dans la rue St-Jacques, devant l’auberge renommée du Singed'Or.
Heureusement pour eux, ils n’avaient pas rerdu de temps car les cérémonies des funérailles du duc allaient attirer dans sa capitale un grand concours de chevaliers et de personnages de distinction. et, de toutes les parties du pays on voyait affluer des messgers chargés de retenir toutes les chambres d’hôtels disponibles,
Pendant qu’ils soupaient, Daniel et Walter interrogèrent le vieil hôtelier du Singe-d’Or sur les circonstances de la mort imprévue du due Philippe.
—Je sais mieux que beaucoup d’autres comment ce malheur est arrivé, messires, et ce qui s’est passé au palais, répondit l’hôtelier avec un air d'importance; car un des médecins du due, un vieil homme respectable qu’on avait fait venir de Louvain, était logé chez moi. Je puis donc satisfaire complètement votre curiosité, grâce à ma connaissance particulière des faits. Il ya quelques semaines, le vieux duc tomba malade à Lille. Il ne pouvait plus supporter le mouvement de la voiture, et se fit ramener à Bruges en bateau. Le comte de Charolais, qui était revenu de Hollande, s’empressa de prodiguer à son père ses soins et ses consolations. Au bout de quelques jours l’état du malade s'était tellement amélioré, que le comte repartit pour Gand, où
— Ji —
il avait plusieurs affaires importantes à traiter avec le: magistrats de la commune. A peine son absence avaitelle duré quelques jours, que le vieux duc eut une rechute qui bientôt ne laissa plus espoir de guérison. On envoya sur-le-champ prévenir le comte de Charolai: qui monta à cheval et arriva à Bruges hier à midi. 14 duc avait déjà perdu connaissance. Agenouillé devant le lit, le comte fondit en larmes et disait d’une voix en trecoupée par les sanglots: “Mon père, mon cher père. donnez-moi votre bénédiction, et, si je vous ai jamai: manqué de respect, pardonnez-le-moi” L’évêque de Bethléem, confesseur du prince, ajouta : “Seigneur du si vous pouvez encore nous comprendre, prouvez-le pa: un signe.” Alors, le mourant tourna un peu les yeux vers son fils; la main que le comte tenait entre les siennes sembla faire un mouvement pour les serrer. L: vieux duc ne put pas donner d’autre marque de sentiment ou de connaissance. Il resta étendu sans revenir à lui, et s’endormit dans le Seigneur vers les dix heures du soir.
Walter et son ami avaient appris avec le plus vif intérêt les circonstances de la maladie et de la mort du due, et ils écoutèrent avec non moins d’attention : explications que leur donna l’aubergiste touchant linpression que cet événement inattendu avait produit: sur le peuple et sur les seigneurs de la cour; puis le jeunes chevaliers, très-fatigués de leur rapide voyage. montèrent à leur chambre et se mirent au lit.
Le lendemain Walter se rendit au palais d’aussi bonne heure que les bienséances le permettaient; mais |: premier chevalier de service qu’il rencontra lui dit qu: le duc en avait sévèrement défendu l’accès à tout visiteur qui ne serait pas en grand deuil.
Walter n’avait pas songé à cet étiquette; il se rend avec Daniel chez le principal tailleur de Bruges. C+lui-ci, après beaucoup de difficultés, s’engagea à leur
fourt bitan Ce tière et qu vaise ami ( Ja ru c'étai Mais satio] Ve niesu ami ( anim.
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tout € — Stade dans encor!
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fournir deux riches costumes de deuil, à un prix exorbitant, pour le lendemain matin à dix heures.
Ce retard forcé qui lui faisait perdre une journée entière contraria fort Walter. Il retourna à son hôtel, et quoi que pût lui dire Daniel pour dissiper sa mauvaise humeur, il se renferma dans sa chambre. Son ami devinait bien la cause de sa tristesse, Ce n’était pas la rupture de mariage avec Judith qui pressait le plus; C'était sa démarche décisive en faveur de Jacobszone. Maïs Daniel ne jugea pas à propos de mettre la conversation sur ce sujet.
Vers le soir, Walter, dont l'esprit se rassérénait à mesure que la journée s'avançait, était assis avec son ami dans une des salles de l'hôtel, et lui parlait avec animation des faveurs qu’il espérait obtenir du nou- ‘eau duc pour son protégé...
Tout à coup Daniel remarqua que Walter pâlissait, ei le regardait fixement avec des yeux grands ouverts.
—Que t’arrive-t-il? demanda Daniel avec inquiétude. Ne te sens-tu pas bien?
—N’as-tu rien entendu interrogea Walter.
—Qu’aurais-je entendu? 11 fait nuit au dehors; tout est tranquille.
—Etrange, étrange! s’écria le jeune seigneur de Staden. Un cri, un affreux cri de détresse a retenti dans mon coeur! C'était sa voix, Daniel! J’en frémis encore.
—C’est ton imagination, mon pauvre ami. Ge
—Oui, oui, parfois je me prends à craindre pour ma raison, soupira Walter.
Etait-ce simple hasard, coincidence extraordinaire, où sympathie mystérieuse entre deux âmes ? Quoi qu’il «a fût, c’était à ce moment-là même que la pauvre Berfine était arrachée de la maison de son père, et faisait retentir la forêt de ses cris de détresse.
Les jeunes chevaliers attribuèrent cette émotion ex-
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traordinaire de Walter à une surexcitation nerveuse, à une sorte de rêve qu’on ferait tout éveillé; et lorsqu \!: montèrent à leur chambre, il rirent mêment de leur folie.
Le lendemain, ajrès qu’ils eurent endossé leurs vitements de deuil, Walter se dirigea vers le palais, ave le ferme espoir que le duc lui donnerait immédiatement audience. Mais les chevaliers de service avaient cette fois la consigne de ne laisser entrer personne. Le duc était si profondément absorbé dans sa douleur qu’il ne voulait recevoir aucune visite, excepté celle des envoris des puissances étrangères, dont il ne pouvait pas s’alfranchir. Ce n’est que le lendemain des funérailles (le son père que le nouveau duc donnerait audience aux seigneurs ainsi qu'aux notables de la bourgeoisie.
Comme ces cérémonie funèbres ne devaient avoir lieu que dans trois jours, messire Van Staden ne pouvait que prendre patience, comme cent autres chevaliers.
Walter remarqua avec autant d'inquiétude que (le dépit que le service du palais était encore donné ant créatures des sires Croy. les ennemis de feu son père, et plus encore ceux de Segher Jacobszone.
Parcille remarque n’était pas de nature à lui inspirer de la confiance. Quoiqu’un chevalier du palais lui eût promis de faire part au duc de son désir, il retourna à son hôtellerie le front baissé et le coeur gros.
I] n'y avait rien à faire, pourtant, il fallait attendre Le jour si patiemment désiré parut enfin.
La grand’place et toutes les rues avoisinantes étaient, dès le natin, couvertes d’une foule compare. au milieu de laquelle les archers de la garde avaicnt grand peine à tenir libre un étroit passage entre le jlais du duc, nommé la Cour des Princes, et le Bourt
Walter et Daniel se tenaient avec d’innombrabes chevaliers et bourgeois, à l’entrée de la rue de la Monnaie, attendant le signal de la formation du cortège.
Tout ce peuple et ces gentilshommes parlaient avec plus ou moins de franchise des vertus et des défauts du feu duc.
Walter entendit avec un certain déplaisir un cheva-lier placé à côté de lui dire à un vieux doyen des bouchers:
—Comment osez-vous, bourgeois téméraire, parler avec si peu de respect de votre prince défunt ? Il a été pendant près de cinquante ans votre souverain. Y eutil jamais prince plus glorieux, et n'était-il pas aussi puissant que le plus puissant des rois? N’a-t-il pas accru la gloire de la Flandre? Ne vous a-t-il pas défendus avec succès contre tous vos ennemis? N’a-t-il pas donné au commerce une prospérité inconnue jusqu’alors, en l’affranchissant d'une foule d’entraves ? n’estce pas grâce à lui que plus d'une grande nation envie l’étonnante richesse de la Flandre ?
—Qui, oui, il a fait de Bruges une ville très-riche, répondit le vieux doyen en grommelant; mais l'argent nest pas tout. Le vieux due était un tyran, et la loi ni le droit ne pouvaient rien contre sa volonté. N’a-til pas dépouillé toutes les villes de la Flandre de leurs plus beaux et de leurs plus anciens privilèges ? N’a-t-il pas étouffé la liberté des Flamands? Et quels torrents de sang n’a-t-il pas fait couler pour commettre ces attentats contre les droits de nos pères? Vous parlez de sa puissance, messire? Mais qui:oscrait approuver devant Dieu les moyens que son insati ‘e ambition lui a suggérés pour acquérir cette puissane ? Par ruse ou par violence, il a dépouillé de leurs biens tous les membres de sa famille. Le Hainaut, la Hollande et la Zélande étaient l’héritage de Jacqueline de Bavière. Il à ravi le Luxembourg à sa tante: il s’est approprié le Brabant aux dépens de deux de ses parents. Ah! si les milliers d’hommes qu’il a sacrifiés pour l’accomplissement de ses projets ambitieux pouvaient sortir de
En re
leurs tombes!... Vous voyez bien, messire, que nou connaissons aussi notre histoire,
—Taisez-vous, ingrat, répliqua le chevalier, $ Dieu ne vous avait pas accordé un aussi puissant prin ce, il y a longtemps que la France se serait emparée di votre pays; et alors vous seriez plus libre, sans doute :
—Allez demander aux plaines de Courtrai si nousavons nous défendre nous-mêmes, riposta le doyen.
Les interlocuteurs furent violemment séparés pai une troupe d’archers et de soldats de la garde,
Des hérauts d'armes se glissaient à travers la foule donnant aux chevaliers et aux bourgeois des instructions pour la formation du cortège, qui se trouva bientôt en bon ordre et se mit en marche. 11 ne fut entierement développé que lorsque sa tête eut traversé la place du marché, et s’approchait déjà du bourg.
Il y avait seizæ cents hommes portant des torches ardentes; quatre cents étaient envoyés par le nouveau duc, quatre cents, par la ville de Bruges, quatre cent: par les corps de métiers, et autant par le Franc de Bruges.
Ces hommes formaient de chaque côté une haie entre les deux lignes de laquelle devait passer le cortège proprement dit, dans l’ordre suivant :
Les moines des ordres mendiants.
Le clergé, parmi lequel les évêques de Béthléem, de Cambrai, de Tournai, d’Amiens, et même un prélat Anglais, l’évêque de Salisbury, suivis de tous les abbés de Flandre.
Neuf cents “hevaliers et bourgeois notables, tous avec de longs manteaux noirs, et des chaperons noirs.
Toutes les corporations de Bruges avec leurs doyens. et leurs bannières voilées d’un crêpe.
Les nations étrangères, où les marchands étrangers avec leurs serviteurs.
Le peuple de Bruges.
Sans exagération, on pouvait comparer ce cortège à une mer humaine, car il ne roulait pas moins de trente mille têtes dans ses flots houleux et pressés,
Le cortège se dirigea vers le bourg, et une si petite partie de ceux qui le composaient put trouver place dans l’église de Saint-Donat, que l’esplanade du bourg était encore remplie de chevaliers et de notables, tandis que le service funèbre se célébrait dans l’intérieur du temple,
Parmi ces derniers se trouvait Walter Van Staden auquel on n'avait pas assigné de place réservée dans l’église. Il était évident que tout avait été réglé par les partisans des sires de Croy, et qu’ils avaient encore l’impudence de mettre au premier rang leurs propres amis, au préjudice des seigneurs qui, par amitié pour le comte de Charolais, s’étaient tenus plus ou moins longtemps éloignés de la Conr.
L’extrême jeunesse de Walter pouvait expliquer jusqu'à un certain point qu'on l'eût oublié, malgré le rang considérable que lui assuraient ses grands domaines; mais cet oubli l’attristait profondément, car il se demandait si le nouveau due penserait bien à protéger et à favoriser ses plus anciens et ses plus fidèles serviteurs ?
Découragé par toutes ces contrariétés, et convaincu qu’il ne pouvait rien gagner à rester là, il retourna à son hôtellerie avec Daniel et passa presque toute la journée à se plaindre de Ja versatilité des hommes, ct des vicissitudes de la faveur des souverains.
Dans l'après-midi, assis près de son ami dans la grande salle de l'hôtel, il l’entretenait de sa démarche inutile du matin; il prévoyait bien qu’il serait reçu par le duc avec une foule d’autres visiteurs, et qu’il ne rourrait lui exposer efficacement l'objet de ses désirs. Daniel essaya de le consoler en Jui objectant que dans tous lés cas il pouvait demander au duc une audience
qui ne lui serait certainement pas refusée; mais Walter ne l’écoutait pas, et secouait la tête avec décourag:ment.
En ce moment la porte de la salle s’ouvrit tout grande, et l'hôtelier annonça d’une voix forte,
—Un messager de monseigneur le duc?
En effet, un page entra, et demanda & après s’être iucliné deux fois:
—Ai-je l'honneur de parler à messire Walter Van Staden !
—Voilà sir Walter, répondit Daniel.
Le page s’inclina de nouveau, et dit à haute voix:
Notre gracieux seigneur le duc vous fait savoir. messire Van Staden, qu’:l désire vous voir, et qu’il vouattendra dans son palais ce soir à sept heures. Qu: Dieu vous ait en sa sainte garde, seigneurs.
A ces mots il fit un dernier salut et s’éloigna.
Walter prit joyeusement les mains de son ami, conme si cette nouvelle assurait infailliblement le bonheur de tous ceux qu’il aimait.
Cependant, à mesure que l’heure de son audience a}rprochait, son exaltation tombait peu à peu et lorsqu’eifin, accompagné de son ami, il prit le chemin du pùlais, il se demandait si le résultat de sa démarche rtpondrait à ses espérances.
Cette fois toutes les portes du palais s’ouvrirent dvaut lui, et on le conduisit, à travers de longs corridors. dans une ghambre écartée où le prince, absolument seul. était assis devant une table couverte de lettres.
Le due Charles était un homme d’un peu plus de trente ans, au regard perçant et aux lèvres minces. ! caractère pfincipal de sa physionomie était une expre-sion d’amertume. A le voir ainsi on n’eûñt pas eu ‘* moindre doute qu’il ne fût. comme feu son père, ambitieux, dur et despotique. ,
Cependant lorsqu'il leva la tête et reconnut le jeun°
seign sage de vo jours Les € cable:
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Le avait Taug ce m te al taire lors :
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seigneur Van Staden, un doux sourire éclaira son visage sombre, et ce fut d’un ton aimable qu’il lui dit:
—Ah, sir Walter, mon beau page, je suis enchanté de vous voir. Ne vous affligez pas si depuis quatre jours vous avez fait de vains efforts pour m’aborder. Les embassadeurs, les prélats, les grands vassaux m'’accablent de leurs condoléances et tâchent, dès à présent, de m’envelopper dans leurs intrigues. J’en suis fatioué et j'ai fui au fond de mon palais pour trouver un peu de repos.
—S$Seigneur due, plaît-il à votre grâce de me fixer un autre jour? murmura Walter.
—Non, non, au contraire, je suis heureux de voir des gens qui me montrèreat leur dévouement en des jours moins prospères. Votre père m’a fidèlement servi; mes ennemis l’ont per:'"uté, et il est tombé en héros à mes côtés sur le champ de bataille. Je veux vous récompenser en souvenir de lui... ajpprochez; asseyezvous sur ce fauteuil en face de moi.... Faites ce que je vous dis... et maintenant, parlez, messire Walter, que désirez-vous ?
Le jeune homme obéit et répondit:
—Seigneur, votre Altesse le sait: votre illustre père avait décidé que j’épouserais damoiselle Judith Van Laugemarck.
—Dites plutôt les sires de Croy qui comptaient par ce mariage s’assurer l’appui de la maison Staden. Cette alliance m'était très désagréable, mais je devais me taire pour ne pas irriter mon père. Cependant depuis lors on m'a dit des choses qui m’ont décidé à laisser s’accomplir cette union. Mademoiselle Judith Van Laugemarck est une jolie femme, n’est-ce pas?
—En effet, monseigneur, je ne puis le nier.
—Et. naturellement, vous avez fini par l’aimer?
—Oh! monseigneur, permettez-moi de vous affirmer qu'on ne vous a pas dit la vérité. Mademoiselle Judith
peut avoir des charmes extérieurs, mais son caractire est altier et tyrannique; la douceur féminine lui «:t étrangère.
—De sorte que vous ne l’aimez pas?
—Pas du tout} menseigneur: et je suis convain.u que je ne pourrai jamais l’aimer.
—Aïnsi vous souhaitez ne pas l’épouser? Eh bien, cela me réjouit fort, messire Walter. Ce projet de n::riage est rompu. Vous êtes tout à fait libre.
—Oh! merci, merci, gracieux duc, s’écria joyeu.ment Walter.
—Oui, mais, reprit le prince avec un sourire, «1 n’est pas une faveur. Je veux bien en souvenir ‘(e mon père, ne pas me montrer trop sévère envers ceux qui m'ont autrefois calomnié auprès de lui; mais en rvanche je veux récompenser ceux qui me sont resté dèlesdans le malheur. Je veux vous payer la dette que je dois à votre père. Demandez-moi un accroissement de domaines, ou quelque dignité à ma cour, je vous laccorderai avec plaisir.
—Monseigneur, jai assez de biens, et je désire passer quelques années en paix dans le château de mes pèrez.
—Vous ne me permettez donc pas de faire quelque chose pour vous ?
—$i fait monseigneur: j’ai une grâce à vous demander,, et si vous daignez me laccorder, je vous devrai une éternelle gratitude.
—Eh bien, parlez, mon bon Walter, et si vous ne me demandez pas quelque chose d’impossible…
—Monseigneur, non loin de Staden demeure un vieux soldat qui prétend avoir sauvé la vie à Votre Altesse, et lui avoir toujours témoigné un ardent dévourment.
—Segher Jacobszone ? interrompit le prince, Et c’et pour lui que vous venez m’implorer ?
—QOui, pour lui, monseigneur ?
—Le vieux commandant de ma garde du corps croitil donc que je pourrais l’oublier ?
—Ce qui le rend malheureux et malade, monseigneur, c’est la crainte d’avoir perdu vos bonnes grâces.
—1l n'ose craindre cela de moi? dit le due Charles avec une expression de mécontentement; l'oublier ? Mais le vaillant guerrier m’a sauvé deux fois la vie: la première, sur le champ de bataille de Montlhéry, et la seconde, lorsque mon père, exci*é jusqu’au délire par les sires de Croy, voulut me percer de son épée. Et, bien certainement cet horrible malheur se serait accompli, si Jacobszone n’avait arraché l’épée des mains de mon père. Ils l'avaient condamné à mort! Je n’ai pu que sauver sa tête et j’ai dû abandonner ensuite l'infortuné et fidèle Jacohszone à son sort pour ne pas déchaîner côntre lui une vengeance plus terrible; mais croyez-moi, la première personne à laquelle jai pensé depuis la mort de mon père, c’est à lui.
—L’arrêt de son bannissement sera donc levé, monseigneur ?
—Que parlez-vous de bannissement? Avant huit jours il aura reçu de ma part l’ordre de venir reprendre son commandement dans ma garde.
—Que Dieu bénisse Votre Altesse pour sa justice ct sa magnanimité! s’écria Walter d’une voix émue, et les yeux pleins de larmes. Monseigneur, permettezvous que quelqu'un lui porte cette bonne nouvelle ?
—Faites selon votre désir, mon bon Walter. Vous m’étonnez, vraiment. Si Segher Jacobszone était votre propre père, votre joie ne serait pas plus grande. Vous le connaissez donc intimement ?
—Oui, je considérais comme un honneur de pouvoir donner le nom d’ami au vaillant soldat qui a sauvé la vie de mon gracieux prince.
—Comment at-il passé le temps de ce bannissement? où demeure-til maintenant
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—Il demeure au milieu d’une épaisse forêt, entre Staden et Wouman, dans une petite métairie, loin de toute autre habitation, C’est un séjour étroit et humble, mais riant et agréable comme un paradis terrestre. Sans doute il y aurait vécu heureux s’il n’avait été tourmenté par la crainte de votre disgrâce.
—Et demeuret-il là tout seul, comme un ermite?
—Non, monseigneur, il a auprès de lui sa bellesoeur, une vieux compagnon d’armes qui le sert, et puis ea fille Bertine.
—Bertine répéta le duc. En effet, je me souviens que le commandant Jacobszone avait un enfant, une fille qu’il aimait à la folie, elle s'appelle Bertine? C’était une charmante enfant avec de grands yeux noirs. Souvent, lorsque je passais dans la chambre où elle fjouait à côté de son père, je lui ai pris la main et je l'ai embressée. Elle doit être devenue une grande fille. Est-elle toujours aussi jolie, aussi aimable?
Walter répondit avec une émotion et une exaltation visibles :
—Oh! monseigneur, elle est si belle, si aimable, si douce qu’elle ferait battre d’admiration le coeur le plus insensible ! Impossible à l’hnagination la plus poétique de se figurer un ange plus pur, plus séduisant que Bertine, que Dieu a comblé de toutes les beautés du visage et de l’âme!
—Ah! ah! dit le prince en changeant de ton et en secouant la tête. De quel ton chaleureux vous me dite: cela! Seriez-vous par hasard amoureux de la fille de mon ancien commandant ?
Le jeune chevalier baissa les yeux en rougissant.
—VLai-je bien compris? demanda le due d’une voix sévère. Mais un pareil amour serait un coupable oubli de vos devoirs, seigneur chevalier!—Je le sais, du vivant de mon père les plus nobles seigneurs n’ont pas craint de donner à leurs inférieurs l’exemple du liber-
tinage; mais cette perversité de moeurs va prendre fin? Segher Jacobszone est un homme qui jouit de mon estime, et qui est digne de toute la vôtre, je pense, Vous respecterez sa fille, sous peine de ma disgrâce! Vous m’entendez.
Deux larmes tombèrent des yeux de Walter.
—Je vous doit la vérité toute entière monseigneur, dit-il. Oui, jaime Bertine de toutes les forces de mon âme; j'ai soutenu une lutte désespérée contre cet amour fatal, impossible; ce fut en vain. Je suis comme ensorcælé... Mais, mon gracieux duc, croyez-en la parole de votre humble serviteur, je considérerais comme une lâcheté, comme un crime, le moindre manque de respect envers la candide et pure enfant de Segher Jacobszone,
—Bertine sait-elle que vous l’aimez ?
—Non, monseigneur, excepté un de mes amis, personne au monde ne le sait.
—Bah! alors l'affaire n’est pas grave, mon pauvre Walter, dit le prince en souriant. C’est un sentiment Passager naturel à un jeune coeur. Mais vous oublierez Bertine.
—Jamais, jamais! s’écria le jeune chevalier.
—Jamais? répéta le prince dont les yeux étincelèrent de colère. Vous poursuivriez d’un fol amour la fille de Jacobszone et vous mettriez son honneur en danger? Je me trompe sans doute sur vos projets ?
—En effet, monseigneur, c’est le contraire que je veux dire. Je ne reverrai plus Bertine: c’est une résolution irrévocshle. Je renonce même au suprême bonheur d'apprendre à son père la nouvrlle de sa rentrée en grâce. Mon ami, le sire de Vallenare, en sera le messager... Mais, seigneur duc. quoique je fasse, je suis certain que jamais je n’oublierai Bertine, et que son image angélique se dressera devant mes yeux jusqu’à la fin de mes trisies jours.
—Malheureux jeune homme! Fatal entraînement.
dit le prince avec un accent de pitié. Cet amour c:: donc bien profond.
—1l est immense, mon gracieux maître, soupira Walter. Je sais qu’un mariabe entre moi et la fille de Jacobszone est à tout jamais impossible. Ah! si Dieu l'avait fait naître de noble race, je ferais tout, tout a: monde pour obtenir sa main. Oui, si pareille chos pouvait se faire sans déshonneur, je renoncerais à ma noblesse, à l’héritage de mes ancêtres, pour vivre à secôtés pauvre, mais heureux. Mais ce sont là des rêve. insensés d’un coeur malade, monseigneur. Pour mo il n’y a plus au monde que chagrin et désespoir.
Le duc Charles demeura un instant plongé dans sc. pensées.
—Si Bertine Jacobszone pouvait devenir votre femme, ce serait donc pour vous un grand bonheur?
—Un inexprimable bonheur, monseigneur ; mais j suis d’une naissance illustre tandis qu’elle... Je sai: bien, je le répète, que pareille union est impossible,
—En êtes-vous bien sûr, messire Walter?
—Ah! monseigneur, le devoir est implacable. Jamais Bertine ne peut devenir la douce compagne de mi vie.
—Cela dépend bien un peu de ma volonté, dit le du: en raillant à demi.
—De votre volonté, monseigneur? répéta Walter cn tremblant.
—Ecoutez, mon bon Walter, dit le due. Jai pitié « votre désespoir. Le désir de vous accorder une faveur en souvenir de votre père me rappelle un fait dont j: me suis déjà préoccupé autrefois. Dans la bataille d' Montlhéry, deux serviteurs dévoués ont exposé leur: jours pour me sauver la vie. L'un Robert Cottereau, à été pour cela créé chevalier par mon père. Lautre. Segher Jacobszone, n’eût pas été récompensé du tout
si je ne l’avais nommé commandant de ma garde Pourquoi cette différence au détriment de celui qui m’a sauvé la vie une seconde fois ?
Walter -écoutait de toute son âme; le coeur lui bat: tait si violemment quil Y porta la main pour en comprimer l'agitation.
—Et si je faisais pour Jacobszone ce que mon père
fit pour Cottereau ? ajouta le duc. Alors Bertine serait de sang noble, et vous pourriez la prendre pour femme...
Walter était déjà prosterné aux pieds du duc et lui embrassait les genoux en murmurant des remerciements confus, et en versant des larmes de reconnaissance.
—Maintenant, surmontez votre émotion, messire Van Staden, lui dit le duc avec bonté. Je sais bien que vous m'êtes reconnaissant. Je ne laisserai pas mon oeuvre achevée à demi. Un ennobli doit pouvoir faire honneur à son nom. Je donne à Segher Jacobszone la seigneurie de Ter Heyden. Devenez done l’heureux époux de Bertiné, la noble damoiselle de Ter Heyden.
—Mon Dieu, je me sens faiblir! Je n'ai plus la force de vous remercier, monseigneur, s’écria Walter. De. mandez-moi mon sang, Ma vie, c’est avec joie que je MOurrai pour vous.
—Assez, assez, levez-vous, dit le duc. Maintenant Yous voudrez bien aller porter vous-même la bonne nouvelle à Bertine, n’est-ce pas? Venez demain matin au Palais. Mon chancelier vous remettra des lettres de noblesse signées de ma main pour Segher Jacobszone. Je pars pour Gand, afin d’y recevoir les hommages de mes fidèles sujets et d’y faire ma joyeuse entrée. Dites à Jacobszone que je l’attends à Gand dans huit jours, tt accompagnez-le Pour m'apprendre comment mademoiselle Bertine de Ter Heyden aura reçu la bonne
nouvelle... Allez, maintenant, sir Walter; le bonheur je crois, vous enlève la faculté de causer raisonnablement, au revoir dans huit jours!
Walter recula en chancelant; succombant à l'accès de sa gratitude, il savait à peine ce qu’il disait.
Une fois hors de la présence du duc, il traversa les corridors en courant comme un fou jusqu'à l’antichambre où il sauta au cou de son ami Daniel, en lui criant d’une voix presqu’intelligible.
—Merci! Dieu soit loué! Tout, tout! Jacobszonc
noble... moi... l’époux de Bertine de Ter Heyden. Tu es stupéfait? Tu ne comprends pas? Viens, viens, je vais te l'expliquer. Ah! je suis fou, la tête me tour-
ne. C’est la joie, le bonheur.
Et il entraîna violemment son ami hors du palais.
pau
mai don S dur cha se.
nes avai!
thel)
C'était une sombre matinée; le soleil n’avait pu per-
cer le brouillard. mière grise et triste estom-
Pas un oiseau ne chantait
les abailles restaient dans
nt leurs calices fermés...
assise dans sa demeure, s0-
litaire et immobile, le regard perdu dans l’espace, Ses yeux étaient rouges de pleurer.
De temps en temps elle levait lentement la tête, regardait le ciel, et sou
—Ah! seigneur, D Pauvre enfant.
Elle entendit
maison, et tâcha de ssion plus calme.
se.
Le vieux soldat était très pâle; ses Yeux étaient ternes et vitreux, sa tête courbée sur sa poitrine, et il avait l’air de ne pas s’apercevoir de la présence de Kathelyne.
—Celle-ci lui adressa la parole :
—ÏT est encore bien de bonne heure, Jacobszone ? Vous êtes rentré au milieu de la nuit. Pourquoi ne pas rester plus tard au lit?
—Eh! puis-je dormir murmura le vieillard. © Bertine, Bertine, mon enfant!
Il y eut un moment de silence.
Kathelyne le considérait avéc surprise, car depuis un moment son visage se contractait convulsivement, il grinçait des dents, et ses yeux lançaient des éclairs, comme s’il était en proie à un violent accès de fureur.
—Restez calme, mon pauvre Jacobzone, dit-elle; r’augmentez pas vos souffrances par ces terribles pensées.
—C’était donc vrai! murmura-t-il à part lui. Mon affreuse supposition était fondée! Ah! j’aurais dû ! prévoir ! qu’est-ce aujourd’hui que l’honneur d’une jeune fille, le bonheur d’une famille, pour ces ‘seigneur corrompus ? Ah! c’est pour cela qu’il lançait à mon innocente enfant des regards pleins d’une flamme crimi nelle!—Le perfide, le lâche ravisseur, le meurtric sans âme.
—Mais, mon Dieu! Jacobszone, vos sens s’égarent. s’écria Kathelyne effrayée. Vous soupçonnez toujour: messire Walter ?
—Qui, il est le ravisseur de mon enfant. Je vou- Jai dit hier au soir. Vous l'avez nié, et vous mai fait douter; dans mon lit j'ai lutté pendant des heur.contre mes soupçons mais à présent, à présent je sais.
—Vous le savez?... sir Walter?...
—Dieu lui-même n’a révélé l’horrible vérité.
—Ah! malheureux Jacobszone, vous aviez la fièvre. dit la vieille femme toute en larmes. Allez-vous croire à de vains rêves ?
—Des rêves? En effet, répondit le vieillard. A peint étais-je endormi, que je vis notre pauvre Jean debort devant mon lit. Il me montra sur sa poitrine la bksure béante qui lui ôta la vie, se pencha vers moi.‘ murmura à mon oreille: “Walter Van Staden est mou
meurliier !” J’ouvris les yeux: la vision avait disparu Comme vous, je crus qu’elle n'était qu’une illusion de mon esprit troublé, et je me rendormie, Horreur! Je vis tout à coup une forme de femme, les cheveux épars et les yeux rougis de pleurs, s’avancer vers moi... C’était Bertine! Etendant vers moi ses mains suppliantes, elle s’écria: “Père, père, messire Walter m’arrache de vos bras! Défendez votre malheureuse enfant contre le lâche ravisseur !” La stupeur, la colère me réveillèrent Je ne vis plus rien...
—Triste vision de votre imagination! dit Katelyne.
—Je m’efforçai encore de le croire, dit Jacobszone avec une pénible ironie; mais ces mystérieuses apparitions revinrent plusieurs fois, ct ne s’évanouirent que lorsque je fus convaincu de la vérité de ce qu’elles m’apprenaient.
—Mon Dieu ! comme la douleur peut égarer les hommes les plus raisonnables! dit Katelyne. La réalité n'est-elle pas assez affreuse, et faut-il encore vous laisser épouvanter par des fantômes ? Vous reconnaissez vous-même que le sommeil vous avait surpris pendant que vous luttiez contre vos soupçons insensés; ce sont vos propres idées qui ont pris une forme visible dans vos rêves. Messire alter, le ravisseur de notre pauvre Bertine? Lui, la bonté même ? je le verrais que je ne le croirais pas.
Le vieillard avait l'air de ne pas l'entendre, et secouait péniblement la tête.
—Pourquoi n’ai-je pas conçu plutôt ces soupçons ? murmura-t-il à part lui. Ah! l’âge affaiblit mes facultés. Voilà déjà bien des jours passés en recherches inutiles... n’avais-je pas déjà remarqué les regards qu’il jetait sur ma fille? N’a-t-il pas quitté son château le même soir où elle a disparu ? Depuis lors a-t-on eu des nouvelles de lui on de son ami? Où sont-ils? Où tiennent-ils mon enfant cachée ?
Sous l'influence de la colère qui le dominait, il se leva subitement, ouvrit le tiroir d’une armoire, y prit la chaîne d’or avec le portrait du duc Charles et froissant ce bijou dans sa main contractée, il s’écria avec un ricanement sauvage:
—Ah! ah! c'était là le moyen d’endormir ma vigilance! Ce devait être le prix honteur de... de... Maudit soit ce présent.
Et avant que Kathelyne eût le temps de s’y opposer il écrasa violemment la chaîne sous son pied et en jeta les débris dans un coin,
—Je les trouverai, ces lâches bandits... s’écria-t-il, et alors je leur fend la tête, et j’assouvis ma vengeance dans leur misérable sang!
Et furieux, hors de lui, il saisit une hache et la brandit d’un air de menace.
—Les voilà, les voilà! vociféra-t-il, et il allait s’élancer vers la porte; mais Katelyne se jeta au-devant de lui, l’entoura de ses bras, et le retint avec effort.
Deux cavaliers se montrèrent devant la fenêtre.
Ils descendirent “%e cheval, poussèrent la porte, et pénétrèrent joyeusement dans la maison.
—Victoire, victoire! s’écria Walter. Tout a réussi Jacobszone! Mon cher père, vous êtes libre, vous êtes commandant, vous êtes noble! Notre gracieux due vou: a fait seigneur de...
Mais la parole expira sur ses lèvres lorsqu'il vit le vieux soldat debout, la hache à la main, les yeux enflammés, et les lèvres convulsivement serrées.
—Mon enfant, mon enfant! Meurtriers, lâches voleurs, qu’avez-vous fait de mon enfant! s’écria-t-il.
—Votre enfant? Bertine? balbutia Walter pâlissant. O ciel, vous me faites trembler! où est Bertine ?
Jacobszone qui commençait peut-être à concevoir quelques doutes, "taissa tomber sa hache et s’affassa sur une chaise.
—Est-il arrivé un malheur ici? demanda Daniel.
Kathelyne s’avança et répondit en fondant en larmes :
—Un affreux malheur, messires! Ah! notre pauvre, notre innocente Bertine! Des ravisseurs inconnus sont arrivés cette nuit. Ils ont arraché Bertine de la maison, et ils ont disparu dans la forêt, 1] y # déjà cinq jours! Et nous n'avons rien pu savoir d'elle. Où est. elle? quel est son sort? Vit-elle enco Aîfreux, af freux!
Un cri douloureux retentit. Walter recuia jusqu'à la muraille, comme pour chercher un appui, et ton.bu sur un banc. Il était comme anéanti; ii mic ses mains sur ses yeux et se prit à pleurer amèrement.
Daniel n’était pas moins troublé. Son vive était pâle, et il regardait Jacobszone d’un oeil hagard, comme s’il ne pouvait croire ce que venait de dire Kathelyne.
Tout à coup Walter se leva, et, courant à Jacobezone il lui jeta les bras autour du cou en disant :
—Bertine, la douce Bertine nous est ravie! Quel plus terrible malheur que le nôtre? Ah! si je pouvais donner ma vie pour ramener dans vos bras votre enfant heureuse et purel... Et vous, Jacobszone, vous avez pu me croire capable d’un si lâche forfait ? Moi, qui respectais votre fille comme une sainte! Moi, qui j’aimais d’un amour profond, sincère, pur, inaltérable, et de toutes les forces de mon âme!
—Ah! vous aimiez mon enfant ? répéta le vieillard avec un coup d’oeil sévère et méfiant, Vous, vn rohle seigneur? Quelle pouvait être l'issue de cet a: our :npossible? Le malheur et la honte, n’est-ce par.
—Ecoutez-moi. et jugez, poursuivit Walter aves nno animation fièvreuse. Je suis allé trouver nnire :ricieux duc Charles, et je lui ai parlé de vous. Il ;«us rend votre grade, il vous estime et vous aime plus que
jamais. De-- huit jours vous devez reprendre vos fenctions.
—Ce bonheur arrive trop tard! soupira le vieillard. Maintenant que j'ai perdu mon enfant, tdut m’est indifférent.
—Et, alors, Jacobszone, j’ai avoué au due mon amour pour Bertine, et je lui ai dit que j'étais condamné à un éternel désespoir. Oui, car un mariage entre moi et votre fille était impossible, et l'oublier n’était pas moins impossible pour moi. Dans ma douleur je m'écriai que je sacrifierais volontiers ma naissance c! tous mes biens pour devenir l'époux de votre chère Bertine... Notre gracieux souverain eut pitié de mon chagrin. Se souvenant de vos services signalés, il voulut rendre possible une union entre votre fille et moi,
—La rendre possible répéta Jacobszone stupéfait. Qui le pourrait ?
—Des larmes dé bonheur jaillirent de mes yeux, ct je tombai aux pieds de notre généreux duc lorsqu'il me dit: “Vous épouserez Bertine, c’est ma volonté. Et pour que vous puissiez coutracter ce‘te alliance sans déshonneur, je confère à Segher Jacobszone, mon intrépide sauveur, des lettres de noblesse et je lui donne la seigneurie de TerHeyden. Devenez done l’heureux époux de damoiselle Bertine de Ter Heyden..…
Le vieux guerrier paraissait stupéfait à l'annonce d’une si haute faveur de son prince; il considérait Walter avec un étrange sourire d’incrédulité.
Le jeune chevalier tira de la poche de cuir pendue à sa ceinture un parchemin revêtue du sceau du duc.
—Vous croyez que ce n’est pas possible, mon cher et bon père?—car je n’os vous nommer ainsi, poursuivit-il. Voici votre brevet de noblesse, signé et scellé par notre gracieux souverain... Douterez-vous maintenant de mon amour sincère pour votre enfant? Douterez-vous que je sois aussi malheureux que vous? hé-
las! si vous avez perdu une fille adorée, moi j'ai perdu une fiancée chérie, et avec elle tout le bonheur de ma vie!
Le vieux Jacobszone, touché jusqu’au fond de l’âme, attira le jeune homme sur sa poitrine et létreignit tendrement ; ils confondirent leurs larmes.
—Hélas! oui, le bonheur vient trop tard, bégaya le vieillard. Mais soyez héni néanmoins pour votre amour et pour votre générosité. Ah! si le ciel pouvait nous la rendre ! é © —Qui sait? s’écria tout à coup Walter. Je ne m’accorderai ni trêve ni repos, et je trouverai Bertine; dussé-je la trouver dans tous les châteaux, dans toutes les forêts du pays; dussé-je fouiller le sol de toute la contrée. J’ai plusieurs centaines d’hommes à mes ordres. Je promettrai une récompense énorme au premier qui m’apportera des nouvelles de Bertine. Malheur, malheur aux ravisseurs. Ils mourront, d’une mort affrause. Viens, viens, Daniel, ne perdons pas un instant! Ayez bon espoir messire Jacobszone. Fiez-vous à moi, mon père. Que Dieu me conduise!
Le jeune homme tout agité courut vers la porte pour partir sur-le-champ; mais Daniel le ramena dans la chambre en disant :
—Oui, nous chercherons la pauvre Bertine, pleins d’espoir en la bonté de Dieu; nous punirons les ravisseurs, Mais pour pouvoir réussir, il nous faut agir avec prudence et réflexion. Assieds-toi, mon ami, contiens tes transports d’indignation. Je t’aiderai avec tout le dévouement dont mon coeur est capable car certainement c’est un horrible forfait qui crie vengeance au ciel, Que messire Jacobszone où Kathelyne nous disent comment cette perfide attaque s’est accomplie. Peut- Être les circonstances nous donneront-elles un peu de lumière, pour diriger nos recherches.
Le vieux soldat s’était entièrement calmé; il se mon-
tra prêt à leur donner les éclaircissements deniandés et commença ainsi son explication:
—1l faisait déjà nuit; nous étions assis ensemble près de la lampe, et nous causions de la mort du duc. Votre inrocente Bertine obéissant, sans le savoir à l’impulsion de son coeur, me parlait de vous, messire Walter, et prononçait votre nom... Lorsque tout à coup une dizaine d’hommes firent irruption dans notre maison. Quelques-uns tombèrent sur nous et avant qu nous puissions nous défendre, ils nous lièrent bras et jambes, à mon camarade Jean et à moi, de telle sort: que nous ne pouvions plus bouger. Kathelyne s’évanouit en poussant un cri d’angoisse. D’autres homme: entraînèrent mon enfant malgré ses plaintes, et bientôt nous n’entendîmes plus rien que ses cris de détresse qui nous fendaient le coeur.
—Comment les ravisseurs étaient-ils vêtus? Avezvous vu leurs figure? demanda Daniel.
—Ïls étaient habillés de toutes façons répondit Jacobszone. Ils avaient évidemment cherché à se rendre méconnaissables ; car quelques-uns étaient masqués, ct les autres s’étaient noirci le visage,
—Etaient-ils armés ?
—Très bien armés, de dagues et d’épées. La plupart portait une cotte de mailles sons leurs habits de paysan.
—Ah! ah! dit Daniel. Continuez, je vous prie.
—Nous entendions retentir encore dans le lointain les cris de la malheureuse Bertine. A force de se tordre les membres, Jean, le domestique, qui était sans doute moins solidement garrotté que moi, parvint à se débarrasser de ses liens... Oh! malheur. cela devait lui coûter la vie! I] s’élança à la poursuite des ravisseure, Les a-t-il rejoint? a-t-il essayé de délivrer mon enfant? Probablement.. Kathelyne qui était tombée en syncope, revint à elle longtemps après et déta-