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une profonde misère. Son visage mâle ne portait pas la trace de la faim et des privations; ses petits yeux noirs, enfoncés, mobiles, exprimaient plus d’astuce et d’avidité que de courage et de résignation. Dans la scène qui venait d’avoir lieu, et qui pouvait avoir pour lui de si funestes conséquences, il n’avait montré ni faiblesse ni étonnement; mais cette sécurité était-elle le résultat d’un grand courge ou du désespoir? C’est ce que de Beaumont ne pouvait expliquer.
—Tu dois être bien pauvre, dit-il après un moment d’examen silencieux, pour t’être compromis avec tant d’imprudence. Qui es-cu ? comment te nommes-tu ?
—Je m’appelle Jérôme Picot, répondit l'inconnu avec un peu d’hésitation, et, comme vous le dites, je suis un pauvre père de famille; j'ai une femme et un enfant à ma charge. Jusqu'ici j'ai véeu bien misérablement, mais enfin j’ai vécu de mon état de tisserand. Comme l’argent est rare et le pain cher, mon maître m’a ren-voyé depuis plusieurs jours; ma famille et moi nous sommes sans ressource... Aujourd’hui, en allant à la halle, jai appris que le prix du grain était encore augmenté; ma foi! la colère m’a tourné la tête, et, sans votre bienveillante protection, dont je vous remercie mille et mille fois...
—AÀ quoi bon cette colère? dit Beaumont tranquillement; pourquoi rendre les gens du roi responsables de la cruelle famine qui désole Paris? L'année a été stérile, les fonds manquent dans les caisses de prévoyance et de secours: voilà tout le secret de la misère publique.
Celui qui se donnait le nom de Jérôme Picot fixa sur son interlocuteur un regard pénétrant, et lui dit avec une expression railleuse:
—Ecoutez, monsieur, le peuple n’est pas dupe de ces mensonges. Ce n’est ni la stérilité de l’année ni la pénurie du trésor qui cause la famine; et si on en voulait les preuves, on irait les chercher dans les bureaux
dE
de la rue St-Laurent, de la rue Bourboï-Villeneuve, de
la rue...
—Parle plus bas. Sais-tu bien que tu désignes !à les bureaux de l’administration des blés du roi?
—Les bureaux des acCapareurs qui ruinent la Fran-
ce au nom de Louis le Bien-Aimé, répondit Jérôme d’une voix grave; les bureaux de ces mi ‘érables qui ont fait le pacte de famine, et qui, depuis plus de trente ans, s’engraissent de la misère publiquef... La famine de 1741, où mon père mourut de besoin; celle de 175%, où mon fils expira sur le sein tari de sa snere, qui manquait de nourriture depuis plusieurs jours; celle d’aujourd’hui, qui fera peut-être périr ma femme, l'enfant qui me reste et moi avec eux, tout cela est leur ouvrage. Oh! continua Jérôme avec rage, s’il se trouvait un homme assez généreux, assez ami du pauvre pour démasquer ces scélérats, pour venir devant le roi ou à la barre du parlement dénoncer tout haut ce que l’on dit tout bas... !
Il y avait dans ces paroles une allusion trop directe, qui excita la défiance de Prévot ; il interrompit brusquement son interlocuteur.
—{Ceci est un conte absurde, fit-il en présentant un nouvel écu de six livres à Jérôme, qui accepta sans trop se faire prier; tiens, voilà de quoi subvenir aux besoins de demain, puisqu'on a déjà Pourvu aux besoins de la journée. Je ne puis faire davantage, car je ne suis pas riche... Maintenant, voici ton chemin, voilà le mién, adieu.
Malgré ce ton décidé, Prévot de Beaumont ne se montrait pas plus empresé de s'éloigner que Jérôme lui-même. L’un et l’autre s'étaient arrêtés sur le trottoir, sans s'inquiéter des passants qui le coudoyaient : chacun d’eux semblait attendre que l‘autre reprit l’en-
tretien.
—Eh bien! dit Jérôme d’un ton brusque, je ne puis
euve, de es :à les
a Fran- Jérôme qui ont » trente famine e 1753, 11 Mmaue d’au- ’enfant uvrage.
ait un:
ur déju à la ’on dit
irecte, brus-
m'empêcher de vous dire que vous êtes fn brave jeune homme et si je ne vous avais pas vu avec Malisset, le plus fleue coquin de la terre. .?
La main de Prévot s'appuya tout à coup sur l’épaule du tisserand, et la pressa d’une manière significative.
—Tu es donc un homme de coeur et de résoiution ? demanda-t-il vivement, comme s'il venait de prendre un parti. à :
—N'ai-je pas fait mes preuves tout à l'heure au milieu de ces lâches ?
—Cest vrai; mais ce n’est pas encore assez, Seraistu disposé à risquer ta vie, s’il le fallait, pour faire ccsser cet horrible fléau qui désale le pays? Pourrais-tu jurer, par tout ce qu'il y a de plus sacré, de concourir à l’exécution d’un projet qui aurait pour but de forcer les hommes puissants à punir ceux qui affament le peuple ?
—J’en jurerais par le souvenir de mon père et de mon enfant, tous deux morts de faim!
—Dieu a entendu ton serment, dit Beaumont avec un accent solennel. C’est assez... Maintenant tu es mon ami; pardonne-moi ma défiance.
—C’est assez pour vous, mais non pour moi!... A mon tour, qui êtes-vous ?
—Qu’importe ?
—Cette liaison avec l'infâme Malisset et les autres accapareurs..….
—Ne faut-il pas jouer de ruse jusqu’à ce qu’on puisse agir autrement ? dit le secrétaire du clergé d’une voix sourde: crois-tu qu’on s’empare d’un secret d'Etat sans de longues et pénibles manoeuvres? J’ai besoin de preuves authentiques pour combattre nos ennemis. Ces preuves, j'en ai déjà obtenu par la ruse, il en faut arracher d’autres par la force; tu m’aideras, si tu veux dans cette. dernière partie de mon noble projet...
Quant à ces misérables, je les hais plus que toi, parce que je les connais mieux.
—Eh bien! donc, que dois-je faire?
—Viens ce soir, à la nuit, dans le faubourg du Roule près de la petite maison de Malieset. Tu y trouveras beaucoup d’autres personnes; on te demandera ce que tu veux, tu répondras: “ Du pain!”
—C’est bien; jy serai.
—Tu auras des armes ? ne
—Qu.
Une poignée de main silencieuse termina l'entretien, et Prévot de Beaumont s’éloigna sans se retourner.
Quand il eut disparu à l’angle d’une rue, Jérôme Picot, ou du moins celui qui avait pris ce nom, releva la tête et aspira une longue bouffée d’air, comme un acteur qui vient de jouer un rôle pénible. Puis, il regardx-autour de lui: deux hommes à f zures suspectes, le chapeau enfoncé sur les yeux et armés de gros bâtons, le suivaient à quelque distance. Sitôt qu'ils le virent seul, ils accoururent.
--Tout marche bien camarades, leur dit-il en argot, d’un ton joyeux. Allons boire; nous avons dix minutes à nous!
i, parce
a Roule ouveras ce que
tretien, ner.
me Pi- releva me un , il respectes, bâtons, virent
en ardix mi-
üE CONSEILLER AU PARLEMENT
Pendant que le secrétaire du clergé poursuivait ainsi l’accomplissement de quelque périileux projei, on l’attendait avec impatience dans sa demeure de la rue de la Barillerie. Au second étage d’une maison d’assez belle apparence, dans une pièce meublée richement, deux personnes étaient assises devant une vaste cheminée de marbre, où brillait un feu vif à cause de la rigueur de la saison. A la place d'honneur, un viciiiard d’un aspect vénérable, presque octogénaire, occupait un fauteuil de damas à grandes fleurs. Ses jambes, immobiles et étendues douillettement sur un tabouret, annonçaient un goutteux. Cependant ses traits conservaient une sévérité de lignes, indice d’une äme forte et inflexible, et portaient l'empreinte de ceite dignité s0lennelle dont les magistrats français gardèrent si longtemps les traditions. L'autorité, accordée par le droit romain aux pères de famille sur leurs enfants et sur les gens de leur maison, semblait revivre dans ce personnage austère. La roideur et la majesté de son attitude, Sa perruque à la Louis XIV, dont les longues boucles flottaient sur ses épaules, achevaient de lui donne Caractère grave qui inspirait le respect.
Peût pris pour modèle s’il eût vouiu perponnifé ternité, à une époque où la paternité | @ fa étaient une religion.
Ce viellard était M. Anselme de Beaumont, ancien conseiller au parlement de Paris et père de Prévot de Beaumont, le héros de cette histoire.
T1 paraissait très occupé à lire un de ces volumes infolio qui ne peuvent être que des ouvrages ecclésiastiques ou des livres de jurisprudence. Calme et silencieux, il ne faisait d'autre mouvement qu'un geste machinal pour tourner de temps en temps une page du massif volume arrangé convenablement sur un pupitre devant lui. Cependant, on eût pu deviner à ses lèvres un peu pincées, au regard rapide qu’il jetait de côté par intervalles, qu’il ne donnait pas à sa lecture une : attention absolue. Un sentiment de euriosité, d’inquiétude même, se faisait jour à travers cette dignité qu’il paraissait avoir tant à coeur de conserver.
Sur une chaise, de l’autre côté de la cheminée, on voyait une jeune femme, d’une figure mélancolique, mais régulièrement belle. Son costume ne se distinguait que par une simplicité de bon goût ; elle n’avait ni paniers ni poudre, comme une maîtresse de maison dans son intérieur ; elle tenait à la main un ouvrage de tapisserie. Mais son ouvrage l’occupait moins encore que le livre de droit n’occupait l‘ancien magistrat, car élle se levait à chaque instant pour aller coller son front aux vitres d’une fenêtre donnant sur la rue; puis elle revenait à son siège en soupirant, pour se relever un moment après. Parfois aussi, elle calmait d’un signe les écarts un peu vifs d’un joli petit garçon.de trois ou quatre ans qui jouait sur le tapis aux pieds de M. de Beaumont; l’enfant, tout jeune qu’il était, semblait déjà comprendre ce respect pour le vieillard dont sa mère lui donnait l'exemple, et il se |
faisait aussitôt. |
La dame, après une dernière et infructueuse prome- | nade à la fenêtre, vint s'asseoir auprès d’un guéridon de laque, et murmura avec accablement: |
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nes inésiasti- ; silenste maage du pupitre s lèvres de côté ire une ’inquiété qu’il
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Voici la nuit... il n’est pas encore de retour!
M. de Beaumont releva la tête et tourna ses yeux gris vers la jeune femme: elle restait penchée sur son ouvrage, comme si elle venait de se parler à elle-même.
—Angèle, dit le magistrat en éloignant doucement son pupitre, je ne vois pas pourquoi le retard de votre mari vous préoccupe aujourd’hui plus qu’à l'ordinaire. C’est encore l’heure où il remplit les devoirs de sa charge à l’archevêché.
Angèle laissa tomber une larme sur son ouvrage. L père s’en aperçut.
—Qu’y “t-il done, ma fille? demanda-t-il en tressillant, pourquoi pleurez-vous ? Depuis quelques jours on semble cacher de moi. Mon fils et vous, vous avez des secrets que je ne connais pas; depuis quand donc ne mérité-je plus la confiance de mes enfants ?
Angèle ne répondit pas et donna un libre cours à ses sanglots. M. de Beaumont reprit avec plus de force:
—Parlez, Angèle, j’exige la vérité... Pourquoi ces larmes? Je vous prie, je vous ordonne de répondre.
Angèle essuya ses yeux, s’appuya Sur le fauteuil du magistrat, et essaya de sourire. Puis elle dit, en faisant une petite moue câline et en joignant les mains:
—Mon excellent père, promettez-moi de ne pas le gronder...
__Mon fils a done commis quelque faute? Si cela est pourquoi, moi, son père et son juge naturel, ne lui adresserais-je pas des reproches ?... S'il n’y a rien à lui reprocher, pourquoi demander son pardon ?
Cette logique rigoureuse brisa l'assurance factice de la pauvre femme: elle s’éloigna avec une sorte d’effroi, et retomba sur son siège en pleurant toujours.
__Allons. ma chère, reprit le magistrat d’un ton radouci qui cette fois commandait la confiance, c’est mal de me tourmenter.
Angèle emprisonna les deux mains ridées et chargées
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de bagues de M. de Beaumont dans ses petites mains blanches et potelées.
—Eh bien! oui, mon père, dit-elle avec chaleur, vous saurez tout, vous me conseillerez, vous m’éclairerez, Depuis bien longtemps ce secret, enfermé dans mon coeur, veut s’épancher dans le vôtre, car je sais combien vous êtes prudent, juste et bon.
—Mais tout cela, petite folle, reprit l’ancien conseiller d’un ton moitié grondeur, moitié affectueux, ne m'explique pas pourquoi le retard de votre mari...
—Mon mari, depuis huit jours, n’a pas paru dans les bureaux de l’archevêché! dit Angèle tout d’une haleine.
Aucune émotion ne se trahit sur les traits du vieux légiste.
—Et pourquoi mon fils néglige-t-il ainsi les devoirs d’une charge qui le fait vivre lui et sa famille?
—Pourquoi, monsieur Dieu seul le sait... N’avez-
vous pas vu combien il est sombre et contraint avec nous
depuis quelques jours? La nuit, il écrit continuellement ou il prononce des mots entrecoupés comme s’il avait la fièvre... Ensuite, avez-vous remarqué ces hommes aux figures hâves, aux costumes misérables, qui Vattendent dans la rue quand il monte ici quelques moments pour vous saluer et embrasser son enfant ? Ce que signifie ceci, mon père, c’est ce que je me demande tout le jour quand je l’attends sans le voir venir, toute la nuit quand je pleure en silence; c’est ce que je vous demande, à vous qui connaissez ei bien son coeur, à vous qui l’avez élevé, qui devez deviner ses pensées...
M. de Beaumont opposa un calme peut-être apparent seulement à ces plaintes douloureuses,
—Eh bien! ma fille, qu’y a-t-il là de nature à vous effrayer? Ne savez-vous pas que votre mari s’est passionné pour les idées des économistes, et qu’il les soutient secrètement par ses écrits?... Ces études n’au-
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raient rien que de louable si elles ne l’empêchaient de remplir ses fonctions de secrétaire du clergé... Ne vous effrayez pas, encore une fois; je parlerai à Prévot, je le gronderai..….
—Et il ne vous écoutera pas! dit Angèle d’un ton bref, comme au désespoir de se faire comprendre.
—Il ne m'écoutera pas, moi? Angèle, ce serait la première fois !
—Oh! pardon! pardon! monsieur; mais ne jugezvous pas à ses yeux ardents, à son front pâle, à cette expression triste et rêveuse de son visage, que mon mari nourrit secrètement quelque projet terrible devant lequel seront impuissantes les larmes d’une femme et les volontés d’un père ?
Le conseiller se laissa aller dans son fauteuil d’un air abattu.
—Allons, dit-il avec un profond soupir, vous avez conçu les mêmes craintes que moi. Je cherchais à me dissimuler la gravité du mal; mais, puisque ce mal est réel, nous pouvons parler de notre funeste découverte... Jusqu'ici je n’ai pas voulu presser Prévot de mes questions; car, je vous l’avouerai, malgré sa soumission à mes volontés, j’ai senti cette fois combien je pourrais compromettre ma dignité de père, qui doit toujours être sainte et respectée... Il n’y a plus ni hésitation ni faiblesses possibles... Il faudra que mon fils s'explique, Angèle; il faudra qu’il m’apprenne dans quel but il compromet son avenir, celui de son enfant, le vôtre et le mien; car lui, c’est nous: s’exposer au péril, c’est nous y exposer tous !
Après un moment de silence il reprit:
—D'où vous vient cette pensée, Angèle, que votre mari songe à exécuter quelque projet... illégal ?
L'ancien magistrat n’avait pas trouvé d’expression plus énergique pour caractériser ses craintes.
—Ce qui m’a donné cette pensée? répliqua Angèle;
Ke
su
ses actions, ses parcles, ses gestes, son exaltation quand ii parle des misères du peuple, son indignation quand ‘0n prononce devant lui les noms de ceux qu’on accuse d'en être les auteurs, ses relations avec des gens de la ciasse infime... Tenez, mon père, ajouta-t-elle en baissant la voix, il y a là, dans la chambre de mon mari, une -cassette toujours parfaitement close, qui doit jouer un grand rûie dans cette affaire. J'ai vu Prévot en tirer des papier. et les examiner avec une satisfaction enthousiaste. II les méditait, les commentait; dans ces moments de contemplation, ses yeux brillaient comme des charbons ardents... Mon père, cette cassette contient notre sort à tous!
—Vous croyez? Knfin quei projet lui supposez-vous ?
—Ï] veut ar.acher le masque aux accapareurs de grains, dénoncer en plein parlement le pacte de famine, et présenter aux juges les preuves authentiques de cette exécrable convention, äit Angèle en palissant.
—C’est-à-dire, reprit le vieux magistrat avec entraînement, attaquer en face le gouvernement du roi; et, e’il ne réussit pas, ou même sil réussit, tomber dans les cachots de la Bastille, qui se refermeront sur lui comme un tombeau!
Un morne silence sui: it cette explication. Angèle pleurait toujours.
—Vous allez trop loin, ma chère, dit enfin M. de Beaumont de son ton austère et majestueux: laissezmoi éclaircir cette affaire avec Prévot.… Il aime son enfant, il nous aime tous deux... éil s'engageait dans quelque entreprise insensée, vous verriez ce que peut un père sur u\ fils soumis!
Comme il achevait ces mots, des pas précipités se fi-
rent entendre dans l'escalier, et Prévot de Beaumont entra.
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