‹ La pacte de famine [microforme]Chapitre 6 sur 38 · LA MALEDICTION · texte numérisé non relu

LA MALEDICTION

Le goutteux se redressa pour prendre une attiruae imposante. Angèle sourit et s’élança vers son mari, en lui présentant son enfant. Prévot était encore plus animé qu’à l'ordinaire; sa démarche avait quelque chose d’impétueux qui trahissait une profonde préoccupation.

—Bonjour, mon amie, dit-il en déposant rapidement un baiser sur le front de sa femme; bonjour, mon père, ajouta-t-il en portant à ses lèvres la main du conseiller. die suis venu bien tard, et cependant je ne peux vous accorder un instant.... Je vais m’habiller... une affaire importante me réclame.

Et, sans attendre de réponse, il entra dans la chambre voisine pour changer son costume.

—Vous voyez, mon père! dit Angèle.

Prévot ne tarde pas à reparaître; il était en brillante toilette, quoique toujor s vêtu de noir. Avant de partir, il s’approcha de madame de Beaumont.

—Angèle, dit-il, je vais à un bal, à une fête; peutêtre reviendrai-je fort tard, peut-être même ne rentrerai-je pas avant le jour... Ne vous effrayez pas, et eur-

| tout ne m’attendez pas.

Angèle regarda tristement son père, comme pour lui faire entendre que leurs prévisions s’accomplissaient. Prévot, sans remarquer ce mouvement, ajouta plus bas :

—Ma bonne amie, je vous demande un service san: importance, mais je vous en expliquerai le motif demain... Si, lorsque le jour paraîtra, je ne suis pas de retour, vous prendrez une cassntte qui est dans ma chambre, et vous la cacherez en lieu sûr...

—Prévot! Prévot! murmura Angèle, vous me faites trembler.

Son mari ne l'avait pas entendue. Il allait sortir sans lui dire un dernier adieu, sans embrasser son enfant qui lui tendait les mains, sans saluer son vieux père infirme, quand la voix sonore et imposante du consiller éclata comme la foudre.

—Où allez-vous, monsieur? dit-il ; restez... je le veux!

Prévot de Beaumont s'arrêta tout à coup et se retourna. Il pâlit en voyant l'expression de majesté et de résolution répandue sur les traits de l’ancien magistrat. Il prévit une lutte et se hâta de répondre avec déférence:

—Je crois vous lavoir dit, mon excellent père: je vais souper chez le contrôleur général des greniers du roi. Il y aura nombreuse société, et nous devons causer d’affaires... Pardonnez-moi, ajoute t-il en faisant un mouvement pour sortir, l’heure me presse, et l’on m'attend en bas... Demain je vous expliquerai beaucoup de choses... demain sans doute mes voeux seront comblés; et alors, mon père, je ne vous laisserai plus seul si souvent, non plus que ma bonne Angèle... Je serai toujours près de vous, comme autrefois... Adieu, adieu.

—Restez! répéta M. de Beaumont avec un geste impérieux qui cloua le jeune secrétaire à sa place.

«Mon fils, reprit-il d’un ton plus doux, après un moment de silence, pour la première fois de votre vie vous vous défiez de moi, pour la première fois vous vous cachez de votre père comme d’un ennemi. Je vous ai

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deviné; vous tramez quelque chose qui épeavanterait sans doute un vieillard maladif et :ne feible femme... Mon devoir, monsieur, est, s’il le iaut, de vous imposer les conseils de mon expérience, de vous éclairer, de vous sauver de vous-même... Vous êtes ici devant un tribunal bien plus auguste, bien plus sacré que les tribunaux institués par les lois humaines. Votre famille vous demande, monsieur, sur quel coup de dés vous jouez son existence et son bonheur.

Prévot de Beaumont demeura immobile et les yeux baïssés, comme un écolier d’un bon naturel, mais opiniâtre, qui reçoit une réprimande de son précepteur. Il était impatient d'échapper à cette torture morale, mais n’osait pas s’y soustraire brusquement.

—Et d’abord, monsieur, continua le rigide magistrat après une pause, dites-moi sans détour pourquoi ces liaisons avec des hommes méprisables tels que ce Malisset.

—Mon @re, je traite en ce moment avec lui une affaire grave qu’il serait trop long de vous expliquer. Demain vous saurez tout, je vous le jure; demain est bien proche!... L’heure où je suis attendu va sonner, pardonnez-moi si je vous quitte... Mon père, vous ne pouvez pas comprendre. ...

—Réponder, répéta M. de Beaumont avec force; comment mon fils, élevé dans des principes sévères, o8e-t-il se mêler aux fêtes de ces débauchés, prendre part à leurs orgies, quand il néglige sa bonne et honnête femme, la mère de son enfant ?

—Ah! je vois de quoi il s’agit! dit-il en jetant un regard mécontent sur Angèle; on vous a fait des plaintes sur mon peu d’assiduité auprès de ma femme; la jalousie..….

—Oh! ne crois pas cela! ne crois pas cela! s’écria Madame de Beaumont toute tremblante ; je ne doute pas de toi, Prévot, je crois à ta tendresse.

—Vous ne me tromperez pas avec ces subterfuges !

s’écria l’ancien magistrat; vous oubliez que je suis h bitué à interroger des coupables... Répondez; qu’alle vous faire ?

Toutes ces ad jurations, ces prières, ces menaces, vir rent se briser contre Ja volonté énergique de Prévot comme les flots d’un torrent contre un pic de granil Renonçant à la ruse, il montra œtte fermeté indompta ble qui semblait être le fond de son caractère.

—Adieu, mon père, adieu, Angèle, dit-il d’un to: bref en se dirigeant vers Ja porte; demain vous me bé nirez. RE

M. de Beaumont fit un effort désespéré. Oubliant ses souffrances, il se dressa de toute sa hauteur par un Mouvement convulsif, s’élança vers la porte, et se plaça devant son fils; celui-ci recula avec une terreur religieuse,

—Ainsi donc ce que je craignais est vrai! s’écria l’aïeul ; voulez-vous que je vous dise où vousiliez, moi ? Vous allez à la Bastille: malheureux, et peut-être. à l’échafaud !

Un cri s’échappa douloureusement de la poitrine d’Angèle, qui tomba presque évanouie aux pieds de son mari.

—Je vais où un grand devoir m'appelle, dit Prévot de Beaumont avec un regard sublime: si je dois être martyr, eh bien! mon père, souvenez-vons qu’il y a làhaut une palme brillante pour les martyrs !

—Vous n'avez pas le droit daspirer à cette palme ; Vous ne vous appartenez Pas... Vous ne sortirez d'ici qu’en nous foulant sous vos pieds !

—Tu ne sortiras pas! éclata Angèle en saisissant les vêtements de son mari.

Prévot hésita quelques secondes. Son père, ce vieillard infirme, était toujours là, obstacle vivant et infranchissable, sur son Passage sa jeune ct charmante fem- | me, pâle, oppressée, se traînait à ses pieds en pro ionçant

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- + des paroles suppliantes. Son enfant, blond et rose, était là aussi, pleurant de voir pleurer sa mère, élevant ses petites mains pour solliciter une faveur dont l'instinct lui faisait presque comprendre le prix. Certes ;! y avait

{ dans ce tableau de quoi émouvoir un homme bon et gé-

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néreux par nature, quelle que fût d’ailleurs l’inflexibilité de sa volonté ou l’impérieuse conscience de son devoir.

Pendant cette lutte intérieure, dont les péripéties se trahissaient sur le visage du jeune enthousiaste, un bruit singulier retentit tout à coup dans la rue comme un signal. Au même instant une voix, qui devait sortir de quelque poitrine vigoureuse, fit entendre avec un accent plaintif ces deux seuls mots: “ Du pain!”

Une nouvelle ardeur sembla passer dans les membres de Prévot de Beaumont. Son oeil brilla.

—L’entendez-vous ? s’écria-t-il; mon père, il y a quelque chose de mlus puissant encore ue la voix de la famille, c’est la voix d’un peuple qui souffre et qui à faim; cette voix m'appelle, je deis lui obéir.

Il enleva le vieux conseiller dans ses bras, avec autant de facilité qu’il eût fait de l'enfant lui-même, e’ouvrit passage, et s’enfuit sans regarder derrière lui.

—Sois maudit ! soit maudit! sécria M. de Beaumont en fureur, comme &’il eût voulu poursuivre son fils de ses imprécations.

—Mon Dieu! ayez pitié de lui et de nous! murmura Angèle.

Prévot de Beaumont, en fuyant le théâtre de cette scène déchirante, descendit dus la rue où l’homme grossièrement vêtu, qu’il avait appelé Boyrel, l’attendait depuis longtemps. 11 lui fit signe de le suivre, et ils commencèrent à longer les quais presque déserts pour gagner le faubourg St-Honoré. Beaumont marchait en silence, la tête penchée sur sa poitrine, en proie à ses tumultueuses pensées. Bientôt pourtant sa volonté do-

mina les sentiments de son coeur; l’air frais de la nuit, en glissant autour de son front, calma l’effervescence de S0n sang. Il passa la main sur ges Jeux, regarda autour de lui, et dit enfin à son robuste compgnon, qui marchait à ses côtés avec une sorte Kinsouciante intrépidité :

—As-tu une famille, Boyrel ?

—Oui, répondit l’homme du peuple brusquement ; une femme qui gronde quand je ne lui rapporte pas le

Prévot de Beaumont redevint pensif,

—Boyrel, reprit-il, quand donc la famille égoïste com prendra-t-lle que l'intérêt de tous doit passer avant celui de quelques-uns ?

Pendant cette Conversation, ils avaient franchi la barrière du Roule, et étaient arrivés, ex: suivant des rues désertes et à peine éclairées, à l’eadroit où sont aujourd’hui les rues de Montaigne et du Colisée. Ce Quartier, maintenant ei peuplé, était alors au terrain nu, marécageux, où les voleurs avaient beau jeu par

tance Le jour, ces petites maisons, comme on appelait ces luxueuses demeures, semblaient entièrement désertes. Un grand silence régnait alentour, les volets en étaient fermés; rien n’annonçait qu’elles eussent d’autres habitants que de vieilles femmes à mine discrète ou des domestiques sans livrée. Mais, la nuit, cette 80litude se peuplait ; des lumières brillaient aux fenêtres ; le son doux et lointain des instruments de musique arrivait jusqu’au Passant attardé dans ces quartiers dan-

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gereux. On voyait çà et là glisser dans l’embre, sur le sol non pavé, des équipages sans fanaux et sans armoiries; les grilles dorées s’ouvraient comme d’elles-mêmes; un moment api, commençait quelque bruyante orgie qui durait jusqu’au lendemain.

Ce fu vers une de ces “ petites maisons ” que se dirigèrent Prévot et son compagnon en quittant les quartiers fréquentés. A mesure qu’ils avançaient, on eût pu voir qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire en cet endroit. Des gens s’agitaient çà et là par petits groupes, avec des chuchotements mystérieux. Plus les deux amis approchaient de l'habitation que Prévot venait de montrer à Boyrel par un geste muet, et dont les fenêtres rayonnaient de lumières, plus ces groupes devenaient nombreux. Quand ils furent arrivés à une muraille, dont l'ombre augmentait encore l’obscurité, ils s’arrêtèrent; un homme, qui les suivait depuis un moment, leur demanda avec un accent singulier :

—Que voulez-vous ?

—Ne me reconnaissez-vous pas? dit Prévot de Beaumont.

L’inconnu ôta son chapeau et fit signe à d’autres personnes qui erraient aux environs. Bientôt une foule de gens, dont on devinait les traits menaçants rien qu’à entendre leurs voix, et la vigueur rien qu’au bruit de leurs pas, se rapprochèrent du lieu où Prévot s’était arrêté.

—Tout est-il prêt, mes amis? demanda le secrétaire du clergé.

—Oui, répondit-on.

—Nos gens sont-ils à leur poste pour agir au coup de dix heures ?

—Qui... les bureaux sont déjà cernés.

—C’est bien ; notre tâche à nous est de nous emparer des misérables réunis dans cette infâme maisén.... A l’heure convenue, je vous donnerai le signl, de la fené-

tre oue vous voyez d'ici... Cot rage! demain vous aurez du pain, et vous serez vengés !

Un murmure sourd, produit par des imprécations étouffées, des menaces, des plaintes, témoigna des sentiments de haine dont la foule était animé: contre les accapareurs. Prévot s’avança vers la porte de la maison.

—Encore un mot, dit-il; n’y a-t-il pas ici un ouvrier tisserand nommé Jérôme Picot ?

Le nom circula dans la foule, mais personne ne répondit, personne même ne connaissait celui qui le portait.

Toutefois, ne voyant rien qui pût exciter sa défiance, il salua de la main, et s’élança vers la grille en répétant:.

—Au moment où dix heures sonneront, soyez prôts.

18 aurez

écations s sentiles acmaison.

ouvrier

ne réle por-

défianen ré-

prêts.

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