LES GOUVERNEMENTS
Il n'est pas de crime international mieux caractérisé que l'attaque dirigée par l'Allemagne contre la France le 2 août 1914. Il n'en fut jamais de plus prémédité.
Je vois encore, sur le perron du quai d'Orsay, le baron de Schœn, ambassadeur de Guillaume II, prenant congé de M. de Margerie, aujourd'hui notre ambassadeur à Bruxelles, alors directeur politique aux Affaires étrangères. L'Allemand s'incline, l'œil fuyant. Il semble dire, comme son maître quelques semaines plus tard : « Je n'ai pas voulu cela I » A ce moment, cependant, et depuis trente-quatre heures, sans déclaration de guerre, les troupes allemandes ont violé notre frontière, envahi notre sol. Cette invasion est le fruit du calcul d'un \/ demi-siècle.
L'Allemagne, en 1871, nous avait arraché l'Alsace et la Lorraine, une partie de notre chair, deux provinces françaises entre les plus françaises, unies de corps et
d'âme à toute notre histoire ; deux provinces qui, pendant des siècles, nous avaient donné par centaines — à nous, la France, la plus vieille, la plus cohérente, la plus sensible des nationalités — des généraux, des hommes d'Etat, des savants, des écrivains. L'Allemagne avait refusé d'entendre le cri désespéré, lancé de Bordeaux par les élus de l'Alsace et de la Lorraine. Par le fer et par le feu, suivant la parole de Bismarck, elle avait scellé de notre mutilation sa victoire et son unité ; dressé, à nos portes, le « glacis » de sa puissance. Vingtcinq années p us tard, Bismarck disait, en plein cynisme: « Nous n'avons pas conquis l'Alsace-Lorraine, parce que ses habitants nous aimaient et qu'ils avaient une pensée allemande : cela nous était indifférent. Cette annexion a été, pour nous, une nécessité géographique. Il est tout à fait indiscret qu'on nous demande de nous préoccuper si les Alsaciens et les Lorrains aiment ou n'aiment pas être Allemands : ce n'est pas notre affaire (1) ». Ni hésitation avant, ni repentir après.
Ce résultat d'iniquité, acquis par la force, ne suffit pas à l'Allemagne. Du moins, pour le conserver, il lui faut plus et de là naît la politique d'où, quarantetrois ans plus tard, la guerre sortira de nouveau par un enchaînement dont la logique même est l'écrasante condamnation. Il ne s'agit pas seulement de garder les territoires volés à la France, mais d'armer contre toute atteinte la domination continentale fondée par le traité de Francfort. Pour cela, ce n'est pas assez que la France soit vaincue et mutilée : il faut encore qu'elle soit isolée et immobilisée. Ce n'est pas assez que l'Alsace et la Lorraine, irréductibles dans la piété populaire du souvenir, demeurent sous le joug. Il faut aussi que la structure politique de l'Europe soit telle que, sous aucune forme, en aucun cas, le règne de l'Allemagne ne puisse être remis en question. Pour fonder ce règne,
(1) Discours prononcé à Friedrichsruhe le 24 avril 1895.