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LES GOUVERNEMENTS

tournera. Elle parlera de la guerre, sans la déclarer ; de la poudre sèche et de Tépée aiguisée, tant qu'elle gardera Tespoir d'atteindre son but par la voie politique. Le jour où elle reconnaîtra que l'Europe — même consentant à ses exigences de lourds sacrifices — est résolue à se soustraire à son joug et à organiser sa vie sans chercher à Berlin la consigne, — alors, de sang-froid, sans hésiter, ni fléchir, elle prendra son parti, achèvera ses préparatifs et, à son heure, elle se ruera, chefs et peuple d'un seul cœur, vers l'agression « fraîche et joyeuse ».

L'opération commence en 1904, alors que la Russie, engagée dans la guerre contre le Japon, est, en Europe, condamnée à l'inaction. Le 1^' janvier 1905, la capitulation de Port-Arthur porte le premier coup à la puissance russe en Extrême-Orient : dès le 11 février suivant, M. de Kuhlmann, chargé d'affaires d'Allemagne au Maroc, adresse à son collègue français une protestation formelle contre l'accord franco-anglais du 8 avril 1904, dont, à deux reprises, le prince de Bulow, chancelier de l'Empire, avait déclaré, l'année précédente, a qu'il n'avait, du point de vue des intérêts allemands, rien à y objecter ». Le 10 mars 1905, les armées russes subissent à Moukden un ruineux échec : le 12 du même mois, Guillaume II annonce son voyage à Tanger, qui marque le début du conflit marocain. Le 27 mai, la flotte de l'amiral Rodjestvenski est anéantie à Tsoushima : le 12 juin, la menace contre la France prend une telle intensité que le Gouvernement français, en acceptant la démission de M. Delcassé, ministre des Affaires étrangères, donne gagnée à l'Allemagne la première manche. Pendant dix ans, sous des formes diverses, ce sera le même spectacle. En 1906, l'Allemagne nous traîne à Algésiras. A cause de ses intérêts marocains? Non, mais pour démontrer avec éclat que l'accord franco-anglais est inopérant et stérile, dès lors qu'elle y fait opposition. En 1908, elle nous cherche, au

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Maroc encore, à propos de trois déserteurs de la légion étrangère, une mauvaise querelle. La même année, elle met à la Russie le marché à la main pour la détacher de la Serbie et l'obliger à accepter, sans autre formalité, Tannexion par TAutriche-Hongrie de la Bosnie et de l'Herzégovine. En 1911, elle envoie, sur la côte marocaine, un navire de guerre et nous impose une négociation qui, si elle doit augmenter dans l'empire chéri fien notre liberté d'action, nous coûte, en revanche, la cession d'une partie du Congo français. C'est le régime de la tension continue, de la provocation chronique.

A ces alertes successives, l'Allemagne ne gagne rien ou peu de chose. Ni en 1905, ni en 1906, ni en 1908, ni en 1911, elle ne parvient à s'introduire au Maroc, pas plus qu'en 1908 et 1909 elle ne réussit, malgré les concessions qu'elle arrache à la Russie, à éliminer des Balkans l'influence russe. Mais en même temps, et chaque fois de façon plus manifeste, elle échoue dans son maître dessein de rompre les accords qui se sont formés sans elle. Ni l'alliance franco-russe, ni les ententes de la France avec la Grande-Bretagne et l'Italie ne se dénouent. Elles survivent à Algésiras aussi bien qu'à Agadir. Bien plus, sous la menace allemande, certains de ces arrangements évoluent et changent de nature. Ce ne sont pas encore des alliances : mais c'est déjà beaucoup plus que des traités de liquidation et, dans la crise de 1911, tel discours de M. Lloyd George fait prévoir, en termes catégoriques, la possibilité de l'action commune, que déclenchera, trois ans plus tard, l'agression de 1914 et que facilite, dès 1907, le rapprochement anglo-russe. L'Italie ne sort pas de la Triplice ; mais constamment malmenée et dominée en vertu d'une alliance qui n'a apporté à ses intérêts vitaux dans la Méditerranée ni garantie, ni espérance, elle mûrit les projets lointains, dont la guerre, en 1915, déterminera l'éclosion. Il n'est pas jusqu'aux États-Unis qui ne trouvent à la Conférence d'Algésiras l'opportunité de suivre de près, dans

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leurs essais insidieux, les prétentions allemandes à la domination du monde et de prendre contre les solutions de Berlin, déclarées « inadmissibles » par le président Roosevelt, le parti de la France.

En 1911, réchec général de la diplomatie allemande est aussi patent que son échec local au Maroc. Dans un geste de protestation, le ministre impérial des Colonies donne sa démission : mais il n'est pas le seul mécontent. L'Allemagne, dont l'essor économique a été une merveille de rapidité et d'ampleur, est en proie à la déception politique. Elle a gardé l'Alsace et la Lorraine. Elle a gardé l'alliance austro-hongroise et l'alliance italienne. Elle est sûre de la Turquie, dont son ambassadeur est le véritable souverain ; sûre de la Roumanie, où règne un Hohenzollern ; sûre de la Bulgarie, dont le Tsar ne croit qu'à la force. Mais, maîtresse de ces formidables moyens, elle aperçoit, dans le groupement franco-anglo-russe, qu'elle a resserré de ses propres mains, la limite visible de sa puissance. A trois et quatre reprises, quand elle a parlé, — et parlé fort, — ce groupement lui a répondu : réponses modérées, à coup sûr, prêtes à la conciliation €t qui, en 1905, 1906, 1908, 1909, 1911, ont été invariablement pacifiques et transactionnelles. Mais, d'une part, la France n'est plus seule. D'autre part, l'Europe est partagée entre deux forces qui, si redoutable que soit la force allemande, pourraient, s'il était besoin, se mesurer. Par là s'affirme la ruine de l'œuvre de Guillaume P% de cette œuvre que Guillaume II a juré de maintenir. Sur tous les terrains, sous toutes les formes, il a tenté de l'étayer, de la restaurer par la manœuvre diplomatique ; sur tous les terrains, les chemins de l'hégémonie lui sont désormais fermés.

Dès lors, la résolution se forme : cette résolution, c'est la guerre. Trois ans, pour porter au point d'absolue perfection la machine militaire soigneusement montée et entretenue depuis la victoire de 1871 ; trois ans, pour grouper et exciter les « seconds », dont on ne peut se

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passer pour une telle entreprise ; trois ans, — comme en 1867, — pour chercher l'occasion favorable, qui permettra d'abattre, en quelques semaines, par de brefs coups de massue, des adversaires moins entraînés et inégalement armés ; trois ans, et l'Allemagne, revenant à ce qu'un de ses princes appelait l'industrie nationale, demandera à la guerre le rétablissement d'un pouvoir que la paix, sans l'abolir, a légitimement circonscrit.

Cet « appel au soldat », décidé de sang-froid par le gouvernement allemand, allait trouver dans une situation profondément différente les deux adversaires de la veille et du lendemain : l'un, la France, attachée à la paix, dès lors qu'elle n'était plus une servitude, et confiante dans sa durée ; l'autre, l'Allemagne, matériellement et moralement tendue vers la guerre. Je viens de dessiner, à larges traits, le contour des faits politiques, pendant quarante-quatre années. Mais l'historien trahit sa tâche, qui ne tente pas, au delà des faits, d'atteindre le ressort des âmes et des volontés collectives. Derrière les gouvernements, qui ont mené le jeu, où en étaient les peuples?

La France de 1911, dépositaire fidèle des traditions d'une race honnête, saine et brave, se distinguait par quelques traits de celle qui avait vécu la défaite. A une génération marquée de son sceau, une autre avait succédé qui, n'en ayant pas directement souffert, en méconnaissait parfois l'origine et les conséquences. L' « esprit de revanche », tant de fois invoqué par l'Allemagne comme l'excuse de ses provocations, n'existait plus. Avait-il, au sens actif du mot, jamais existé? On peut en douter. Des cœurs noblement exaltés, comme Paul

Déroulède, des mouvements passagers avaient pu, à de certaines heures, donner forme positive à ce sentiment. Mais la nation, dans sa masse, — qu'on Ten loue ou qu'on l'en blâme — y était étrangère et les faits l'ont prouvé. Le boulangisme, né de mécontentements intérieurs plutôt que de grands desseins internationaux, avait flambé du bref éclat des feux de paille. Aux cœurs vivait, indestructible, le souvenir de l'Alsace et de la Lorraine. Mais comment les reprendre? Avant l'alliance russe, nous étions trop seuls pour rompre le statu quo. Après, nous étions liés à le respecter. Les années avaient passé sans un acte de revanche. L'espoir restait une religion, que nul n'abdiquait. Mais entre l'espoir et la réalité, la paix d'abord subie, ensuite acceptée, dressait un mur.

Les hommes de ma génération, arrivés à maturité aux environs de 1900, pratiquaient trop souvent, à l'égard de ce problème douloureux, un patriotisme de résignation. Ceux d'entre eux que l'étude exacte de l'histoire avait formés ne croyaient guère à l'efficacité de cette résignation pour combler l'abîme moral creusé par Bismarck entre la France et l'Allemagne. Mais les autres, plus nombreux, cédaient au glissement quotidien des choses, insouciants des mystérieux appels que le passé lance à l'avenir. Les démarches courtoises de l'Empereur d'Allemagne à l'occasion soit de nos deuils — mort de Carnot, de Mac-Mahon, incendie du bazarde la Charité, — soit de nos grandes manifestations nationales, comme l'Exposition de 1900, n'étaient pas inefficaces. La pénétration allemande en France se poursuivait dans tous les ordres, avec une rare méthode, dont l'immigration de plus en plus nombreuse n'était que le moindre moyen. Nos gens de finance s'accoutumaient à des associations paresseuses, où — telle l'affaire de Bagdad — l'argent français fournissait à une direction allemande un capital obligations, que le coupon le plus régulièrement servi ne rémunérait pas à sa valeur. Nos socialistes

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éberlués de la prospérité matérielle et politique du socialisme allemand, se contentaient, depuis le Congrès d'Amsterdam, d*être les frères mineurs de l'Évangile marxiste. Nos conservateurs, dont la diplomatie impériale poursuivait dans les salons le siège assidu, n'étaient pas insensibles au prestige d'ordre social que représentait pour eux l'Empire allemand. A tous les étages de la société française, il y avait une infiltration.

Personne, certes, n'aurait osé préconiser l'alliance : l'honneur et la prudence s'y opposaient également. Non seulement un tel contrat, basé sur la reconnaissance du fait accompli, eût obligé la France à écrire une seconde fois sa signature au bas du traité de Francfort, sans l'excuse de ceux qui, en 1871, avaient signé sous la botte; mais, en outre, cette abdication se fût doublée d'une duperie, dont le pays eût refusé de faire les frais : duperie de renoncer, sans égard pour quarante années d'effort, à la politique d'équilibre pacifique qui restera la gloire impérissable de la Troisième République ; duperie de proclamer, par un brusque renversement des alliances, l'instabilité de notre démocratie ; duperie de substituer à des amis, qui traitaient avec nous sur le pied de l'égalité, un allié qui, sous la poussée de l'histoire, n'eût pas tardé à devenir un maître. Mais si nul ne parlait d'alliance, beaucoup cédaient à la tentation de généraliser des accords spéciaux, tels que ceux dont le souci de la paix avait, en 1905, en 1906, en 1909, en 1911, inspiré au gouvernement français la conclusion. Dès 1890, le vieux Jules Simon, sous le charme du jeune Empereur, était revenu de la Conférence ouvrière de Berlin avec l'espoir d'un tel régime et ceux de nos compatriotes sur qui, à diverses reprises, aux régates de Kiel ou ailleurs, s'était exercée la séduction impériale, abusaient de la recommandation de ce « morganatisme » franco-allemand. N'eussent été, à partir de 1905, les continuelles provocations de l'Allemagne au Maroc et en Orient, nul doute que, dans les années suivantes,

la thèse du rapprochement n'eût gagné du terrain.

L'évolution politique de notre République nous écartait d'ailleurs de l'idée de guerre. Non point, certes, que, malgré les conditions difficiles de sa naissance au lendemain de la défaite, malgré les imperfections d'une Constitution rédigée par ses adversaires, le régime républicain eût été incapable d'avoir soit une politique étrangère, soit une politique militaire : la guerre de 1914 a, sur ces deux terrains, répondu victorieusement aux critiques des partis de réaction en montrant la France assurée tout ensemble et du concours des peuples libres et des services d'une armée qui, à la Marne, a arrêté la ruée allemande. Il n'en reste pas moins que l'idée démocratique, âme de toutes nos lois depuis le 16 mai 1877, expression pratique de la philosophie individualiste du XVIII® siècle, est, par essence, une idée pacifique : pacifique dans ses principes, qui proclament le droit à la vie et au respect pour les nations comme pour les individus ; pacifique aussi dans ses conséquences, parce que la force politique accordée au nombre tend, au profit du nombre, à l'amélioration des conditions sociales plutôt qu'à la préparation de la guerre et au progrès des armements.

La France qui, au combat, s'est révélée le plus guerrier des peuples, s'était déshabituée dans la paix d'être un peuple militaire. Au sommet de l'édifice, des conflits, comme l'affaire Dreyfus, avaient isolé le personnel politique du personnel du commandement. A la base, dans l'agrément d'une existence nationale facile et profitable, on s'insurgeait souvent contre les obligations imposées par l'éducation militaire de la nation. En 1905, la durée du service obligatoire avait été réduite d'un tiers, au moment même où l'Allemagne recommençait à remuer son sabre. Trois ans plus tard, en 1908, une imprudence pire encore avait diminué les périodes d'instruction des réserves, mesure contradictoire à la précédente : car plus est court le temps de caserne, plus doit être intense l'entraînement des réservistes. On ne croyait

pas à la guerre. On n'y croyait pas, parce que ses atrocités répugnaient au champ de vision habituel. On n'y croyait pas, parce qu'on ne la voulait pas et que, ne la voulant pas, on pensait que les autres ne la voulaient pas non plus. Pas un Français n'eût suivi son gouvernement pour une guerre d'agression : trop de Français commettaient l'erreur de juger l'Allemagne d'après la France et de la supposer incapable de ce dont la France elle-même se sentait incapable. Quand on rappelait le passé pour éclairer l'avenir et secouer une dangereuse sécurité, on était d'ordinaire mal accueilli : j'ai le droit, ayant tenu ce rôle pendant dix années, de m'en souvenir et de le dire. Il fallut dix années de menaces et de chantage allemands pour qu'on se décidât, en 1913, à prendre des mesures de prudence qui, par leur improvisation même, devaient être imparfaites et incomplètes. La France, optimiste et confiante dans le progrès de l'humanité, n'aimait pas qu'on lui parlât de la guerre.

La France n'aimait pas qu'on lui parlât de la guerre pour cette raison encore que, gardant le souvenir de sa défaite et peu consciente de sa force réelle, elle redoutait de la guerre de nouveaux revers. Au début de la crise marocaine et au cours de ses développements successifs, certains hommes et certains partis avaient trop répété que « la France n'était pas prête » : propos dangereux dans un pays où la vivacité critique de l'esprit public est plus crédule aux mauvaises nouvelles qu'aux bonnes. Le Français n'hésite pas à dire du mal des autres peuples, fussent-ils ses amis. Mais le mal qu'il dit de lui-même est pire encore. On a souvent remarqué qu'en 1914 nos alliés du lendemain nous connaissaient peu et ne soupçonnaient pas les réserves d'énergie et d'abnégation que la guerre a révélées. Si les alliés se sont trompés sur la France, leur excuse est que la France s'est trompée sur elle-même. Lisez les journaux français de 1900 à 1914; cherchez-y les lignes de l'image magnifique que vont composer les mois suivants : vous ne les y trouve-

r«z pas. Les querelles des hommes et les querelles des partis, amplifiées par la presse, masquaient la vraie France non seulement à Tétranger, mais encore aux Français. Et d'ignorer ce qu'on vaut conduit à préférer le moindre risque. On disait et les économistes enseignaient : « La guerre n'est pas possible ». On disait aussi : « La guerre, nous n'en voulons pas ». Ainsi s'explique que toutes les transactions, parfois pénibles, négociées avec l'Allemagne de 1905 à 1914 aient rencontré l'approbation de la grosse majorité des Chambres et du pays. Ainsi s'explique que la France, en raison de ses défauts comme de ses qualités, fût, au moment même où l'Allemagne se décidait à la guerre, profondément pacifique. Si l'Allemagne, en 1914, avait voulu la paix, elle eût, comme dans les années précédentes, trouvé la France prête aux accords nécessaires. Si l'Allemagne avait voulu la paix, la France, plus qu'aucun autre pays, l'eût aidée à la conserver. Mais l'Allemagne voulait la guerre.

L'Allemagne voulait la guerre et, ici encore, au delà de décisions des gouvernants, il faut mettre au jour l'âme des gouvernés. L'ensemble des facteurs intellectuels et moraux dont est formé le moderne patriotisme allemand a la guerre pour base et pour origine. L'idée allemande, qui fut assez forte, en moins de cinquante années, pour asservir l'Allemagne à la Prusse, a pris corps par la guerre. Conçue par le cerveau des philosophes, des historiens et des poètes, elle a attendu, pour entrer dans le cercle des réalités, la main gantée de fer d'un hobereau prussien. Puis les Hohenzoilern, en se faisant, grâce au génie de Bismarck, les serviteurs, en même temps que les bénéficiaires, de cette idée, l'ont indestructiblement façonnée à leur modèle. Il y a un patriotisme allemand : la France ne l'a que trop éprouvé en 1870 et en 1914. Mais ce patriotisme allemand est essentiellement différent du patriotisme français. Chez nous, la patrie représente une tradition plusieurs fois

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séculaire, dont la trame sentimentale est faite d'autant de souvenirs de paix que de souvenirs de guerre. En Allemagne, le patriotisme est d'abord et surtout la constatation d'un profit né de la guerre et la conscience de cette cause. Le Saxon, le Hessois, le Bavarois — surtout leurs princes — ont pu regretter naguère la perte, au profit de la Prusse, de leurs libertés anciennes. Mais quand Saxons, Hessois et Bavarois comparaient leur misère d'autrefois à la prospérité que leur a donnée l'Empire, ils se sentaient Allemands, et rien qu'Allemands. La patrie, en Allemagne, ce n'est pas seulement, comme en France, des hommes qui, depuis des siècles, ont voulu vivre sous la même loi; c'est une association d'intérêts matériels passée de la faillite à l'opulence, qui entend sauvegarder le ressort de cette opulence. Le patriotisme allemand, concept idéal, il y a cent ans, est, depuis 1870, à base matérialiste. La patrie allemande, pour les gens du Sud comme pour ceux du Nord, c'est du bien-être en plus ; c'est la conquête des marchés; c'est la hausse des salaires; c'est les gros dividendes. C'est cela, et c'est aussi le souvenir du coup de force d'où est sortie cette transformation, le souvenir de la guerre victorieuse, sans quoi l'opération eût échoué. Ainsi l'idée de guerre, en Allemagne, est inséparable de l'idée de patrie. Dans sa cellule élémentaire, pour tout Allemand qui pense et qui sait son histoire, la patrie, c'est la guerre.

Aux divers degrés de l'échelle sociale, cette unité morale s'affirme. Considérez les socialistes qui, par doctrine, devraient être les adversaires de la guerre, surtout de la guerre d'agression. La prospérité ouvrière, née de l'Empire et née de la guerre, est si étroitement liée à l'un et à l'autre que, le jour où l'Empire décidera la guerre — la guerre la plus violemment agressive — tout le parti socialiste suivra et que, pour qu'une faible minorité se souvienne de son programme, il faudra notre victoire de la Marne. Pourquoi? Parce que, plus

qu'aucun autre parti, en raison de sa nombreuse clientèle, celui-ci est intéressé au succès de la firme allemande; parce qu'il n'a pas oublié comment ce succès a commencé; parce qu'il garde sa confiance, pour conserver et développer les résultats acquis, à ceux qui en furent les premiers auteurs. Du monde ouvrier, passez au monde intellectuel : le caporalisme des universités égale celui des syndicats, qui ne le cède pas à celui des casernes. Un jour, en 1905, le prince de Bulow, alors chancelier de l'Empire, me disait : « En France, vos universités sont des écoles de discussion et de critique politique et sociale. En Allemagne, nos universités sont les citadelles d'un nationalisme exalté. » Rien de plus juste : l'intérêt matériel, qui fait du socialisme allemand un parti impérialiste, imprime le même caractère à l'intellectualisme allemand. L'enseignement supérieur, comme le syndicat professionnel, est au service d'une idée qui, de naissance, est casquée.

Voulez-vous lire le bréviaire de l'Allemagne de 1911? C'est le livre de Bernhardi, un soldat — et de quel type I a II suffit de regarder avec des yeux virils la fonction du glaive et son action terrible, pour voir que la guerre est une tâche divine en soi, aussi utile et' nécessaire que de manger et de boire. » Voilà pour le principe et voici pour l'application : « Nous ne pouvons, sous aucun prétexte, éviter la guerre... et il ne convient nullement de la retarder outre mesure, mais, au contraire, de la provoquer dans les conditions les plus favorables. » Ce soldat, du reste, n'a rien inventé. Dès 1848, le Parlement de Francfort, première expression de l'unité allemande, acclamait le bombardement de Prague par les Autrichiens et, quelques années après, le maître de la science historique allemande, Treitschke, écrivait : « Il ne convient pas à des Allemands de répéter les lieux communs des apôtres de la paix, ni de fermer les yeux aux rudes nécessités de notre temps. Oui, notre époque est une époque de guerre, un âge de fer. Que les forts l'emportent

sur les faibles : c'est la loi inexorable de la vie. » Telle est la doctrine : la France n'en a jamais connu de pareille. Cela seul juge les deux peuples.

L'esprit politique, ainsi formé, est de pure raison d'État. C'est en 1801 que Metternich, qui s'y connaissait, montrait la Prusse « affranchie de tous les devoirs, exploitant les malheurs des autres, sans aucun égard à ses obligations ni à ses promesses ». Voyez la galerie des successeurs de Bismarck : la force prime le droit et l'Allemagne applaudit. Le scepticisme désinvolte d'un Bulow, le plus distingué certes de ces Epigones, n'est qu'un masque. Sa foi? La force. C'est sur la présomption que nul n'osera braver la force allemande que repose sa diplomatie, qu'il proclame pacifique. Le jour où les autres ne voudront ou ne pourront plus céder, ce sera la guerre et la guerre est donc, en fait, à la base du système, la guerre et le mépris du droit. Bulow, disciple de Bismarck, dit avec mansuétude : « Sur cette dure terre, où nous sommes, il faut être enclume ou marteau. » Son choix est fait. Kuhlmann, élève de Bulow, fait écho : « J'ai mené, dit-il, une lutte à mort contre les principes. Ils sont justifiés en morale, non en politique. Ici, il s'agit du but à atteindre, non des moyens. » L'Allemagne écoute cela ; elle y souscrit ; et, pour résumer cette communion cynique, voici le dernier chancelier de la paix, Bethmann-HoUweg, fonctionnaire médiocre, mais, à ce titre, d'autant plus représentatif : « Nécessité ne connaît pas de loi. » L'unanime approbation que rencontra cet axiome en août 1914 prouve que, depuis longtemps, l'Allemagne tout entière, l'Allemagne, laborieuse et appliquée, mais secouée aussi de cette « méchanceté morale », dont parle Nietsche, « qui coule dans ses veines avec le sang des ancêtres », l'Allemagne était préparée à s'y soumettre. C'est une éducation de guerre que l'Allemand, depuis 1871, trouvait dans son berceau. C'est une éducation de guerre qu'il recevait à l'école, à l'université, au régiment, dans la vie commerciale ou

administrative. L'Allemagne regardait vers la guerre, comme les fleurs regardent vers le soleil.

En France, certains se rassuraient en disant : « L'Allemagne est trop riche pour faire la guerre. » C'était mal juger l'origine et la nature de cette richesse. L'Allemagne s'est, en moins d'un demi-siècle, prodigieusement enrichie. Mais ce résultat, obtenu trop vite, n'a pas été sans provoquer des crises. La première avait éclaté en 1901, inoubliable année de banqueroutes et de faillites. En 1911 et dans les mois suivants, la situation, bien que moins critique, demeurait tendue à tel point que plus d'un Allemand, nourri d'histoire et se souvenant du formidable essor né de la première victoire, se prenait à penser que, pour conquérir des marchés, liquider des positions et alimenter la Trésorerie, le jeu normal de la concurrence n'est ni le meilleur, ni le plus sûr moyen. Ces Allemands-là, bien assis dans la ligne de leurs traditions nationales, considéraient la guerre comme une affaire, de même que leur gouvernement traitait les affaires à la façon d'une guerre. Ainsi se précisait l'étroite union, qui définit l'idée allemande, de la politique et de l'économique. Les uns rêvaient de dominer une Europe asservie. Les autres, comme le Niebelung de Wagner, voulaient la possession de l'or. Les uns et les autres admettaient qu'à de certaines heures de la vie des peuples, une guerre victorieuse est la route la plus courte vers la domination et vers l'or. Aux intellectuels d'universités, tout prêts à doctriner — rappelez-vous les 93 et leur manifeste ignoble de 1914 — la justification philosophique d'une guerre de rapine, répondaient les chefs d'industrie qui, dès lors, fournissaient aux chefs militaires les éléments du plan fameux pour la destruction des usines françaises (1). A l'appel de Bernhardi, les six grandes associations industrielles d'Allemagne apportaient la réplique en exigeant, quelques mois

(1) Voir ci-deSsou^ Chapitre ÏXi page 309.

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plus tard, « l'annexion de toutes les mines de minette, y compris les forteresses de Longwy et de Verdun, sans lesquelles la région minière ne saurait être défendue », et en revendiquant, du même coup, les bassins carbonifères du nord de la France : « Car, ajoutaient-ils en pleine franchise, la possession du charbon est au moins aussi importante que celle du minerai de fer. » Voilà l'Allemagne de 1911 : elle est unanime. Partout, la notion de guerre — écartée par les autres pays comme le dernier vestige d'un âge clos — est familière aux esprits. On la trouve associée de façon diffuse, mais intime, à toutes les conceptions de la vie nationale et internationale. Elle apparaît imprégnée de souvenirs et prometteuse d'espérances, à tous les pas de l'existence. Que le gouvernement décide de la traduire en actes : le peuple entier suivra. C'est ce qui s'est produit en 1914. Aveugle qui, trois ans plus tôt, n'en avait pas la certitude !

Que risquait-on d'ailleurs? La guerre, spécialité allemande, ne pouvait être que victorieuse; car la France n'était pas un adversaire à redouter. J'ai dit que la France, avant la guerre, s'est trompée sur elle-même : combien plus l'Allemagne s'est trompée sur la France ! Je ne connais pas d'information politique aussi totalement fausse que celle recueillie sur nous, pendant les dix années qui ont précédé la guerre, par le gouvernement impérial. Cette erreur apparaissait dans les suggestions que l'Empereur et ses agents osaient parfois glisser dans l'oreille de visiteurs français : « Soyons amis. Vous serez la grâce. Nous serons la force ». L'Allemagne, dupe de ce qu'elle souhaitait, méprisait la France. Elle la tenait pour divisée, affaiblie, corrompue. Les lieux de plaisir de Paris, fréquentés surtout par des Allemands, résumaient, dans l'estime qu'elle faisait de sa propre vertu, la « Babylone moderne ». Toutes nos erreurs, militaires ou autres, étaient multipliées par les rapports de diplomates certains qu'on leur saurait gré de nous juger

sévèrement. Pour la majorité des Allemands, la guerre, lorsqu'ils y pensaient, ajoutait à la séduction de ce qu'ils en attendaient la sécurité du peu qu'ils en craignaient. Contre une France mal outillée, mal gouvernée, la guerre serait, pour le peuple élu, une promenade militaire rehaussée d'un beau pillage. A la première bataille, la Révolution éclaterait : car la France, nul n'en doutait, appartenait aux socialistes et les socialistes lèveraient la crosse en l'air : saisissant exemple de l'illusion où peut tomber par orgueil, quant à la force des partis où à l'âme profonde des individus, l'organisation la plus savante, la plus méthodique et la plus sûre d'elle-même. Guillaume II, que son oncle Edouard VII appelait naguère en ma présence « l'audacieux poltron », y trouvait l'apaisement de ses hésitations maladives. Le peuple allemand y perdait le seul frein qui, peut-être, eût pu le retenir sur le sentier de la guerre. Croyant la route libre devant sa destinée conquérante, il reniflait l'odeur de la bataille et, sur un geste d'en haut, était prêt à s'y précipiter.

Par là s'opposaient, à la veille des événements décisifs, deux caractères nationaux : la France, poursuivant, dans l'harmonie de son génie de liberté, son développement pacifique ; l'Allemagne, selon la forte expression de M. Clemenceau, « s'asservissant pour asservir ». Ainsi se préparait, une fois de plus, la ruée des « Alamans » sur les « Francs ». L'Allemagne tout entière — et cela fixe l'étendue de son crime — était psychologiquement prête à la guerre, fût-elle d'agression. Le jour où ses maîtres l'y appelleraient, comme un seul homme, elle répondrait.

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Dès Tautomne de 1911, de la résolution on passe aux actes. Les budgets impériaux les enregistrent. Les chiffres éclairent les faits.

Pendant vingt mois, les lois d'agression se succèdent, à coups redoublés. J'ai dit ce qu'avait fait la France en 1905 et 1908 pour réduire ses charges militaires. L'Allemagne va répondre à cette réduction en augmentant les siennes. Elle a de l'avance pourtant. De 1902 à 1911, elle a dépensé pour son armement 104 p. 100 de plus que la France — 2 milliards 200 millions contre 980 millions. Ses dépenses militaires annuelles ont toujours dépassé les nôtres : de 121 milhons en 1902, de 306 millions en 1906 (elles les dépasseront en 1914 de 800 millions). De 1900 à 1910, chaque chef de famille allemand a payé pour l'armée 25 p. 100 de plus que chaque chef de famille français. Si d'ailleurs on récapitule, pour la période 1883-1913, l'augmentation des charges militaires dans les six grands pays d'Europe, cette augmentation se mesure par les pourcentages suivants :

France : 70 p. 100.

Italie : 108 p. 100. Autriche : 111 p. 100.

Russie : 114 p. 100.

Angleterre : 153 p. 100.

Allemagne : 227 p. 100.

C'est dans ces conditions qu'en 1911 une première loi est votée, qui, surtout destinée à des améliorations techniques, comporte en outre un accroissement d'effectifs de 20 000 hommes et une dépense de 167 millions. Dix mois plus tard, en 1912, seconde loi tendant à

mettre l'armée active sur un pied constamment si voisin du pied de guerre que Tattaque puisse se déclencher en quelques heures : nouvelles unités ; création de deux corps d'armée, de cinquante bataillons, de cadres spéciaux ; augmentation d'effectifs de 40 000 hommes ; 650 millions de dépenses. A peine cette seconde loi entre- 1- elle en application qu'une troisième est déposée et adoptée : cette fois, l'augmentation des effectifs est de 70000 hommes par an, soit, pour une armée qui sert deux ans, de 140 000 hommes au total, ce qui porte à près de 900 000 l'effectif permanent de l'armée allemande. L'opération est onéreuse. Elle exige, comme première mise de fonds, 1 milliard 250 millions de francs, à quoi s'ajoutera une dépense annuelle de 275 millions de francs.

Cela seul suffirait à dénoncer le dessein d'agression : mais voici la preuve décisive. Ces charges, que l'Allemagne s'impose, coïncident avec une situation financière qui les rend, sinon impossibles, du moins très difficiles à porter. Au moment où, en moins de trente mois, le gouvernement impérial s'inflige, outre une dépense une fois faite de près de 1 milliard et demi, une charge annuelle supplémentaire de plus de 1 milliard, son budget est en déficit, pour 1911-1912, de plus de 550 millions de marks. Depuis trois ans, il cherche des impôts nouveaux, ne les trouve pas et cette recherche vaine entraîne la démission du ministre des Finances. La difficulté est telle qu'on décide de recourir à une taxe exceptionnelle sur la fortune, en la recommandant dramatiquement du souvenir de 1813, dont le rappel éclaire la situation, les arrière-pensées et les projets. Rapprochée de sa politique financière, la politique militaire de l'Allemagne prend tout son sens. Aux trous béants du budget, on en ajoute d'autres, sans moyens certains de les combler. Pourquoi? Parce qu'on est d'ores et déjà résolu à rétablir la situation par la force et à demander à « l'industrie nationale » l'équi-

libre des finances. C'est le joueur qui, en fin de partie, sort son browning.

L'hypocrite campagne des prétextes commence aussitôt. La France, effrayée de son armée de 450 000 hommes contre les 900 000 hommes que les trois lois de 1911, 1912, 1913 assurent à l'Allemagne, vote-t-elle le service de trois ans et une légère augmentation de ses armements? Aussitôt la presse pangermaniste dénonce cette « provocation ». J'entends encore le baron de Stumm, qui s'était plu jusqu'alors à jouer les conciliateurs, dire sèchement, au cours d'un dîner chez le ministre des Pays-Bas, en juillet 1913 : « Si la France prétend contester le droit de l'Allemagne d'être plus forte qu'elle, c'est qu'elle veut la guerre ». Ludendorff, alors colonel, expose dans un rapport les mesures à prendre pour chauffer l'enthousiasme national et déplacer les responsabilités.

II faut, écrit- il, faire pénétrer dans le peuple l'idée que nos armements sont une réponse aux armements et à la politique de la France. Il faut l'habituer à penser qu'une guerre offensive de notre part est une nécessité pour combattre les provocations de l'adversaire. Il faut agir avec prudence pour n'éveiller aucun soupçon.

Moltke, avec des airs d'humanitaire, déplore le trouble qui règne et dit au roi des Belges « qu'il faut en finir ». En finir? Et voici comment, toujours d'après Ludendorff, en son rapport déjà cité :

Dans la prochaine guerre européenne, U faudra que les petits Etats soient contraints à nous suivre ou soient domptés.

Dans certaines conditions, leurs armées et leurs places fortes peuvent être rapidement vaincues, ou neutralisées, — ce qui pourrait être vraisemblablement le cas pour la Belgique et pour la Hollande, — afin d'interdire à notre ennemi de l'ouest un territoire qui pourrait lui servir de base d'opération dans notre flanc.

Ce sera là, pour nous, une question vitale. Le but vers lequel il faut tendre, c'est de prendre l'offensive avec une grande supériorité dès les premiers jours.

Pour cela, il faut concentrer une grande armée, suivie de fortes formations de landwehr, qui détermineront les armées des petits États à nous suivre et tout au moins à rester inactives sur le théâtre de la guerre, ou qui les écraseraient dans le cas de résistance armée.

Dès ce moment, les militaires ne sont plus seuls à être dans le secret du plan ofîensif. Les gouvernements des États allemands sont informés qu'on attaquera la France en passant par la Belgique. La Légation de Bavière à Berlin écrit dans un rapport que Kurt Eisner a rendu public :

L'Allemagne ne peut pas respecter la neutralité de la Belgique. Le chef de l'Etat-Major général a déclaré que même la neutralité de l'Angleterre serait un prix trop élevé du respect de la neutralité belge. Car une guerre offensive contre la France n'est possible que sur la ligne de la Belgique.

La méthode arrêtée et l'instrument prêt, il ne reste qu'à trouver l'occasion. L'assassinat de l'archiduc héritier d'Autriche la fournit et moins de cinq semaines vont suffire à provoquer l'explosion. Tout est machiné, monté, articulé, de telle sorte qu'aucune chance d'éviter la guerre ne puisse subsister. Ici encore, il y a des documents allemands, qu'il faut recueillir au seuil de ce livre sur la France de la paix et d'abord — sans oublier lalettre de Guillaume II au chanceher du 28 juillet 1914, dans laquelle l'Empereur exige l'occupation de Belgrade par l'Autriche-Hongrie, c'est-à-dire la guerre avec la Russie — la note historique de M. de Bethmann-Hollweg, du 3 août suivant, où on lit :

Nous avions conscience que des actes éventuels d'hostilité de l'Autriche-Hongrie contre la Serbie pourraient amener en scène la Russie et nous entraîner dans, une guerre de concert avec notre allié.

Mais nous ne pouvions, sachant que les intérêts vitaux de l'Autriche-Hongrie étaient en jeu, ni conseiller à notre allié une condescendance incompatible avec sa dignité, ni lui refuser notre appui dans ce moment difficile.

26 l'agression

L'aveu est complet : il était superflu. Car les événements parlent et, dans la semaine fatale, montrent l'Allemagne aussi ardente à rompre la paix que ses adversaires du lendemain à la sauvegarder. Non seulement elle ne fait rien de ce qui, selon l'expression du comte de Brockdorff-Rantzau dans son mémoire du 29 mai 1916, « aurait empêché le gouvernement austro-hongrois de prendre des décisions irrévocables », mais encore elle néglige systématiquement toutes les occasions que lui offrent la France, la Grande-Bretagne, la Russie ellemême, d'éviter la rupture. Elle n'appuie ni la demande présentée par M. Sazonow de prolonger le délai de réponse accordé à la Serbie, ni la suggestion du Tsar de soumettre le litige à la Cour d'arbitrage de la Haye, ni sa proposition d'éviter tout acte militaire menaçant tant que durera la conversation. Bien plus, le 31 juillet, c'est l'Allemagne qui pèse sur l'Autriche hésitante pour précipiter son action. Le même jour, c'est elle qui, à Saint- Pétersbourg, charge son ambassadeur d'accomplir l'acte irréparable d'où la guerre devra nécessairement sortir. Voici d'ailleurs, de nouveau et non moins écrasants, les témoignages allemands et austro-hongrois qui jugent le procès. Voici le prince Lichnowsky, ambassadeur d'Allemagne à Londres, qui écrit en parlant de son gouvernement : « On a poussé à la guerre ». Voici le comte Szœggenyi, ambassadeur d'Autriche à Berlin, qui, dès le 25 juillet, résume ses renseignements en disant : « Un retard dans le commencement des opérations militaires est considéré ici comme un grand danger, à cause de l'intervention d'autres puissances. On nous conseille d'urgence de commencer immédiatement et de mettre le monde en présence d'un fait accompli ». Voici le même ambassadeur qui, le 27 juillet, se déclare chargé par le ministre allemand des Affaires étrangères d'aviser le gouvernement austro-hongrois que, si l'Allemagne est obligée par courtoisie de transmettre à Vienne une offre anglaise de médiation, elle est, en revanche.

« absolument opposée à l'examen d'une telle proposition ».

Et c'est enfin le ministre de Bavière à Berlin, qui, deux semaines avant la déclaration de guerre, le 18 juillet, expose, dans tous ses détails, le plan satanique.

La démarche que le cabinet de Vienne s*cst décidé à entreprendre à Belgrade, et qui consistera dans renvoi d'une note, sera faite le 25 courant.

L'ajournement de cette action jusqu'à cette date s'explique par le fait qu'on veut attendre le départ de Pétersbourg de MM. Poincaré et Viviani, afin de rendre plus difficile, pour les puissances de l'Entente, un accord en \ue d'une contre-proposition.

Jusque-là, on affectera à Vienne des sentiments pacifiques. A cet effet, on mettra simultanément en congé le ministre de la Guerre et le chef d'Etat-Major.

Une action efficace a été, d'autre part, exercée sur les journaux et sur la Bourse.

On reconnaît à Berlin que le gouvernement austro-hongrois a habilement manœuvré. On se plaint seulement que le comte Tisza, qui, au début, a été probablement hostile à la manière forte, ait légèrement dévoilé le plan dans son discours à la Chambre.

Et, après avoir résumé les conditions de l'ultimatum à adresser à la Serbie, le ministre de Bavière ajoute :

Pour l'acceptation de ces exigences, un délai de quarantehuit heures sera accordé.

Il est clair que la Serbie ne peut pas accepter ces exigences incompatibles avec sa dignité d'Etat souverain. La conséquence, dès lors, sera la guerre. A Berlin, on est tout à fait d'avis que l'Autriche profite du moment favorable, même s'il y a danger de complications ultérieures.

On pense qu'il s'agit pour l'Autriche de l'heure marquée par la destinée et, par suite, on a répondu, sans hésiter, à la question posée par le gouvernement austro-hongrois, que l'on est d'accord pour toute action que celui-ci décidera, même s'il en doit résulter une guerre avec la Russie.

Bismarck, en pareille occasion, avait trouvé la « dépêche d'Ems » : jeu d'enfant comparé à celui-ci. Au

surplus, ce n'est pas fini et, pour l'exécution, les mêmes artifices, qui ont caractérisé la préparation, vont se reproduire. La France, afin d'éviter les incidents, a retiré ses troupes de couverture à 10 kilomètres en arrière de la frontière. L'Allemagne, le l®' et le 2 août, avant toute déclaration de guerre, en profite pour violer, après le territoire du Luxembourg, celui de la France et de la Belgique. Pour se justifier, elle accuse des aviateurs français d'avoir jeté des bombes sur la voie ferrée, près de Nuremberg. Le 3 avril 1916, la municipalité de cette ville, d'accord avec l'autorité militaire régionale, déclarera que toutes les informations publiées à ce sujet sont « manifestement fausses ». Et trois ans plus tard, avouant à son tour le mensonge, le comte de Brockdorfî-Rantzau se bornera à exprimer le regret que l'Allemagne, pour déclarer la guerre à la France, ait « usé inconsidérément d'informations qu'on n'avait pas pris le temps de vérifier )>.

...Les armées sont aux mains. J'ai montré comment, sans une faute de la France patiente, l'Allemagne a voulu et préparé l'aube sanglante. Elle est, le 2 août 1914, debout tout entière pour l'entreprise de mort et de rapine. Son chancelier a retrouvé sans effort la grande tradition pour poser le principe : « Nécessité » et pour déduire la conséquence : « Nous avons été contraints de passer outre aux protestations justifiées de la Belgique et du Luxembourg. » Réponse du Reichstag ? Un vote unanime d'approbation. Liebknecht lui-même — qui plus tard seulement se repentira — est d'accord avec Reventlow. La Sozialdemokratie tout entière se découvre, pour cette occasion nationale, une âme pangermaniste. Elle, non plus, ne prend pas souci de « vérifier les informations ». Elle répudie, d'un cœur léger, l'engagement que son messager Muller était venu porter, le 31 juillet, aux socialistes français ; l'accolade de Judas qu'à Bruxelles, au même moment, Haase avait donnée à Jaurès.

L'unité psychologique, dont j!ai analysé ci-dessus les éléments, se traduit en action. Tous, hommes de gauche comme de droite, espèrent un prompt résultat : l'écrasement de la France en trois semaines ; un Nach Paris I assuré par la violation de la neutralité belge ; un retournement facile contre la Russie, puis contre l'Angleterre qui est entrée dans l'affaire « pour un chiffon de papier ». Pas un Allemand ne doute du succès, ni n'en discute les moyens. A cette heure et pour cette œuvre, l'unanimité nationale est acquise. Guerre brève ; guerre cruelle ; guerre fructueuse, c'est le programme commun. A la tentation nul ne résiste. L'hypnose collective transforme en devoir le crime contre le droit et contre l'humanité. De la responsabilité des gouvernants 70 millions d'hommes revendiquent leur part.

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