L'ARMISTICE
La France a joué dans la guerre un rôle unique. La géographie et l'histoire l'y destinaient. La violation de la neutralité belge la privait de la seule garantie qu'elle tînt de la loi internationale. Pendant des semaines et des mois, elle a été la couverture des puissances occidentales. Battue sur la Marne, la France livrait le monde au joug allemand. Victorieuse, elle l'en a sauvé.
Si la France a joué ce rôle, elle l'a dû d'abord à l'unité morale que l'agression, en quelques heures, a scellée en son peuple. Elle l'a dû aussi aux vertus militaires dont ses huit millions de mobilisés ont fait preuve dans la souffrance installée sur son sol par une invasion de cinquante-deux mois. Quand les trains de concentration s'ébranlèrent, menant les troupes aux frontières, il y avait de l'ivresse dans les âmes : ivresse de justice, ivresse de confiance. La guerre, déclarée par l'Allemagne, avait été d'abord une stupeur, bientôt une colère. De voir sa longue patience si mal payée, la nation se cabra. Le bel animal français se réveillait. La France eût éter-
nellement reculé devant la responsabilité de la guerre. La guerre, imposée par une agression à des consciences libres, cela valait la peine de risquer sa vie.
Les trains passaient, ornés de fleurs, avec des inscriptions à la craie : « A Berlin ! » et des poupées pendues, coiffées d'un casque à pointe. Sous le soleil d'août, les artilleurs, poitrine au vent, caressaient leurs pièces de la main et riaient aux filles, qui les acclamaient dans les gares. On partit ainsi, après quinze jours de mouvements préparatoires, vers la Belgique, héroïquement dressée. On disait : « Où sont-ils? » On allait les chercher. Dans les bourgs du Borinage et dans les taillis du Luxembourg belge, le choc eut lieu. Le soir, un grand silence enveloppait nos régiments décimés. Ils avaient joué franc jeu contre un adversaire encore ignoré. Maintenant, ils savaient. Les mitrailleuses, enfoncées dans les caves, avaient fauché les colonnes. Les canons de 150, embusqués dans les replis des Hauts-Faings, avaient écrasé nos lignes sous les meurtrières explosions de leurs obus. Un terrain truqué, machiné, avait eu raison de notre élan. L'embûche allemande avait brisé la furie française.
Alors vinrent les jours de la retraite. Retraite? Vers quel but? Pour quel dessein? Nul ne savait. Retraite, c'est-à-dire fatigue physique. Fatigue morale aussi, la pire de toutes, l'effort sans entrain, la lassitude des cœurs aggravant celle des corps. Parfois l'ordre de combattre arrivait. On se battait. Sur la Meuse ou à Guise, l'ennemi connut le prix de tels réveils. Mais le soir, le vainqueur, rendu à la confiance, entendait retentir de nouveau l'ordre de repli. Vaincre et reculer ; vaincre et quitter le champ de bataille, après l'avoir vidé d'Allemands, supplice raffiné, le plus dur pour des Français. Une fois, deux fois, trois fois, nous connûmes ce supplice. On finissait par ne plus raisonner. Il semblait qu'on suivît le cortège funèbre de la France, sur les routes interminables, lugubrement, vers le sud. Le
32 LA GUERRE ET l'aRMISTICE
5 septembre, on nous lut un ordre qui prescrivait Tattaque. On écouta. Mais la foi manquait. On se disait : « Nous attaquerons demain matin. Nous serons vainqueurs. Demain soir nous reculerons encore ».
On se battit furieusement, tout de même, pour passer sur les Boches la fureur qui grondait dans les cœurs. Le soir, on continua, puis la nuit. Puis le lendemain. Nous étions très fatigués. Mais nous ne faisions plus retraite. Au bout de deux jours, on s'apercevait qu'on avançait. D'abord on n'y crut pas. Comment le soldat comprendrait-il? Mais bientôt l'allégresse du mouvement rayonna sur les troupes. On avançait. Plus de doute. Colonnes harassées et silencieuses, nous traversions les plaines et les villages. C'était la victoire. Cette victoire, nous l'avions enfantée dans la douleur, dans la fatigue, dans le doute. Nous n'avons compris qu'après. L'idée de victoire s'est dégagée peu à peu, de pièces et de morceaux, tandis que, vers le nord, nous poussions l'ennemi battu. On avait dit aux hommes de se faire tuer sur place plutôt que de reculer. On ne leur avait rien demandé de plus. Voici qu'en obéissant, ils touchaient du doigt l'insaisissable déesse, qui les fuyait depuis trois semaines. Nous avions été l'armée des illusions, l'armée de la retraite. Nous étions désormais l'armée de la confiance. Le nom de Joffre était au cœur de ses soldats.
Mais, avant de toucher au but, il a fallu attendre plus de quatre années I On avait espéré que ce serait l'affaire de quelques semaines. Après la Marne, Ypres, bataille inouïe, égale à l'autre et qu'on ne connaît guère, avait confirmé les espérances. Des tranchées, on comptait sortir au printemps. C'était le premier hiver. Le seul, pensait-on, accepté comme une épreuve incommode et courte imposée à la patience de tous. Quatre hivers, au lieu d'un, passèrent. Dès 1915, les hommes comprirent que cela durerait ainsi, tant qu'à la force du nombre et du courage on n'ajouterait pas celle du matériel. On fut
plus long à le comprendre en haut. Nous attaquâmes souvent. Jamais on ne perça. L'ennemi non plus, d'ailleurs. On vécut face à face, l'arme au pied, entre les offensives. Il y eut les attaques locales de 1915. En 1916, il y eut Verdun. Verdun I Epreuve sans pareille après tant d'épreuves ; Verdun, où, comme sur la Marne, la France a sauvé le monde, tandis que, sur mer, le sauvait la flotte britannique. L'Allemagne, une fois de plus, croyait s'ouvrir la route de Paris : six mois de carnage la lui fermèrent. En même temps, notre victoire défensive rendit possibles les succès des Italiens au Trentin et à Gorizia ; possibles ceux des Russes en Galicie et en Bukovine ; possible l'intervention roumaine si mal exploitée ; possible aussi la contre-offensive de la Somme, la première qui ait inspiré à Ludendorff des inquiétudes pour l'avenir. Verdun enfin gagna la cause du matériel et fit, après deux ans, entrer dans les cerveaux de routine la notion méconnue de la puissance souveraine du feu à tir rapide. De là date le début des fabrications intensives, sans lesquelles les décisions finales n'eussent pas été obtenues.
C'était long. Le créneau par où l'on guette un coin de secteur boche réparé par des sacs à terre loqueteux ; la banquette de tir où l'on s'assied dans la boue, pendant que le camarade observe ; le boyau plein d'eau glaciale, où les pieds gèlent ; l'abri vaseux où pourrit la paille humide ; les corvées, le terrassement, le transport des grenades et ae la soupe ; puis le cantonnement, les levues, les inspections ; les charges de la vie de caserne avec la mort au bout, c'était le lot de tous, officiers et soldats. En 1917, une offensive, mal préparée et mal conduite tant par le commandement que par le gou* vernement, provoqua, pour la première fois, du découragement et du trouble. Pétain, sauveur de Verdun, remit l'ordre dans les âmes. Il nous refit l'admirable armée de communion nationale, dans laquelle le chef et l'homme se donnent l'un à l'autre mutuellement...
C'était long. Mais on sentait tout de même du nouveau dans Taii : d'un côté, une menace : la ruée des troupes ennemies, libérées par la trahison aes Soviets ; de l'autre, un espoir: le jeune et puissant allié qui se prépaiait, au delà des océans, à venir prendre sa part de bataille. Les énergies se tendaient. Les cœuis s'armaient. On peicevait la vibration conjuguée des forces matérielles et des forces morales. L'année 1918 commençait.
Une fois de plus, dans cette dernière année comme dans la première, l'armée française va sauver la partie. Vingt-quatre divisions de Pétain sont jetées dans le trou creusé à sa gauche par l'assaut allemand contre l'armée Gough. Deux mois plus tard, c'est l'armée française, à son tour surprise au Chemin des Dames, qui recule jusqu'à la Marne. Après ce péril surmonté, les troupes sont à l'apogée de leur entraînement. Armée nationale par son origine et par son esprit, l'armée française a acquis les vertus techniques des armées de métier. Elle en a l'expérience, le calme, la souplesse, la science. Elle est prête, sans effort, à la guerre de mouvement, que lui imposeront, jusqu'à la fin, les oscillations du front, d'abord en retraite, puis en avant. Les insuffisances d'instruction, dont les unités souffraient au début, ont disparu. Le matériel arrive en abondance. La confiance plane. L'esprit de guerre est à son plus haut point de sérieux et de conscience. Ce n'est plus, comme en 1914, une armée d'enfants héroïques qui courent, insouciants, au danger. C'est une armée d'hommes graves, — caries jeunes mûrissent vite à cette école, — d'hommes qui font froidement leur devoir, parce que c'est le devoir, et qui le feront jusqu'au bout. C'est l'armée de la victoire (1).
Pays à faible natalité, la France, par une mobilisation draconienne, a constamment accru ses forces en dépit de ses pertes :
(1) Voir JosEî'H Bédier, L'effort français.
3 781 000 hommes mobilisés en août 1914.
4 978 000 — — juillet 1915.
4 677000 — ~ juillet 1916.
4 327 000 — — septembre 1917.
4143 000 — — novembre 1918.
A ce moment-là, novembre 1918, nous avions aux armées 362000hommesdeplus qu'en 1914, et cependant nos pertes, depuis le début, se montaient à 2 594 000 hommes, savoir : 1 364 000 tués, 740 000 mutilés et 490 000 prisonniers. Nous avons, pendant toute la guerre, porté le poids principal de l'effort ennemi sur le front occidental. De ce front, nous avons tenu, jusqu'au printemps de 1917, les trois quarts. A cette date, il y avait, en face de l'armée britannique, 42 divisions allemandes et 82 en face de l'armée française. Notre secteur, réduit à la même époque de 50 kilomètres, s'est augmenté de 80, après la poussée allemande de mars 1918 sur l'armée du général Gough. Toujours, jusqu'à jla bataille de mouvement de 1918, la densité allemande a été à son maximum sur le front occidental, — 1 293 bataillons sur 1 692 en novembre 1914 ; 1 456 sur 2 316 en février 1917. Et, toujours, c'est le secteur français du front occidental qui a porté le gros du fardeau. Si l'on considère les trente-cinq premiers mois de la guerre (août 1914-août 1917) et que, compte tenu des bataillons ennemis en ligne, on chiffre par 4 l'effort allemand sur le front belge, cet effort se chiffre par 8 sur le front anglais, 22 sur le front russe, 35 sur le front français. Dans nos unités, la proportion des combattants aux non-combattants s'est maintenue au maximum, malgré les exigences croissantes des industries de guerre : 86 p. 100 en 1914, encore 74 p. 100 en 1918. Le progrès des fabrications, en même temps que la science des chefs, a permis d'ailleurs de sauver bien des vies. Les pertes, à Charleroi et à la Marne, avaient représenté 5,41 p. 100 de l'effectif engagé ; 2,39 p. 100 pendant les six premiers mois de 1915;
36 LA GUERRE ET l'aRMISTICE
1,68 p. 100 pendant le second semestre ; 1,47 p. 100 et 1,28 p. 100 pendant les deux semestres de 1916. Elles se sont abaissées en 1917 à 0,46 p. 100 et en 1918, pour Tassant final, elles n'ont pas dépassé 0,75 p. 100. L'effort de la France au combat demeurera, dans l'histoire, inégalé (1).
La France de l'arrière a été digne de la France combattante. Elle a fourni, avec plein succès, le labeur sans lequel eût été stérile l'héroïsme des soldats. Quand la guerre a commencé, — la première grande guerre européenne depuis quarante-trois ans, — les deux belligérants ont connu, l'un et l'autre, la surprise du feu. Notre 75 a fait des coupes d'Allemands que l' Etat-Major impérial n'avait pas prévues. L'artillerie lourde allemande a, pendant plusieurs mois, brisé le moral de nos armées. Au vrai, personne n'était prêt, la France moins encore que l'Allemagne, à ce qu'allait exiger par son succès même la bataille d'artillerie. Notre doctrine offensive de 1913 professait : « L'infanterie conquiert le terrain ». Trois ans plus tard, en 1916, notre règlement d'expérience chèrement achetée disait : « L'artillerie conquiert le terrain ». Exagération peut-être, dans l'un et l'autre cas : il n'en reste pas moins qu'il manquait à l'armée française l'appui offensif et la sécurité défensive d'une artillerie lourde à tir rapide et que son artillerie de campagne, parfaite quant au mécanisme, était insuffisamment approvisionnée. Nous avions, en partant, 1 300 coups par pièce et, à de certains jours, la consommation a été de 4 000. Nous avions prévu une production journalière d'obus de 75 de 13 000 par jour et la consommation totale des grandes journées a été de 400 000. En 1916, pour démolir un mètre courant de
(1) La France a également tenu le premier rang pour les effectifs engagés dans l'expédition de Salonique. Au moment de l'attaque décisive de juin 1918, les effectifs alliés, en chiffres ronds, se montaient à : France, 195 000 ; Serbie, 140 000 ; Grèce, 135 000 ; Grande-Bretagne, 120 000 ; Italie 42 000. b » »
tranchées allemandes, il fallait 407 kilogrammes de projectiles de 75, 203 kilogrammes de projectiles de tranchée, 704 kilogrammes de projectiles lourds et 128 kilogrammes de projectiles à grande puissance. La leçon du combat nous obligeait donc d'abord à organiser l'entretien de notre artillerie de campagne, ensuite à créer notre artillerie lourde à tir rapide. Double et rude tâche et dans quelles conditions ! Notre métallurgie était en bordure de la frontière : Tinvasion nous l'avait ravie. Les Allemands avaient calculé que, de ce fait, nous perdrions 60 000 ouvriers métallurgistes sur 112 000; 40 p. 100 de nos ressources en charbon; 80 p. 100 de nos ressources en coke ; 90 p. 100 de nos ressources en minerai de fer ; 70 p. 100 de nos ressources en fonte ; 80 p. 100 de nos ressources en acier ; 80 p. 100 de notre outillage. Le calcul était exact. Qu'avons-nous fait?
L'histoire de ce prodigieux effort n'est pas écrite. Je ne peux en donner ici que les résultats. Nous avions, en 1914, 3 696 canons de 75. En dépit des pertes et des destructions, nous en avions 6 555 à la fin des hostilités. Quant aux calibres plus forts, la dotation des armées est passée de 288 pièces en 1914 à 5 477 en 1918 ; c'est dire que, du début à la fin de la guerre, nous avons augmenté notre artillerie de campagne de 77 p. 100, notre artillerie lourde de 1 943 p. 100 (1). Cette dernière augmentation se décompose d'une part en adaptation de vieilles pièces à raison de 10 p. 100 ; d'autre part, en fabrication de matériel neuf à raison de 90 p. 100. Tous nos canons ensemble disposaient, en 1914, de moins de 5 millions d'obus. La production mensuelle, à la fin de la guerre, était de plus de 9 millions.
Voilà les chiffres globaux. Venons au détail. Pour les canons de 75, production insignifiante en 1914 et pas de réparation organisée : en octobre 1918, nous sortions
(1) Ces chiffres ne comprennent pas rartilleric de tranchée.
par mois de nos ateliers, pour ce seul calibre, 550 tubes neufs et 573 réparés ; 593 freins neufs et 195 réparés ; 267 affûts neufs et 114 réparés. A ces tubes, il fallait des munitions. En quelle quantité? On va le voir. La bataille de Champagne et d'Artois de 1915 (deux mois) a coûté 7 300 000 coups de 75, soit 121 000 par jour ; celles de Verdun et de la Somme, en 1916 (dix mois), 43 100 000, soit 144 000 par jour ; celle de l'Aisne, en 1917 (deux mois), 15 900 000, soit 265 000 par jour; l'offensive de 1918 (quatre mois), 32 700 000, soit 272 500 par jour. A cette consommation croissante, nous avons suffi. La production d'obus de 75, au début, était théoriquement de 13 000, effectivement de 6 000 par jour. Elle est passée, par jour, à 150 000 en octobre 1915 ; 173 000 en août 1916 ; 203 000 en novembre de la même année ; 233 000 en mai 1917 et s'est maintenue, avec même des dépassements, à ce niveau jusqu'à la fin de la guerre. Cette production croissante (3 782 p. 100) a été assurée dans les conditions presque désespérées qu'avait créées l'invasion. C'est l'impérissable honneur de notre gouvernement et de notre industrie d'avoir su, néanmoins, l'organiser.
Mais à l'arme initiale qu'était le 75 et dont l'efficacité se développait dans ces proportions formidables, il fallait ajouter les armes nouvelles qu'exigeait la guerre moderne: 155 court, 155 long, 220, 270, 280, 370, 400 ; ici, tout était à créer. Jusqu'à la veille de la guerre, les spécialistes, dans les revues techniques, avaient discuté sans conclure : à la mobihsation, nous avions 104 pièces de 155 à tir rapide ; rien de plus. Or suivez, de bataille en bataille, la consoinmation : la bataille de Champagne et d'Artois de 1915 (deux mois) coûte 510 000 coups de 155, soit 8 500 par jour, et 54 000 coups de 220, soit 900 par jour ; Verdun et la Somme en 1916 (dix mois) coûtent 5 280 000 coups de 155, soit 17 600 par jour, et 413 000 de 220, soit 1 343 par jour. L'Aisne, en 1917 (deux mois), dépense 2 700 000 coups de 155 (45 000 par
jour) et 237 000 coups de 220 (3 900 par jour). Pour l'offensive de 1918, il faut 6 530 000 coups de 155 (54 416 par jour). Je résume ces consommations de munitions dans le tableau ci-dessous.
Consommation journalière de munitions.
Champagne et Artois 1915 121 000 8 500 900
Verdun et Somme 1916 144 000 17 600 1343
Aisne 1917 265 000 45 000 3 900
OfFensivel918 272 500 54416 »
Cette consommation, pour les canons lourds comme pour le 75, est couverte par la production. Les sorties journalières de 155, qui étaient en septembre 1914 inexistantes, passent à 3 600 en septembre 1915 ; à 30 000 en octobre 1916 ; à 39 000 en juillet 1918. Celles de 220 passent de 460 en septembre 1915à2100en septembre 1916 et 3 400 en avril 1917. La progression totale, qui a été de 3 782 p. 100 pour le 75, est de 983 p. 100 pour le 155 et de 639 p. 100 pour le 220, — et cela, je le répète et j'y insiste, alors que l'invasion nous a privés en moyenne de 85 p. 100 de nos ressources métallurgiques d'avant-guerre. Le tableau des productions journalières s'établit comme suit :
Production journalière des munitions.
Troisième trimestre 191 4 10 000 Néant Néant
Troisième trimestre 1915 150 000 3 600 460
Derniertrimestre 1916 203 000 30 000 2100
Fin de la guerre (depuis juin
Si l'on tient compte des calibres autres que le 75, le 155, le 220, on arrive, pour la dernière période de la guerre, à une production journalière de 330 000 coups et, pour l'ensemble de la guerre, à une production totale de 300 millions de projectiles.
Je ne veux pas prolonger cette énumération. J'ajoute seulement qu'en septembre 1914, nous avions aux armées 140 avions et, en octobre 1918, 3 609 ; que nous en produisions, au début de la guerre, 62 par mois ; à la fin, 2 068. Je note que nous avions 8 chars d'assaut en décembre 1916 et 3 400 à l'armistice. Je signale enfin que la production destinée aux armées françaises n'a pas épuisé nos ressources de fabrication ; que nous avons cédé à nos alliés 7 000 canons, 10 663 avions, 400 chars d'assaut; qu'après trois ans et demi de guerre et d'invasion, le Commissariat général des affaires américaines, dont j'avais la charge, a pu assurer à l'admirable armée des Etats-Unis un concours, faute duquel son entrée en action eût été indéfiniment retardée. Sans parler de 2 500 officiers, de 23 camps d'instruction, de 135 000 lits d'hôpitaux prélevés sur nos disponibilités, nous avons fourni aux Américains : 4 000 canons, 4 000 avions, 240 chars d'assaut. Au jour de l'armistice, le matériel de guerre mis en ligne par l'armée américaine avait été fabriqué en France à raison de 100 p. 100 pour les canons de 75 ; 100 p. 100 pour les canons de 155 court ; 100 p.lOO pour les chars d'assaut ; 81 p. 100 pour les avions ; 57 p. 100 pour les canons longs. Les 65 millions de coups de 75 et de 155 tirés par l'artillerie américaine étaient tous sortis des usines françaises. Sur les 14 millions de tonnes de fournitures consommées par elle en Europe, la moitié, soit 7 millions, avait été trouvée en France (1).
(1) Les chiffres ci-dessous, empruntés pour, la plupart au remarquable ouvrage du colonel Léonard P. Ayres, de l'armée américaine, The War with Germany, permettent de préciser par comparaison l'ampleur de l'effort français :
1° Dépenses de guerre proprement dites en milliards de francs au pair : Grande-Bretagne 190; Etats-Unis 160; France 143; Russie 92; Italie, 65.
20 Morts sur le champ de bataille : Russie 1 700 000 ; France 1 364 000 ; Grande-Bretagne 764 000 ; Italie 496 000. 3° Pourcentage des morts par rapport à la population : France 3,6 ; T M ^^^""^ ^'^^ ' ^^^^^^ l'24 ; Etats-Unis, 0,10. 4 Nombre de rationnaires en ligne, à la date de l'armistice (front
Effort des poitrines, effort des usines, mais aussi effort des cerveaux. A son apport en hommes et à son apport en mitraille, la France a ajouté celui de son intelligence. La guerre, pleine de surprises, a dégagé elle-même sa leçon. Le succès est allé à ceux qui, de cette leçon, ont su déduire à temps les directions de l'action. Aucune doctrine a priori n'a supporté l'épreuve des événements. La doctrine de la guerre s'est formée au jour le jour, dans le trouble des faits accumulés, réservant les faveurs de la victoire à qui saurait en clarifier les mouvantes exigences. La France, comme les autres, a commis des
occidental) : France 2 559 000 ; Américains 1 950 000 ; Anglais 1 718 000.
5° Canons en ligne organisés en batteries à la date de l'armistice : France 11 638 ; Italie 7 709 ; Grande-Bretagne 6 993 ; Amérique 3 008.
6° Avions en ligne à la date de l'armistice : France 3 609 ; Grande-Bretagne 1 758 ; Italie 812 ; Etats-Unis 740.
T* Nombre d'avions par 100 000 hommes à la date de l'armistice : France 130 ; Grande-Bretagne 102 ; Etats-Unis 38.
8" Production de fusils d'avril 1917 à novembre 1918 : Etats-Unis 2 505 000 ; Grande-Bretagne 1 963 000 ; France 1 396 000.
90 Production de mitrailleuses (même période) : France 233 000 ; Etats-Unis 181 000 ; Grande-Bretagne 179 000.
10° Production de munitions pour fusils et mitrailleuses (même période) : Grande-Bretagne 3 428 000 ; France 2 959 000 ; Etats-Unis 2 879 000.
Il» Production de poudre sans fumée (même période) : Etats-Unis 632 millions de livres ; France 342 millions ; Grande-Bretagne 291 millions.
12° Production d'explosifs (même période) : Grande-Bretagne 765 millions de livres ; France 702 millions ; Etats-Unis 375 millions.
13û Pourcentage des rationnaires sur le front occidental à la date de l'armistice : France 41 p. 100 ; Etats-Unis 31 p. 100 Grande-Bretagne 28 p, 100.
14° Pourcentage du front tenu (front occidental) à la date de l'armistice : France 59 p. 100 ; Etats-Unis 22 p. 100 ; Grande-Bretagne 19 p. 100.
15° Pourcentage des batteries d'artillerie sur le front occidental à la date de l'armistice : France 53 p. 100 ; Grande-Bretagne 31 p. 100 ; Etats- Unis 16 p. 100.
16° Pourcentage de l'aviation sur le front occidental à la date de l'armistice : France 57 p. 100 ; Grande-Bretagne 30 p. 100 ; Etats-Unis 13 p. 100.
17° Munitions d'artillerie tirées en 1918 : France 51 p. 100 ; Grande- Bretagne 43 p. 100 ; Etats-Unis 6 p. 100.
18° Munitions d'armes portatives tirées en 1918 : Grande-Bretagne 46 p. 100 ; France 37 p. 100 ; Etats-Unis 17 p. 100.
190 Pertes totales en tonnage marchand (en grosses tonnes) : Grande- Bretagne 7 757 000 tonnes; France 906 000 tonnes; Italie 846 000 tonnes ; Etats-Unis 395 000 tonnes.
20° Augmentation de la dette intérieure (en milliards de francs au pair) : Grande-Bretagne 152,5 ; France 141 ; EtaU-Unis 113,5 ; Italie 40,5.
erreurs. Mais qu'il s'agisse de l'artillerie : plans directeurs, canevas de tir, tir courbe, liaisons, repérage, signalisation ; qu'il s'agisse de l'infanterie: transformation de l'armement, spécialisation des missions, organisation du terrain, aviation d'infanterie, accélération des relèves, attaques par infiltration, passage des lignes, recul de la défense sur les deuxièmes positions, la France, pendant toute la guerre, a été le laboratoire des armées alliées. Rien de plus naturel, puisque, par la dure nécessité de la défaite, nous avions, plus que tous autres, médité ces problèmes. Comment ne pas rappeler cependant que c'est une pensée française — celle du maréchal Foch — qui a conçu et réalisé la stratégie décisive, dont la victoire est sortie ; qui a substitué aux offensives locales et intermittentes où des deux parts on venait de s'user quatre ans l'attaque générale et continue? Von Kluck disait en 1914 : « Je n'ai pas pris Paris. Mais ils ne prendront pas Vouziers ». Ils ont continué à ne pas prendre Paris. Mais nous avons pris Vouziers. L'intelligence française a vaincu l'intelligence allemande.
Elle l'a vaincue sur les champs de bataille. Elle l'a vaincue aussi par la conception et l'organisation de la guerre. C'est de France que sont partis les premiers appels et les plus énergiques pour la création de l'unité militaire et économique qui, en 1918, a incliné du côté des AlUés la balance longtemps incertaine. Dès lafmde 1916, le Parlement français avait fait de la revendication de cette unité l'article essentiel de son programme. Le 5 octobre 1917, M. Loucheur, ministre de l'Armement dans le cabinet Painlevé, en avait obtenu l'approbation par le Comité de guerre français. Quelques semaines plus tard, non sans hésitation de la part de la Grande- Bretagne, le Conseil militaire de Versailles se réunissait. C'était un pas en avant, mais insuffisant. Dès son arrivée au pouvoir, en novembre 1917, M. Clemenceau s'attache à obtenir mieux et plus. Je l'avais informé qu'il pouvait compter sur l'aide du président Wilson. Par contre, une
forte opposition se manifestait encore à Londres. Pendant un court séjour à Paris, à la fin de 1917, j'avais, dans des déclarations publiques, affirmé l'accord du gouvernement américain et du gouvernement français sur la nécessité d'un commandement unique : plusieurs journaux anglais protestèrent. A la veille de mon départ pour New- York, le 20 décembre 1917, j'eus, avec M. Clemenceau, une dernière conversation. Je lui dis :
— On va me reparler là-bas de l'unité de commandement. Et, sans nul doute, on me posera la question : « Qui? » Que dois- je répondre?
M. Clemenceau répliqua :
— Foch.
Trois mois après, dans la dernière semaine de mars 1918, l'armée anglaise du général Gough était brisée et rejetée sur Amiens. Le 23 mars, le bombardement de Paris par les gros canons allemands commençait. La rupture du front franco- anglais nous ramenait aux pires heures de 1914. Dès la première minute de la crise, la résolution de M. Clemenceau fut prise : de l'extrême péril, il ferait sortir la solution vainement cherchée depuis tant de mois : à l'unité allemande de direction, il opposerait l'unité alliée.
J'ai dit plus haut que, dès le 25 mars, le général Pétain mettait en route vingt- quatre divisions pour boucher le trou creusé entre nos alliés et nous. Le même jour, à 4 heures, à l'issue d'une réunion tenue à Compiègne, à son Quartier Général, par MM. Poincaré, Clemenceau et Loucheur, venus de Paris avec le général Foch, et par lord Milner, représentant la Grande-Bretagne, on décidait de discuter la question le lendemain, dans une seconde conférence. Qui assisterait à cette conférence? M. Clemenceau désigna le général Foch. Il fut ensuite entendu que le général Pétain viendrait aussi. Avant de quitter Compiègne, M. Clemenceau prit lord Milner à part. Il lui demanda avec force d'exercé sur Sir Douglas Haig sa haute autorité au profit d'une réorganisation
44 LA GUERRE ET l'aRMISTICE
du commandement. Le gain de la bataille pour Amiens était à ce prix. Lord Milner promit son concours.
Le 26 mars, tout le monde était réuni à Doullens. Pendant que le général Haig s'entretenait avec les généraux Byng et Plummer, MM. Poincaré, Clemenceau et Loucheur causaient sur la place de la Mairie avec le général Foch. Celui-ci, à traits rapides et rudes, peignait la situation et les raisons de ne pas désespérer. Il disait :
— On ne recule pas. On se bat où on est. Il ne faut pas indiquer de directions de retraite, sans quoi les gens s'y ruent. Il faut s'accrocher. Il faut tenir. Il faut ne plus lâcher cinquante centimètres de terrain. Rappelez-vous octobre 1914.
M. Clemenceau écoute et dit :
— C'est un bougre.
Les minutes passent : on attend, en mangeant des sandwiches pris dans la voiture du général Pétain. A midi, lord Milner arrive. De nouveau, très brièvement, M. Clemenceau s'entretient avec lui — on devine dans quel sens — et le laisse entrer seul chez le général Haig, avec qui il cause dix minutes. A 12 h. 20, la conférence générale commence. Après un examen de la situation où, par sa lucide confiance, le général Foch fait l'admiration de tous, on arrive aux mesures à prendre pour l'organisation du commandement en avant d'Amiens. C'est à ce moment que le général Haig prononce — je cite textuellement d'après les notes d'un des témoins — les paroles suivantes, écho de son entretien avec lord Milner :
— Si le général Foch consentait à me donner ses avis, je les suivrais très volontiers.
Ce n'est pas encore le commandement unique. M. Clemenceau n'est pas satisfait. Il se lève et emmène dans un coin de la salle lord Milner, puis le général Pétain, puis le général Foch. Ce sont de brefs apartés. Les mots se croisent brusquement. L'idée est suggérée
d'adjoindre le général Foch au général Pétain en le chargeant de la liaison avec les Anglais. M. Clemenceau réplique vivement :
— Il ne s'agit pas de cela. Ce qu'il faut à Foch, c'est une situation indépendante, d'où il puisse dominer.
Le général Pétain l'interrompt :
— Tout ce que vous déciderez sera bien fait. Alors M. Clemenceau se rassied. Il prend un crayon
et un papier. Il écrit, en lisant à voix haute, à mesure qu'il écrit. Il se sert, d'abord, de la formule dont tout le monde s'est servi, depuis le matin, pour définir la bataille qu'on veut gagner sous Amiens :
Le général F. est chargé par les gouvernements anglais et français de coordonner les opérations des armées anglaises et françaises en avant d'Amiens.
Ici le général Foch arrête le président :
— Il vaut mieux dire « sur le front occidental ». M. Clemenceau réplique :
— Évidemment, vous avez raison.
Et il barre les derniers mots, auxquels il substitue ceux-ci : « sur le front occidental ». Il continue :
Il (le général Foch) s'entendra à cet effet avec les deux généraux en chef, qui sont invités à lui fournir tous les renseignements nécessaires.
Il est, à ce moment, une heure passée. On va déjeuner au vieil hôtel de DouUens, les Quatre Fils Aijmon. Au seuil de la salle à manger, M. Loucheur, qui, autrefois, comme lieutenant d'artillerie, a servi sous les ordres du nouveau « coordonnateur », se croise avec lui et dit en riant :
— Eh bien I mon général, vous l'avez votre papier. Le général Foch, riant aussi, réplique :
— Oui, et dans un joli moment !
On déjeune et, trois quarts d'heure plus tard, le général
Foeh part pour le Quartier Général anglais de Dury, où il va inaugurer sa mission.
Mission difficile entre toutes, malgré l'ardente volonté commune de réussir et de barrer la route à l'ennemi. Car la vie militaire, faite de formules simples, ordres et exécution, se prête peu aux combinaisons de cette sorte, qui sortent de son cadre. Pour plusieurs semaines, le général Foch « coordonna » en négociant plutôt qu'en commandant. Courant d'un État-Major à un autre, conseillant, suggérant, insistant, bousculant quelquefois, il gagnait pied à pied l'autorité théorique, dont le péril du 26 mars, utilisé par M. Clemenceau, l'avait investi. Il fallait autre chose. Quelques jours plus tard, le Président du Conseil, accompagné de M. Loucheur, rencontrait à Breteuil, dans l'Oise, les généraux Foch, Fayolle et Debeney. M. Clemenceau dit au général Foch :
— Vous faites de très bonne besogne. Mais vous ne commandez pas assez. Je viens de chez Haig. J'ai causé avec lui. Je vous demande d'y aller carrément et de donner des ordres.
Peu après, une nouvelle conférence permet à M. Clemenceau de faire officiellement triompher son point de vue. Le général Foch en sort avec un nouveau « papier », qui est une véritable « lettre de commandement ». Cette fois, il ne s'agit plus de coordination. Désormais, le général Foch aura « la direction stratégique des opérations militaires sur le front occidental ». Les généraux en chef de chacun des pays alliés en garderont la « conduite tactique », avec le droit d'en appeler à leurs gouvernements s'ils le jugent nécessaire. Cette précision, en dépit de la restriction finale, est du meilleur effet. Tous les généraux en chef témoignent d'ailleurs de la plus ferme volonté d'obéir et de coopérer.
Le front se raffermit. L'espoir renaît. Mais, le 27 mai, nouvelle catastrophe : le Chemin des Dames ; le front français rompu ; nos troupes rejetées jusqu'à la Marne.
C'est, pour le commandement unique, un mauvais début. Le 2 juin, à la Chambre, contre des critiques tumultueuses, M. Clemenceau couvre intégralement le général Foch et ses seconds :
Ces soldats, dit-il, ces grands soldats ont des chefs, de bons chefs, de grands chefs, des chefs dignes d'eux en tous points...
Je le répéterai aussi longtemps qu'il le faudra pour me faire entendre, parce que c'est mon devoir, parce que j'ai vu ces chefs à l'œuvre.
Ces hommes livrent en ce moment la bataille la plus dure de la guerre et la livrent avec un héroïsme pour lequel je netrouve pas d'expression digne de le qualifier.
Et c'est nous qui, pour une faute qui se sera produite dans telle ou telle partie, ou même ne se sera pas produite, c'est nous qui, avant de savoir, demanderions des explications, exigerions, au cours de la bataille, d*un homme épuisé de fatigue et dont la tête tombe sur sa carte, comme je l'ai vu, à des heures terribles, c'est à cet homme que nous viendrions demander des explications pour savoir si, à tel ou tel jour, il a fait telle ou telle chose?
Chassez-moi de la tribune, si c'est cela que vous demandez ; car je ne le ferai pas.
Non content de maintenir sa confiance au chef que, dès les premiers mois de la guerre, il avait su discerner, le Président du Conseil poursuit son effort pour renforcer ses pouvoirs. Le 26 juin, il décide que le droit réservé par l'accord de Beauvais aux trois généraux en chef d'en référer, en cas de besoin, à leurs gouvernements, sera aboli pour les armées françaises et que le général Pétain sera purement et simplement placé sous les ordres du général Foch. Le 30 juin, conformément à un désir souvent et fortement exprimé par celui-ci, il change le major général des armées françaises et donne au général Buat la succession du général Anthoine. Au mois d'août, M. Clemenceau propose au Conseil des ministres d'élever le commandant en chef des armées alliées à la dignité de maréchal de France. Ainsi, du premier au dernier jour, une même pensée avait dirigé les actes du gouvernement français. Du premier au dernier jour, la volonté
48 LA GUERRE ET l' ARMISTICE
de la France et de son premier ministre avait tendu à l'unité réalisée dans les mains du grand soldat dont l'autorité affirmée pouvait seule la faire accepter. L'histoire dira la part immense qu'a eue, dans la victoire commune, cette volonté couronnée par l'adhésion de nos alliés.
Tel fut le rôle de la France en armes, bouclier du monde civilisé et ressort vital de sa victoire (1). C'était un peuple
(1) Dans ce livre sur la France, les alliés de la France ont droit à leur place de solidarité. J'ai groupé ci-dessous les chiffres principaux qui résument leur effort :
1° Grande-Bretagne. — La marine britannique, comme l'armée française, a rendu possible la victoire. Malgré ses pertes (7 830 000 grosses tonnes), elle a augmenté son tonnage, pendant la guerre, de 2 300 000 tonnes. Le nombre des officiers et matelots est passé de 146 000 en 1914 à 408 000 en 1918. Les hommes transportés (britanniques ou alliés) représentent 23 400 000 ; les approvisionnements, 53 millions de tonnes ; les combustibles, 60 millions. L'armée américaine a été transportée sur bateaux anglais dans la proportion de 49 p. 100. Les pertes de la marine britannique se montent à 40 000 morts et 25 000 blessés ; les sous-marins allemands coulés à 150. Le blocus constamment resserré et la bataille du Jutland ont interdit la mer à la flotte allemande. L'armée britannique, passée de 253 000 hommes en 1914 à 8 689 000 en 1918, a eu 724 000 tués et 2 millions de blessés. La production de munitions s'est élevée de 2 millions d'obus dans le troisième trimestre de 1915 àl5 700 000 dans le troisième trimestre de 1918. Les dépenses journalières ont monté de 13 millions de francs en 1913 à 186 millions en 1918.
2*> Etats-Unis. — Les forces américaines (200 000 hommes en mars 1917) comptaient à l'armistice 4 800 000 hommes dont 2 086 000 en France, sur lesquels 1 370 000 étaient des combattants. Le recensement en vue de la conscription avait porté sur 24 millions d'hommes. Les éléments transportés en France se montaient à 22 000 hommes en juillet 1917 ; 195 000 hommes en janvier 1918 ; 1 200 000 en juillet ; 2 086 000 à l'armistice. Le tonnage total d'approvisionnements amené d'Amérique en France a été de 7 500 000 tonnes. L'armée américaine a eu 50 000 tués au combat et 206 000 blessés. Le total des pertes (comblât, suite de blessures, maladies) a été de 115 000 hommes ; les pertes (tués et blessés) de la seule bataille d'Argonne, de 120 000 hommes. La guerre a coûté à l'Amérique 22 milliards de dollars, plus 10 milliards de dollars prêtés aux alliés. L'aide en nature a été également considérable. Elle a représenté pour la France, d'avril 1917 à novembre 191 8, 13 milliards et demi de francs au pair, 5 millions de tonnes de ravitaillement, 5 millions de tonnes de matériel, 1 million et demi de tonnes d'acier, c'est-à-dire la ration de pain de 12 millions de Français pendant dix-huit mois et de quoi produire 160 millions d'obus de 75.
3» Italie. — L'Italie a perdu 496 000 tués ou disparus et a eu 219 000 mutilés. Les forces mobilisées ont passé de 1 254 000 hommes en mai 1915 à 3 970 000 en août 1918. La dette est montée en chiffres ronds de 19 milliards de lire en 1913 à 103 milliards en 1920 (dont
entier qui se battait, un peuple entier qui s'aimait, réalisant au front, dans les relations de la troupe et de ses chefs, un achèvement d'humaine tendresse. Armée disciplinée entre toutes, parce qu'elle avait compris l'inestimable valeur du don mutuel, par quoi se fondent officiers et soldats ; « de ce lien subtil, qui fait de la discipline une chose personnelle et vivante : choix raisonné ou instinctif, reconnaissance, admiration, sympathie, attirance d'autant plus forte qu'elle se sent libre et que l'homme la forge avec tout son cœur ». L'armée française, grâce à cette unité morale, grâce à ses admirables sousofficiers, artisans épiques de l'effort de rétablissement conçu au-dessus d'eux, n'a pas eu besoin, comme l'armée allemande, d'être sélectionnée pour former des Stossiruppen. Il lui a suffi, en toute occasion, d'être elle-même. Presque seule en 1914, elle avait couvert la civilisation, avec ses 22 corps d'armée, ses 26 divisions de réserve et ses 10 divisions de cavalerie, contre le flot d'un Empire de proie, qui allait mobiliser 14 millions d'hommes. Pareillement, jusqu'à la fin, aux côtés de ses grands alliés, techniquement et moralement parfaite, « elle y est allée, comme disaient nos hommes, parce qu'il fallait y aller », — et toute la France a fait de même. Ce mot des paysans français que j'eus, comme tant d'autres, l'honneur de mener au feu, résume, avec une incomparable grandeur, notre idéal de guerre. Il est la clef morale du plus beau triomphe de notre histoire.
20 milliards de dette étrangère). Le tonnage italien coulé atteint 846 000 tonnes.
40 Belgique. — • La Belgique, surprise par l'agression allemande en pleine réorganisation militaire, a, par sa résistance, retardé la manœuvre ennemie, permis l'exécution des variantes du plan de concentration français, exercé sur la suite de la guerre une décisive influence. La défense de Liège, les combats de Haelen, de Hautem Sainte-Marguerite, d'Aerschot et le siège d'Anvers demeureront solidaires de la victoire de la Marne. A dater de la bataille de l'Yser, l'armée belge a été coupée de son pays ; elle s'est néanmoins accrue et fortifiée pendant toute la guerre. Ayant mobilisé près de 400 000 hommes, elle a eu 40 000 tués et 112 000 blessés
Les autres alliés ont perdu : Russie, 1 700 000 hommes ; Serbie (y compris les volontaires yougo-slaves), 410 000 ; Roumanie, 150 OOO ; Grèce, 15 000 ; PortM^al 8 500.
Dans la première semaine de juillet 1918, l'amiral de Hintze, nommé par Guillaume II secrétaire d'État à l'Office impérial des Affaires étrangères, souhaita, avant de prendre possession de son poste, se renseigner exactement sur la situation militaire et partit pour le front. Il rencontra à Avesnes le général Ludendorff et lui posa la question suivante :
— Etes- vous certain de battre, au cours de l'offensive actuelle, l'ennemi d'une façon décisive et définitive?
Le général Ludendorff répliqua, sans hésiter :
— Je réponds à votre question par un « oui » catégorique.
Tout, à cette date, semblait justifier l'assurance du Premier Quartier-Maître général des armées allemandes. En mars, une attaque foudroyante avait brisé l'armée du général Gough et rejeté les Alliés jusqu'aux porte» d*Amiens. En mai, une autre poussée avait rompu les lignes françaises au Chemin des Dames et conduit l'ennemi jusqu'au voisinage de la Marne. Paris bombardé témoignait de la victoire allemande. De nombreux prisonniers anglais et français, un matériel important avaient été capturés. Le commandement allemand, par une active propagande, annonçait aux troupes l'offensive finale, l'offensive de la paix. Il disposait, pour la prononcer, d'une puissante machine : 1 456 bataillons, 266 de plus qu'en 1914, constituant 207 divisions. Sur ces 207 divisions, 130 étaient en hgne, 77 en réserve. Parmi ces dernières, 20 seulement, récemment retirées de la bataille, étaient fatiguées ; 26 avaient été reconstituées ; 31 étaient fraîches. L'offensive se déclencha le
15 juillet, avant l'aube, dans la direction de Reims. Dès le 17, elle était, sauf au sud, écrasée entre nos premières et nos deuxièmes lignes. Dès le 18, les armées Mangin et Dégoutte contre- attaquaient dans le flanc allemand. Le 19, l'ennemi repassait la Marne. Le 4 août, il se repliait sur la Vesle. Le 8, plus au nord, non loin d'Amiens, trois divisions allemandes, à la veille d'une attaque alliée, reculaient en un désordre proche de la déroute. Retenez ces événements : la victoire et l'armistice y ont leur première origine.
Le 13 août, de nombreux visiteurs arrivent à Spa, au Grand Quartier Général allemand. Il y a là, outre l'Empereur, le Kronprinz, le maréchal Hindenburg et le général Ludendorfî, le comte de Hertling, chancelier de l'Empire, l'amiral de Hintze, ministre des Affaires étrangères. Le lendemain soir, arriveront l'Empereur d'Autriche et son ministre, le comte Burian. Un Conseil de la Couronne doit avoir lieu le 14. Dans la soirée du 13, M. de Hintze prend à part le général Ludendorff et, comme il avait fait un mois plus tôt, le questionne sur la situation. Le général répond :
— En juillet, je vous ai dit que j'étais sûr, au cours de l'offensive actuelle, de briser la volonté de combattre d€ l'ennemi et de le contraindre à la paix. Maintenant, je n'ai plus cette certitude.
— Mais alors, reprend le ministre, comment concevezvous la continuation de la guerre?
— Nous restons capables, par une défensive stratégique, de paralyser la volonté de combattre de l'ennemi et, de cette façon, de l'amener peu à peu à faire la paix.
En un mot, au lieu du triomphe écrasant escompté en juillet, le commandement allemand n'espère plus le succès que de la lassitude de l'adversaire. Le Conseil se réunit le lendemain et le général Ludendorff y exprime la même espérance atténuée :
— La grande offensive, dit-il, n'est plus possible. Il
52 LA GUERRE ET l'aRMISTICE
faut se tenir sur la défensive stratégique combinée avec des offensives locales. Ainsi on peut avoir bon espoir de paralyser finalement la volonté de combattre de l'ennemi.
L'Empereur tire la conclusion : c'est de « guetter un moment favorable pour s'entendre avec l'adversaire ». Son chancelier est d'accord avec lui : il recommande d* « entamer, au moment opportun, des démarches pour arriver à une entente ». Ce moment sera celui du « premier succès sur le front occidental ». Donc voir venir, sans se presser. M. de Hintze, moins confiant dans les succès possibles de la « défensive stratégique », voudrait qu'on l'autorisât, sans plus tarder, à « commencer l'action de paix par des moyens diplomatiques ». Il entend par là « une réduction des buts de guerre admis jusqu'alors ». Cette proposition est repoussée à l'unanimité. Le maréchal Hindenburg déclare :
— Nous réussirons à nous maintenir sur le sol français et, ainsi, nous soumettrons finalement l'ennemi à notre volonté.
En un mot, on ne dit plus, comme un mois plus tôt ; « Nach Paris ! » Mais on compte sur des succès en France. On entend rester sur le sol français. On préparera, en y restant, les négociations, d'où sortira une paix avantageuse. En conséquence, les pouvoirs donnés à M. de Hintze pour la préparation de cette partie diplomatique sont étroitement limités par « le maintien des buts de guerre fixés en vue de la victoire » et par l'attente de l'occasion favorable que créera le plus prochain succès (1).
(1) Le récit qui précède me dispense d'insister sur la légende de «la paix possible dès 1917 ». On sait qu'au milieu de 1917 M. Aristide Briand, ancien président du Conseil, fut saisi par une personnalité belge, le baron Coppée de soi-disant propositions de paix du baron de Lancken, qui a une si lourde part de responsabilité dans le martyre de la Belgique. M. Aristide Briand, en transmettant à M. Ribot, son successeur à la présidence du Conseil, ces ouvertures, parut croire qu'elles étaient sérieuses et comportaient notamment la restitution de l'Alsace-Lorraine. M. Ribot estima au contraire que « c'était un piège j>. Il ré^te des textes
Du 14 août au 20 septembre, les événements, tant militaires que politiques, vont jeter le trouble dans cet état d'esprit. Les « succès locaux » attendus ne se produisent pas. Au contraire, à cinq reprises, en cinq semaines, ce sont les troupes alliées qui remportent ces succès : attaque franco-britannique qui, en avant d'Amiens, rejette les Allemands sur leur ancien front Chaulnes-Ribécourt ; attaque franco-britannique qui, du 18 au 26 août, atteint le front Bapaume-Péronne- Nesle-Noyon ; attaque franco-britannique qui, du 30 août au 10 septembre, rejette l'ennemi de la Vesle sur l'Aisne et, plus au nord, jusqu'au voisinage de la ligne Hindenburg ; attaque franco-britannique qui, du 18 au 22 septembre, entame cette ligne entre Cambrai et Saint-Quentin; attaque franco -américaine qui, du 12 au 15 septembre, reconquiert le saillant de Saint-Mihiel. Au 20 septembre, l'ennemi a perdu la presque totalité du terrain qu'il avait gagné de mars à juin. Ses forces ont gravement souffert. Il a engagé 163 divisions, dont 75 deux ou trois fois. Il lui reste 68 divisions en réserve, soit 9 de moins qu'en juin, sur lesquelles 21 seulement sont fraîches, soit 10 de moins qu'en juin. Pour maintenir, en l'absence de renforts suffisants, les effectifs de ses unités, il a dû dissoudre 16 divisions.
En même temps, les difficultés politiques ont commencé. Le 14 août au soir et le 15, l'empereur Charles et le comte Burian, à Spa, ont exprimé l'opinion qu'une démarche en vue de la paix doit être faite le plus tôt possible et directement. On a vu les conclusions du Conseil allemand de la Couronne du 14 : l'Empereur, le chancelier, les généraux protestent contre la suggestion de leurs alliés. Ils estiment d'abord qu'une telle démarche
et des faits que M. Ribot avait raison et qu'encore, au début de juillet 1918, l'Allemagne entendait faire une paix « conforme aux buts de guerre fixés en vue de la victoire », c'est-à-dire une paix d'annexion et non de rétrocession. Le témoignage authentique de l'amiral de Hintze, secrétaire d'Etat de Guillaume II, et tous les documents cités plus haut tranchent définitivement la question.
54 LA GUERRE ET l'aRMISTICE
ne doit être faite que plus tard ; ensuite qu'elle ne doit l'être que par l'intermédiaire d'un neutre, et non pas directement. Les Autrichiens repartent, non convaincus, et télégraphient, le 21, un projet d'appel direct aux belligérants, non sans avoir essayé d'obtenir pour ce projet l'adhésion de la Bulgarie et de la Turquie. L'excitation est grande à Berlin et à Spa. Trois semaines durant, on discute. Du 3 au 5 septembre, M. de Hintze et son soussecrétaire d'État, M. de Stumm, vont à Vienne prêcher la résistance. Ils demandent qu'on attende au moins que l'armée allemande ait achevé le repli stratégique auquel ejle procède. Hindenburg intervient le 10 par un télégramme qui désapprouve le projet autrichien d'appel direct, « nuisible à nos armes et à nos peuples ». Par contre, il accepte que l'on provoque « l'entremise d'une puissance neutre en vue d'une explication immédiate ». Par rapport aux décisions du 14 août, notez le changement : on ne demandera pas la paix directement, mais c'est immédiatement qu'on priera un neutre de la proposer. Les Autrichiens s'obstinent, néanmoins, dans leur idée, et le 14 ils lancent leur note. L'Allemagne, en même temps, cherche le neutre qui se chargera de la commission. La recherche est lente et vaine. Le 21 septembre, Ludendorff télégraphie du Grand Quartier Général qu'on pourrait prendre contact avec les États-Unis. C'est une période confuse et inquiète. Inquiétude et confusion sont aggravées, le 26, par la nouvelle que la Bulgarie entend conclure une paix séparée. On décide d'y envoyer des troupes. Mais il est déjà trop tard et, le 29, l'armistice bulgare est signé à Salonique. Le chancelier de Herthng, au conseil des ministres du 3 septembre, avait déclaré :
— Il faut dire à nos ennemis : « Vous voyez que vous ne pouvez pas nous battre... Mais, nous sommes toujours prêts, ainsi que nous l'avons dit, à plusieurs reprises et sans équivoque, à conclure une paix pleine d'honneur. »
La succession des victoires alliées ; les manifestations autrichiennes ; l'armistice bulgare modifient gravement cette situation. L'Allemagne est-elle prête, non pas à offrir, mais à demander la paix? Voilà dans quels termes se pose désormais la question.
Écoutez la réponse.
Cette réponse vient du lieu où, la veille encore, on l'attendait le moins et dans une forme (fhi en aggrave le surprenant caractère. C'est le 1^^ octobre. Il est une heure de l'après-midi. Le général Ludendorfî fait appeler les deux agents de liaison de la chancellerie au Grand Quartier Général, le baron de Grunau et le baron de Lersner. Il leur dit :
— Je vous prie de transmettre une demande pressante en vue de l'envoi immédiat de notre offre de paix. Aujourd'hui, la troupe tient. Mais on ne peut pas prévoir ce qui arrivera demain.
Une demi-heure plus tard, à une heure et demie, le maréchal Hindenburg intervient à son tour et, tenant compte de la désignation d'un nouveau chancelier annoncée pour le soir ou le lendemain, il dit :
— Si la formation du gouvernement demeurait tant soit peu douteuse et n'était pas certaine pour ce soir, entre sept et huit heures, j'estime qu'il y a lieu d'envoyer, cette nuit même, la déclaration aux gouvernements étrangers.
A deux heures de l'après-midi, les agents de liaison confirment les déclarations précédentes. Le baron de Grunau ajoute : « J'ai l'impression qu'on a, ici, perdu tout sang- froid. » Il s'en va chez l'Empereur qui estime, comme lui, que, pour faire la démarche de paix, il faut attendre que le gouvernement nouveau soit formé. Mais le général Ludendorfî insiste :
— Nous sommes encore dans une situation honorable. Toutefois une percée peut survenir à tout instant et, alors, notre offre de paix arriverait au moment le plus défavorable. J'ai la sensation de jouer un jeu de hasard.
56 LA GUERRE ET l' ARMISTICE
A tout instant et en n'importe quel point, une division peut manquer à son devoir.
A neuf heures du soir, il demande qu'on joigne à l'offre de paix la demande de désignation du point où l'on pourra se rencontrer pour négocier l'armistice. Il prend même soin de donner les noms des personnes qui composeront la commission d'armistice, dont un Autrichien et un Turc. A minuit, il recommence :
— L'offre de paix doit être transmise immédiatement de Berne à Washington. L'armée ne peut plus attendre quarante-huit heures.
L'affolement est complet. Les faits vont le prouver, puisque l'armée, qui, d'après le général, «ne peut plus attendre quarante-huit heures », se battra, en réalité, sans interruption jusqu'au 11 novembre. Cet affolement s'explique, semble-t-il, par trois raisons. La première, c'est que la situation militaire, sans être encore désespérée, est mauvaise. La seconde, c'est que le Grand Quartier Général, si orgueilleux trois mois plus tôt, a hâte de partager ses responsabilités avec les civils. La troisième, c'est que, comme beaucoup d'Allemands, il nourrit de grandes illusions sur la terreur qu'inspire l'Allemagne, sur la faiblesse du président Wilson, sur les divisions des alliés entre eux, sur la nature des conditions qu'il sera possible d'obtenir. Le prince Max de Bade, devenu, dans la soirée même, chancelier de l'Empire et chef d'un cabinet constitué avec l'agrément du Reichstag, reçoit, comme entrée de jeu, cette averse de télégrammes apeurés. Il se révolte et prétend, avant d'agir, se renseigner. Un représentant du Grand Quartier Général, le commandant von dem Bussche, expose la situation, le 2 octobre. Il est moins sombre que son chef, mais réticent, embarrassé, au total pas rassurant. Il dit, entre autres choses :
— L'Entente, en attaquant sur tout le front, nous a obligés à disperser nos réserves. Les divisions du front oriental, qu'on destinait au front occidental, ont été,
au nombre de sept, retenues sur place par les événements de Bulgarie... L'ennemi a mis en ligne beaucoup plus de tanks qu'on ne s'y attendait. Les troupes allemandes se sont bien battues. Mais les bataillons sont à 540 hommes, — et cela malgré la dissolution de 22 divisions, soit 66 régiments... Les renforts n'arrivent pas... Les Alliés, au contraire, grâce aux Américains, sont en situation de combler leurs vides... L'armée allemande est encore assez forte pour contenir l'ennemi pendant des mois, remporter des succès locaux et contraindre l'Entente à de nouveaux sacrifices. Mais le Haut Commandement estime que, autant qu'un homme en peut juger, il n'y a plus de possibilité de contraindre l'ennemi à faire la paix.
Le chancelier souhaiterait qu'on lui donnât au moins huit jours de répit. Le général Ludendorfî, pour toute réponse, réclame, à deux reprises, le texte de l'offre de paix. Le chancelier pose des questions : « Pendant combien de temps l'armée peut-elle couvrir les frontières? Le Grand Quartier Général s'attend-il à l'effondrement du front et pour quelle date? Se rend-il compte que, si on entame des négociations sous la pression d'une situation militaire critique, cela peut conduire à la perte des colonies, de l'Alsace-Lorraine et des provinces polonaises? » A ces questions, une seule réplique, en date du 3 octobre, sous la signature du maréchal Hindenburg, qui, à Berlin ce jour-là, adresse au chancelier la lettre suivante :
Le commandement suprême de l'armée a l'honneur de maintenir formellement sa demande d'une offre de paix immédiate à nos ennemis.
Par suite de l'écroulement du front de Macédoine et de la diminution de réserves qui en est résultée pour le front occidental, par suite aussi de l'impossibilité où nous nous trouvons de combler les pertes très élevées qui nous ont été infligées dans les combats de ces derniers jours, il ne reste plus aucun espoir — autant qu'il est possible à un homme d'en juger — de forcer l'ennemi à faire la paix.
58 LA GUERRE ET l'aRMTSTICE
L^ennemi, de son côté, jette l'oumellement dans la lutte de nouvelles réserves. Cependant l'armée allemande reste solide et repousse victorieusement toutes les attaques. Mais la situation devient de jour en jour plus critique et peut forcer le Haut Commandement à des décisions lourdes de conséquences.
Dans ces conditions, il vaut mieux cesser la lutte pour éviter au peuple allemand et à ses alliés des pertes inutiles.
Chaque journée perdue nous coûte des milliers de braves soldats.
Sous cette pression, le chancelier cède et, le 5 octobre, il télégraphie, par l'intermédiaire du gouvernement suisse, au président Wilson pour le prier d'abord de convoquer les belligérants à des négociations de paix sur la base des Quatorze points, ensuite d'arrêter l'effusion du sang par la conclusion immédiate d'un armistice. Tout le monde, sauf le prince Max de Bade, le vice-chancelier von Payer et le secrétaire d'Etat Soif, semble croire que ce câble va suffire à dénouer la crise : en réalité, l'Allemagne, en l'expédiant, se livre aux Alliés. La situation, de ce jour au 11 novembre, va se développer avec l'implacable logique d'une fatalité souveraine.
Le 6 octobre, les ministres se réunissent. Ils voudraient entendre d'autres généraux que le général Ludendorff. M. von Payer dit :
— Il le faut. Les nerfs de Ludendorff ne sont plus à la hauteur.
On décide de recourir à l'intervention de l'Empereur, car on redoute la démission du Premier Quartier-Maître général, si l'on prétend consulter ses subordonnés. Le 8 octobre, le président Wilson répond à la note allemande du 5 : réponse brève qui, visiblement, consterne les destinataires. Pas de conversation possible, déclare
le Président, ni sur la paix, ni sur Tarmistice, avant qu'aient été fournies des garanties préalables, qui sont l'acceptation pure et simple des bases de paix énoncées le 8 janvier 1918 et dans les discours suivants ; la certitude que le chancelier ne parle pas simplement au nom des autorités constituées, qui ont jusqu'alors conduit la guerre ; l'évacuation de tous les territoires envahis. Le Président ne transmettra quoi que ce soit à ses associés avant d'avoir, sur ces trois points, pleine sécurité.
Les ministres allemands tiennent conseil. Il y a des conférences successives le 9, le 10, le 11, le 12. Le général Ludendoriî assiste à la première. Les ministres lui font sentir qu'il a la responsabilité de la situation présente et, par suite aussi, celle de la réponse qu'il s'agit de préparer. Il parle longuement, avec des prétentions et des contradictions, en commençant par un historique qui semble destiné à « noyer le poisson )>. Tantôt il est rassurant :
— Je ne vois pas de danger pour la frontière lorraine... La province rhénane peut être conservée encore longtemps... Une fois à la frontière, l'armée pourra repousser toute attaque ennemie.
Tantôt il éclate en boutades alarmistes :
— Le danger d'une percée existe toujours. Je ne la crains pas. Mais elle est possible... Hier il s'en est fallu d'un fil qu'elle ne réussît... L'armée a besoin de repos.
De conclusion positive, point. Il maintient que l'offre de paix, et plus encore l'armistice, sont indispensables. Mais de l'attitude à prendre en présence des conditions qui sont mises à l'une et à l'autre par le Président des Etats-Unis, pas un mot qui soit clair et net :
— Nous ne pouvons pas livier de forteresses allemandes... La demande d'évacuation de Metz serait contraire à notre honneur... Je ne crains pas une catastrophe. Mais je voudrais sauver l'armée, afin de l'avoir
60 LA GUERRE ET l'aRMISTICE
encore comme moyen de pression pendant les négociations de paix.
Ici nous tenons peut-être le fond de sa pensée : négocier pour se refaire et, si besoin, rompre après s'être refait. Au fond, le G. Q. G. allemand, dans cette période, a voulu une suspension d'armes plutôt qu'une paix définitive. Le 9, il croit encore pouvoir l'obtenir. D'où ses interventions, toujours d'équivoque et de ruse, dans la préparation de la réponse. Cette réponse est envoyée le 12, au nom de l'Allemagne et de l' Autriche-Hongrie. L'Allemagne accepte les Quatorze points et compte que les Alliés les acceptent aussi; le chancelier, d'accord avec le Reichstag, parle au nom du gouvernement et du peuple allemands ; l'Allemagne est disposée à « accéder aux propositions d'évacuation », — c'est là le point sensible, — mais elle en fait l'objet d'une négociation préalable et suggère, à cet effet, la réunion d'une commission mixte. Si les Alliés se prêtent à cela, l'Allemagne est momentanément sauvée. Elle pourra ramener à l'ariière son matériel et regrouper ses unités. Pendant qu'on réunira la commission mixte et qu'on dissertera sur l'évacuation, — l'évacuation « méthodique », avait dit Hindenburg, — elle aura le temps de reconstituer une armée. Les ministres se rallient à cette rédaction. Prudents, ils prennent le soin d'exiger du maréchal Hindenburg et du général Ludendorff une approbation écrite, qui les couvre. Le jeu, pour grossier qu'il soit, inspire à tous des espérances.
|W Alors éclate le coup de tonnerre. Dans le piège ainsi tendu, le président Wilson refuse de tomber et, liant le fer de l'adversaire, prononce à fond son attaque dans sa note du 14 octobre. Une commission mixte pour l'évacuation? Non. Ce sont là, comme l'armistice luimême, choses qui «doivent être laissées au jugement et à la délibération des conseillers militaires des gouvernements alliés et associés ». Au surplus, pas d'armistice possible, s'il ne fournit pas « des garanties absolument
satisfaisantes et les sûretés nécessaires pour le maintien de la supériorité militaire actuelle des armées des Etats- Unis et de leurs alliés ». Pas d'armistice non plus, « tant que les forces militaires allemandes continueront à user, sur terre et sur mer, des moyens illégaux et inhumains auxquels elles s'obstinent toujours ». Pas d'armistice, enfin, tant que la nation allemande sera aux mains du pouvoir militaire qui a troublé la paix du monde. Quant à rAutriche-Hongrie, l'Allemagne n'a pas à s'en préoccuper : le Président lui répondra directement. En une page, tout le pauvre échafaudage du G. Q. G. allemand est renversé. L'armistice et la paix ne seront pas des moyens de retarder une débâcle et de préparer une revanche. Sur le fond même, il faudra répondre oui ou non. Si c'est non, la guerre continuera, comme elle a continué depuis trois mois, par des victoires alliées. Si c*est oui, la capitulation militaire doit être immédiate et totale par l'acceptation pure et simple des conditions que fixeront, seuls, les conseillers militaires des Alliés.
Cette fois, les Allemands comprennent. Comme le dira, quelques jours plus tard, le 17 octobre, le colonel Heye, du G. Q. G. impérial, « on s'aperçoit qu'il s'agit d'être ou de ne pas être ». Et les militaires reculent, épouvantés, devant la conséquence de leurs pressantes instances du 1®' octobre. Dès la réponse de M. Wilson connue, le général Ludendorff a télégraphié pour qu'on presse le retour des troupes d'Orient, — dont l'utilité lui semblait incertaine le 9, — et pour qu'on lance un appel au peuple allemand, — dont il avait dit, le même jour, que l'efficacité serait dérisoire. Le 17, il arrive à Berlin et comparaît devant le gouvernement. Le chancelier lui rappelle assez sèchement qu'il a dû, quinze jours plus tôt, subir, à regret, sa volonté et le prie de s'expliquer. Ludendorfî le prend de haut :
— J'ai déjà dit à M. le chancelier que je considère une percée comme possible, mais non comme vraisemblable... Si vous m'interrogez, je ne puis, suivant ma
62 LA GUERRE ET l' ARMISTICE
conscience, vous donner que cette réponse. Je ne crains pas la percée... Si on m'envoie des renforts, j'envisage l'avenir avec une entière confiance... Si l'armée tient pendant quatre semaines et si l'hiver arrive, alors nous sommes nettement hors d'affaire... La force offensive de nos ennemis, pendant ces derniers temps, était très faible... Si nos bataillons étaient à effectifs pleins, la ' situation serait sauvée... Ni l'aviation, ni les tanks ne m'effraient... Si les négociations d'armistice commençaient, le seul engagement d'évacuer les territoires occupés constituerait en lui-même une réelle aggravation de la situation militaire... Déjà le fait qu'on en parie a des conséquences fâcheuses... Hier et avanthier, rennemi a peu mordu... Nous devrions dire à nos ennemis, avant d'accepter des conditions qui sont trop dures : « Obtenez-les donc par les armes. »
Tant d'impudence dans la contradiction exaspère les ministres, notamment le secrétaire d'Etat Soif, qui rappelle au général Ludendorfî ses appels du 1®' octobre. Réponse ;
— Pourquoi ne m'avez-vous pas donné plus tôt les renforts dont vous me parlez maintenant?
Et le colonel Heye d'ajouter :
— Quand le Grand Quartier Général s'est décidé à faire une offre de paix, il estimait qu'une paix honorable pouvait être conclue. Mais nous devons accepter le combat décisif, si les conditions qui nous sont posées sont déshonorantes.
M. Soif réplique :
— Si un refus brise les négociations avec Wilson, en prenez-vous la responsabilité ?
— Oui, répond le général.
On se sépare sans conclure et, le 20, Ludendorfî fait donner le maréchal Hindenburg, qui écrit une lettre embarrassée dont voici l'essentiel :
Si nous étions battus, notre situation, qui est mauvaise, ne serait pas sensilîlement pire que si nous acceptions maintenant
les conditions qu'on prétend nous imposer... Nous ne pouvons pas, notamment, abandonner la guerre sous-marine sans compensation. Mieux vaut lutter jusqu'au dernier homme pour sauver notre honneur.
Ce sont des mots. Ils ne portent pas, car le Haut Commandement a perdu la face. Il parle ; il écrit ; nul ne le croit. Le baron de Lersner, agent de liaison au G. Q. G. impérial, téléphone quelques jours après :
— Le Grand Quartier Général est furieux. Mais, me basant sur la longue expérience que j'ai de lui, je ne peux que vous mettre en garde, de la façon la plus pressante, contre la possibilité d'ajouter foi à ses promesses et vous recommander de ne pas vous laisser détourner de la politique de paix dans laquelle nous nous sommes engagés. La situation militaire est aujourd'hui aussi désespérée qu'il y a trois semaines. Il ne faut pas s'attendre à une amélioration et l'invasion de notre territoire n'est plus qu'une question de semaines ou, tout au plus, de quelques mois.
A dire vrai, contre Ludendorfî, c'est Lersner qui a raison. Depuis le 20 septembre, le maréchal Foch, maître de l'initiative dès le 18 juillet, a exploité son succès. Trois larges attaques concentriques et ininterrompues ont profondément modifié les conditions stratégiques. Au nord, du 18 septembre au 18 octobre, l'ennemi a été chassé de la côte belge, de la région de Lille, du bassin de Lens et a dû s'établir derrière le canal de Terneuzen, l'Escaut et le canal du Nord. Au centre, du 27 septembre au 19 octobre, la ligne Hindenburg a été partout dépassée ; l'ennemi rejeté au delà du canal de la Sambre, de l'Oise et de la Serre. En Champagne et en Argonne, une bataille laborieuse et dure nous a, du 16 septembre au 12 octobre, conduits sur l'Aisne et sur l'Aire. Au 20 octobre, les armées allemandes, de la mer à la Meuse, sont partout en retraite. Elles viennent d'engager, en quatre semaines, 139 divisions sur 191. Elles n'en ont plus que 7 fraîches en réserve et 44 sont totalement
64 LA GUERRE ET l' ARMISTICE
épuisées. Les compagnies sont à l'effectif moyen de 50 hommes, malgré que 40 p. 100 des bataillons aient été réduits de 4 compagnies à 3. Les deux tiers des divisions ont été presque constamment en ligne depuis le 1^^ septembre. Il manque 70 000 hommes de renfort par mois, bien que la classe 1920 soit déjà dans les dépôts. Le matériel ne se renouvelle pas : il y a, en moins, par rapport à juin, 25 p. 100 de mitrailleuses ; 17 p. 100 de canons de campagne ; 26 p. 100 de canons lourds. Les lignes de rocade, qui assurent, d'un point à l'autre du front, les transports latéraux dont l'Etat-Major allemand a fait, pendant toute la guerre, un si fructueux usage, deviennent indisponibles. Quatre lignes secondaires et une ligne principale sont, en tout ou partie, aux mains des Alliés. Celles qui restent sont encombrées par les ravitaillements et les évacuations, si bien que, dans les trois premières semaines d'octobre, 3 divisions seulement ont pu être déplacées latéralement, — au lieu de 19 en mai. Retenez d'autre part qu'un matériel formidable est dispersé sur tout le front et en arrière du front. L'Allemagne, pour le sauver, a perdu la chance que lui eût assurée une retraite plus rapide. Cette retraite, d'ailleurs, est difficile pour les troupes qui n'ont pas la frontière allemande à proximité, c'est-à-dire pour les groupes d'armées du Kronprinz impérial et du Kronprinz de Bavière, qui comprennent 130 divisions et qui, pour reculer, disposeront d'une zone de marche de 75 kilomètres de large. Enfin le moral est bas, très bas : on avait tant espéré en juillet I Le Grand Quartier Général dit que c'est la faute du gouvernement, qui tient mal l'intérieur. Le gouvernement est fondé à répondre que c'est plutôt la faute des événements.
Les généraux ont réclamé l'armistice ; les ministres les prennent au mot, parce qu'ils pensent avec le baron de Lersner que « l'invasion du territoire allemand n'est plus qu'une question de semaines, ou de quelques mois tout au plus ». L'invasion ! Mot que l'Allemagne a, depuis
cent ans, l'habitude de n'appliquer qu'à ses adversaires. C'est désormais l'obsession du gouvernement. Ou capitulation, aux conditions fixées par les vainqueurs seuls, conformément à la définition de M. Wilson ; ou invasion, avec la ressource de la levée en masse, singulièrement problématique dans un pays qui a déjà incorporé 14 millions d'hommes, voilà l'alternative I Les ministres font leur choix : on capitulera. Après huit jours de réflexion, d'hésitations, d'âpres débats avec le Grand Quartier Général, qu'ils entendent clouer à sa responsabilité initiale, ils répondent le 21 octobre à la note américaine du 14. Et, cette fois, c'est fini de jouer sur les mots et de parler de négociation, là où il s'agit de soumission. Evar cuation des territoires occupés? La proposition est « acceptée ». Armistice? L'Allemagne reconnaît que les conditions en doivent être laissées à l'appréciation des autorités militaires compétentes. Actes illégaux commis par les forces allemandes? Ce sont des destructions nécessaires dans une retraite et permises par le droit des gens : des instructions très sévères ont, néanmoins, été données pour qu'on respecte la propriété. Torpillages? Pas intentionnels : l'ordre a cependant été adressé aux commandants de respecter les bateaux à passagers. Suppression du pouvoir arbitraire? Elle est accomplie ; le cabinet est parlementaire ; on va reviser la Constitution ; le gouvernement est dégagé de toute influence militaire et irresponsable.
Cette fois, pieds et poings liés, l'Allemagne est rivée à la dialectique wilsonienne. Puisqu'elle ne rompt pas, elle se livre.
Le Président en prend .acte le 23 octobre, en annonçant que, muni de tous fes engagements qu'exigeaient ses précédentes notes, il a saisi ses associés. Et une fois de plus, pour qu'il n'y ait point de doute, il répète les conditions fondamentales, auxquelles l'Allemagne ne se dérobera pas :
1° L'armistice nç sera conclu que si les conseillers
militaires des gouvernements alliés et associés le jugent possible au point de vue militaire ;
20 Le seul armistice qui puisse être proposé aux gouvernements associés sera un armistice capable d'empêcher (où sont les espoirs allemands du début d'octobre?) toute reprise des hostilités par l'Allemagne ;
30 Les peuples du monde n'ont pas et ne peuvent avoir aucune confiance dans la parole de ceux qui ont dirigé, jusqu'à présent, la politique allemande. H ne servirait à rien de taire ces conditions essentielles.
L'Allemagne, le 21 octobre, avait reconnu sa défaite. Il restait aux gouvernements alliés à fixer les termes de leur victoire et les bases de leur sécurité.
Le 23 octobre, le président Wilson, qui s'est tenu, depuis le 5, en contact quotidien avec les gouvernements européens et a fait publier, au jour le jour, sa correspondance avec l'Allemagne, communique officidlement cette correspondance à ses associés et leur pose deux questions :
1° En ce qui concerne la paix, et après les assurances fournies par le chancelier, les gouvernements associés sont-ils disposés à conclure la paix aux conditions et suivant les principes déjà connus?
2° En ce qui concerne l'armistice, et si la réponse à la première question est affirmative, les gouvernements associés sont-ils disposés à demander à leurs conseillers militaires et à ceux des Etats-Unis de leur soumettre « les conditions nécessaires que doit remplir un armistice de nature à protéger, d'une manière absolue, les intérêts des peuples en cause et à assurer aux gouvernements associés le pouvoir illimité de sauve è>arder et d'imposer
les détails de la paix à laquelle le gouvernement allemand a consenti, pourvu toutefois que les con*
SEILLERS MILITAIRES JUGENT UN PAREIL ARMISTICE POSSIBLE DU POINT DE VUE MILITAIRE » ?
Je ne crois pas que jamais problème ait été défini plus clairement.
1° Question de principe : les généraux en chef estimentils que, du point de vue militaire, on peut suspendre les hostilités ou estiment-ils, au contraire, qu'il faut continuer?
2^ Question d'application : si l'armistice est possible et désirable, quelles sont les conditions de nature à empêcher l'Allemagne de recommencer la guerre et à permettre aux Alliés d'imposer les détails de la paix?
C'est aux autorités militaires que M. Wilson demande que ces deux points soient soumis. C'est à elles qu'il remet, en l'espèce, les droits souverains des gouvernements. M. Clemenceau est, à cet égard, en plein accord avec le président des Etats-Unis. Arrêter les hostilités autrement que sur l'avis exprimé et dans la forme fixée par les chefs qui ont eu la charge de la bataille serait contraire à tous les principes dont sa politique de guerre s'est inspirée. Au nom du Conseil supérieur des Alliés, qu'il préside, il transmet donc le dossier au maréchal Foch, commandant en chef , qui va, dans l'exercice de son droit et de sa responsabilité, répondre aux deux questions posées.
Le maréchal Foch, le 25 octobre, convoque, à Senlis, le général Pétain, le maréchal Haig, le général Pershing et le générai Gillain, chef d'État-Major de l'armée belge ; ce dernier, retardé, n'assiste pas à la séance. Le commandant en chef donne lecture à ses seconds des pièces du dossier et leur demande leur avis. Aucun d'eux ne propose de refuser l'armistice. Sur ses clauses, ils expriment des opinions diverses. Le maréchal Sir Dou- ^s Haig parle le premier : il faut, à son sens, conclure l'armistice et le conclure à des conditions très modérées.
68 LA GUERRE Eï l'aRMISTICE
Les armées alliées victorieuses sont à bout de soufïle. Les unités ont besoin d'être reconstituées. L'Allemagne n'est pas militairement brisée. Dans les dernières semaines, ses armées se sont retirées en combattant très bravement et dans le meilleur ordre. Si donc on veut réellement que l'armistice se conclue, — et il est désirable qu'il se conclue, — il faut proposer à l'Allemagne des clauses qu'elle puisse accepter : c'est-à-dire l'évacuation des territoires envahis de France et de Belgique, ainsi que de l'Alsace-Lorraine, et la restitution du matériel roulant pris, au début de la guerre, aux Français et aux Belges. Si on demande plus, on risque d'abord de prolonger la guerre, qui a déjà coûté si cher ; ensuite d'exaspérer le sentiment national allemand, et cela pour un résultat douteux. Car l'évacuation de tous les territoires envahis et de l'Alsace-Lorraine suffît à consacrer la victoire.
Le général Pershing déclare que, chef de l'armée américaine en France, il désire écouter d'abord l'avis du général Pétain et ne parler qu'après lui.
Le général Pétain estime que, si l'on conclut un armistice, il faut que ce soit un armistice complet, qui réponde véritablement et intégralement à la définition qu'en a donnée le président Wilson dans sa note du 23 octobre, un armistice qui interdise à Tennemi de recommencer la guerre et permette aux Alliés d'imposer les termes de la paix. Pour cela, deux conditions sont nécessaires : la première, c'est que l'armée allemande rentj^e en Allemagne jsans un canon, sans un char d'assaut, avec simplement ses armes portativ s. A cet effet, il suggère un moyen pratique : c'est de lui fixer des délais d'évacuation assez courts pour qu'il lui soit matériellement impossible d'emmener son matériel. La seconde condition, c'est d'ajouter à l'évacuation des territoires envahis et de l'Alsace-Lorraine par les armées allemandes, l'occupation par les armées alliées non seulement de la rive gauche du Rhin, mais encore d'une
zone de 50 kilomètres sur la rive droite. On exigera, en même temps, la livraison de 5 000 locomotives et de 100 000 wagons. Le général Pétain ajoute d'ailleurs que, si ces conditions sont, à son avis, indispensables, il est peu probable que les Allemands consentent à les accepter.
Le général Pershing, en quelques mots, se déclare d'accord avec le général Pétain. Le maréchal Foch remercie ses hôtes de leurs communications, auxquelles il réfléchira. La conférence prend fm. Le lendemain 26 octobre, le maréchal Foch fait connaître par lettre à M. Clemenceau ses conclusions définitives. Des extraits de cette lettre ont été publiés. Il est bon d'en donner ici le texte intégral en ce qui concerne le front occidental.
Après avoir consulté les commandants en chef des armées américaine, britannique et française (1), j'ai l'honneur de vous faire connaître les conditions militaires auxquelles peut être consenti un armistice capable « de protéger, d'une manière absolue, les intérêts des peuples alliés et d'assurer aux gouvernements associés le pouvoir sans limites de sauvegarder et d'imposer les détails de la paix à laquelle le gouvernement allemand a consenti ».
I. — Evacuation immédiate des pays envahis contrairement au droit : Belgique, France, Alsace-Lorraine, Luxembourg.
Rapatriement immédiat de leurs habitants.
Abandon d'une partie du matériel ennemi de la région évacuée.
Cette évacuation devra être faite dans des conditions de rapidité qui interdisent à l'ennemi d'enlever une grande partie du matériel de guerre et approvisionnements de toute nature qui y sont réunis, — c'est-à-dire dans les délais suivants :
Au bout de quatre jours, les troupes allemandes devront s'être retirées au delà de la limite 1 de la carte jointe ;
Au bout de quatre nouveaux jours, au delà de la ligne 2 ;
Au bout de six nouveaux jours, au de! de la ligne 3.
La Belgique, le Luxembourg, l'Alsace-Lorraine seront ainsi libérés dans un délai total de quatorze jours.
(1) « Le chef d'État-Major de l'armée belge, convoqué en même temps que les commandants en chef, n'a pu encore, en raison de la distance, arriver à mon Q. G. »
Les délais compteront du jour de la signature de Tarmistice. En tout cas, le matériel total abandonné par l'ennemi devra
s'élever à :
5 000 canons (1), —(la moitié lourds, la moitié de campagne;
30 000 mitrailleuses (2) ;
3 000 minen-werfer.
A livrer sur place, dans les conditions de détail à fixer.
Les troupes alliées suivront, dans ces pays, la marche de l'évacuation, qui s'effectuera conformément à des règlements de détail ultérieurs.
II. — Evacuation des pays de la rive gauche du Rhin par l'armée ennemie.
Les pays de la rive gauche du Rhin seront administrés par les autorités locales sous le contrôle des troupes alliées d'occupation.
Les troupes alliées assureront l'occupation de ces pays par des garnisons, — tenant les principaux points de passage du Rhin (Mayence, Coblence, Cologne, Strasbourg) avec, en ces points, des têtes de pont de 30 kilomètres de rayon, sur la rive droite, — tenant également les points stratégiques de la région.
Une zone neutre sera réservée, sur la rive droite du Rhin, entre le fleuve et une ligne tracée parallèlement au fleuve et à 40 kilomètres à l'est, de la frontière suisse à la frontière hollandaise.
L'évacuation par l'ennemi des pays du Rhin sera réalisée dans les délais suivants :
Jusqu'au Rhin, huit jours après les délais indiqués ci-dessus (vingt-deux jours au total à dater de la signature de l'armistice) ;
Au delà de la zone neutre : trois jours supplémentaires (vingtcinq jours au total à dater de la même signature).
IIL — Dans tous les territoires évacués par l'ennemi, il ne sera fait aucune destruction d'aucune sorte, ni apporté aucun dommage ou préjudice à la personne ou à la propriété des habitants.
IV. — L'ennemi devra livrer, dans des conditions à déterminer, 5 000 locomotives et 150 000 wagons en bon état de marche (8).
(l)«Soit environ le tiers du matériel d'artillerie de rarniée allemande.
(2) « Soit environ la moitié des mitrailleuses de l'armée allemande. »
(3) « Sur ces quantités, 2 500 locomotives et 135 000 wagons représentent le matériel enlevé à la Belgique et à la France ; le surplus est nécessaire au service des chemins de fer dans les pays de la rive gauche du Rhin. >
V. — Le commandement allemand sera tenu de signaler toutes les mines ou dispositions à retard agencées sur le territoire évacué et d'en faciliter la recherche et la destruction, sous peine de représailles.
VI. — L'exécution par l'ennemi de ces conditions prendra au total un délai de vingt-cinq Jours. Afin de garantir cette exécution, le blocus sera intégralement maintenu pendant tout ce délai. C'est seulement une fois ce délai écoulé et les conditions remplies, que le ravitaillement de l'ennemi pourra être autorisé, suivant les accords spéciaux qui le régleront.
VII. — Les prisonniers alliés seront rendus dans le plus bref délai possible dans des conditions dont le détail sera réglé ultérieurement.
Cette lettre se passe de commentaires. Le maréchal Foch a écouté et réfléchi. Il s'est posé la question, qu'il recommandait autrefois à ses élèves de l'Ecole de guerre : « De quoi s'agit-il? » De briser la force combattante de l'Allemagne ; de l'obliger à subir les conditions de la paix, quelles qu'elles soient. Pour obtenir ce résultat, peut-on s'en tenir à ce que propose le maréchal Haig? Non : car l'armée allemande, après l'évacuation des territoires envahis, qu'elle quitterait avec les honneurs de la guerre, se retrouverait intacte dans ses frontières, dangereuse pour les Alliés. Faut-il, pour conjurer ce risque, lui enlever tout son matériel? Non : il suffît de prendre ce sans quoi elle ne pourra pas recommencer et de tenir, en outre, le Rhin, avec les têtes de pont des principaux passages. Dans l'absolue liberté de choisir, que lui ont solennellement assurée les gouvernements, le commandant en chef juge que c'est là le nécessaire et le suffisant. L'occasion lui sera donnée, dans les journées suivantes, de développer son opinion et d'en fournir les motifs.
Entre le 23 et 26 octobre, les chefs des gouvernements européens et leurs ministres des Affaires étrangères sont tous arrivés à Paris. Le 24, M. House s'est joint à eux, devançant de six semaines le président Wilson. Les réunions commencent aussitôt. Elles n'ont pas encore
72 LA GUERRE ET l'aRMISTICE
le caractère officiel qu'elles prendront, le 31, lorsque le Conseil suprême siégera à Versailles. On tient séance d'ordinaire, le matin, chez M. House, rue de l'Université ; l'après-midi, dans le cabinet de M. Clemenceau, au ministère de la Guerre, ou dans celui de M. Pichon, aux Affaires étrangères. La situation sur les différents fronts, — on attend, d'un moment à l'autre, l'armistice avec l'Autriche, — et les clauses de l'armistice allemand sont le sujet de la conversation, à laquelle le maréchal Foch prend part à diverses reprises. Ses propositions sont examinées et discutées. Certains ne les trouvent pas assez dures. C'est ainsi que le général Tasker H. Bliss, représentant des Etats-Unis au Conseil des délégués militaires, aurait souhaité un texte à la fois plus court et, sur certains articles, plus rigoureux. A son gré, deux clauses suffisaient : désarmement total et démobilisation complète. Par là, on acquerrait la certitude que l'Allemagne ne pourrait plus faire la guerre. Par là, on l'obligerait par avance à subir tous les termes de la paix. Le général Bliss, après un remarquable exposé de sa thèse, en date du 28 octobre, la résumait comme suit dans une note remise à l'un des membres du Conseil (1) :
En raison des considérations qui précèdent, je propose :
lo Que les puissances associées demandent le désarmement et la démobilisation militaires complets des forces actives de terre et de mer de l'ennemi, en lui laissant seulement telles gardes intérieures qu'elles pourront juger nécessaires pour la préservation de l'ordre dans les territoires ennemis. Cela implique l'évacuation de tous les territoires envahis et leur évacuation non par des hommes armés ou partiellement armés, mais par des hommes désarmés.
L'armée, ainsi privée de ses armes, ne peut pas combattre et, étant démobilisée, ne peut pas être rassemblée de nouveau pour les objectifs de cette guerre.
2° Que les puissances associées informent l'ennemi qu'il n'y
(1) Hormis les échanges de vues entre conseillers militaires, il n'y eut pas débat sur cette proposition qui ne fut pas officiellement soumise aux chefs de gouvernements par les délégués américains.
aura pas d'atténuations dans leurs buts de guerre, qui seront soumis à une pleine et raisonnah)Ie discussion entre les nations associées dans la £;uerre et qu'alors même que l'ennemi luimême serait entendu sur quelqu'une de ces matières, il devra se soumettre à tout ce que les puissances associées décideront finalement, comme étant propre à assurer, pour le présent et pour l'avenir, la paix du monde.
D'autre part, en matière navale, les représentants de la Grande-Bretagne pensaient que la livraison de 150 sous-marins, exigée par le maréchal Foch, ne suffisait pas et que la presque totalité des cuirassés et des croiseurs devait être également livrée. C'est dans ces conditions que, du 27 au 31 octobre, s'engagea la discussion, dont je reproduis ici les passages essentiels.
Fidèle au mandat qu'il avait reçu du président Wilson, M. House posa d'abord au maréchal Foch la question de principe :
— Dites-nous, monsieur le maréchal, simplement du point de vue militaire et toute autre considération mise à part, si vous aimeriez mieux que les Allemands rejetassent ou acceptassent l'armistice, tel que nous venons d'en esquisser les traits?
Le maréchal Foch répondit :
— On ne fait la guerre que pour ses résultats. Si les Allemands signent maintenant un armistice dont les conditions générales seront celles que nous venons de déterminer, nous aurons obtenu ces résultats. Le but étant atteint, nul n'a le droit de faire répandre une goutte de sang de plus.
En d'autres termes, le commandant en chef était d'avis que, si les Allemands acceptaient les conditions énoncées dans sa lettre du 26 octobre, — et cette acceptation n'était pas sans lui inspirer des doutes, — il fallait, sans hésitation, conclure et arrêter la guerre. Le commandant en chef allait plus loin et, aux suggestions du général Bliss et des amiraux, ainsi qu'à toutes autres
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de même nature, il opposait avec fermeté le danger d'exigences additionnelles. Il disait :
— Proposer, imposer même sur le papier, rien de plus facile. Mais il faut se mettre en face des réalités. Il est simple et logique de réclamer le désarmement de Tarmée allemande en campagne. Mais comment le vérifierez-vous? Irez-vous, en la traversant, occuper, avant elle, les points de passage? La démobilisation? Je veux bien. Mais comptez-vous occuper toute l'Allemagne? Je pose la question : car si nous n'occupons pas l'intégralité du territoire allemand, nous ne serons jamais sûrs que cette démobilisation soit effective. Quant à la flotte de surface allemande, qu'en redoutez-vous? C'est à peine si, pendant toute la campagne, quelques-uns de ses bâtiments se sont aventurés hors des ports. La livraison de ces bâtiments ne sera qu'une manifestation qui fera plaisir au public, et rien de plus. Pourquoi en alourdir l'armistice, dont je répète que l'unique objet est de mettre l'Allemagne hors de combat?
Et le maréchal Foch ajoutait :
— Que ferez-vous, si les Allemands, après avoir accepté les conditions sévères et suffisantes que je propose, refusent de souscrire aux humiliations nouvelles que vous suggérez? Risquerez-vous, pour cela, ta reprise des hostilités et le sacrifice inutile de plusieurs milliers de vies?
C'était, en effet, toute la question. Des clauses plus dures prolongeraient-elles la guerre? Pour combien de mois? Avec quels risques? MM. House et Lloyd George, disposés, comme M. Clemenceau, à exiger le maximum, dès lors que l'autorité militaire jugerait ce maximum nécessaire, prièrent, le 29 octobre, le commandant en chef de répondre sur ce point et le maréchal répondit :
— Je ne suis pas en mesure et personne n'est en mesure de vous fournir une prévision exacte. Cela peut durer trois mois, peut-être quatre ou cinq mois. Qui sait? D'ailleurs, si je ne peux fixer une date, je peux,
en revanche, répondre sur le fond. Et, sur le iond, je dis ceci : les conditions auxquelles se sont arrêtés
vos conseillers militaires sont CELLES-LA MÊMES
que nous devrions et pourrions imposer après le succès de nos prochaines opérations. si donc les Allemands les acceptent, il est inutile de continuer LA bataille.
Le 31 octobre, au matin, les chefs de gouvernement, assistés du maréchal Foch, arrêtèrent le texte définitif à soumettre au Conseil suprême des Alliés, dont la réunion était fixée à l'après-midi du même jour. Ce texte adoptait toutes les propositions du commandant en chef avec quelques additions et précisions, dont voici les principales :
Livraison de 2 000 avions de chasse et de bombardement, en premier lieu tous les D 7 et tous les avions de bombardement de nuit.
Dans tous les territoires allemands évacués par l'ennemi, les installations militaires de toute nature seront livrées intactes.
Les voies et moyens de communications de toute nature, voies ferrées, voies navigables, routes, ponts, télégraphes, téléphones, ne devront être l'objet d'aucune détérioration. Tout le personnel civil et militaire, actuellement utilisé, y sera maintenu.
Le droit de réquisition sera exercé par les armées des Alliés et des Etats-Unis dans tous les territoires occupés. L'entretien des troupes d'occupation des pays du Rhin (non compris l'Alsace-Lorraine) sera à la charge du gouvernement allemand.
Les prisonniers ennemis ne seront rendus qu'après la signature des préliminaires de paix.
Il sera livré aux Alliés 10 000 camions automobiles.
Les chemins de fer d'Alsace-Lorraine seront livrés, dotés de tout le personnel et le matériel d'avant guerre.
Le 31 octobre, à trois heures, le Conseil supérieur se réunit à Versailles. Sont présents : MM. Clemenceau, Pichon, Lloyd George, Balfour, Orlando, Sonnino, House, Venizelos, Vesnitch, le maréchal Foch, l'amiral Wemyss, les généraux Sir Henry Wilson, Bliss et de
76 LA GUERRE ET l'aRMISTICE
Robilant. M. Clemenceau donne la parole au maréchal Foch, qui résume la situation militaire créée par les victoires des derniers mois. Il caractérise la situation de Tarmée allemande, après avoir chiffré ses pertes, dans les deux phrases suivantes :
— Une armée qui, pendant trois mois, est forciêe à la retraite, qui subit des pertes, qui ne peut plus effectuer de redressement, est une armée battue. Elle s'acharne cependant dans une destruction méthodique, acceptant la bataille partout.
» La désorganisation militaire de l'ennemi est un fait acquis. Mais la lutte continue et se prolonge.
Après les Allemands, les Alliés. Le maréchal Foch s'exprime en ces termes :
— De notre côté, nous pouvons, à l'entrée de l'hiver, continuer cette bataille de 400 kilomètres. Les effectifs de nos armées nous le permettent. Les armées française et britannique ont, certes, été éprouvées, mais peuvent continuer. L'armée américaine est encore fraîche et ses réserves arrivent tous les jours. Le moral des troupes est excellent... Cela nous permet de continuer, si l'ennemi le désire, jusqu'à la défaite complète.
Nul ne demandant la parole pour discuter le point de vue du maréchal Foch déjà connu par les réunions préparatoires, on passe à l'armistice autrichien, dont l'examen occupe la séance du 31 octobre. Le l^r novembre, nouvelle réunion, suivie de deux autres, le 2 et le 4, dont la plus grande partie est consacrée à l'armistice allemand. Dans l'ensemble, et sauf certaines aggrava- ' tions, on adopte, purement et simplement, le projet du commandant en chef, tant pour le front occidental que pour le front oriental.
Sur les clauses navales, le débat est plus long. Malgré les objections présentées par le maréchal Foch au cours des séances préparatoires, le Conseil des amiraux insiste pour que la plus grande partie de la flotte de surface allemande soit livrée et internée. Détail curieux:
la'délibération des alliés 77
M. Lloyd George, qui n'avait discuté aucune des clauses terrestres, redoute que l'exigence des experts navals ne prolonge inutilement la guerre. Il demande qu'on ajourne au moins les décisions jusqu'à ce qu'on sache si TAutriche capitule.
— Il faut nous demander si nous voulons conclure la paix tout de suite ou si nous voulons continuer la guerre pendant un an. Il peut être très tentant de prendre un certain nombre de bateaux. Mais là n'est pas le fond de la question. A l'heure actuelle, chacune de nos armées perd par semaine plus de monde qu'elle n'en a perdu dans n'importe quelle semaine des quatre premières années de la guerre. Nous ne devons pas négliger cela. Si l'Autriche tombe, nous saurons où nous allons. Lundi, nous pouvons être fixés.
Le débat reprend, en conséquence, le 4 novembre, et le texte suivant est adopté :
Les navires de guerre de surface allemands, qui seront désignés par les Alliés et les Etats-Unis, seront immédiatement désarmés, puis internés dans des ports neutres ou, à leur défaut, dans des ports alliés.
Reste une grave question posée par la délégation française : celle des réparations. A la séance du 2 novembre, M. Clemenceau engage la discussion :
— Je voudrais revenir maintenant sur la question des réparations et des dommages. On ne comprendrait pas chez nous, en France, que nous n'inscrivions pas dans r armistice une clause à cet effet. Ce que je. vous demande, c'est l'addition de trois mots : « Réparation des dommages », sans autre commentaire.
Le dialogue suivant s'établit :
M.Hymans. — Cela serait-il une condition d'armistice?
M. SoNNiNO. — C'est plutôt une condition de paix.
M. BoNAR Law. — Il est inutile d'insérer dans les conditions d'armistice une clause qui ne pourrait être exécutée dans un bref délai.
M. Clemenceau. — Je ne veux que mentionner le principe. Vous ne devez pas oublier que la population française est une de celles qui ont le plus souffert. Elle ne comprendrait pas que nous ne fissions pas allusion à cette clause.
M. Lloyd George. — Si vous envisagez le principe des réparations sur terre, il faut mentionner aussi celui des réparations pour les navires coulés.
M. Clemenceau. — Je comprends tout «ela dans mes trois mots : « Réparation des dommages ». Je supplie le Conseil de se mettre dans l'esprit de la population française...
M. Vesnitgh. — Et serbe...
M. HyMans. — ^ Et belge...
M. SoNNiNO. — Et italienne aussi...
M. House. — Puisque c'est une question importante pour tous, je propose d'accepter l'addition de M. Clemenceau.
M. BoNAR Law. — C'est déjà dit dans notre lettre au président Wilson, qui la communiquera à l'Allemagne. Il est inutile de le dire deux fois.
M. Orlando. — J'accepte en principe, quoiqu'il n*en ait pas été fait mention dans les conditions de l'armistice avec l'Autriche.
L'addition « Réparation des dommages » est alors adoptée. M. Klotz propose de mettre en tête de cette addition les mots : « Sous réserve de toutes revendications et réclamations ultérieures de la part des Alliés et des Etats-Unis ». Il en est ainsi décidé. Les gouvernements alliés, d'accord désormais sur ce que contiendra l'armistice, sont en mesure de répondre au télégramme du président Wilson du 23 octobre. Ils chargent, en conséquence, M. House de communiquer au Président les termes qui viennent d'être arrêtés, en y joignant deux réserves. La communication est faite dans les termes suivants :
LA SIGNATURE DE l'aRMISTICE 79
Les gouvernements alliés ont examiné avec soin la correspondance échangée entre le président des Etats-Unis et le gouvernement allemand.
Sous réserve des observations qui suivent, ils se déclarent disposés à conclure la paix avec le gouvernement allemand aux conditions posées dans l'adresse du Président au Congrès, le 8 janvier 1918, et selon les principes énoncés dans ses déclarations ultérieures. Ils doivent, toutefois, faire remarquer que l'article 2, relatif à ce que Ton appelle couramment la liberté des mers, se prête à diverses interprétations dont certaines sont telles qu'ils ne pourraient pas les accepter. Ils doivent, en conséquence, se réserver une liberté d'action entière sur cette question, quand ils viendront siéger à la Conférence d« la Paix.
D'autre part, lorsqu'il a formulé les conditions de paix dans son adresse au Congrès du 8 janvier 1918, le Président a déclaré que les territoires envahis doivent être non seulement évacués et libérés, mais restaurés. Les Alliés pensent qu'il ne faudrait laisser subsister aucun doute sur ce que signifie cette condition. Ils comprennent par là que l'Allemagne devra compenser tous les dommages subis par les populations civiles des nations alliées et par leurs propriétés, du fait de l'agression par l'Allemagne des pays alliés, soit sur terre, soit sur mer, soit en conséquence d'opérations aériennes.
M. Wilson est, en même temps, prié d'aviser le gouvernement allemand qu'il peut envoyer un parlementaire, dûment mandaté, au maréchal Foch, lequel, assisté d'un amiral anglais, aura qualité pour agir au nom des gouvernements associés.
Dans quelles dispositions cette décision va-t-elle trouver l'Allemagne? J'ai montré qu'à la suite de sa note du 21 octobre et de la réponse américaine du 23, elle était irréductiblement liée à subir les conditions des Alliés : les jours qui suivent sont l'illustration de cette
80 LA GUERRE ET l'aRMISTIGE
évidence. Le G. Q. G. allemand est toujours exaspéré. M. von Payer, qui s'y est rendu le 26, déclare qu'on lui a répété : « Nous ne sommes pas vaincus. Nous ne devons pas capituler. » Il est vrai qu'à sa question : « Quelles chances, en continuant, aurions-nous d'obtenir une paix meilleure? », on ne répond rien de précis, si ce n'est que « Clemenceau est en désaccord avec Foch sur les conditions et que Foch, en préconisant des conditions modérées, prouve la haute estime où il tient encore la force de résistance allemande ». Les ministres interrogent d'autres généraux, Gallwitz, Mudra, qui se déclarent confiants, mais ne fournissent aucun motif d'espérer. Tout casse. Le 26, Ludendorfî donne sa démission, qui est acceptée. Le 27, l'Empereur d'Autriche annonce qu'il va faire une paix séparée. Le 30, il demande l'armistice en annonçant, il est vrai, que, si les conditions sont trop dures, « il se mettra à la tête de ses Allemands d'Autriche ». Dès le 27, le gouvernement allemand a télégraphié au président Wilson qu'il attendait ses propositions.
Le 5 novembre, le général Groener, successeur de Ludendorfî, reconnaît que la situation militaire s'est encore aggravée. En effet, le maréchal Foch poursuit sa progression concentrique, les armées franco-belges en direction de Bruxelles, les armées anglaises vers les Ardennes, les armées françaises en direction de Givet, les Américains sur Mézières et Sedan. Les Allemands, du 4 au 9 novembre, perdent le cours de l'Escaut à hauteur de Tournai et sont débordés sur la rive droite de la Meuse. Pour les achever, le commandement allié prépare en Lorraine une offensive qui, avec Sarrebourg pour objectif final, opposera 28 divisions d'infanterie, 3 divisions de cavalerie, 600 chars d'assaut et une forte artillerie à 5 ou 7 médiocres divisions allemandes. Quand, le 6 novembre, arrive la note américaine du 5 annonçant que, dans les conditions prévues, le maréchal Foch est prêt à recevoir les plénipotentiaires allemands, ceux-ci
sont désignés le jour même et se mettent en route le lendemain. L'Empereur abdique.
On sait la suite : la rencontre à Rethondes, le 8 au matin, dans le train du commandant en chef des armées alliées, des deux délégations ; l'efïort d'Erzberger pour transformer en négociation la capitulation :
— Nous venons, dit-il, recevoir vos propositions en vue d'arriver à la conclusion de l'armistice.
Le maréchal Foch coupe la manœuvre :
— Je n'ai pas de propositions à faire. Demandez-vous l'armistice?
— Nous demandons l'armistice.
— Alors, on va vous lire les conditions arrêtées par les gouvernements alliés.
Les soixante- douze heures de délai passent vite. Le 10 novembre, le secrétaire d'Etat Soif fait savoir par T. S. F. que « le gouvernement allemand accepte les conditions imposées». Le 11, à cinq heures du matin, le protocole est signé. C'est le texte même qui avait été adopté le 4 novembre par le Conseil de Versailles. Le maréchal Foch a accordé à Erzberger, pour raisons techniques, trois atténuations : 25 000 mitrailleuses à livrer au lieu de 30 000 ; 1 700 avions au lieu de 2 000 ; 5 000 camions au lieu de 10 000, plus la promesse de promptes mesures de ravitaillement. Le 11, à onze heures, sur tout le front, l'armistice entre en vigueur. Dans l'après-midi, le Parlement français et le peuple de France en acclamaient la signature.
Telle fut, dans son évolution logique, l'origine de l'armistice du 11 novembre. L'équivoque, qui naît de l'ignorance, ne résiste pas à la clarté des faits. Enchaînés l'un à l'autre, avec leurs causes et leurs conséquences, ils infligent la lumière de leur critique aux légendes amassées et dégagent les lignes du réel. Parti de France pour l'Amérique le 17 octobre 1918, de retour le 20 novembre, j'ai consulté, à défaut de souvenirs personnels, tous les témoignages écrits et oraux. Les documents
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allemands sont empruntés au mémoire officiel publié par le gouvernement du Reich et dont aucune des personnalités mises en cause n'a nié l'authenticité. Pas un des textes ci- dessus reproduits ne peut être contesté. Mon exposé est exact et je crois qu'il est complet.
Que reste-t-il du roman, dont tant de gens se sont nourris, de l'armistice arrêté secrètement par un dictateur américain ; subi par les gouvernements européens ; imposé par leur faiblesse aux armées victorieuses, malgré la résistance des généraux? L'armistice a été discuté au grand jour. Le président Wilson n'a accepté de le transmettre à ses associés qu'à la triple condition que son principe fût approuvé par les autorités militaires et ses clauses rédigées par elles ; qu'il fût imposé à l'ennemi et non pas discuté avec lui ; qu'il pût empêcher toute reprise des hostilités et assurer la soumission des vaincus aux termes de la paix. C'est ainsi que le débat s'est développé avec Berlin jusqu'au 23 octobre ; à Paris, de cette date au 5 novembre. C'est au commandement en chef que la décision a été remise tant sur le principe que sur l'application. C'est lui qui a préparé les textes. Ce sont ces textes qui ont été adoptés. Le rôle des gouvernements s'est borné à les ratifier et à y inscrire quelques aggravations. Voilà la vérité]: le pittoresque y perd; le bon sens y gagne.
Dira-t-on, il est vrai, après ce qu'on vient de lire des crises allemandes d'octobre, que le maréchal Foch, en ne poussant pas plus loin ses exigences, s'est trompé et que, quoi qu'on eût demandé, les gens de Berlin auraient tout accepté, comme ils ont accepté la livraison de leur flotte de guerre? On pourra le prétendre. Je répondrai toutefois que laf(critique,fqui prévoit le passé, a beau jeu contre l'action, qui;; doit [escompter l'avenir. Pour juger les décisions prises en octobre 1918 par le chef des armées de l'Entente et approuvées ensuite par les gouvernements, il faut se replacer dans l'état d'information qui était le sien. Les documents officiels aile-
mands, dont j'ai pu faire état dans la présente étude, n'étaient pas publiés. Les faits qu'ils relatent n'étaient point connus. De l'affolement inouï qui, le 1®^ octobre, a saisi le Grand Quartier Général impérial, on ne savait rien ; de ses conséquences implacables, rien non plus. Le maréchal Foch était sûr de vaincre, et il l'a dit. Il a ajouté que les conditions fixées par lui le 26 octobre étaient celles-là mêmes que nous aurions pu dicter après le succès de nos opérations ultérieures. Mais, cela fait, il a rempli son devoir en refusant de fixer un délai ferme à une résistance allemande, dont la vigueur, dans une position critique, s'est affirmée, contrairement aux prévisions de Ludendorff, jusqu'à l'armistice même. Il a également rempli son devoir en refusant de jouer avec le moral des troupes et du pays, en se bornant à ce qu'il estimait à la fois nécessaire et suffisant. Il est aisé, deux ans après, de trancher que la guerre prolongée n'aurait duré que huit jours. Le maréchal Foch ne pouvait pas le garantir. Personne, même aujourd'hui, ne saurait le garantir à coup sûr. Quelques jours avant l'armistice, un de nos commandants d'armée disait à un homme politique :
— Nous allons nous installer pour un hiver de plus.
Le chef responsable n'a pas voulu de cet « hiver de plus », qu'il ne jugeait pas indispensable à l'affirmation de la victoire. Les gouvernements, résolus à exiger tout ce que le commandement exigerait, ne se sont pas reconnu le droit d'exiger plus que lui. Aussi bien le problème était de mettre l'Allemagne hors d'état de recommencer la guerre : elle n'a pas pu la recommencer ; d'obliger l'Allemagne à signer la paix : elle l'a signée. L'événement a donc donné raison au maréchal Foch. L'armistice a consacré la capitulation de l'ennemi, — et une capitulation sans retour (1). C'est le sens qu'il a
(1) Telle est restée, sans variation; l'opinion du maréchal Foch. Le 11 mars 1919, il disait dans un discours prononcé en, l'honneur de la délégation américaine de la paix : « L'armistice équivaut à une capitu-
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eu, à l'heure de sa signature, dans l'esprit de ceux qui l'ont subi comme de ceux qui l'ont imposé.
lation, à une capitulation intégrale. »Le 8 novembre 1920, dans une interview publiée par le Matin, il répétait : « Qu'est-ce qu'un armistice? Un armistice est une suspension d'armes, une cessation des hostilités qui a pour objet de discuter la paix en mettant les gouvernements qui l'ont consenti dans une situation telle qu'ils puissent imposer la paix telle qu'ils l'auront décidée. L'armistice que j'ai signé le 11 novembre 1918 a-t-il rempli ces objets? Oui, puisque le 28 juin, après sept mois de négociations, l'Allemagne a accepté toutes les conditions des Alliés. »