CONFÉRENCE. — HL LES QUATRE. — IV. LA CONFÉRENCE ET
L'œuvre qui attendait les négociateurs de la paix était immense et sans précédent, comme avait été la guerre, dont la paix devait être la conclusion. Immense d*abord par ses proportions : pour la première fois, les peuples s'étaient battus tout entiers ; 70 millions de mobilisés, 30 millions de blessés, 8 millions de tués ; point de comparaison possible avec le passé : le nombre seul des morts dépasse T effectif total des armées engagées sous Napoléon. Immense aussi par la complexité de ses éléments : la guerre étant nationale, c'est toutes les forces nationales qu'elle avait mises en jeu : forces agricoles, industrielles, commerciales, financières, et c'est à l'ensemble de ces forces que devaient s'appliquer les stipulations du traité.
Relisons les grandes paix de l'histoire : ce sont, pour la plupart, jeux d'enfants au regard de celle-ci. Déplacements de frontières limités à des fragments de la carte européenne ; indemnités de quelques millions, les 5 milliards de 1871 étant apparus à l'époque comme une mons-
truosité financière autant que comme un abus de la force ; articles économiques se résumant dans la clause de la nation la plus favorisée imposée par le vainqueur au vaincu. Il y avait un cadre classique de traité de paix, qu'on remplissait en s'inspirant de traditions plus ou moins confirmées.
C'est la carte du monde qui, cette fois, était à refaire, et dans quelles conditions I La sauvage obstination de l'Allemagne avait accumulé, chez les nations victorieuses, plus de ruines que n'en fit jadis, chez les vaincus, l'invasion des barbares. La durée de la lutte avait épuisé les ressources des adversaires et, dans l'instant que montait le chiffre des réparations justement réclamées par les créanciers, diminuait la capacité de paiement du débiteur. M. Lloyd George avait dit en 1918 : « L'Allemagne paiera tout. » Quand la Conférence fut réunie, il fallut, par nécessité, rechercher combien l'Allemagne pourrait payer, et comment? Et parce que, de toute évidence, un pays, même riche, ne peut pas, en quelques mois, payer des centaines de milliards ; parce qu'un pays, même criminel, ne joue pas, sans s'appauvrir, de telles parties, il fallut trouver aussi des formules qui échelonnassent les échéances. L'exécution de la paix devenait, dans ces conditions, question non de mois, mais d'années. Elle comportait l'organisation durable des forces qui venaient de gagner la guerre. Il fallait assurer, non pas seulement aux vainqueurs, mais au monde entier, la certitude que l'Allemagne ne pourrait |)as récidiver. Il fallait réaliser les buts essentiels de justice et de liberté qui, durant cinquante- deux mois de guerre, avaient fondé et maintenu la force morale des peuples armés. Il fallait consolider l'union des nations, qui, par l'union, avaient vaincu et laisser les Alhés, pour l'action du lendemain, aussi sohdaires qu'ils l'avaient été pour celle de la veille : faute de quoi, la paix eût été privée de l'instrument même qui avait fait la victoire.
Ce que serait cette paix, l'histoire de la guerre le pré-
jugeait tant par les actes officiels des gouvernements que par le mouvement spontané des volontés populaires. Quand la France avait appris que l'Allemagne lui déclarait la guerre, elle avait d'un seul cœur proclamé ses buts : défendre la frontière ; reprendre l'Alsace et la Lorraine ; opposer à la politique d'agression et de domination celle des libertés nationales et de la sécurité dans la justice. Au Parlement, dans les journaux, pas de note discordante. Cette unanimité, première condition de succès, j'ai montré comment la France l'avait payée d'un supplice de quarante-trois ans (1). C'est le souvenir de cette sombre période qui a fondé la conception française de la paix et de la guerre. Une fois de plus attaquée, la France, une fois de plus, allait se battre pour le droit. Telle fut notre entrée dans la bataille : voyez les autres. C'est la Serbie, qui, toutes concessions faites, n'admet pas qu'un pouvoir étranger se substitue au sien sur son propre sol. C'est la Russie, refusant de renier la tradition slave en abandonnant la Serbie au chantage autrichien. C'est la Belgique, repoussant l'offre cynique de trahir sa parole et ses garants. C'est la Grande-Bretagne, acceptant, elle aussi, le défi, pour faire honneur à un « chiffon de papier ». Groupez ces faits ; rattachez-les au passé ; opposez-les à l'agression allemande et à ses méthodes. C'est le duel de deux principes contraires. D'un côté, les peuples qui ne croient qu'à la force ; de l'autre, les peuples qui croient au droit. D'un côté, les peuples d'asservissement ; de l'autre, les peuples de liberté, qui, soit qu'ils se défendent eux-mêmes contre l'agression, soit qu'ils viennent au secours des victimes de cette agression, mettent leur vie au jeu pour rester indépendants, maîtres de leurs affaires intérieures et de leurs destinées extérieures.
La guerre dure et s'étend. Chaque heure qui passe affirme et confirme le caractère qu'elle tient de son ori-
(1) Voir ci-dessus; Chapitre I, pages 1 à 10.
gine. En 1915, l'Italie se joint aux Alliés, non sans avoir fixé les conditions auxquelles elle sort de la Triplice: mais pourquoi? Parce que, de Trente à Trieste, elle a entendu monter la voix des irredenti qui l'appellent. En 1916, la Roumanie : pourquoi? Parce qu'à travers les plaines de Transylvanie, la plainte des Pioumains magyarisés par force a traversé les Carpathes. En 1917, la Grèce : pourquoi? Parce qu'aux rives de la Macédoine, de la Thrace et de l'Asie Mineure, elle a senti frémir, malgré les menées allemandes de son roi, l'âme de l'antique Hellade. Toujours, partout, même cause, même but. Pendant un demi-siècle, l'Alsace-Lorraine avait été le symbole et le flambeau des opprimés. C'est la libération des opprimés, c'est l'affirmation du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes qui, de l'Orient à l'Occident, répondant à l'écho de la Marne et de Verdun, élargit, d'année en année, le cercle de notre coalition.
Enfin voici, dernière venue, la démocratie américaine. Celle-là, quand elle entre en lice, ne sait pas bien encore pourquoi elle se bat ; mais, en quelques semaines, elle se fait, elle aussi, son but de guerre. De l'Est à l'Ouest, le mot d'ordre passe. On va se battre en Europe. Contre qui? Contre l'autocratie et contre le militarisme. Pour quoi? Pour la justice et pour la liberté des peuples. Des mots, répondent les « réalistes ». Oui, des mots ; mais des mots, pour lesquels des millions de soldats sont prêts à s'aller faire tuer et qui, de ce fait, deviennent des réalités ; des mots qui, partis de France, ont conquis le Nouveau Monde ; des mots, d'où va sortir la mobilisation des cœurs, sans laquelle, en démocratie, il n'est point de mobilisation militaire. Nous nous battions pour une frontière et pour une idée. L'Amérique n'a pas de frontière à défendre. Elle nous prend l'idée et la fait sienne.
Voilà pourquoi, qu'on le veuille ou non, qu'on s'en loue ou qu'on le regrette, la guerre de 1914, avant toute déclaration des gouvernements, avait son sens et son
but. Guerre des peuples ; guerre des nationalités ; guerre pour le droit des peuples et des nationalités, elle était cela, dès le premier jour de l'agression allemande. Et c'est cela encore qui, dans les derniers mois, a fait surgir du sol les régiments polonais, tchéco-slovaques, croates. C'est pour cela que des millions d'hommes sont morts. C'est pour cela que la paix devait être la paix des peuples libérés contre les forces de servitude. Les peuples avaient dit leur volonté. Les gouvernements, en Europe et en Amérique, n'ont fait que s'y soumettre. Toutes les déclarations sur les « buts de guerre », invariables et identiques, ont reflété les notions claires qui menaient les armées au combat.
La première de ces déclarations date du 30 décembre 1916. Elle est remise, au nom de tous les Alliés, par M. Aristide Briand à l'ambassadeur d'Amérique, en réponse à une note allemande transmise par les neutres. Qu'y trouve-t-on? D'abord le principe : « Les gouvernements alliés unis pour la défense de la liberté des peuples ». Puis l'application : « Il n'y a pas de paix possible, tant que ne seront pas assurées la réparation des droits et des libertés violées, la reconnaissance du principe des nationalités et la libre existence des petits États; tant que n'est pas certain un règlement de nature à supprimer défmitivementles causes qui, depuis si longtemps, ont menacé les nations et à donner les seules garanties efficaces pour la sécurité du monde. » Droit des peuples, réparation. Société des Nations : voilà, dans ses trois termes, la réponse des Alliés.
La seconde déclaration est du 10 janvier 1917. C'est une note une fois encore remise, au nom de tous, à l'ambassadeur d'Amérique par M. Aristide Briand, en réponse à une question du président Wilson. Le principe est le même, mais les précisions sont plus nombreuses :
1® Restauration de la Belgique, de la Serbie et du Monténégro, avec les dédommagements qui leur sont dus ;
2* Évacuation des territoires envahis en France, en Russie, en Roumanie, avec de justes réparations ;
3« Réorganisation de l'Europe, garantie par un régime stable et fondée aussi bien sur le respect des nationalités et sur le droit à la pleine sécurité et à la liberté du développement économique que possèdent tous les peuples, grands et petits, que sur des conventions territoriales et des règlements internationaux propres à garantir les frontières terrestres et maritimes contre des attaques injustifiées ;
40 Restitution des provinces ou territoires autrefois arrachés aux Alliés par la force ou contre le vœu des populations ;
50 Libération des Italiens, des Slaves, des Roumains et des Tchéco-Slovaques de la domination étrangère ;
60 Affranchissement des populations soumises à la sanglante tyrannie des Turcs ; rejet hors d'Europe de l'Empire ottoman, décidément étranger à la civilisation occidentale ;
70 Les intentions de S. M. l'Empereur de Russie à l'égard de la Pologne ont été clairement indiquées par la proclamation qu'il vient d'adresser à ses armées ;
8» Les Alliés n'ont jamais eu le dessein de poursuivre l'extermination des peuples allemands et leur disparition politique.
Retenez ces huit points : nous les retrouverons. Six mois plus tard, après un long débat, les Chambres françaises croient nécessaire de proclamer, à leur tour, dans deux ordres du jour solennels, leurs buts de guerre. La Chambre, le 5 juin 1917, adopte, par 467 voix contre 52, le texte suivant :
La Chambre, contresignant la protestation unanime qu'en 1871 firent entendre à l'Assemblée nationale les représentants de l'Alsace-Lorraine, malgré elle arrachée à la France, déclare attendre de la guerre, qui a été imposée à l'Europe par l'agression de l'Allemagne impérialiste, avec la libération des territoires envahis, le retour de l'Alsace-Lorraine à la mère patrie et la juste réparation des dommages ;
Eloignée de toute pensée de conquête et d'assersàssement des populations étrangères, elle compte que l'effort des armées de la République et des armées alliées permettra, le militarisme prussien abattu, d'obtenir des garanties durables de paix et d'indépendance pour les peuples grands et petits, dans une organisation, dès maintenant préparée, de la Société des Nations.
Le lendemain 6 juin 1917, le Sénat, à Funanimité, vote Tordre du jour suivant :
Le Sénat, convaincu qu'une paix durablene peut sortir que de la victoire des armées alliées ;
Affirme la volonté de la France, ferme dans ses alliances, fidèle à son idéal d'indépendance et de liberté pour tous les peuples, de poursuivre la guerre jusqu'à la restitution de l'Alsace et de la Lorraine ; la sanction des crimes ; la réparation des dommages ; l'obtention de garanties contre un retour offensif du militarisme allemand.
En Angleterre, en Italie, en Belgique, partout les Parlements confirment, en termes pareils, les déclarations des gouvernements et l'instinct des peuples. Tous les Alliés européens, après trois années de guerre, sont donc d'accord sur deux points : le premier, c'est qu'il n'est de paix possible qu'après la victoire ; le second, c'est que, dans la victoire, les Alliés revendiqueront, pour euxmêmes et pour tous, le droit des peuples à disposer d'euxmêmes, les restitutions, les réparations, les garanties et la Société des Nations. Les buts de guerre sont lumineux. Ils sont publics. On sait, dès ce moment, ce que sera la paix victorieuse. Ceux qu'elle ne satisfait point peuvent protester : aucune protestation, sauf celle de quelques socialistes, qui trouvent ces conditions trop dures.
Ces buts de guerre, solennellement notifiés au monde, ont-ils, depuis lors, été modifiés? Qu'on en juge.
Le 8 janvier 1918, le Président des États-Unis, dans un discours au Congrès, résumait, en quatorze articles, « le programme de la paix du monde ». C'est ce résumé que l'on a, depuis lors, appelé les a Quatorze points ». On en a beaucoup parlé, sans savoir toujours ni de quand ils dataient, ni ce qu'ils disaient. Il est par conséquent utile d'en reproduire ici la substance, en les présentant dans le même ordre que les « huit points » de janvier 1917.
1° Évacuation et restauration de la Belgique, sans aucune tentative pour restreindre sa souveraineté ;
2® Évacuation du territoire français ; restauration des régions envahies ; réparation du pr».judice causé à la France en 1871, en ce qui concerne TAlsace-Lorraine ;
3° Évacuation du territoire russe et règlement lui permettant de décider de son sort en toute indépendance ;
4° Rectification des frontières italiennes, conformément au principe des nationalités ;
5« Possibilité d'un développement autonome pour les peuples de TAutriche-Hongrie ;
6° Évacuation et restauration de la Roumanie, de la Serbie et du Monténégro ; accès à la mer pour la Serbie ;
7® Limitation de la souveraineté ottomane aux régions réellement turques ; autonomie à toutes les autres nationalités ; garanties internationales pour le libre usage des Dardanelles;
8** Pologne indépendante, avec libre accès à la mer ;
9** Création d'une Société des Nations, donnant des garanties mutuelles d'indépendance politique et d'intégrité territoriale aux grands comme aux petits États ;
W Règlement impartial des questions coloniales ;
11° Échange de garanties pour la réduction des armements ;
12° Suppression, autant que possible, des barrières économiques ; égalité commerciale pour toutes les nations ;
13» Liberté de la navigation sur mer ;
149 Conventions de paix publiques, excluant pour l'avenir les ententes secrètes entre nations.
Lorsque, le 9 janvier, ce texte, identique dans son sens — notamment en ce qui concerne la France — aux déclarations antérieures des Alliés, fut connu en Europe, il n'y rencontra qu'adhésion et satisfaction. Parlements et journaux l'interprétèrent comme un gage de plus de la solidarité américaine, dont tout le monde, à la veille de la bataille décisive du printemps, sentait la nécessité. Les Français y trouvaient en outre, pour la première fois, la reconnaissance publique de leur droit, sans plébiscite, sur l'Alsace et la Lorraine (1). L'intervention des États- Unis, loin de modifier les buts des Alliés européens, les confirmait donc et les précisait. L'opposition que, plus tard, on a tenté d'établir entre les premiers et les seconds
(1) Voir ci-dessous, Chapitre VII, page 267.
ne résiste pas à l'examen. Les Quatorze points n'ont pas contredit les programmes antérieurs de la paix. Ils les ont répétés. L'Amérique n'a pas conçu une paix différente de celle que l'Europe avait réclamée. Elle a défmi, dans des termes pareils, des revendications pareilles. Aucune rupture de la ligne suivie n'a résulté de ses déclarations. Une unité plus grande et plus complète en a été la seule conséquence (1).
De mars à juin 1918, l'ennemi progresse, menaçant de nouveau Calais et Paris. Le 15 juillet, la grande attaqueallemandecommençait.Lel8,lesgénérauxMangin et Dégoutte prononçaient la contre- offensive, préface de la victoire. Le 6 octobre, l'Allemagne demandait la paix. Après trois semaines de correspondance, publiée au jour le jour, le président Wilson faisait savoir à l'Allemagne que les Alliés étaient prêts à conclure. Telle est la voie droite et claire par laquelle, des buts énoncés par l'Europe en 1916 et 1917, cautionnés par l'Amérique en 1918, on arrivait, le 5 novembre, à l'armistice et à la paix. Jamais politique ne fut plus nette, plus franche, plus une. Tout le monde, avant même que la négociation commençât, savait à quel objet elle tendrait. La paix, avec tous ses principes et toutes ses conséquences, s'offrait aux yeux des peuples, avant de sortir, signée, des mains des négociateurs.
La paix, en d'autres termes, est née des origines mêmes et du caractère de la guerre. Elle a été voulue par les peuples avant d'être définie par les gouvernements. Elle a été définie par les gouvernements dès la fin de 1916, conformément à l'instinct des peuples et quand, au début de 1918, les États-Unis, à leur tour,
(1) M. Wilson disait, le 26 mai 1919 : « Quand on a vu que le danger allemand menaçait la liberté politique et l'indépendance nationale de tous les pays du monde, tous les peuples ont voulu prendre part à la lutte comme à une croisade pour détruire l'intolérable danger d'une tyrannie politique et ethnique qui aurait retardé d'un siècle ou plus le progrès du monde. C'est alors que j'ai fait mon discours du 8 janvier 1918, quelques jours après le discours analogue prononcé par M. Lloyd George. Il y a peu de différence entre nos déclarations. L'esprit est le nâme. »
ont dit comment ils la concevaient, ils n'ont fait que reprendre à leur compte des principes que ni eux, ni personne, n'auraient d'ailleurs pu changer : car ils résultaient de la nature des choses et de la force des événements. Parce que la paix sortait de là, elle ne pouvait pas être une paix de conquête et d'impérialisme. Si elle n'a pas été une paix de conquête, ce n'est ni à cause des Quatorze points, ni parce que M. Wilson a imposé sa volonté à l'Europe, ni parce que les gouvernements alliés ont péché, devant l'Amérique, par faiblesse ou par imprévoyance. C'est parce que M. Wilson, ses Quatorze points, ses discours, comme les déclarations mêmes des Alliés de 1916 et de 1917, comme les ordres du jour des Chambres françaises de la même année, n'avaient pu qu'enregistrer la volonté des peuples en armes ; c'est parce que la paix victorieuse, fille de la guerre, devait, de toute nécessité, confirmer, et non répudier, l'idéal même de la guerre.
La paix est née de cette unanimité. Et si, dans chacun de ses chapitres — qu'il s'agisse ou des frontières, ou des nouveaux États, ou des réparations, ou de la constitution des peuples — on retrouve ce caractère, on peut, quand on tient pour le style bismarckien et pour les solutions impérialistes, le regretter et s'en plaindre. Mais on n'a pas le droit de s'en étonner. Car, pendant toute la guerre, tous les Alliés, sans exception, d'accord avec tous les peuples, avaient constamment annoncé que la paix, la victoire gagnée, serait faite telle qu'elle a été faite. Entre les buts de guerre et les bases de paix — européens ou américains — l'identité, du premier au dernier jour, a été et est demeurée invariable, absolue. J'ai cité les textes : ils sont péremptoires.
l'organisation de la conférence 95
D'acord sur les principes avant même le début de la négociation, dans quelle mesure F était- on sur leur application? Quelle avait été, en d'autres termes, la préparation technique de la paix?
Ici encore la vérité diffère de l'image artificielle que la passion politique a tracée pour les peuples abusés. La paix a été préparée, pendant la guerre, dans toute la mesure où elle pouvait l'être. Mais cette mesure même avait des limites, qu'il n'est pas permis d'oublier. En France, l'étude avait été commencée par les différents départements ministériels pour les clauses qui les intéressaient. Trois organes généraux de coordination avaient ensuite fonctionné. Le premier, présidé par le grand historien Ernest Lavisse et composé, sous le nom de Comité d'études, d'universitaires et de savants, avait présenté des mémoires, appuyés de cartes et de statistiques, sur toutes les questions territoriales relatives à l'Europe et au proche Orient. Les données de ces problèmes, géographiques, ethniques, historiques et politiques, se trouvaient ainsi réunies et critiquées en une forme qui est l'honneur de la science française. Un autre comité, présidé par M. le sénateur Jean Morel, avait rédigé des notes substantielles sur les principaux problèmes économiques, à quoi le traité de paix devait apporter des solutions. Enfin, de décembre 1918 à la fin de janvier 1919, j'avais été chargé par M. Clemenceau de réunir, dans des séances de revision, les membres du Comité d'études et les représentants des divers ministères pour arrêter, sur chaque point, les conclusions communes, dont le texte établi par écrit servit de base aux propositions françaises. La Grande-Bretagne, qui avait
confié une étude analogue à l' État-Major, à l'Amirauté et au War Trade Intelligence, disposait, elle aussi, d'un abondant matériel. Pour les États-Unis, les services de Vlnquiry, dont M. House avait la haute direction, avaient poursuivi, depuis 1917, l'examen des problèmes de la paix, avec le concours de professeurs, de financiers et de juristes distingués. Désireux d'assurer, en vue de la Conférence, le maximum d'unité entre les thèses françaises et américaines, j'avais, dès janvier 1918, établi une liaison quotidienne entre les membres de Vlnquiry et la direction correspondante du Haut- Commissariat de France à Washington, dont le chef était M. Louis Aubert. En outre, au mois d'octobre suivant, cinq semaines avant l'armistice, j'avais appelé aux États-Unis M. le professeur de Martonne, secrétaire du Comité d'études, qui avait confronté nos documents préparatoires avec ceux de Vlnquiry et réalisé, pour nombre d'entre eux, une complète harmonie.
Pouvait- on faire plus et à l'étude en commun ajouter des conclusions communes? N'était-ce pas, l'heure venue de la paix, le plus sûr moyen de gagner du temps et de conclure vite? On l'a soutenu avec ce tranquille mépris des réalités passées, qui caractérise trop souvent les critiques rétrospectives. Tant qu'a duré la guerre, les puissances, c'est exact, se sont abstenues d'arrêter, dans le détail de leurs dispositions, les clauses de la paix. Simple incurie? Non ; mais impossibilité. La guerre, presque jusqu'à sa fm, a été dure à mener, incertaine dans son issue. En juillet 1918, à quatre mois seulement de l'armistice, avec l'ennemi sur la Marne et Paris bombardé, la victoire était- elle sûre ? Pour la saisir, tout l'effort, et quel effort I devait s'employer à faire marcher, vers le gain de la bataille, la lourde machine interaUiée, qu'on avait mis plus de trois ans à créer et qui ne tournait pas sans grincements. Le public n'a rien su de ces quotidiennes difficultés dans l'application du principe, honoré par tant de discours et si incomplètement réa-
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lise, de l'unité d'action. Ceux qui les ont vécues s'en souviennent. Ils savent aussi quelle prudence s'imposait soit pour les résoudre, soit pour éviter de les provoquer. Quand on a pris part aux débats entre Alliés de juillet 1918 sur l'expédition d'Orient, sur le transport des troupes américaines, ou encore sur le nombre des divisions britanniques en France, on conçoit ce qu'aurait eu de téméraire, de périlleux même pour la victoire, un débat parallèle sur les termes de la paix. Il était malaisé, pour un objet immédiat, d'atteler au même char des Alliés unis cependant par la communauté du péril. Qu'eût-ce été si, en même temps, on avait agité et multiplié par la discussion les divergences de vues que la paix devait accuser? Jamais plus T axiome de bon sens, qu'il faut faire chaque chose en son temps et qu'on ne peut pas tout faire à la fois, n'a trouvé sa justification. A vouloir simultanément faire la guerre et faire la paix, on n'était pas sûr de réussir la paix, mais on avait grande chance de perdre la guerre. On n'a pas fait cela et on a bien fait. Eût- on pu le faire d'ailleurs, alors qu'on travaillait dans l'instable, sur une situation chaque jour modifiée, dont, seule, la poursuite de la victoire devait déterminer l'évolution? Les hommes qui, à cette question, répondent affirmativement, prouvent leur ignorance des conditions de la guerre. Ceux sur qui pesait, à cette rude époque, la responsabilité du gouvernement, savent qu'une telle entreprise, vouée à un échec certain, n'eût été que criminelle imprudence.
Voilà la Conférence réunie. Les hommes et le matériel sont à pied d' œuvre. Quelle sera la méthode? La délégation française avait, dès le début de janvier, proposé un plan général, que M. Clemenceau m'avait chargé de préparer. Ce plan était conçu comme suit :
Principes et méthodes.
La Conférence a pour tâche de préparer, par le règlement de la guerre, l'organisation nouvelle des relations internationales,
SI!! les bases générales énoncées dans le message du président Wilson du 8 janvier 1918 et dans son discours du 27 septembre 1918, ainsi que dans la réponse des Alliés formulée le 5 novembre 1918.
En conséquence, l'ordre des débats pourrait être le suivant :