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M. CLEMENCEAU OBTIENT L'OCCUPATION ET LES ALLIANCES

La difficulté, qui nous est apparue le 14 mars, se confirme dans toutes les conversations tenues, dans toutes les notes échangées. Notes anglaises le 26 mars et le 2 avril ; notes américaines le 28 mars et le 12 avril ; conversations quotidiennes et ininterrompues. Sur nombre de points, jour par jour, nous gagnons du terrain : au premier projet de désarmement, un autre est substitué, sensiblement meilleur, qui supprime la conscription et réduit l'armée allemande à 100 000 hommes servant douze ans ; la démilitarisation de la rive gauche est étendue à une zone de 50 kilomètres sur la rive droite ; la violation de cette zone par l'Allemagne sera tenue pour acte d'hostilité ; mieux encore, le droit de vérifier, par des investigations en Allemagne, l'exécution des clauses militaires du traité est assuré au Conseil de la Société des Nations votant à la majorité ; enfin, le texte des traités de garantie est arrêté. Mais de l'occupation, pas un mot qui réponde à notre demande initiale du 25 février, maintenue et répétée dans notre note du 17 mars.

Il semble que, désormais, l'unité des vues soit absolue entre M. Lloyd George et M. Wilson contre toute occupation. Le 26 mars, le premier ministre britannique a remis à ses collègues une note générale sur la paix où, après avoir insisté sur le danger d'une paix trop dure.

il résume comme suit son point de vue quant à la rive gauche du Rhin :

Aucun essai ne sera fait pour séparer les provinces rhénanes du reste de TAUemagne.

Ces provinces seront démilitarisées, c'est-à-dire que les habitants de ce territoire n'auront le droit ni de porter les armes ni de recevoir une instruction militaire quelconque, ni d'être incorporés dans une organisation militaire, soit à base volontaire, soit à base obligatoire.

Il ne sera autorisé, dans ce territoire, ni fortifications, ni dépôts, ni établissements, ni constructions de chemins de fer, ni aucune organisation d'aucune sorte ayant un but militaire. Aucune troupe n'y sera introduite, sous aucun prétexte, sans avis préalable donné à la Société des Nations.

Comme la France est naturellement en défiance à l'égard d'un voisin qui, deux fois en cinquante ans, l'a envahie et dévastée avec une surprenante rapidité, l'Empire britannique et les Etats-Unis s'engagent à venir à l'aide de la France avec l'ensemble de leurs forces, dans le cas où l'Allemagne ferait passer le Rhin à ses troupes sans le consentement du Conseil de la Société des Nations, Cette garantie durera jusqu'à ce que la Société des Nations ait prouvé qu'elle constitue par elle-même une garantie suffisante.

De son côté, M. Wilson, dans une note du 12 avril, rappelle avec force la portée des propositions qu'il a formulées les 14 et 28 mars et qui sont identiques à celles de M. Lloyd George et il ajoute, sur un ton de gravité appuyée :

Je rappellerai que ces propositions ont été présentées par moi solidairement avec M. Lloyd George qui a formulé des propositions semblables en ce qui touche l'action de la Grande-Bretagne.

Ces propositions de M. Lloyd George, comme les miennes propres, ont été faites après un examen répété de tous les autres plans suggérés.

Elles représentent le maximum de ce que je juge moi-même nécessaire à la sécurité de la France et possible de la part des États-Unis.

Chaque jour, souvent deux fois par jour, M. Clemenceau revient à la charge.

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— Je ferai remarquer, dit-il, que sur mer la sanction est toute prête : l'Allemagne n'a plus de flotte. Il nous faut sur terre une sanction équivalente. L'Amérique est loin, protégée par l'Océan. L'Angleterre n'a pas pu être atteinte par Napoléon lui-même. Vous êtes, les uns et les autres, à l'abri. Nous ne le sommes pas. Aucun homme n'est plus éloigné que moi de l'esprit militariste. Mais nous voulons notre sécurité.

M. Lloyd George s'en tient à son invariable formule :

• — Il faut que vous compreniez bien l'état d'esprit de la population britannique. Elle redoute de faire quoi que ce soit qui puisse renouveler l'erreur commise par l'Allemagne lors de l'annexion de l'Alsace-Lorraine.

Nous répétons, de plus en plus pressants et directs, nos arguments. Nous rappelons que les Anglais ont installé ou laissé installer la Prusse sur la rive gauche du Rhin en 1815. Ils savent où cela les a menés. Nous montrons qu'ils n'ont cessé de préserver leur sécurité par une flotte supérieure à celle des autres puissances réunies. Peuvent-ils s'étonner que la France veuille, sur le Rhin, une protection physique? Les Anglais ont demandé à la France de ne pas contester leur doctrine navale, qui a permis de gagner la guerre, mais qui restreint les libertés des neutres. La France, dont l'armée a sauvé le monde sur terre, comme la flotte anglaise sur mer, estime juste qu'on accepte, pour sa sécurité liée à la sécurité de tous, une garantie et une restriction pareilles.

Le 31 mars, M. Clemenceau convoque, devant les Quatre, le maréchal Foch, assisté des généraux en chef des armées alliées. Le maréchal expose une fois de plus la thèse développée dans ses notes des 27 novembre et 10 janvier. Il donne lecture d'un nouveau rapport qui résume les précédents et dont voici la conclusion :

En résumé, si nous ne tenons pas le Rhin d'une façon permanente, il n'y a pas de neutralité, de désarmement, de clause écrite d'une nature quelconque, qui puissent empêcher l'Aile-

magne de se saisir du Rhin et d'en déboucher avec avantage.

Le Rhin reste aujourd'hui la barrière indispensable au salut des peuples de l'Europe occidentale et, par là, de la civilisation...

Dans ces conditions, il paraît difficile de refuser aux nations des premiers rangs de la bataille, France et Belgique, la protection qu'elles jugent indispensable pour vivre et combattre jusqu'à l'arrivée de leurs alliés.

Que les populations de la rive gauche du Rhin restent, ou non, allemandes, la frontière militaire des nations de l'ouest de l'Europe contre la Germanie est au Rhin.

Je demande instamment aux gouvernements alliés et associés, qui, aux heures les plus critiques de la guerre, ont remis entre mes mains la conduite de leurs armées et l'avenir de la cause commune, de considérer que cet avenir n'est assuré d'une façon durable, demain comme aujourd'hui, que par la frontière militaire du Rhin et son occupation par les Alliés. Cette situation indispensable est donc à maintenir. '

On écoute avec attention. Mais aucun des généraux alliés n'appuie le commandant en chef. Le 4 avril, le roi des Belges participe à la délibération des chefs de gouvernements et, lui non plus, ne se prononce pas pour une occupation prolongée. Nous sommes seuls. Les journaux d'outre-mer deviennent agressifs. Certains journaux français ne le sont pas moins. En deux jours, M. Lloyd George donne deux interviews apaisantes, dont l'effet n'est pas durable. Les sous- ordres sont nerveux. On lance, malgré M. House, la nouvelle tendancieuse que le paquebot George-Washington a été d'urgence appelé à Brest.

Impassible, M. Clemenceau soutient pied à pied la discussion (1). Nous multiplions les notes (19, 20, 22, 28, 31 mars, 2, 4, 5, 15, 16, 19 avril). Nous montrons que, quelle que soit l'importance des résultats acquis, il demeure indispensable d'assurer au traité une garantie d'exécution ; à la France, une protection physique, en face d'une Allemagne qui aura, pendant des années, du

(1) Le 2 avril 1919, une note détaillée, enregistrant les diverses manifestations de l'état d'esprit rhénan en défiance à l'égard des gouvernants de Berlin, fut remise aux gouvernements alliés.

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fait de la guerre, des millions de soldats instruits. Nous montrons que l'occupation seule répond à ce double besoin. Les jours passent.

A la fm, l'indomptable obstination de M. Clemenceau atteint son but. La lumière apparaît. Prudemment, lentement, patiemment, il élargit l'orifice et, le 20 avril, à 6 heures du soir, il obtient — la première — l'adhésion du président Wilson aux dispositions du chapitre 14 du traité. Le 22 avril au matin, M. Lloyd George donne la sienne, non sans renouveler une fois encore ses objections. M. Clemenceau, d'accord depuis deux jours avec le président Wilson, maintient toutes ses positions : la durée de l'occupation ; la prolongation possible ; la participation des alliés. Le dialogue suivant s'engage :

— Et cette occupation se prolongerait pendant quinze ans? .

— Je ne pourrais pas réduire cette période.

— Ne vous attendez pas à ce que nous laissions les troupes britanniques en Allemagne pendant quinze ans.

— Ce que je veux, c'est l'occupation internationale, un bataillon, un drapeau.

— Vous savez combien impatiemment l'Angleterre attend l'abolition du service obligatoire.

— Si je n'ai pas votre drapeau à côté du mien sur la rive gauche, je ne me présenterai pas devant notre Parlement.

— Quinze ans est indiqué comme une limite absolue. Cette limite ne pourrait-elle pas varier avec les paiements de l'Allemagne?

— Non et, au contraire, si la Commission des réparations constate que l'Allemagne ne tient pas ses engagements, nous pourrons prolonger ou même renouveler l'occupation.

— C'est bien. J'accepte.

La longue discussion est terminée. Malgré le désaccord des opinions, les rapports des trois hommes n'ont pas cessé pendant ces quarante jours d'être sincères et

affectueux. Puissent leurs concitoyens ne jamais l'oublier !

L'occupation interalliée de la rive gauche et des têtes de pont est fixée à quinze ans. On évacuera par zones, de cinq ans en cinq ans, — mais à une condition, c'est que l'Allemagne exécute fidèlement le traité. Si l'exécution fidèle fait défaut, pas d'évacuation de cinq ans en cinq ans. Même dans le cas d'exécution, nous gardons, au bout des quinze ans, une sauvegarde à tout risque : si les sécurités contre une agression allemande non provoquée sont jugées insuffisantes, pas d'évacuation (1). Enfin, si après évacuation, l'Allemagne manque à ses obligations de paiement, on réoccupera ; on réoccupera tous ensemble et non pas la France seule. Rappelezvous que, du début de janvier à la fin d'avril, la participation des Alliés à l'occupation et l'occupation même nous avaient été refusées ; qu'en substitution, on nous avait offert les deux traités et, qu'au terme du débat, nous avions et les traités et l'occupation : nous revenions de loin.

Tel était, cependant, en dépit des avantages obtenus ,par M. Clemenceau, l'attachement de quelques personnalités éminentes à notre thèse initiale, qu'avant même que la solution soit publique, une ardente opposition se déclare. A peine clos le débat entre les Alliés, voici que commence le débat entre Français. Le maréchal Foch, dont le gouvernement venait de défendre avec obstination les idées, estime que la limitation de durée acceptée sous réserve par M. Clemenceau ruine la valeur de la garantie. Il ne cache pas, même à la presse, sa manière de voir. Le 17 avril, il refuse de transmettre au général Nudant, président de la Commission d'armistice et intermédiaire des gouvernements alliés dans leurs rapports avec le gouvernement allemand, la convocation que le Conseil des Quatre a décidé d'adresser aux plénipotentiaires ennemis pour le 25 avril. Le 18, le Matin

(1) Voir ci-dessous, Chapitre VI, le sens de cette clause.

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publie un article (inspiré par lui et dont les épreuves ont été corrigées par un de ses officiers) contre les clauses de la paix. Puis c'est une interview dans le Daily Mail, dont la censure interdit la reproduction par la presse française, mais qui n'en a pas moins écho dans les couloirs du Parlement, où une motion est préparée, qui doit être présentée à la tribune du Sénat par M. Doumer.

Ces incidents, et quelques autres, créent une situation tendue. Ils obligent M. Clemenceau à prendre avec chaleur la défense du maréchal, dont certains chefs de gouvernement blâment les récentes interventions. M. Clemenceau ne les regrette pas moins qu'eux. Mais il entend, avec une généreuse clairvoyance, que les hommes de la victoire demeurent solidaires et « qu'on ne brise pas l'image que s'en fait le pays ». La discussion est vive. MM. Lloyd George et Wilson estiment que le commandant en chef n'a pas le droit de prendre l'attitude qu'il a, depuis deux jours, adoptée. Ils disent :

— Nous avons, de grand cœur, placé nos armées sous le commandement suprême d'un général français pour qui nous avons la plus vive admiration et la plus grande reconnaissance. Mais si ce général, pour haute que soit sa gloire, fait obstacle aux décisions des gouvernements, nous ne pouvons pas accepter cette situation et voir se retourner contre nous l'autorité que nous avons déléguée. C'est une question fondamentale de responsabilité constitutionnelle.

Ils ajoutent :

— Nous sommes, aujourd'hui comme hier, prêts à accepter le commandement en chef d'un général français. Mais nous demandons un général qui obéisse aux gouvernements.

M. Clemenceau, pour gagner du temps, expédie luimême au général Nudant le message dont le maréchal Foch n'avait pas voulu se charger et prie, le 18 au soir, M. Poincaré de convoquer le maréchal Foch. Le 19, les chefs des gouvernements alliés demandent à leur collègue

français où en est l' affaire. M. Clemenceau répond qu'il verra le maréchal après la réunion du Conseil et qu'il mettra le lendemain ses collègues au courant. En sortant de l'hôtel Bischofîsheim, M. Clemenceau me dit :

— Foch vient tout à l'heure. Bien qu'il se soit mis indiscutablement dans son tort, je vais le tirer d'affaire. Je ne veux pas qu'on touche au chef de la victoire.

Je lui demande s'il pense y réussir. Il me répond :

— Je le crois.

Le maréchal arrive à six heures et quart au ministère de la Guerre. M. Clemenceau lui expose la situation. Le maréchal répond qu'il a été mal compris ; qu'il a fait des objections, mais qu'il ne refuse pas de transmettre la convocation aux Allemands ; qu'il ne sait rien des articles de journaux. M. Clemenceau lui rappelle qu'il a refusé de transmettre la convocation. Il lui cite le nom de l'officier de son État-Major qui est allé corriger les épreuves. Le maréchal se tait. M. Clemenceau dit au maréchal :

— Allons ! Vous regrettez tout cela !

Le maréchal répond :

— Je le regrette de tout mon cœur.

M. Clemenceau, en pleine cordialité, l'adjure alors de ne pas se laisser manœuvrer par les journaux et les politiciens. En le reconduisant, il lui tape sur l'épaule avec une brusquerie amicale :

— Voyez- vous ! dit-il, on vous en conte. Ne vous laissez pas monter le cou I

Et le maréchal, détendu, souriant, répond :

— Compris : je vais faire rentrer mes escogriffes. Aveu loyal par le grand soldat de la pression qu'un

entourage agité avait exercée sur lui. M. Clemenceau, désormais, est sûr de la solution qu'il a voulue dès le premier jour. Il en informe M. Poincaré par téléphone et, le lendemain matin 20 avril, à dix heures, il avise MM. Lloyd George et Wilson que l'affaire est réglée ; qu'il y a eu un malentendu ; que le maréchal Foch le

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regrette et que tout va bien. Les deux chefs de gouvernement n'insistent pas. Ainsi, grâce à M. Clemenceau, grâce à son attitude à la fois décidée et mesurée, grâce à l'éminente autorité morale dont il jouit auprès de ses collègues, l'incident est vidé.

Mais le conflit renaît, le 25 avril, au Conseil des ministres, à la séance finale, où le gouvernement français tout entier doit statuer sur le traité. Le maréchal Foch, que M. Clemenceau y a spécialement convoqué, renouvelle ses critiques. On l'écoute. Il se retire. Le Conseil délibère et, à l'unanimité, après un débat de deux heures, se prononce en faveur du traité. Ce n'est pas tout cependant et, le 6 mai, à la séance plénière de la Conférence, qui précède de vingtquatre heures la remise du traité aux Allemands, l'illustre chef des armées victorieuses apporte, une fois encore, sa protestation.

— Au titre XIV, on prévoit, dit-il, comme garantie pour les réparations, l'occupation pendant cinq, dix ou quinze ans, des pays de la rive gauche du Rhin. Si on pouvait discuter posément cette question, il serait facile d'établir que cette garantie est nulle au point de vue militaire et qu'elle va créer des charges croissantes pour l'occupation alliée. Avant d'aller plus loin, je tiens donc à dire que ce chapitre XIV ou cette section XIV, je ne sais exactement, représente une garantie que je considère comme égale à zéro, tout en entraînant pour nous des charges militaires croissantes. Telle est la première rései-ve que je fais.

» D'après ce que j'ai compris encore, nous tiendrons, pendant cinq ans, le Rhin comme garantie militaire et moyen d'assurer nos réparations ; après cinq ans et jusqu'à dix ans, nous abandonnerions le Rhin depuis la frontière hollandaise jusqu'au-dessous de Cologne, c'est-à-dire sur un espace de plus de 200 kilomètres sur les 500 que nous y tenons.

» Dès à présent, je ferai observer que, au point de vue

des réparations, cela représente l'abandon de la partie la plus industrielle du territoire occupé, l'abandon de la tête de pont donnant accès au bassin de la Ruhr, la principale source de la fortune de l'Allemagne, que nous cessons de menacer et que nous renonçons à saisir.

» Après dix ans, ce sont 80 nouveaux kilomètres de la ligne du Rhin que nous abandonnons, depuis Cologne jusqu'au-dessous de Coblentz. Enfin, après quinze ans, la barrière du Rhin est abandonnée sur toute la longueur des territoires occupés ; la France se retrouve avec ses frontières de 1870, c'est-à-dire sans aucune garantie militaire. Comme vous le voyez, après quinze ans, nous n'aurons plus aucun gage pour les réparations. Par conséquent, à cet égard, je dis que la section XIV est absolument inopérante. Comme les paiements et les réparations se poursuivront pendant trente ans, nous nous trouverons avoir des garanties plus ou moins restreintes pendant quinze ans et, après quinze ans, nous n'en aurons plus aucune.

» J'attire votre attention sur cette absence de garanties militaires. D'autre part, la réoccupation des territoires occupés est envisagée, pendant ou après cette période de quinze ans, dans le cas où l'Allemagne n'exécuterait pas tout ou partie du traité signé par elle. Qui est juge de l'opportunité de cette réoccupation? La Commission des réparations. Pour toutes les violations des clauses du traité, même de celles qui n'ont pas trait aux réparations, qu'elles soient d'ordre militaire ou administratif, c'est la Commission des réparations qui interviendra pour dire : « Il y a eu violation de telles clauses; il y a donc lieu à réoccupation des territoires occupés ». Elle seule aura qualité à cet effet. Bien plus, elle aura, en ce qui concerne les réparations, à constater des violations de clauses ne figurant pas dans le traité, parce qu'elles ne doivent être établies qu'au cours de la période qui suivra la signature de ce traité. C'est une juridiction insuffisante.

» En résumé, le traité assure des garanties complètes, pour une période de cinq ans pendant laquelle, sans doute, l'Allemagne sera hors d'état de nuire. Mais à partir de ce moment, à mesure que la puissance allemande peut se reprendre et que le danger va s'accroître, les garanties vont en décroissant jusqu'à disparaître entièrement au bout de quinze ans. Après cette période, on n'aura plus aucun moyen militaire de faire payer un ennemi qui a trente ans pour payer, tandis que les charges augmenteront pour les Alliés.

» Il est, en effet, incontestable que, pour occuper une ligne qui ne sera pas la ligne du Rhin, pour constituer une barrière forte en deçà du fleuve, il faudra plus de troupes. Nos charges augmenteront donc à mesure que nos garanties diminueront jusqu'à se réduire à zéro, tandis que nous aurons encore des récupérations à exercer pendant quinze ans.

» Pour contraindre l'ennemi à tenir ses engagements, il n'y a qu'un seul moyen militaire : c'est de maintenir l'occupation du Rhin. Au Rhin, en effet, on peut, avec un peu de forces, interdire toute action à l'Allemagne et on se les réserve toutes.

» Telles sont les observations que j'avais à présenter sur la section XIV. Je demande que ces dispositions soient examinées à nouveau et, en particulier, par des experts militaires des nations alliées.

» Si on me demandait quelle solution je propose, je dirais à peu près ceci : « La question du pays rhénan est absolument conditionnée par le Rhin. Ce fleuve règle tout ». Quand on est maître du Rhin, on est maître de tout le pays. Quand on n'est pas sur le Rhin, on a tout perdu. Je n'irai pas bien loin chercher une comparaison. Si nous voulions nous défendre dans cette salle, il suffirait de tenir les portes pour en interdire le passage à l'ennemi. Inversement, quand nous aurons percju les portes, l'ennemi pourra passer. Donc, tant que nous tiendrons les barrières du Rhin, nous serons entièrement

maîtres sur la rive gauche à peu de frais. Si, au contraire, nous abandonnons le Rhin, il nous faudra beaucoup de forces pour tenir un pays dans lequel nous serons faibles quand même, puisque l'ennemi sera libre de venir attaquer quand il voudra.

» Au point de vue militaire, le Rhin seul est donc important. Le restenecompte pas. L'occupation des pays rhénans ne vaut que par la main-mise sur le Rhin. En nous repUant comme il a été dit, nous livrons des gages, nous ouvrons des portes, nous nous plaçons dans une situation inférieure parce que nous sommes obligés d'occuper un pays sans obstacles et d'y mettre beaucoup plus de forces, c'est-à-dire d'une façon beaucoup plus dispendieuse.

» Maintenir l'occupation du Rhin est la formule la plus économique et la plus sûre. Je puis me tromper et c'est pourquoi j'ai demandé que d'autres experts militaires viennent se joindre à moi pour revoir ce chapitre. Pendant combien de temps tenir le Rhin? Aussi longtemps qu'on voudra conserver des garanties, puisqu'il n'y en a pas d'autres. Quand on trouvera qu'on est payé ou qu'on a des garanties suffisantes, on n'aura plus qu'à retirer les troupes et à partir.

» Remarquez bien que je demande de maintenir l'occupation du Rhin et non pas des pays rhénans : c'est sur ce point que nous sommes en divergence d'opinion. On m'objecte que j'occupe un pays ; c'est absolument inexact; j'occupe les passages du Rhin, ce qui exige très peu de forces.

» Lorsque l'exécution du traité sera avancée, lorsque les pays allemands témoigneront d'une bonne volonté indiscutable, lorsque le désarmement s'effectuera, on pourra alléger les charges de tout le monde, Alliés et Allemands, en réduisant encore les troupes d'occupation et la réduction se fera comme vous le voyez, non pas par l'abandon d'un terrain, mais par la réduction des effectifs d'occupation.

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» En résumé, au point de vue militaire, je dis qu'il faut rester sur le Rhin purement et simplement et ne pas abandonner cette ligne, même partiellement, sous peine d'assumer des charges et des faiblesses et de rester dépourvus de toute garantie au bout d'un certain temps. Ces observations s'appliquent à toute la ligne du Rhin de Cologne à Coblence et à Mayence.

» Telles sont les principales observations sur lesquelles j'appelle l'attention ; je demande qu'on les prenne en considération et qu'on me donne acte de ma déclaration; car je ne puis pas laisser passer ces dispositions. Je n'ai pas vu le texte du traité, je me trompe peut-être ; mais je demande encore que, dès à présent, si le texte est ainsi rédigé, on veuille bien le faire examiner par des experts militaires pour voir dans quelle mesure il peut être retouché. »

Cet exposé provoqua plus de surprise que d'émotion. D'une part, le maréchal s'y plaçait surtout au point de vue financier, qui échappait à son information et y développait une théorie du gage que les chiffres réduisaient à néant (1). D'autre part, du point de vue militaire, il faisait arbitrairement abstraction d'un certain nombre de faits, que force était cependant de retenir : d'abord l'irréductible opposition des pays anglo-saxons à une occupation prolongée; ensuite l'offre faite par eux à la France de leur assistance militaire en cas d'attaque allemande ; enfin le droit, obtenu par M. Clemenceau, de ne pas évacuer de cinq ans en cinq ans, si l'Allemagne manquait à ses engagements financiers ; de ne pas évacuer au bout de quinze ans si, à ce moment, les garanties, c'est-à-dire les traités anglais et américain, semblaient insuffisants (2) ; enfin de réoccuper, après évacuation, si quelque infraction de l'Allemagne était alors constatée. Ces dispositions réunies donnaient satisfaction aux thèses du commandant en chef.

(1) Voir ci-dessous, Chapitre X, page 368.

(2) Voir ci-dessous. Chapitre VI.

Ces thèses, d'ailleurs avaient varié. Dans sa note du 27 novembre 1918, le maréchal avait demandé que les populations allemandes de la rive gauche du Rhin fussent inclues dans le système militaire français (1). C'était une solution maxima d'annexion déguisée, que jamais le gouvernement français n'avait faite sienne. Mais le maréchal lui-même l'avait très vite abandonnée. Dans sa note du 10 janvier, le commandant en chef se bor^ nait en effet à réclamer l'occupation du Rhin et de ses places en cherchant, pour les habitants, un statut politique convenable. Le 31 mars, il avait donné lecture d'une note dans le même sens et, au cours de la discussion qui avait suivi cette lecture, il avait dit : « La paix ne peut être garantie que par la possession du Rhin jusqu'à nouvel ordre, c'est-à-dire tant que l'Allemagne n'aura pas changé d'esprit. » Le 6 mai, il avait insisté, dans ses prémisses, sur l'exécution des clauses financières de la paix, dans sa conclusion sur l'objet limité de sa demande : occupation non de la rive gauche, mais du Rhin seul ; occupation circonscrite dans le temps comme dans l'espace : « Quand on trouvera qu'on est payé et qu'on a des garanties suffisantes, on n'aura plus qu'à retirer les troupes et à partir. » Si l'on compare le dernier de ces exposés avec les clauses du traité, à quoi se réduit l'écart? A peu de chose, puisque d'une part la faculté de prolongation après quinze ans était assurée à la France ; puisque, d'autre part, la suggestion du maréchal d'occuper le fleuve sans tenir la rive gauche

(1) « Sur la rive gauche du Rhin, il ne peut y avoir d États neutres. Toutes les populations de cette rive doivent être en état de prendre les armes pour faire face au péril allemand... Il appartiendra au traité de paix d'établir l'organisation politique des populations rattachées au sort de l'occident continental (Luxembourg, pays rhénans de la rive gauche), de les former ou de les maintenir en États relativement indépendants. Néanmoins cette organisation doit aboutir, de la part de ces populations, à une conduite politique et à une action militaire antiallemandes, le moment venu. Par suite, les hommes en état de porter les armes doivent y être, dès le temps de paix, et dans une proportion correspondante à la population, organisés en troupes capables de combattre sûrement contre l'Allemagne en cas de guerre. »

eût manifestement constitué, en cas de conflit, une redoutable imprudence aux dépens des troupes ainsi aventurées (1).

Tel fut, le 6 mai au soir, le sentiment commun des chefs de gouvernements immédiatement réunis dans le cabinet de M. Pichon. Après un court échange de vues, on constata que le maréchal Foch n'avait produit aucun argument qui n'eût déjà été discuté. On décida, en conséquence, de maintenir les clauses du traité. Par contre, la discussion, si péniblement apaisée vingt jours plus tôt par M. Clemenceau, fut ranimée. L'un des plénipotentiaires britanniques, M. Bonar Law, connu pour son habituelle modération, déclara :

— Si un général anglais adoptait contre son gouvernement une telle attitude, il ne resterait pas cinq minutes en fonctions.

M. Clemenceau répliqua :

— Vous connaissez mon opinion. Quelque regret que m'inspire l'attitude du maréchal, nous ne devons pas oublier qu'il a mené nos soldats à la victoire.

L'affaire en resta là. Le lendemain, 7 mai, le traité fut remis aux Allemands.

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