NOUVELLE RÉSISTANCE ANGLAISE ET SUCCÈS DE M. CLEMENCEAU
Nous revenions de loin, disais-je plus haut, et nous l'allions bien voir. Le 29 mai, la délégation allemande présentait, sous la signature du comte Brockdorff, ses
(1) M. Viviani, président de la Commission de la Paix, disait, à ce sujet, le 16 septembre 1919 : « Les tôtes de pont du Rhin, comment les auriez-vous gardées? A l'aide d'effectifs peu nombreux? Vous auriez commis un crime envers votre pays. Car vous n'aviez pas le droit d'exposer une avant-garde aventurée sur le Rhin, face à l'Allemagne, la Rhénanie derrière, loin de votre pays... »
èl6 LA RIVE GAUCHE DU RHIN
a remarques sur les conditions de paix ». Le chapitre XIV y était surabondamment dénoncé comme un odieux abus de la force. Partout la nervosité était grande, dans la Conférence, dans les Parlements, même dans le public. On craignait que l'Allemagne ne rompît et, pour la faire signer, on n'était pas d'accord sur les moyens. Nulle question, plus que celle de l'occupation, ne devait faire apparaître cette différence de vues. Dès la fm de mai, M. Lloyd George exprimait son regret de s'être laissé trop vite convaincre par son collègue français. La concession faite à nos demandes pressantes lui semblait, dans l'atmosphère orageuse du début de juin, l'erreur capitale, à quoi peut-être il faudrait imputer demain le recommencement de la guerre. Une nouvelle discussion commençait. A quatre, à six, à dix reprises, l'occupation est remise, en termes pressants, sur le tapis. Le traité ne laisse aux Allemands que 100 000 hommes : est-ce contre cela qu'on va garder une armée sur le Rhin? L'Allemagne doit payer les dommages et les pensions : va-t-on employer une grande part de ces ressources à entretenir des garnisons? Les Allemands sont au plus haut degré de surexcitation nationaliste : que d'incidents naîtront de ce système renouvelé de 1815 et de 1871 ! Les traités de garantie lient désormais les peuples d'outre-mer au danger de la France : si le danger résulte d'un de ces incidents, ces peuples auront peine à s'en reconnaître solidaires et la force morale ne soutiendra pas, comme elle l'a soutenue dans la dernière guerre, la force matérielle. Les protestations d'ailleurs ont déjà commencé. Les éléments ouvriers et démocrates condamnent l'occupation comme inique, les modérés comme absurde et inutile. Ce n'est qu'une solution de sentiment, non de raison. On n'aurait jamais dû l'accepter. Du moins faut-il l'abréger grandement, la réduire à dix-huit mois ou deux ans.
— Je crains, disait M. Lloyd George, que nous ne nous soyons ralliés trop vite à l'idée d'une occupation
prolongée. A mon avis, c'est tout le projet qu'il faudrait remettre à l'étude.
» J'ai accepté l'occupation, c'est vrai. Mais, depuis lors, j'ai réuni quatre fois le Cabinet d'Empire et notre délégation à la Conférence. Leurs membres sont unanimes à penser que j'ai eu tort et que j'aurais dû vous donner le choix entre l'occupation et le traité de garantie.
» L'occupation est inutile, puisque l'Allemagne n'aura que 100 000 hommes et que la Grande-Bretagne, ainsi que les États-Unis, sera aux côtés de la France en cas d'agression. Elle est illogique, parce que c'est bien plui^ tard, dans cinquante, dans soixante ans, que l'Allemagne deviendra dangereuse. Elle est injuste, parce qu'elle aboutit à faire payer par l'Allemagne les soldes et l'entretien de l'armée française. Elle est ruineuse, parce qu'elle absorbera, au détriment de la caisse des réparations, le plus clair des ressources allemandes. ElUe est périlleuse, parce qu'impopulaire, inspirée des méthodes du passé et de nature à créer des incidents locaux qui rendront l'Allemagne sympathique à l'opinion anglosaxonne.
» Telle est la conclusion de mes récents entretiens. Je ne vous reproche rien. C'est moi seul que j'accuse d'avoir cédé trop vite, en avril, à vos arguments. Si vous persistez, je serai forcé de quitter Paris et d'aller soumettre à Londres la question au Parlement.
Chaque jour les arguments se multiplient, se développent, s'accumulent. La tentative du D' Dorten et la proclamation d'une «répubhque rhénane » que cet ancien magistrat était manifestement incapable de fonder ; l'attitude des autorités militaires françaises à l'égard de cette tentative aussitôt avortée (1) coïncident avec la thèse anglaise et la renforcent. M. Lloyd George nous reproche de nouer des intrigues politiques dans le
(1) Voir ci-dessous, Chapitre XI, page 418.
temps même où nous affirmons ne réclamer qu'une garantie militaire. Il dit avec amertume :
— En ce moment, vos généraux travaillent à faire une république rhénane. C'est le vrai moyen de l'empêcher d'exister. C'est l'avis du général Robertson.
M. Barnes et M. Bonar Law appuient le premier ministre. M. Bonar Law se résume ainsi :
— L'occupation n'a que deux objets : protéger la France, garantir l'exécution du traité. Dans les deux cas, le chiffre de quinze ans ne se justifie pas.
Pendant trois longues semaines, irréductible, du 23 mai au 13 juin, M. Clemenceau répond :
— Je ne peux pas accepter qu'on revienne sur ce qui a été décidé.
» Vous connaissez ma politique. Elle est tout entière basée sur l'étroite union de la France avec la Grande- Bretagne et les États-Unis. Je suis, à cause de cela, attaqué de toute part comme faible et insuffisant. Je suis sûr, en persistant, de bien servir mon pays et je persiste. Mais, dans la question de l'occupation, vous ne comprenez pas le point de vue français. Vous êtes dans votre île, derrière le rempart de la mer. Nous sommes sur le continent avec une mauvaise frontière. Mon pays a souffert plus qu'aucun autre du fait des Allemands. Nous les connaissons mieux que vous.
» Ce que nous craignons pendant les années qui viennent, ce n'est pas une attaque allemande : c'est l'inexécution systématique du traité. Jamais traité ne contint autant de clauses ; donc jamais traité ne comporta autant de risques d'inexécution. Contre ces risques, nous voulons la garantie matérielle de l'occupation et nous entendons la garder le temps nécessaire à la formation de notre opinion sur la bonne foi de l'Allemagne.
» En échange des deux traités d'aide immédiate, fai réduit la durée que f avais demandée d'abord. Mais, comme fai voulu tout prévoir, fai demandé aussi — et vous y avez adhéré — que V occupation pût être prolongée
au delà de quinze ans. Tout cela a été accepté. Je ne peux pas consentir à le remettre en question.
» Voilà pour la garantie. Mais nous avons besoin également, dans les années prochaines, d'une barrière derrière laquelle notre peuple puisse travailler en sécurité et relever ses ruines : cette barrière, c'est le Rhin. Je dois compter avec le sentiment national. Cela ne veut pas dire que j'ai peur d'être renversé : cela m'est tout à fait indifférent. Mais je ne veux pas, en renonçant à l'occupation, faire quelque chose qui briserait le ressort vital de notre peuple.
» C'est d'ailleurs votre intérêt comme le nôtre. Car, dans l'union entre nos trois pays, la France, elle aussi, est indispensable.
» Il y a en ce moment deux méthodes en présence. Tout le monde est pressé d'en finir. Mais en Angleterre, on croit que le moyen d'y réussir est de faire des concessions. En France, nous croyons que c'est de brusquer. Je ne suis pas pour la politique qui veut nous faire pardonner notre victoire par les Allemands : je les connais trop bien et depuis trop longtemps. Le monde entier a été informé de nos principes dans la guerre et dans la paix. Nous y sommes restés fidèles. Il nous appartient de les faire triompher.
» J'ai le devoir d'être franc. Je vous dis dès maintenant, avec la pleine conscience de la portée de mes paroles, que je ne veux pas faire de concessions sur ce point. C'est une chose impossible.
» Je vous sais, vous et vos collègues, parfaitement sincères et c'est ce qui rend la situation grave. Je pèse mes paroles et je vous dis : « Si vous allez devant votre Parlement, j'irai devant le mien, et au besoin, je démis sionnerai.Mais je n'accepteraipas ce que vous proposez.»
)) Maintenant, je déclare que je ne veux même pas examiner cette double hypothèse, ni admettre qu'après cinq ans de guerre, nous nous reconnaîtrons incapables de donner aux Allemands une réponse commune.
Je ne crois pas que la voix d'un citoyen parlant pour son pays ait jamais eu plus de force et d'ampleur persuasive... Le 13 juin, M. Clemenceau obtenait satisfaction et fixait l'adhésion sans réserves de tous ses collègues. Le chapitre XIV était maintenu tout entier, sans un mot changé. Pour en informer l'Allemagne, trois jours après, c'est une phrase du président Wilson que les Alliés reproduisaient : « La raison pour laquelle la paix doit être garantie, c'est qu'il y aura des parties contractantes, dont les promesses, on l'a vu, ne sont pas dignes de foi (1). ))
C'est l'intérêt de la France, c'est l'intérêt commun des nations alliées que je sers en montrant, par l'exemple d'une négociation capitale, quelle est, entre hommes de bonne foi et de bonne volonté, la difficulté de s'entendre, quand ces hommes représentent des peuples divers, des siècles et des traditions contraires. Puissent ceux qui feraient fi de cette difficulté n'avoir jamais à la résoudre 1 Dans ce grand débat, les chefs de gouvernements responsables ont fait valoir, sans en rien masquer, leurs arguments. Ils ont connu des heures dures de désaccord total. Ils ont été jusqu'au bout de leur thèse. Mais ils l'ont fait dans l'estime mutuelle et —
(1) Au cours de cette tragique discussion, M. Clemenceau a consenti à nos alliés, en échange de la réalité maintenue, deux concessions de forme qui ne modifient rien au fond des choses et qui ont trouvé place dans une déclaration du 13 juin 1919 signée des quatre chefs de gouvernements. Aux termes de cette déclaration, il est entendu entre les Alliés que :
1° Sous réserve de toute modification que les gouvernements alliés et associés jugeraient nécessaire, les dépenses d'occupation de devront pas dépasser 240 millions de marks-or par an (chiffre fourni par le maréchal Foch).
2° Si l'Allemagne, avant l'expiration du délai de quinze ans, donnait « des preuves certaines de bonne volonté et des garanties satisfaisantes » (bons, hypothèques, etc.), les puissances alliées et associées « seraient prêtes à se mettre d'accord pour fixer à une date plus rapprochée le terme de la période d'occupation ».
Cette déclaration était, de la part de la France, une manifestation de bonne volonté qui laissait entier le droit de notre pays inscrit dans le traité, puisque, d'après ses termes mêmes, la décision relative à une évacuation prématurée ne peut résulter que de 1' « accord » de tous les Alliés et demeure par conséquent subordonnée au consentement de la France.
c'est M. Clemenceau qui parle — « sur le ton d'une conversation d'amitié, même quand on pouvait avoir des choses cruelles à se dire ». Ils ont mesuré la puissance des emprises historiques, auxquelles ils étaient soumis. Ils se sont trouvés réciproquement — je cite de nouveau M. Clemenceau — « plus français, plus anglais, plus américain encore, qu'ils ne l'eussent pensé ». Mais la volonté de s'entendre a été la plus forte. L'accord s'est fait et cet accord est le salut du monde. Sans lui, il n'y aurait eu ni victoire dans la guerre, ni traité dans la paix, ni sécurité dans l'avenir.
Le gouvernement français a été, à l'occasion de cette solution, violemment attaqué. Sa divergence de vues avec le maréchal Foch, dont M. Clemenceau, dans son intime sensibilité, a profondément souffert, a été, sans mesure, exploitée contre lui. J'ai montré que, si l'on regarde de près les textes et les faits, la différence entre les dispositions du traité et la thèse du commandant en chef est insignifiante. Occupation pour quinze ans, c'est entendu. Pour quinze ans? Oui, — mais avec faculté de prolongation et de renouvellement, soit du fait de l'Allemagne infidèle à ses engagements, soit du fait d'insuffisance, et a fortiori d'absence, des garanties inscrites dans les traités anglais et américain (1). Qu'avait dit le gouvernement français dans son mémoire du 25 février 1919? Que « pour le temps présent » ; que « actuellement » l'occupation était indispensable. Qu'avait écrit le maréchal Foch dans sa note du 27 novembre 1918? Que l'occupation devait être maintenue « pendant au moins une certaine durée de temps ». Qu'avait-il dit, le 31 mars, en commentant son mémoire du même jour ? « Il faut occuper jusqu'à nouvel ordre, c'est-à-dire tant que l'Allemagne n'aura pas changé d'esprit. » Comment avait-il conclu, le 6 mai, à la séance plénière de la Conférence? Par cette phrase que j'ai citée
(1) Voir ci-dessous, Chapitre VI.
déjà et que je cite de nouveau : « Quand on trouvera qu'on est payé ou qu'on a des garanties suffisantes, on n'aura plus qu'à retirer les troupes et à partir. » Encore un coup, relisez le traité : c'est pratiquement identique.
Une différence — une seule — différence d'ordre politique d'ailleurs et non pas militaire : la rive gauche reste allemande au lieu de devenir indépendante. On peut le regretter, certes. Mais si l'on s'était tenu à la première formule, c'était la rupture avec les Alliés ; c'étaient aussi les manifestations hostiles d'une population mélangée ; c'était la solution brusquée, avec tous ses risques ; l'indépendance par contrainte, avec tous ses inconvénients. « Ce n'est pas, disait au Sénat M. Clemenceau, la faute des armées de la Révolution si nous ne sommes pas restés au Rhin. Mais ce n'est pas notre faute non plus si, aujourd'hui, quand je veux aller au Rhin, je rencontre des pays allemands entre le Rhin et moi — et si je suis obligé d'en tenir compte ». Ceux-là mêmes qui, comme M. Maurice Barrés, ont légitimement foi dans l'évolution morale de la Rhénanie, reconnaissent qu'elle a besoin de temps pour se retrouver et s'affirmer. Ils savent qu'elle n'est pas prussienne de traditions, mais que, française treize ans en quatre cents ans, elle requiert, pour concevoir son droit et son intérêt à être libre ou autonome, quelque délai. M. Clemenceau, ayant satisfaction sur l'essentiel, pouvait-il, sur ce point spécial, provoquer la cassure avec la Grande-Bretagne? Il ne l'a point pensé : qui l'eût proposé? (1).
(1) J'ai résumé à la Chambre, le 2 septembre lôlô, l'option qui s'imposait aux négociateurs français dans les termes suivants :
« La question, qui se pose à vous après s'être posée à nous, est aussi simple qu'elle est grave. Elle se pose dans une seule formule que je vais mettre devant vos yeux et sur laquelle, de même que le gouvernement a décidé, vous aurez, dans quelques jours, à décider aussi. Cette question, la voici : laquelle des deux solutions suivantes valait le mieux pour la France? Ou bien l'occupation d'une rive gauche du Rhin séparée de l'Allemagne pour une durée non définie, mais avec nos seuls moyens, mais sous notre propre responsabilité, mais dans une position d'isolement politique et militaire en face d'un pays toujours plus peuplé que
Le Parlement, saisi à son tour, a confirmé la décision du chef du gouvernement et du Conseil des Ministres, la Chambre des Députés par 372 voix contre 53, le Sénat à l'unanimité. M. Louis Barthou, rapporteur général du traité, et adversaire de M. Clemenceau, a porté un jugement d'équité, en écrivant, dans son rapport de 1919:
Si grande que fût l'autorité du chef illustre dont il s'agit, un problème comme celui-ci ne peut être traité par les militaires que d'un point de vue spécial, isolé et trop exclusif. Pour les gouvernements, ce même problème s'offre, dans son ensemble, avec toutes ses parties, qui se contrarient ou s'accordent, mais dont aucune n'est indifférente ou négligeable.
Entre tant de raisons, il faut faire un choix et ce choix, c'est un parti que l'on prend.
M. Barthou ajoutait :
Le gouvernement français, à la place duquel il est peu probable qu'un autre eût agi différemment, a apporté à la France des garanties solides. Peut-on nier la force imposante qu'elles représentent? Elles se complètent les unes par les autres.
Sur le point vital — fermeture à l'armée allemande de la région rhénane et occupation interalliée de longue durée — la demande française a triomphé. Il était juste qu'elle prévalût. Les Allemands et leurs amis — ils savent s'en ménager en tous pays — ont pris occasion de cette négociation, comme de beaucoup d'autres, pour accuser la France d'abuser de sa force. Ils oublient que jamais la France n'a demandé d'annexion. Tout ce
le nôtre, mais aussi sans droit contractuel de vérifler ce qui se passait en Allemagne au point de vue militaire, mais enfin et surtout malgré les objections formelles de la Grande-Bretagne et des États-Unis ; ou bien l'occupation de cette même rive gauche qui demeure allemande dans les conditions que définit le traité, mais avec le droit de prolonger l'occupation et de réoccuper, mais aussi avec la destruction des forteresses rhénanes et la neutralisation de la rive gauche et de 50 kilomètres sur la rive droite, mais aussi avec le droit d'investigation, mais aussi avec la participation de nos alliés à l'occupation rhénane, mais enfin et surtout avec l'engagement d'aide militaire immédiate de la Grande-Bretagne et des États-Unis? »
que la France a voulu, c'est conjurer le risque d'invasion, qu'elle a connu deux fois en cinquante ans. Nous avons entendu que « cela » ne recommençât pas : rien de plus, rien de moins, Nos propositions, franchement formulées, ont été obstinément défendues. Nous les avons modifiées sur certains points secondaires pour établir l'accord avec nos alliés et conclure les traités de garantie. Mais nous n'avons pas consenti à renoncer à l'occupation non plus qu'au droit de la prolonger. Nous avons mené cette politique, malgré de hautes oppositions contradictoires, les unes françaises, les autres alliées, parce que nous avons cru que, à l'égard de la France, c'était le devoir. J'attends qu'on dise ce que d'autres auraient fait à notre place.