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L'ALSACE, LA LORRAINE ET LA FRANCE

Ce qu'étaient, pour la France, l'Alsace et la Lorraine, le monde entier l'a compris, le jour où l'acclamation des deux provinces a salué l'entrée victorieuse de nos troupes. Cette fidélité datait de loin. Dès le xviii^ siècle, les Prussiens la reconnaissaient. Lisez ce qu'au moment du Congrès d'Utrecht leur gouvernement écrivait à ses plénipotentiaires ;

Il est notoire que les habitants de l'Alsace sont plus français que les Parisiens et que le roi de France est si sûr de leur affection à son service et à sa gloire qu'il leur ordonne de se fournir d'épées, de fusils, de hallebardes, de pistolets, de poudre et de plomb toutes les fois que le bruit court que les Allemands ont dessein de passer le Rhiti et qu'ils courent en foule sur les bords de ce fleuve pour en empêcher ou du moins en disputer le passage à la nation germanique, au péril évident de leurs propres vies, comme s'ils allaient au triomphe...

Si on séparait les Alsaciens du roi de France qu'ils adorent, on ne pourrait lui ôter les cœurs d'autre manière que par une chaîne de deux cents ans.

Bismarck savait cela et ce qui en résulterait. Après une brève hésitation, il n'en céda pas moins à l'exigence

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de Moltke et à la théorie de la frontière militaire. Il ne tenta ni de nier ni d'excuser l'attentat commis contre le droit et la volonté d'un peuple. Tel que devait apparaître au Beichstag, quarante-trois ans plus tard, Bethmann-HoUweg, tel Bismarck fut, à la même place, le 2 mai 1871. Proclamant « l'éloignement des habitants pour leur séparation d'avec la France », il affirma aussi sa volonté de n'en pas tenir compte. Les élus de l'Alsace et de la Lorraine venaient de lancer de Bordeaux leur déchirant appel à la justice (1). Personne ne répondit. La « terre d'Empire » était nécessaire à l'Empire naissant, non seulement comme « glacis », mais aussi comme ciment. Elle devenait, sous l'autorité absolue de l'Empereur, roi de Prusse, le bien commun des États allemands. Elle était la première conquête, la première réalité impériale. Mais historiquement, en plein siècle des nationalités, l'annexion représentait un monstrueux solécisme. Par elle, la victoire allemande prenait, contre la France, un sens et une portée qu'elle n'avait pas eus contre l'Autriche. Pour un avenir indéfini, les relations de la France et de l'Allemagne étaient grevées d'une

(1) « Les représentants de l'Alsace et de la Lorraine ont déposé, avant toute négociation de paix, sur le bureau de l'Assemblée nationale, une déclaration affirmant de la manière la plus formelle, au nom de ces deux provinces, leur volonté et leur droit de rester françaises.

» Livrés, au mépris de toute justice et par un odieux abus de la force, à la domination de l'étranger, nous avons un dernier devoir à remplir.

» Nous déclarons encore une fois nul et non avenu un pacte qui dispose de nous sans notre consentement.

» La revendication de nos droits reste à jamais ouverte à tous et à chacun dans la forme et dans la mesure que notre conscience nous dictera.

» Au moment de quitter cette enceinte où notre dignité ne nous permet plus de siéger, et malgré l'amertume de notre douleur, la pensée suprême que nous trouvons au fond de nos cœurs est une pensée de reconnaissance pour ceux qui, pendant six mois, n'ont pas cessé de nous défendre, et d'inaltérable attachement à la patrie dont nous sommes violemment arrachés.

» Nous vous suivrons de nos vœux et nous attendrons, avec une confiance entière dans l'avenir, que la France régénérée reprenne le cours de sa grande destinée.

» Vos frère^î d'Alsace et de Lorraine, séparés en ce moment de la famille commune, conserveront à la France, absente de leurs foyers, une affection filiale, jusqu'au jour où elle viendra y reprendre sa place. »

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hypothèque qui leur interdisait à jamais le rythme harmonieux des corps sains. La paix du monde tout entière, suivant le mot du président Wilson, en était troublée profondément.

De 1871 à 1914, le drame s'est déroulé de deux millions d'hommes défendant, contre un empire de force, leur âme nationale. Tant en Alsace-Lorraine qu'en France et à l'étranger, 360 000 Alsaciens et Lorrains déclarèrent leur option pour la France. Ceux qui restèrent sur place n'abdiquèrent point. Avec une impitoyable dureté, la germanisation s'abattit sur les deux provinces. Par l'administration comme par l'enseignement, tout ce qui rappelait le passé fut proscrit. Les hommes changèrent : Manteufîel, les deux Hohenlohe, Wedel. Le principe, jamais, ne varia, même aux heures où la domination prétendait s'envelopper de souplesse. La protestation, jamais non plus, ne céda, fût-ce dans les périodes où les exigences de la vie suggéraient l'opportunisme. Je ne veux pas écrire ici l'histoire de ce long martyre : les journaux indépendants supprimés ; la langue française interdite ; le droit d'association méconnu ; la pression policière déchaînée ; les procès politiques multipliés ; les relations individuelles entravées par le régime des passeports ; la « paix de cimetière » organisée par les vainqueurs en vertu du trop fameux « paragraphe de dictature ». Séparées de la France, réfractaires à l'Allemagne, l'Alsace et la Lorraine se défendirent par l'appel à leur génie propre : ici encore, au bout de quelques mois, tout ce que cet effort avait créé — musées, théâtres, revues, sociétés sportives ou littéraires — connut les rigueurs du gendarme.

En 1902, la loi de dictature fut abrogée; en 1911, une constitution nouvelle fut promulguée. Ni la liberté réelle, ni l'autonomie légale n'en résultèrent pour l'Alsace-Lorraine. « Nous sommes roulés », écrivait l'abbé Wetterlé. Des Allemands isolés ont mesuré l'abîme, chaque jour plus profond, que creusait, entre vainqueurs

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et. vaincus le fonctionnarisme prussien. Jamais le gouvernement impérial n'a renoncé à mater ceux qu'il se sentait incapable de convaincre. Son administration active et souvent profitable n'a pas réussi à compenser l'erreur de la faute initiale et de ses conséquences. Les années passant, l'antagonisme se fait de jour en jour plus âpre. A partir de 1909, l'autoritarisme se mue en persécution. A chaque jour, son procès. A chaque condamnation, un regain de protestation, qui s'exprime sous mille formes ingénieuses, dont la lourdeur allemande s'irrite et s'exaspère. Les expulsions se multiplient, en même temps que les emprisonnements. C'est la chasse aux suspects et bientôt l'affaire de Saverne où l'on voit un colonel, au mépris des lois, faire charger les passants par sa troupe et arrêter les magistrats dans leur maison pour la gloire de l'armée qu'il prétend insult-ée : résumé saisissant non seulement pour les Alsaciens-Lorrains, mais pour l'Allemagne et pour le monde entier, de l'inapaisable conflit entre une race torturée et un gouvernement oppresseur. Dès lors, la terre d'Empire est traitée ouvertement en pays ennemi. L'espionnage est dans tous les foyers. On n'essaye même plus de dissimuler. On ne songe qu'à briser et qu'à extirper.

La guerre éclate et le gouvernement impérial, qui, jusqu'en 1918, répétera « qu'il n'y a pas de question d'Alsace-Lorraine » ; le gouvernement impérial qui, par la bouche du comte de Hertling, professera que « l'Aisace-Lorraine est liée au germanisme par des liens chaque jour plus intimes » ; le gouvernement impérial écrase les deux provinces d'un régime de sûreté, tel que l'histoire n'en a point connu. S'agit-il de la population civile? Un Alsacien n'a pas le droit, sans être jeté en prison, de mettre sa correspondance à la poste, si ce n'est dans la boîte aux lettres de sa résidence. Le 5 janvier 1917, 4 000 habitants de Mulhouse, de dixsept à soixante ans, sont rassemblés dans les casernes et déportés à l'intérieur de l'Allemagne. Un vieillard

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de Strasbourg, qui a salué dans la rue des prisonniers français, est condamné à six semaines de prison. Pour faciliter la répression arbitraire, il est interdit aux journaux de publier les débats des conseils de guerre. A une religieuse alsacienne, qui a protesté contre la destruction de la cathédrale de Reims, six mois de prison. A une autre, de Riedisheim, qui a trop bien traité les blessés français, cinq ans de travaux forcés. Le calcul a été fait par un Suisse des condamnations prononcées en trois ans par les conseils de guerre allemands contre les Alsaciens-Lorrains : le total dépasse 5 000 années de prison. Une étiquette en français sur un paquet vaut à l'envoyeur une amende. Deux femmes parlent français en tramway : quatorze jours de cellule. Le maire d'une commune interpelle en français un de ses administrés : trois mois. Bien entendu, dès le début de la guerre, tous les journaux de langue française ont été supprimés. Le gouverneur général d'Alsace-Lorraine flétrit du nom de traîtres ses administrés, parce qu'en août 1914 14000 d'entre eux, au péril de leur vie, ont rejoint l'armée française.

Pendant ce temps, les recrues alsaciennes que la guerre a trouvées incorporées servent dans l'armée allemande ; une oppression sauvage les y traque. Un ordre général prescrit d'appliquer à tout soldat d'origine alsacienne ou lorraine un traitement spécial : censure postale redoublée ; refus de permissions ; surveillance policière et voies de fait. Un soldat alsacien se plaint de n'avoir pas eu à manger : le lieutenant et l'adjudant le cravachent jusqu'à ce qu'il perde connaissance. Un autre officier recommande à ses sous- officiers de « bien dresser les Alsaciens et les Lorrains qui sont tous des bandits et des traîtres ». Il est prescrit de les placer aux postes les plus dangereux et de les considérer partout comme des suspects. Au cours de la bataille de 1918, on a trouvé sur des prisonniers le texte de plusieurs centaines d'ordres semblables. Parmi ces ordres, j'en citerai deux :

l'un dit que les troupes allemandes cantonnées en Alsace- Lorraine doivent se comporter « comme en pays ennemi »; l'autre, du général de Lœwenfeld, commandant la garde prussienne, porte : « Les Lorrains ne sont pas de notre race )>. M. de Kuhlmann disait en décembre 1917 : « Il n'y a pas de question d'Alsace-Lorraine ». A cette impudence ministérielle, ce sont les autorités allemandes, tant civiles que militaires, qui, durant toute la guerre, ont répondu par 'leurs actes. N'est-ce pas d'ailleurs un député saxon, le socialiste Wendel, qui, le 7 juin 1918, déclarait au Reichstag : « Si l'on procédait actuellement à un vote en Alsace-Lorraine, les quatre cinquièmes de la population — c'est-à-dire la totalité, déduction faite des Allemands immigrés — se prononceraient en faveur de la France. »

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