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L'ALSACE, LA LORRAINE ET LES ALLIÉS

En France, tous les partis sans distinction, ont, dans la paix et dans la guerre, vécu les angoisses de l'Alsace- Lorraine. «Pensons-y toujours f » avait dit Gambetta. Et, vingt ans plus tard, Jaurès répondait à cet appel : « L'Alsace et la Lorraine sont comme des arbres qu'on peut, par une muraille, séparer de la forêt, mais qui, par les racines profondes, vont rejoindre, sous la muraille de l'enclos, les racines de la forêt primitive. » Les Français n'avaient pas déclaré de guerre de revanche. Mais, dès lors que le vainqueur de 1870 renouvelait son crime d'agression, la reprise des deux provinces devenait, avec la défense du sol, l'instinctif but de guerre de la nation. Là- dessus, ni hésitation, ni doute. Cette reprise totale, pure et simple, constituait le droit naturel.

Il s'en faut, qu'au cours de la guerre, l'unanimité des gouvernements et des peuples alliés ait compris, avec

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la même clarté, l'éclatante justice de notre revendication. S'agit-il de la Grande-Bretagne? Jusqu'à la dernière heure, les partis de gauche n'admettent le retour à la France de l'Alsace et de laLorraine que sous d'expresses réserves. Les moins exigeants réclament un plébiscite, que la conscience française répudie comme un outrage à l'évidence et un défi à l'équité. Les autres — lisez les articles de la Nation, du Manchester Guardian et du Labour Leader — vont plus loin et demandent, qu'à la paix, « les deux provinces annexées soient, par un acte universel et solennel, remises à la tutelle de toutes les puissances belligérantes, y compris l'Amérique ». Un pacifiste influent, M. Snowden, écrit à la même époque (fin de 1917) que « si dans la question d'Alsace-Lorraine les Alliés s'obstinent dans leur attitude actuelle, la guerre ne se terminera ni en 1917, ni en 1918 ». Le 18 janvier 1918, un délégué des Trade-Unions, reçu par le premier ministre, M. Lloyd George, lui pose cette question où éclatent à la fois le soupçon et l'incompréhension : « Est-ce le peuple de France ou est-ce le peuple d'Alsace-Lorraine qui se plaint de la situation faite à ce dernier? » M. Lloyd George lui-même a longtemps hésité avant de proclamer la conviction qui restera l'honneur de son discours du 5 janvier 1918 : « La question d'Alsace- Lorraine est un ulcère qui a infecté, pendant un demisiècle, la paix européenne. Des conditions normales ne pourront être établies jusqu'à ce qu'il soit guéri... Nous entendons soutenir jusqu'à la mort la démocratie française, lorsqu'elle exige une revision de la grande iniquité commise en 1871. » Six mois plus tôt, le 14 juillet 1917, il n'avait pas cru que la question fût assez claire dans l'esprit de ses concitoyens pour lui permettre d'assister au banquet où l'avaient convié les Alsaciens-Lorrains d'Angleterre. Jusqu'à la fin de la guerre, le cas spécial, unique, lumineux de l'Alsace-Lorraine a été méconnu par une partie de l'opinion britannique. En Amérique, il en était de même et dans des cercles

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plus larges encore. Quand je suis arrivé à Washington, le 15 mai 1917, comme Haut- Commissaire de la République française, j'ai immédiatement constaté que, si vive que fût l'affection pour la France, la question d'Alsace-Lorraine demeurait incomprise du plus grand nombre. Pour la plupart des Américains, l'Alsace était un pays qui parlait allemand : cela tranchait tout. On ignorait et les faits, et les sentiments, et l'incomparable exemple de fidélité morale donné, pendant près de cinquante ans, par ce peuple de granit. On ne croyait pas les Alsaciens d'Amérique, lorsque, parlant en anglais des peines et des espoirs de leur pays d'origine, ils le faisaient avec un accent qui, pour être étranger, n'était pas l'accent français. De plus, tous les pays d'Europe, non sans quelque abus dans l'assimilation, prétendaient avoir leurs Alsaces-Lorraines : Italiens, Serbes, Grecs, Roumains, Polonais, pour justifier des prétentions dont le principe était juste, mais dont l'évolution historique était bien différente du cas alsacien-lorrain, ne cessaient d'invoquer Metz et Strasbourg. Cette référence généralisée inquiétait des esprits timides, pour qui toute revendication de territoire était un germe de guerre. Que de fois des Américains m'ont exprimç l'espoir que la France se contenterait d'une Alsace- Lorraine indépendante et neutre I Que de gens s'étonnaient, lorsqu'à l'exposé de notre droit j'ajoutais l'affirmation que la pure lumière de ce droit rendait un plébiscite inutile et inacceptable 1 Je me souviens d'une longue discussion que j'eus, en août 1917, avec M. Walter Lippmann, membre de Vinquiry, bureau officiel chargé d'étudier à l'avance les conditions de la paix : l'idée du plébiscite était si profondément enracinée dans l'esprit de mon interlocuteur ; la notion de l'unité française de l'Alsace et de la Lorraine lui était si parfaitement étrangère qu'il avait inventé un système de vote fragmenté, découpant les deux provinces en une douzaine de morceaux. Deux heures d'explication furent nécessaires pour le détour-

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ner d'un projet dont les Alsaciens et les Lorrains, s'ils en avaient eu connaissance, eussent été les premiers consternés.

Quelques mois plus tard, cet état d'opinion était modifié. J'ose croire que l'action de mes collaborateurs et la mienne; que les 15 000 conférences en anglais, où les officiers sous mes ordres ont raconté, avec l'autorité de leurs services et de leurs blessures, la grande pitié des provinces captives, ont été pour quelque chose dans ce changement. Le 10 mai 1918, en présentant à New- York, au cours d'une grandiose cérémonie, la compagnie de chasseurs à pied que j'avais prié M. Clemenceau de mettre à ma disposition pour la campagne du troisième emprunt, je décrivais le régime de geôle infligé à l'Alsace-Lorraine et je disais : « S'il n'y a pas, comme le prétendent Kuhlmann et Scheidemann, de question d'Alsace-Lorraine ; si, comme le prétend Hertling, l'Alsace et la Lorraine sont liées au germanisme par des liens de plus en plus intimes, je demande alors pourquoi l'Allemagne, depuis quatre ans, traite l'Alsace-Lorraine en pays conquis; je demande pourquoi elle lui applique des règles plus sauvages encore que celles qu'ont dû subir la Belgique et le nord de la France. » Une immense acclamation me répondit. M. Daniel Blumenthal, ancien maire de Colmar, était à mes côtés : en réorganisant et en unifiant sous sa présidence les associations d'Alsaciens-Lorrains d'Amérique, il m'avait apporté un précieux concours. Une grande affiche, représentant V Alsacienne de Henner, avec, comme légende, la protestation des représentants alsaciens et lorrains à l'Assemblée de Bordeaux, avait vulgarisé, à des milliers d'exemplaires, sur tout le territoire de l'Union, le sens et la portée de notre titre. De toutes parts, les adhésions nous arrivaient. La partie était gagnée.

Dans ce succès, qui honore la conscience américaine, les Américains eux-mêmes, ceux notamment des Universités, ont été nos collaborateurs. La gratitude fran-

çaise doit, parmi eux, une place à part à l'universitaire éminent qui présidait alors aux destinées des États- Unis. Le 8 janvier 1918, à onze heures du matin, un des familiers de la Maison-Blanche me téléphonait : « Le président lit à midi un message au Congrès. Venez. Vous serez content. » Une heure après, devant le Sénat et la Chambre debout et enthousiastes, j'entendais le président Wilson prononcer la phrase célèbre : « Le tort fait à la France par la Prusse, en 1871, en ce qui concerne l'Alsace-Lorraine — tort qui a troublé la paix du monde pendant près de cinquante ans — devra être redressé afm que, dans l'intérêt de tous, la paix^ de nouveau, puisse être assurée. » De toutes les manifestations de nos Alliés sur cette matière essentielle, c'était la plus nette et la plus compréhensive. La formule du président énonçait l'axiome de la réparation pure et simple d'un attentat international. Elle excluait, du même coup, les solutions injurieusement bâtardes de neutralité et de plébiscite. Elle donnait au problème alsacien-lorrain sa pleine signification non seulement française, mais humaine ; sa valeur symbolique de revanche du droit et de la liberté. Quelques jours après, M. Wilson, dans une réponse au président de l'Association des Alsaciens- Lorrains, télégraphiait son espoir que « l'année 1918 verrait se réaliser les espoirs différés de l'Alsace-Lorraine ».

Et comme, à la suite de polémiques de presse, M. Stephen Pichon, ministre des Affaires étrangères, avait souhaité tenir du président lui-même une interprétation définitive de ses paroles, M. Wilson nous répondit en souriant :

— Je crois que j'ai parlé clairement. Redresser un tort, cela n'a qu'un sens : c'est remettre les choses en l'état où elles étaient avant que le tort se soit produit. L'Alsace et la Lorraine doivent être replacées purement et simplement dans la même situation qu'avant le traité de Francfort.

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Un Français n'eût pas parlé autrement. Au surplus, la conviction du Président datait de loin.

— Quand j'étais enfant, me disait-il un jour, je ne pouvais pas penser sans douleur à l'Alsace et à la Lorraine. Elles ont eu, pour un demi-siècle, le privilège unique de représenter, pour l'univers entier, la justice violée. Dans l'histoire du monde, leur cas n'a pas d'analogue.

Du début à la fin de la Conférence de la paix, M. Wilson a été, pour toutes nos thèses alsaciennes et lorraines, un ami sûr. Comme il avait, de son autorité suprême, fixé l'opinion de son pays sur le principe de la cause, de même, dans l'application, il nous a fidèlement secondés pour la recherche des garanties nécessaires. Je lui en exprime ici ma reconnaissance.

Le 14 juillet 1918, à Mount-Vernon, pendant le pèlerinage annuel au tombeau de Washington, toutes les races représentées dans la population américaine déléguèrent un orateur pour parler en leur nom. Quand vint le tour des Américains d'origine française, ce fut un Alsacien qui s'avança et, sur les pentes de la verte colline, des bords du Potomac jusqu'aux sommets boisés, un cri formidable salua, en sa personne, l'Alsace, interprète de la France. L'Amérique entière avait compris.

La Conférence commencée, jamais plus, d'aucun côté, notre droit ne fut remis en discussion. Mais quand on vint à l'application, des difficultés surgirent, les unes d'ordre moral, les autres d'ordre matériel. Les unes et les autres avaient même origine.

Nos alliés étaient, en principe, disposés à accueillir nos demandes. Mais ils entendaient que ce fût dans les

formes et suivant les règles appliquées aux autres chapitres du traité de paix. La France, au contraire, estimait que la question d'Alsace-Lorraine, n'étant assimilable-à aucune autre, devait se régler en équité souveraine, fût-ce aux dépens des précédents. Nous voulions que, par son préambule et par ses clauses, la partie du traité relative à l'Alsace-Lorraine fît ressortir le caractère unique d'une restitution consacrée par la conscience universelle autant que par la vague d'allégresse déferlée sur nos troupes au lendemain de l'armistice et qui avait fait dire à un de nos socialistes : « Le plébiscite est fait ». Nous voulions qu'en raison de son caractère unique, cette restitution entraînât, à l'égard des personnes comme à l'égard des biens, des dispositions spéciales. Et quand on nous répondait que ce que nous demandions était contraire aux principes généraux du traité, nous répliquions : « Raison de plus ! » Tous les Français, à notre place, auraient senti et parlé comme nous. Ne reprochons pas à des étrangers, même alliés, d'avoir senti autrement. Chaque âme nationale a son jardin secret. J'ai eu la charge personnelle de cette négociation, comme président d'un Comité de trois membres, où M. Charles H. Haskins représentait les États-Unis ; M. Headlam Morley, la Grande-Bretagne. Je n'ai eu qu'à me louer de la cordiale sympathie de mes deux éminents collègues. Mais la douzaine d'experts, dont chacun d'eux s'accompagnait, m'a fait quelquefois bien souffrir. Comme l'ensemble de mes compatriotes, j'étais porté à penser que nos revendications touchant l'Alsace-Lorraine ne comportaient pas de débat et que la solution allait de soi. Une dizaine de séances de quatre heures chacune, où M. Keynes prodigua sa verve pro- allemande, m'apprit qu'avec les spécialistes le sentiment perd ses droits. Sans refaire ici l'histoire de cette longue et minutieuse controverse, je veux, par quelques exemples, préciser les difficultés rencontrées et les résultats obtenus.

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Je demandai d'abord que les puissances alliées, et l'Allemagne avec elles, reconnussent le fondement moral des dispositions qu'il s'agissait d'élaborer. Quelque résistance se dessina : allait- on, pour chaque article, écrire un exposé des motifs? Je répondis qu'aucun article n'était comparable à celui-là, dont la portée humaine avait été reconnue par tous les Alliés. J'ajoutai qu'il ne nous suffisait pas que l'Allemagne rendît ce qu'elle avait volé ; qu'il fallait encore qu'elle reconnût, avec le rapt, la justice de la sanction. Satisfaction nous fut donnée par le paragraphe ci- dessous :

Les Hautes Parties contractantes (F Allemagne comme les autres), ayant reconnu l'obligation morale de réparer le tort fait par l'Allemagne en 1871 tant au droit de la France qu'à la volonté des populations d'Alsace et de Lorraine, séparées de leur patrie, malgré la protestation solennelle de leurs représentants à l'Assemblée de Bordeaux, sont d'accord, etc..

En exécution de ce principe, les articles suivants définissaient la nature de la restitution, dont le principe venait d'être proclamé. Par une formule jamais employée dans le reste du traité, les deux provinces étaient « réintégrées dans la souveraineté française ». Elles l'étaient, à l'inverse de ce qui s'est fait pour les autres transferts de territoires, non pas à dater de la signature de la paix, mais à dater de l'armistice du 11 novembre 1918. L'affranchissement de fait avait, dans ce cas spécial, suffi à créer le droit. Les conséquences s'en déduisaient aussitôt dans la section relative à la nationalité.

Ici encore les clauses présentées par les négociateurs français, conformément au programme établi par les autorités d'Alsace-Lorraine, s'inspiraient de l'idée de réintégration et de remise en place. Elles différaient, sur des points importants, de celles que la paix de Versailles a généralement appliquées aux cessions de territoires. Dans tous les autres cas, la règle a été l'option au profit de l'État cédant : nous avons refusé et fait écarter cette procédure.

Il n*y a pas, en Alsace-Lorraine, droit d'option au profit des Allemands. C'est au contraire au gouvernement français qu'il appartient, en vertu du traité et par l'usage de sa souveraineté restaurée, de ne conférer la qualité de Français qu'aux véritables Alsaciens-Lorrains par lui reconnus comme tels. A cet effet, il a seul pouvoir de fixer les limites de la réintégration pleno jure, ainsi que les conditions à remplir par les Allemands qui solliciteront la naturalisation. C'est, en un mot, dans une matière capitale, la résurrection intégrale de notre droit, affirmant, par des sanctions qui n'ont pas d'analogue dans le reste du traité, le caractère attentatoire de l'annexion. D'autres clauses, également relatives aux personnes, se rattachent au même principe : les amendes infligées par l'Allemagne aux habitants seront remboursées par elle ; tout jugement civil ou commercial rendu depuis le 3 août 1914, entre Alsaciens-Lorrains et Allemands, ne sera exécutoire qu'après exequatur; toute condamnation prononcée depuis la même date, pour crimes ou délits politiques, sera annulée. Rien que de juste en cela, vu la situation spéciale de l'Alsace-Lorraine. Mais, pour obtenir cette justice par dérogation aux règles communes, il avait fallu des journées d'effort.

Après les questions de personnes, les questions d'intérêt. Ici, la difficulté se précisait; car c'est à des clauses, dont les effets se chiffraient par millions pour chacun des Alliés, que nous revendiquions des exceptions refusées à d'autres : je veux parler de la reprise des dettes d'État, du rachat des biens publics, des séquestres, de l'organisation industrielle. Pour tous les territoires transférés, le traité stipulait la reprise par l'État cessionnaire d'une partie de la dette de l'État cédant : par dérogation à l'article 254, je demandai et j'obtins

— Bismarck s'étant vanté en 1871 de n'avoir pris à la charge de l'Allemagne aucune part de la dette française

— que l'article 254 ne s'appliquerait pas à l'Alsace- Lorraine. L'article 256 disposait que les puissances ces-

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sionnaires de territoires allemands acquerraient tous biens ou propriétés de TEmpire ou des États situés dans ces territoires et que la valeur en serait portée au crédit de TAUemagne par la Commission des réparations : je demandai et j'obtins que, malgré cet article formel, malgré l'énorme développement en Alsace-Lorraine de certains biens d'État, par exemple les chemins de fer, depuis 1871, la France n'eût rien à payer. La Belgique seule obtint le même privilège pour les territoires de Malmédy et d'Eupen. Par des dispositions non moins légitimes, mais non moins exceptionnelles, nous nous fîmes reconnaître le droit de séquestrer et liquider tous les biens en Alsace-Lorraine des ressortissants allemands ; le droit aussi d'interdire à l'avenir toute participation allemande dans les entreprises privées d'intérêt public, telles que mines, usines électriques, etc.. ; le droit enfin d'annuler tous les intérêts allemands dans l'exploitation de la potasse. Par cette coupure franche et totale, le droit de la France était restitué dans son intégrité : cela ne nous importait pas moins que les avantages matériels attachés aux clauses qu'on vient de lire. Avant d'en venir là, quelle mêlée d'arguments I Quand, à la fin du débat, M. Keynes, qui avait mené la bataille, vit qu'il avait perdu, il quitta, avec un geste rageur, la salle de nos séances. Il a passé sa mauvaise humeur dans son volume trop connu. M. Keynes a son livre ; la France a le traité : tout est bien ainsi.

Certains articles demeuraient en suspens, où la position de la France était plus délicate encore. Nous venions, pour maintenir à la victoire sa pleine portée morale, de réclamer et d'obtenir la rupture solennelle et absolue des liens nés de la force entre l'Allemagne et l' Alsace- Lorraine. Or, à certains égards, des intérêts foncièrement respectables, que cette rupture eût compromis, nous obligeaient à maintenir pour un temps des rapports économiques. Et, plus encore, il fallait, par suite des ruines de la guerre, que le maintien de ces rapports, indispensable

à l'AIsace-Lorraine, ne comportât point, au profit de l'Allemagne, la réciprocité ordinairement inscrite, en pareille matière, dans le traité de paix : en effet cette réciprocité eût trop clairement permis aux Allemands de reprendre, par l'infiltration commerciale et industrielle, tout ce qu'une juste victoire venait de leur enlever et de nous rendre. Après ce que j'ai dit de l'état d'esprit des experts alliés, on juge si l'entreprise était facile. En dépit de la difficulté, la France a réussi à s'assurer, ainsi qu'à l'AIsace-Lorraine, toutes les garanties essentielles : droit, pour une période de cinq ans, à un régime douanier spécial sans réciprocité pour l'Allemagne ; garantie de recevoir, pendant dix ans et aux mêmes tarifs que les Allemands, la force motrice produite dans les usines électriques de la rive droite ; propriété de l'énergie hydraulique du Rhin sur son parcours alsacien ; maintien des contrats privés avec faculté pour le gouvernement français seul de les annuler — ce qui est exactement l'inverse des règles générales fixées par la partie X du traité ; maintien, en territoire allemand et en vertu de la législation allemande, des droits de propriété industrielle, littéraire et artistique des Alsaciens-Lorrains. Pour chacune de ces dérogations, des heures de discussions furent nécessaires. Pour la dernière, il fallut cinq journées : il s'agissait du port de Kehl. A ce port badois, créé par l'Allemagne en face de Strasbourg et splendidement outillé, le port alsacien avait été sacrifié de parti pris. Si Kehl, la paix signée, s'administrait librement, Strasbourg était définitivement étranglé. Nous demandions, en conséquence, que, pendant un certain nombre d'années, Strasbourg eût la possibilité de s'organiser et que, à cet effet, les deux ports fussent, durant cette période, confiés à une administration unique. Les objections aussitôt de se multiplier : Kehl est un port allemand; on ne peut pas soumettre un port allemand à un directeur français... Notre seule réponse fut de provoquer une enquête sur place des experts. A leur retour, notre

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