CHAPITRE VIII
I. LA REVENDICATION FRANÇAISE. — II. LE REFUS AMÉRI- GAIN ET LA CRISE D'AVRIL. — III. L'ACCORD."
Le problème du bassin de la Sarre est de ceux que les délégués américains à la Conférence de la paix et l'Amérique, en général, ont, au début du moins, le plus mal compris. C'est le seul dont, dix jours durant, soit né, entre les représentants de la France et ceux des États- Unis, un désaccord qui, à de certaines heures, a pris figure de conflit. C'est celui dont on a tiré contre nous l'occasion des plus outrageantes accusations. Autant de raisons de n'en rien laisser dans l'ombre. Je retracerai, jour par jour, la négociation. Je publierai les textes, encore inédits, dont la France n'a rien à cacher, rien à regretter, rien à retirer.
Problème difficile, parce qu'il était double : d'un côté, économique, à cause des mines de charbon, dont la propriété était nécessaire en justice et en fait à une nation systématiquement ruinée par l'Allemagne ; mais moral et historique aussi, parce que, sur une grande partie de ce territoire, vivait une population de race, de traditions et d'aspirations françaises, que les traités de 1814 avaient laissée à la France et que la violence seule avait séparée d'elle en 1815. Problème difficile aussi, parce que ses
deux éléments étaient géographiquement contradictoires ; parce qu'en revendiquant, forts du droit national, les Français que nous avait arrachés le traité de 1815 et, forts du droit de réparation, les houillères du bassin, nous étions en présence, lorsqu'on en venait à l'application sur la carte, d'une indiscutable discordance de ces deux revendications. La frontière de 1814, si elle nous était reconnue, ne nous donnait qu'une partie, et la moins intéressante, du bassin houiller. Par contre, le bassin lui-même, tout en dépassant au nord, de 700 kilomètres carrés, les territoires compris entre la frontière de 1814 et celle de 1815, n'incluait qu'une partie desdits territoires. En d'autres termes, nos réclamations sur le sol ne coïncidaient pas avec nos réclamations sur le sous-sol et ni les unes ni les autres ne pouvaient être abandonnées.
Une conclusion s'en dégageait. Qualifiés en équité à revendiquer la totalité des mines ; incapables d'en assurer, en territoire allemand, l'exploitation sans un ensemble de garanties industrielles, administratives et politiques ; attachés par les liens de l'histoire et du cœur à retrouver la frontière de 1814 ; répudiant, conformément â nos buts de guerre, les annexions imposées par la force, nous devions, de toute nécessité, prévoir une solution mixte, à la fois territoriale, économique et politique, applicable dans sa première partie au sud de la frontière de 1814, dans la seconde au nord de cette frontière. Et, seule, la combinaison de ces deux solutions pouvait donner satisfaction à la double revendication que nous avions le devoir de soutenir.
La tâche était ardue, — d'autant plus ardue qu'aucune des revendications officielles de la France au cours de la guerre (déclarations gouvernementales des 31 décembre 1916 et 10 janvier 1917 ; ordres du jour des Chambres des 5 et 6 juin 1917) ne mentionnait la question de la Sarre. Les négociateurs français ont franchement abordé l'obstacle dans un mémoire que M. Cle-
menceau m'avait prié de préparer et dont je publie ici le texte inédit :