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LE REFUS AMÉRICAIN ET LA CRISE D'AVRIL

Dans la matinée du 28 mars, à l'hôtel du président Wilson, je fus, ainsi que M. Loucheur, convoqué par les Quatre. Nous avions, lui et moi, la charge de développer verbalement les arguments français. Dès notre entrée en séance, notre impression fut faite. M. Lloyd George n'attachait pas à la question une importance de premier ordre. Le président Wilson, au contraire, avait le sourire interrogatif qui annonçait les objections.

Je ne reproduirai pas les explications fournies ce jour-là par M. Loucheur et par moi : toute la substance en était empruntée au document qu'on vient de lire. Les premières interruptions nous fixèrent sur la position du problème. M. Lloyd George se déclarait favorable à notre thèse, en ce qui concernait la propriété des mines. Cette propriété nous était due, il le reconnaissait, à titre de juste compensation. A l'égard des territoires, il était moins catégorique. Il admettait qu'une organisation autonome fût établie pour la totalité du bassin houiller ; qu'en d'autres termes, on le détachât de l'Allemagne. Par contre, notre revendication de la frontière de 1814 Talarmait. Il n'admettait pas que nous eussions et les territoires et le charbon. Et il répétait cette formule, si souvent entendue au cours des discussions :

— Ne renouvelons pas la faute commise par l'Allemagne en 1871 au nom d'un prétendu droit historique. Ne faisons pas de nouvelles Alsaces-Lorraines.

M. Wilson, d'abord silencieux, prit alors la parole. M. Lloyd George acceptait une partie de nos demandes : le Président, au contraire, les écartait toutes, Il consen-

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tait que nous prissions dans la Sarre une quantité de charbon égale au manque à produire résultant, pour nos mines, de la guerre. Mais il nous refusait à la fois et la propriété des mines, et la frontière de 1814, et l'organisation autonome suggérée par M. Lloyd George. Son point de vue, présenté dans la forme la plus amicale, mais la plus nette, était le suivant :

— Jamais, dans aucun document public, la France n'a demandé la frontière de 1814. Les bases de paix, acceptées par elle, parlent de la réparation du tort qu'elle a subi en 1871 — et non pas en 1815.

» Or ces bases lient les Alliés. L'argument histprique, que l'Allemagne employait contre la France, pour lui voler l'Alsace-Lorraine, est un argument périlleux. Evitons de nous en servir.

» D'ailleurs, la frontière de 1814 ne répond à aucune réalité économique. Elle ruinerait le bassin, en le coupant en deux, sans assurer le charbon à la France. Une cession de territoire, sans un plébiscite immédiat, serait, dans ces conditions, inadmissible.

» Il n'y a pas de nation plus intelligente que la nation française. Si je lui expose franchement ma manière de voir, je n'ai pas peur de son jugement. J'ai une idée si haute de l'esprit de la nation française que je crois qu'elle acceptera toujours un principe fondé sur la justice et appliqué avec égalité.

» Je ne crois pas qu'on puisse assimiler ce problème à celui de l'Alsace-Lorraine. Pendant un demi-siècle, le monde a eu les regards tournés vers l'Alsace-Lorraine. Pendant un demi-siècle, le monde n'a jamais pensé à elle comme à une terre allemande. La question de la frontière de 1814 n'a pas le même caractère.

» Je suis prêt à reconnaître à la France l'usage des mines pour un temps déterminé. Mais comme il ne peut être question de priver de charbon les industries locales, la question de la propriété des mines m'apparaît comme purement sentimentale.

^ » Je regrette de faire ces objections et je m'en excuse. Il m'est pénible de m'opposer à la France. Mais je ne pouvais pas agir autrement sans manquer à mon devoir.

. La discussion, dès ce moment, allait aux racines de la solution. M. Clemenceau, qui avait laissé à ses collaborateurs le soin de répondre aux questions de faits et de chiffres posées par le président Wilson, crut nécessaire d'intervenir et le fit avec une rare élévation de pensée.

— J'ai, dit-il, une grave réserve à faire : vous éliminez le sentiment et le souvenir. Le monde n'est pas mené par de purs principes.

» Vous vous déclarez prêts à nous faire justice au point de vue économique et je vous en remercie. Mais les nécessités économiques ne sont pas tout. L'histoire des États-Unis est une histoire glorieuse, mais courte. Cent vingt ans, pour vous, c'est une période très longue. Pour , nous, c'est peu de chose. Nous avons notre conception f de l'histoire, qui ne peut pas être tout à fait la même que la vôtre.

» Nos épreuves ont créé chez nous le sentiment profond des réparations qui nous sont dues. Il ne s'agit pas seulement de réparations matérielles. Le besoin de réparations morales n'est pas moins grand.

» Je sais tout ce que vous avez fait pour la victoire. Mais je crois que vous ne perdrez rien à reconnaître dans cette question un sentiment, qui est autre chose que vos principes, mais qui n'est pas moins profond.

» Quand ces jeunes gens, La Fayette et Rochambeau, allèrent secourir les Américains qui luttaient pour leur indépendance, ce n'est pas la froide raison, ni des actes de guerre, après tout ordinaires, qui ont créé le souvenir attaché à leur intervention. C'est une impression, un sentiment profond, qui a lié pour toujours nos deux nations.

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»Je suis vieux; dans quelques mois j'aurai quitté pour toujours la vie politique. Mon désintéressement est absolu. Je soutiendrai devant le Parlement les conclusions auxquelles nous arriverons ensemble. Mais si aujourd'hui vous ne m'entendez pal^, vous perdrez une occasion de sceller un anneau de plus à la chaîne d'affection qui unit la France et l'Amérique.

» Il y a là 150 000 hommes qui sont des Français. Ces hommes, qui ont envoyé en 1918 des adresses au président Poincaré, ont, eux aussi, droit à la justice. Vous voulez respecter les droits des Allemands, moi aussi. Mais tenez compte du droit de ces Français, — comme vous aurez à tenir compte du droit historique de la j Bohême et de la Pologne.

» Nous reprendrons bientôt la discussion. Pour le moment, je vous demande, quand vous serez seuls, de penser à ce que je viens de dire et d'examiner en conscience si cela ne contient pas une grande part de vérité.

Ainsi, deux principes sont en présence : d'un côté, des arguments économiques, qui se chiffrent ; de l'autre, des arguments moraux qui se pèsent ; des deux parts, un vif et honnête désir d'accord, mais l'impossibilité d'arriver à cet accord. M. Lloyd George est plus favorable à une transaction. Mais l'argument historique, si cher au cœur français, n'a de prise sur aucun de nos interlocuteurs. C'est toute notre thèse qui est contestée. Nous sommes loin du but. La route sera dure.

Cette émouvante séance finit à midi et demi. A 2 heures, nous nous réunissions, M. Clemenceau, M. Loucheur et moi, au ministère de la Guerre et nous faisions notre bilan, qui n'était pas réconfortant. Frontière de 1814 : nous étions seuls, donc sans espoir d'aboutir. - Propriété des mines et création d'un État autonome : nous avions l'appui de la Grande-Bretagne, sans y trouver cependant encore des garanties suffisantes, soit pour l'exploitation des mines, soit surtout pour la libération des Sarrois de race française. Une expérience déjà longue

nous apprenait que les raisons empruntées au passé touchaient peu le président Wilson : il y redoutait le germe de guerres renouvelées. Le seul point sur lequel nous sentions une moindre résistance était le problème économique. M. Wilson nous contestait la propriété des mines : mais, déjà, il nous en reconnaissait l'usage. C'est sur ce point que, d'un accord unanime, nous décidons de porter notre premier effort. En même temps nous affirmerons deux principes, distincts par leur caractère, mais solidaires par leurs conséquences. Le premier, c'est que l'exploitation des mines exige une organisation politique spéciale du territoire. Le second, c'est que, si nos alliés pensent qu'il y a dans le bassin de la Sarre trop d'Allemands pour que soit possible l'union immédiate avec la France, nous estimons, nous, qu'il y a, dans ce même bassin, trop de Français d'origine et d'aspiration pour que la France puisse consentir à les laisser sous la domination prussienne. L'affirmation de ces trois principes — propriété, garantie complète de l'exploitation par un régime politique spécial, sauvegarde des droits des habitants — devient le réduit de notre défense. Nous en faisons l'objet de trois notes, en date des 29 mars, 1^^ et 5 avril. Je publie ci-dessous la première :

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