LA RICHESSE DE L'ALLEMAGNE
Toutes les manifestations de TAllemagne pendant la négociation de la paix annonçaient ce que ses actes, depuis la mise en vigueur, ont surabondamment établi : sa volonté de ne pas payer. Une politique est incluse dans cette volonté : celle des grands industriels qui entendent, de la défaite militaire, tirer une victoire économique.
De la situation créée par la guerre est né cet orgueilleux espoir. D'un côté, des pays vainqueurs, mais envahis, endettés, dévastés, ruinés systématiquement par l'invasion allemande ; de l'autre, l'Allemagne vaincue, mais intacte, avec une dette extérieure insignifiante, toutes ses usines sauves, son industrie développée par la guerre elle-même. Que, pour la concurrence commerciale, vainqueurs et vaincus repartent en même temps et dans des conditions égales, le triomphe de l'Allemagne est assuré. C'est ce que les négociateurs de Versailles n'ont pas voulu. D'où les clauses de réparations ; d'où l'hypothèque générale prise sur les ressources financières de l'Allemagne ; d'où la non-réciprocité de certaines dis-
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positions douanières pendant une période de cinq ans ; d'où l'obligation imposée au vaincu de livrer ses matières premières ; d'où le pouvoir de contrôle de la Commission des réparations.
C'est cet ensemble de clauses que les industriels allemands ont résolu de jeter bas. Ils savent mieux que personne que la situation n'est pas celle que décrivent leurs journaux. Ils savent que, dans beaucoup de branches — l'automobile, pour n'en citer qu'une — on a, depuis 1915, procédé à des augmentations de capital de plusieurs centaines de millions. Ils savent que, dans le seul mois de mars 1920, des attributions d'actions ont été faites pour une valeur de 163 millions de marks ; que les fabriques d'explosifs ont distribué, à la même époque, des dividendes variant de 12 à 16 p. 100. Ils savent que l'Allemagne, ni dans ses usines, ni dans ses foyers domestiques, n'a subi, au même degré que la France, au lendemain de l'armistice, le manque de charbon. Ils savent que la production de la fonte atteignait en 1920, en Allemagne, la moitié du chiffre de 1913, alors qu'en France, elle se montait à peine au quart de ce chiffre. Mais ils savent aussi que, si l'Allemagne ne livre pas à la France, pendant les années qui viennent, le charbon qu'elle lui doit aux termes du traité, l'industrie française ne se relèvera pas et sera distancée par l'industrie allemande. Ils savent que, si les dommages aux biens et aux personnes ne sont pas, conformément au traité, remboursés par l'Allemagne, le budget français, pliant sous le fardeau, ne pourra pas consacrer au développement de l'outillage national l'effort qu'exigent les circonstances et que l'Allemagne redoute. Voilà pourquoi, par tous moyens, ils entendent garder à l'Allemagne, en pleine liberté, l'instrument de suprématie économique que, pour rétablir l'équilibre, les négociateurs de Versailles ont légitimement handicapé.
Le but est clair ; simple est la méthode. Par des plaidoyers larmoyants, on montre l'Allemagne incapable de
travailler et de produire. On procède à des fermetures d'usines, dont certaines sont si manifestement arbitraires qu'elles provoquent des protestations jusque dans la presse allemande. On annonce des crises de chômage. On menace l'Europe du bolchevisme. On mène à l'étranger une active propagande. On gagne du temps. On se réorganise. On se prépare et demain, si les Alliés étaient dupes de ce camouflage, l'Allemagne, libérée de tout contrôle, maîtresse de ses matières premières, quitte à bas prix de sa lourde dette, repartirait à la conquête des marchés du monde avec l'inappréciable avantage de moyens intacts et de concurrents retardés. En attendant, on déclare que, pour payer en or, il faut exporter et que l'Allemagne, consommant plus qu'elle ne produit, est incapable d'exporter ; cette thèse, qui s'est épanouie en 1920, était, dès 1919, celle des experts techniques allemands convoqués au château de Villette et à Versailles. Si les gouvernements alliés l'avaient admise, ils n'eussent pas seulement trahi les intérêts sacrés de leurs peuples : ils eussent été les dupes d'une immense mystification.
La richesse de l'Allemagne était, avant la guerre, objet de propagande. On se souvient du livre de Helfîerich, qui évaluait à 10 milliards de marks l'excédent annuel de la production (43 milliards) sur la consommation (33 milliards). D'autres auteurs allaient plus loin. Alfred Landsburg chiffrait la consommation à 40 ou 45 milliards. Steinmann-Bucher fixait la production à 45 ou 50 milliards, la consommation à 35 milliards, l'excédent à 12 ou 14 milliards. Des chiffres d'un tel volume sont nécessairement approximatifs ; mais, même sous cette réserve, ils sont des indices et c'est à ce titre seul que je les retiens. Que sont, après la guerre et après la paix, devenus les éléments que ces chiffres totalisent? L'Allemagne, comme tous les belligérants, a vu sa force productive réduite par la guerre. Comme tous les vaincus, elle l'a vue réduite par la paix. A quoi se monte cette
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réduction, dont lord Cunliffe refusait d*exagérer l'importance ?
L'Allemagne a perdu, pendant la guerre, une partie de son capital humain : 1 800 000 tués et 4 millions de blessés. Le taux moyen d'invalidité des blessés étant évalué d'ordinaire entre 33 p. 100 et 40 p. 100, la perte de main-d'œuvre totale correspondrait au travail de 3 millions à 3 millions et demi d'hommes. Mais, d'une part, il est notoire que l'emploi des femmes et des enfants s'est notablement étendu ; d'autre part, les clauses militaires du traité (100 000 soldats au lieu de 880 000) rendent au labeur agricole et industriel une importante disponibilité; enfin, l'augmentation de la population allemande doit, ici, entrer en ligne de compte. L'accroissement annuel avait été, de 1895 à 1907, de 774 000, sur lesquels la population « active » représentait 500 000, soit 65 p. 100 de la population totale. Même en déduisant de la progression future les territoires que la paix a enlevés à l'Allemagne, il reste que les pertes en hommes ne se feront pas sensiblement sentir. A ce titre donc, rien à retenir.
Par contre, il y a eu des pertes de territoires. L'Empire allemand, constitué par la force, a été diminué par le droit. Il a perdu l'Alsace et la Lorraine, la plus grande partie de ses provinces polonaises de l'Est et le Slesvig, soit, en chiffre rond, une population de 8 millions d'habitants, c'est-à-dire le huitième environ de la population totale d'après le recensement de 1910. Comme les territoires perdus, d'après leur contribution aux dépenses publiques, paraissent représenter une moyenne normale de richesse, on peut 'conclure que les clauses territoriales de la paix ont, en chiffre rond, abattu d'un huitième la force productive de l'Allemagne, soit :
^ = 5 375 millions. Aux pertes métropolitaines s'ajoutent les pertes coloniales. Nous en tiendrons compte en les retenant pour un manque à produire
annuel de 125 millions, ce qui fixerait à 5 milliards et demi la diminution totale de la force productive allemande, par suite des clauses territoriales de la paix.
Le capital allemand a pâti d'autres façons encore, et d'abord par la réduction des avoirs à l'étranger. Environ 5 milliards de valeurs mobilières ont été réalisés. Les biens séquestrés par les États alliés et associés représentent de 11 à 13 milliards ; les emprunts contractés à l'étranger, 2 milliards, soit au total (maximum) 20 milliards. Les prêts consentis par l'Allemagne à ses alliés (10 à 12 milliards) ne doivent pas être portés en déduction de cette perte, puisque l'article 261 du traité les a transférés aux Alliés. La diminution du capital au titre des avoirs à l'étranger se chiffre donc à 20 milliards. A ces 20 milliards, on peut ajouter des pertes faciles à calculer : stocks disparus : 20 milliards ; dommages causés par l'invasion russe en Prusse orientale : 2 milliards. Enfin, aux termes de l'art. 235, l'Allemagne doit avoir livré aux Alliés, avant le 1^^ mai 1921, soit en espèces, soit en nature (or, bateaux, solde des avoirs à l'étranger, bétail, outillage, câbles, etc.), 20 milliards de marks. De ces quatre chefs réunis ressort une perte de 62 milliards de capital.
Ici intervient un facteur plus difficile à apprécier : la diminution du capital par manque d'entretien. Une partie même de ce capital a disparu, pour assurer soit le ravitaillement — tel le bétail, — soit les fabrications de guerre — tel le cuivre. Comment chiffrer cette perte? Le capital allemand était évalué par Helfferich (dont je retiens les chiffres, parce que, étant plus bas que ceux de Steinmann-Bucher, ce sont les plus défavorables à mon raisonnement) à 330 milliards de marks. Que représente la diminution résultant du manque d'entretien?
Si nous défalquons le sol urbain (25 à 30 milliards), qui ne demande ni entretien, ni amortissement ; ensuite les capitaux, que nous avons déjà chiffrés comme perdus