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C. Après la guerre

Ces chiffres sont, par eux-mêmes, significatifs. Mais ils n'expriment pas encore toute la vérité, et cela pour deux raisons. La première, c'est que les calculs qu'on

vient de lire ont été, sur la base des statistiques allemandes, établis en marks. Or les excédents qu'ils font ressortir sont des excédents en produits. Pour compter ces excédents à leur valeur actuelle, il faut donc les majorer de l'augmentation du prix en or des produits. La seconde raison a été remarquablement mise en lumière par lord Cunlilîe, gouverneur delà Banque d'Angleterre, dans son rapport cité plus haut sur les moyens de paiement de l'Allemagne. Lord Cunlifîe écrivait : « L'Allemagne, responsable des ruines de la guerre, doit, pour les réparer, s'imposer une discipline spéciale de restrictions. Elle doit, par ces restrictions, s'organiser en nation exportatrice pour le paiement des créances de réparations. » Qu'est-ce à dire, sinon que, aussi longtemps que sa dette ne sera pas éteinte, il est juste et nécessaire que l'Allemagne se prive pour exporter, c'està-dire pour payer?

Retenez, d'autre part, qu'en mai 1920, les exportations de l'Allemagne ont dépassé ses importations. Observez qu'à toutes les pages des journaux allemands s'affirme une reprise industrielle et commerciale, dont les annonces, à défaut d'autres preuves, suffiraient à témoigner. Partout ce ne sont que demandes de directeurs, de chefs de service, de commis-voyageurs, d'ingénieurs. Partout ce ne sont qu'offres de marchandises, moteurs, verres à vitre, machines, pneumatiques, camions. La publicité d'affaires de la Gazette de Franc-^ fort est le double de ce qu'elle était avant la guerre. L'activité, ralentie pendant l'année qui a suivi l'armistice, se réveille d'un bout à l'autre du territoire. Le progrès de la production n'est pas douteux. La restriction de la consommation, comme l'augmentation de la production, est affaire de volonté. L'Allemagne a en main,^ dès maintenant, et aura de jour en jour plus en main les éléments nécessaires des paiements qu'elle est tenue d'effectuer. Le tableau qu'elle présente de sa situation dans les conférences internationales de Spa ou de

LA RICHESSE DE l'aLLEMAGNE 363

Bruxelles est camouflé. C'est aux Alliés qu'il appartient de rétablir la vérité.

Faut-il conclure? Je ne suis pas un fort en thème d'économie politique et, quand je cite des chiffres, je signale moi-même les risques d'erreur qu'ils comportent. Je ne prétends donc pas en tirer des déductions absolues. Je dis seulement que, lorsqu'on soutient que l'Allemagne ne peut pas payer en trente ans plus de 2 milliards de livres (50 milliards de francs au cours normal, 100 milliards au cours actuel), on abuse du droit qu'on a de se moquer du monde et de tourner les victimes en dérision. La guerre a coûté 1 000 milliards aux Alliés. M. Keynes voudrait ne demander à l'Allemagne que 50 milliards, soit un vingtième de la charge totale. Le comte Brockdorff offrait le double : cela juge l'écrivain pro-allemand de Cambridge. Quant à M. Helfferich, occupé en 1920 à contester les chiffres qu'il a luimême publiés en 1913, il ne mérite pas qu'on s'arrête au désaveu qu'il s'inflige. Je ne sais pas, et personne ne sait ce que l'Allemagne pourra payer pour chacune des trente ou quarante années qui viennent. La Commission des réparations avait précisément pour tâche de procéder aux fixations annuelles. Mais il est, dès maintenant, permis d'affirmer qu'en trente ou quarante ans, l'Allemagne qui, seule des belligérants, sort de la guerre sans dette extérieure, pourra approximativement verser ce qu'il faut, compte tenu des intérêts et de l'amortissement, pour à peu près couvrir, en valeur actuelle, la somme à laquelle se montent les dommages et les pensions. Cette certitude seule importe. Les moyens sont l'œuvre de demain. Le principe, dès maintenant, doit être affirmé. L'Allemagne doit payer. L'Allemagne peut payer. Comment la forcer à payer? Comment se répartir ce qu'elle paiera? C'étaient les deux dernières questions qui réclamaient des négociateurs de la paix une solution.

Que l'Allemagne pût payer, la preuve en était faite parles études préparatoires de la Conférence. Qu'elle dût, par tous moyens, s'efforcer de ne point payer, personne, non plus, n'en doutait et, à cause de cela, tout le monde était d'accord que, pour se faire payer, les Alliés devaient prévoir des mesures de contrôle et de garantie. Quel contrôle? Quelles garanties? Ici commençait la difficulté, due à la nature de la question posée et à la divergence des opinions en présence.

Le 24 février 1919, la sous-commission spéciale chargée d'étudier la matière tenait sa première séance. Elle était présidée par le délégué britannique, M. Hughes, premier ministre de l'Australie. La France y était représentée par M. Klotz, ministre des Finances, assisté de MM. de Verneuil, de Lachaume et Chevalier. La tâche était sans précédent. Si des traités antérieurs avaient institué, pour contrôler et garantir les obligations financières qu'ils imposaient, des mesures dont l'efficacité avait pu être constatée, aucun de ces exemples ne s'appliquait au cas qu'il fallait résoudre. Lorsqu'en 1871 Bismarck nous a pris 5 milliards, il lui a suffi d'occuper, pour quelques mois, un petit nombre de départements français. Thiers a réuni, dans le minimum de temps, l'inique impôt de guerre prélevé par l'agresseur et libéré le territoire. En 1919, la situation était autre. Il ne s'agissait ni de 5, ni de 10 milliards. Au seul titre des dommages et des pensions, l'Allemagne devait en capital 350 milliards. Le paiement de ces sommes ne pouvait s'effectuer qu'en de nombreuses annuités. Il était clair, par conséquent, que les moyens employés dans le passé pour contrôler et garantir des paiements plus

de cent fois moindres, n'étaient pas ici applicables. D'autre part, ce n'est pas entre deux puissances, l'une victorieuse, l'autre vaincue, que s'établissait ce formidable compte. Il y avait plus de vingt vainqueurs et pas moins de quatre vaincus. Pour ces deux raisons, force était de chercher, les solutions habituelles étant inefficaces, une solution nouvelle.

La sous-commission, retardée dans son travail par la nécessité d'attendre les conclusions des deux autres sous-commissions chargées d'étudier, l'une l'évaluation des dommages, l'autre les moyens et la capacité de paiement, ne put, au cours de ses séances, que formuler des suggestions, dont certaines éclairaient d'ailleurs l'état d'esprit des principales délégations. Les délégués anglais, américain et italien furent d'accord pour penser qu'une occupation militaire ne pourrait pas être prolongée jusqu'au paiement intégral de la dette allemande ; ils prévoyaient, au maximum, une occupation de deux ans. M. Hughes, résolu pourtant à faire payer l'Allemagne — puisqu'il voulait qu'on lui réclamât, non seulement les dommages et les pensions, mais tous les frais de la guerre — disait le 11 mars :

— L'armée d'occupation ne peut être qu'un expédient provisoire. C'est un moyen de contrôle qui ne doit être envisagé que pour une période assez courte.

Sur ce point, un désaccord capital existait donc entre la France et ses alliés. Sur les autres points, au contraire, la Commission était unanime. Elle estimait que, vu l'énormité de la dette et la nécessité d'en échelonner le paiement, les principales mesures à retenir étaient, conformément à l'avis de M. Hughes, les suivantes :

1° Création d'une Commission internationale chargée de recevoir les versements de l'Allemagne, de contrôler ses recettes et ses dépenses, son capital, sa production et ses exportations, chargée aussi de distribuer, entre les divers créanciers, les sommes ou matières reçues ;

2° Émission par le gouvernement allemand d'un emprunt destiné à couvrir en totalité le montant des sommes dues par lui aux Alliés, cet emprunt devant jouir d'un droit de préférence sur tous les emprunts de guerre allemands et se diviser en tranches successives ;

3^ Obligation pour l'Allemagne de restreindre sa consommation et ses dépenses, surtout ses dépenses de luxe;

40 Contrôle des importations en Allemagne limitant ces importations aux matières premières strictement indispensables aux besoins de la vie économique.

C'était là un programme modéré. Encore faut-il noter que certains délégués redoutaient qu'un tel contrôle ne fût de nature à restreindre la capacité productive de l'Allemagne nécessaire au paiement de sa dette. Tel étant le point de départ, quel fut le résultat?

Au moment où se poursuivait ce débat, l'opinion dominante en France était que l'occupation de la rive gauche du Rhin et des têtes de pont assurerait aux Alliés non seulement la sécurité militaire, mais la certitude d'être payés. C'est celle qu'exprimait, le 6 mai, en séance plénière de la Conférence, le maréchal Foch, lorsqu'il disait :

— Pour contraindre l'ennemi à tenir ses engagements, il n'y a qu'un seul moyen militaire : c'est de maintenir l'occupation du Rhin... Quand on trouvera qu'on est payé et qu'on a des garanties suffisantes, on n'aura qu'à retirer les troupes et à partir.

J'ai montré avec quelle énergie M. Clemenceau a dû lutter pour obtenir d'abord, ensuite pour faire maintenir, dans les conditions fixées par le traité, l'occupation du Rhin pour quinze années ; le droit de prolonger cette occupation dans le cas d'inexécution des engagements de l'Allemagne ou d'insuffisance des garanties contre une agression ; le droit même de la renouveler, si, après évacuation, des manquements étaient constatés (1).

(1) Voir ci-dessus, Chapitres V et VL

Deux fois, en avril et en juin, cette revendication du premier ministre français a failli rompre Tentente des Alliés et la Conférence elle-même. Il était impossible d'aller plus loin. En faut-il une preuve? Chaque fois que, pour répondre à la mauvaise foi de l'Allemagne — en février, à propos de son désarmement ; en juillet, à propos de l'article de sa constitution qui, en violation du traité, préparait l'union avec l'Autriche; un peu plus tard, après le sabordage de sa flotte à Scapa-Flow, — chaque fois que le gouvernement français a proposé d'étendre l'occupation et de mettre la main sur la Ruhr, les gouvernements alliés s'y sont irréductiblement refusés.

Cette occupation élargie comportait d'ailleurs, à défaut même de cette opposition dirimante, des objections venues soit de ceux-là mêmes qui en étaient partisans, soit des événements et de la nature des choses. Lorsqu'en février 1919, pour obliger l'Allemagne à désarmer plus vite, M. Loucheur, sur les instructions de M. Clemenceau, présenta un projet d'occupation de la Ruhr, c'est le maréchal Foch qui fit valoir que les effectifs nécessaires à une telle occupation — on parlait alors de dix divisions — seraient hors de proportion avec le bénéfice qu'on en pouvait espérer. On oublie trop d'ailleurs de quel poids pesait, à cette époque, sur tous les gouvernements, le problème des effectifs. Les Anglais, les Australiens, les Africains, les Américains ne songeaient qu'à rentrer chez eux. En France même, il ne se passait pas de semaine que tous les partis au Parlement ne réclamassent une démobilisation immédiate, justifiée d'ailleurs par de sérieuses raisons économiques. Pouvaiton, dans ces conditions, concevoir et réaliser une politique qui, à chaque manquement financier de l'Allemagne, appliquerait la sanction d'une occupation élargie? Évidemment non.

Quelle eût été, au surplus, en matière financière, l'efficacité d'une telle politique? J'ai cité les paroles

prononcées, le 6 mai, à la Conférence, par le maréchal Foch et j'ai dit que la majorité de l'opinion française pensait alors comme lui : « Occupons la rive gauche et nous serons payés. » Or qu'est-il arrivé? Depuis l'armistice, la rive gauche et les têtes de pont sont fortement occupées. Nous sommes dans la période même dont le commandant en chef des armées alliées disait, à cette séance du 6 mai, que « le traité, pendant cette période, nous assurait des garanties complètes ». A-t-on vu que l'Allemagne s'en soit montrée plus disposée à exécuter ses engagements financiers? Tout le monde sait le contraire. En mars 1920, nos armées ont occupé Francfort et les villes du Mein. A-t-on vu que cette sanction, justifiée en équité, nous ait valu un mark de plus? Non. En d'autres termes, l'occupation a une portée défensive et c'est pourquoi M. Clemenceau en a fait une condition sine qiia non. En matière financière, au contraire, elle n'a, en dépit des illusions que nourrissaient en 1919 les autorités militaires et une grande partie du public, qu'une efîicacité relative (1). Pour obliger l'Allemagne à payer en occupant son territoire, il faudrait l'occuper tout entier pendant plus d'une génération. Personne ne l'aurait accepté? Personne ne l'a proposé. Il fallait trouver autre chose. Quoi?

A cette question, des gens ont répondu, qui se plaisent à prévoir le passé. Ils assurent que tous obstacles eussent été surmontés, si la Conférence de la paix avait songé à prendre en Allemagne des gages financiers, par exemple à contrôler et à saisir les recettes des douanes, des

(1) Certaines personnes se sont plaintes que l'occupation fût fixée à quinze ans, alors que le paiement de la dette est échelonné sur trente. Sans revenir sur l'hostilité des Alliés à l'égard de toute occupation et sur l'impossibilité où la France a été d'obtenir une plus longue durée, il convient d'observer d'abord que l'évacuation n'aura lieu au bout de quinze ans que si l'Allemagne a « fidèlement observé » les clauses qui lui sont imposées ; ensuite, que la réoccupation est prévue en cas de manquement aux dites obligations après l'évacuation ; enfin que si, par hypothèse, l'Allemagne payait régulièrement pendant quinze ans, rien ne serait plus aisé que de prendre des garanties financières (bons, emprunts ou toutes autres) pour l'acquittement du reste de la dette.

mines, des chemins de fer ou encore à percevoir, au bénéfice des Alliés, les impôts de la région occupée. Ainsi, d'un tournemain, était résolu le problème de l'indemnité : en se payant soi-même, on était sûr d'être payé. Savoir? eût dit Montaigne. La question a été longuement étudiée par la Conférence et cette étude l'a conduite à des constatations qui ont fixé son opinion. Contrôler les services publics, c'est facile à dire. Mais qui ne voit que, pour ce faire, il fallait d'abord disposer d'un personnel énorme? Car, en pareille matière, contrôler veut dire administrer, ou le contrôle n'est que fiction. Qui ne voit surtout qu'une telle mesure, prise en vue d'une résistance du débiteur, c'est-à-dire d'un conflit possible, exigeait, en plus du personnel de perception et d'administration, ce personnel de sûreté qui s'appelle une force armée et que, par là, on était ramené à cette occupation générale et prolongée du territoire allemand que n'admettait aucun de nos alliés et qui était, au surplus, irréalisable faute d'effectifs? Tenir les ports, les douanes, les chemins de fer, les mines, cela supposait des douaniers, des chefs de gare, des ingénieurs, mais cela supposait aussi des gendarmes un peu partout. Pour se lancer en pareille aventure, il eût fallu l'attrait d'un avantage décisif. Or comment se chiffrait cet avantage? C'est de quoi se sont préoccupés d'abord les négociateurs de la paix et c'est ce que semblent ignorer ceux qui les ont accablés de leurs critiques rétrospectives.

Si nous considérons, pour une année de plein rendement, comme l'année 1913, les recettes dont il s'agit, nous constatons que les douanes allemandes ont donné, cette année-là, 800 millions de marks, tandis que le bénéfice net de l'exploitation des mines se montait à 375 millions, celui des chemins de fer à 1 milliard, soit en tout un peu plus de 2 milliards. Supposons — ce qui n'est manifestement pas le cas (1) — que la guerre n'ait fait

(1) L'exploitation des chemins de fer se chiffre actuellement par un déficit de près de 16 milliards de marks.

fléchir aucune de ces recettes et calculons leur rendement. C'étaient des recettes en marks-papier : transformées en or, 2 milliards, au cours du mark, représentaient 300 millions, c'est-à-dire de quoi gager, dans l'hypothèse la plus favorable, un emprunt 6 p. 100 de 5 milliards de marks-or. Quant à la levée des impôts, au bénéfice des Alliés, dans les territoires occupés, elle eût mis dans leurs caisses, d'après les chiffres de 1913, moins de 500 millions de marks, dont il eût fallu déduire les dépenses publiques de la région. La montagne, ici encore, accouchait d'une souris. Les auteurs du traité ne s'y sont pas résignés.

Le système de garanties, auquel ils se sont arrêtés, consiste — outre l'occupation, sur laquelle je ne reviens pas — dans le droit, qui leur est reconnu par l'Allemagne, de contrôler sa vie économique et financière et d'exiger d'elle, par priorité, soit en espèces, soit en nature, les paiements nécessaires à l'acquittement de sa dette. La Commission des réparations est, pour cette tâche, l'agent des gouvernements. J'ai précédemment' rappelé l'étendue de ses pouvoirs sur la vie économique et financière de l'Allemagne. Je n'y reviens pas. Je note seulement que, lorsqu'un groupe de puissances a, comme c'est ici le cas, à l'égard d'une autre puissance, le droit non seulement de contrôler ses recettes, ses dépenses, sa production, sa consommation et son commerce ; non seulement de se faire payer en priorité avant tous emprunts intérieurs ; non seulement d'invoquer un privilège de premier rang sur toutes les ressources de l'État, mais encore de provoquer tous changements législatifs ou réglementaires qui seront jugés nécessaires et de mettre en circulation des reconnaissances de dette portant intérêt; quand un groupe de puissances, victorieuses et formidablement armées, dispose vis-à-vis d'un vaincu, avec l'aveu de ce vaincu, de semblables moyens d'action, il est audacieux de prétendre que les garanties font défaut. Et pour prétendre qu'elles font défaut.

ce n'est pas un titre suffisant que de n'avoir jamais, sous aucune forme, à aucun moment, essayé de les utiliser (1).

Le traité va plus loin et, après avoir donné aux vainqueurs ces prises multiples sur la vie financière du vaincu, il leur reconnaît le droit, dans tous cas où sera constaté un manquement volontaire de l'Allemagne, de procéder « à des actes de prohibition, de représailles économiques et financières, et, en général, à toutes autres mesures, qu'ils pourront respectivement estimer nécessaires ». L'Allemagne, en outre, s'engage « à ne pas considérer ces mesures comme des actes d'hostilité ». En d'autres termes, de par le traité même, les gouvernements alliés possèdent non seulement un mécanisme de garanties financières, tel qu'aucun traité n'en a jamais enregistré, mais encore une liberté absolue dans le choix des sanctions militaires, territoriales ou autres, au cas où ces garanties ne suffiraient pas. Il n'y a pas, dans l'histoire diplomatique, un seul exemple de dispositions aussi précises, aussi larges, aussi décisives. Il n'est que de les employer. En d'autres termes, si, sur beaucoup de points, le traité de Versailles étant une transaction, est nécessairement imparfait, par contre, il contient, en matières de garanties et de sanctions, tout ce qu'il devait et pouvait contenir. La volonté de se servir des unes et des autres reste toutefois la condition nécessaire de leur efficacité. On verra plus loin ce qu'il en est advenu.

. (1) Voir ci-dessous, Chapitre XIII, page 476.

A côté des garanties de paiement prises directement contre l'Allemagne, la raison et la conscience en concevaient d'autres, fondées sur la solidarité des Alliés entre eux. Après l'union dans la guerre, l'union dans la paix. Les sacrifices, supportés en commun, ne pouvaientils inclure, après les pertes de vies et de biens, les dépenses de liquidation, — les plus riches aidant les moins riches à porter leur part du fardeau? Grande et noble idée, dont le peuple français, plus qu'aucun autre, moins encore en raison de ses charges énormes que de sa passion pour la justice, avait apprécié la belle harmonie.

A bien poser le problème, souvent présenté avec quelque confusion, on constate que le règlement financier de la guerre comportait, pour les vainqueurs, un poids certain et un risque possible. Un poids certain : les frais de la victoire (700 milliards) dont le traité n'exigeait pas le remboursement. Un risque possible : le nonpaiement par l'Allemagne de tout ou partie de la dette de réparations (350 milliards environ), qu'elle était tenue d'acquitter. C'est à ces deux sortes de charges, les unes inéluctables, les autres éventuelles, que pouvait s'appliquer, sur des bases à déterminer, le principe de solidarité. Rien de plus simple, semblait- il, ni de plus juste. Et, sans parler des hommes de parti pris dont les critiques ne comptent pas, des esprits impartiaux se sont étonnés que cette solution n'ait pas prévalu. C'est ainsi que, dans un rapport adressé à la Société des Nations, M. le professeur Charles Gide écrivait : « On a laissé passer l'occasion favorable... ; la solution aurait été probablement facile, si les puissances s'en étaient pré-

occupées pendant la guerre. Lorsqu'en mai 1918 elles résolurent de n'avoir qu'une seule armée et un seul généralissime, il n'aurait pas été difficile de les persuader qu'elles ne devaient avoir qu'une seule bourse. » Si M. Charles Gide avait eu la charge des difficultés inouïes d'une guerre de coalition, il n'eût pas écrit ce qu'on vient de lire. L'unité de commandement? Il a fallu quarante-cinq mois de guerre et la menace du désastre pour qu'elle fût théoriquement acceptée. Une fois acceptée, ce n'est que par de laborieuses étapes qu'elle est passée dans les faits et je pourrais citer des exemples, contemporains de l'armistice, qui prouvent que, même consacrée par la victoire, elle connaissait encore des restrictions. Si, au moment de la créer, M. Clemenceau n'a pas cru devoir compliquer le débat par la revendication d'une autre unité ; si, dans la salle de la mairie de DouUens et dans les journées qui ont suivi la matinée historique du 26 mars 1918, il n'a pas parlé de la soHdarité financière, c'est qu'il savait trop, comme l'ont su tous nos gouvernements de guerre, qu'il eût par là irrémédiablement compromis la revendication militaire, dont dépendait l'issue de la bataille ; c'est qu'il savait que, particularistes en matière de commandement, les Alliés l'étaient plus encore en matière financière et que, jusqu'à la fin des hostilités, les trésoreries de chaque pays devaient demeurer l'inexpugnable citadelle de l'individualisme national.

Je ne peux pas retracer ici l'histoire financière de la guerre. Du moins, dois-je, de quelques faits, éclairer ce que j'avance. Considérez la France et les États-Unis : j'ai souvent rappelé, comme un saisissant exemple de la solidarité américaine, les 15 milliards de francs (50 miUiards au cours de novembre 1920) que nous a prêtés la Trésorerie fédérale. Combien de difficultés cependant, dans la pratique quotidienne, a-t-il fallu surmonter pour mener à bien cette généreuse coopération I Qu'on retienne d'abord qu'à aucun moment

un engagement d'ensemble n'a été consenti ni à nous ni à nos alliés européens. Une avance de 100 millions de dollars avait été accordée à M. Viviani à la fin d'avril 1917, sans promesse d'un renouvellement qui fut, à mon arrivée à Washington, le 15 mai suivant, mon premier soin. Puis de mois en mois, parfois de quinzaine en quinzaine, nous obtînmes, mes collègues alliés et moi, les crédits indispensables. Chaque fois, l'affectation de ces crédits exigeait de longues explications. En ce qui concerne la France, une partie nous servait à payer les achats de l'État en Amérique : à cet égard, aucune objection. Mais nous étions obligés d'en rétrocéder une autre à l'Angleterre pour les paiements en dollars, qu'elle effectuait pour notre compte hors d'Amérique, et d'en virer une troisième à l'ordre de la Banque de France pour le change des achats privés. Jusqu'à la fm de la guerre, ces virements provoquèrent l'inquiétude et les protestations de la Trésorerie. En janvier 1918, l'excédent accusé par notre encaisse nous valait des reproches sévères. Un peu plus tard, je rencontrais les plus sérieux obstacles à rembourser, grâce aux dollars américains, certains de nos emprunts de 1915 et 1916, dont le renouvellement eût été pourtant pure folie. Dans toutes ces occasions, la Trésorerie, effrayée de l'immensité de sa tâche, soucieuse de ne pas dépasser les limites des autorisations votées par le Congrès, hésitait, des semaines entières, à autoriser, de la part des Alliés, des opérations conformes à l'intérêt général. Nous travaillions au jour le jour, en obtenant presque toujours le résultat, mais sans qu'il fût possible d'enfermer dans le cadre d'un plan général cette collaboration empirique et cordiale.

Puis ce fut une autre affaire — la question dite des « cessions ». L'Amérique nous avait acheté du matériel de guerre. En outre, ses troupes, de plus en plus nombreuses en France, lui créaient des besoins de francs (plus de 800 millions en mai 1918), auxquels subvenait, contre

versement de dollars, et non sans une lourde charge pour sa circulation, la Trésorerie française. Notre ministère des Finances estimait que les dollars provenant de ces deux sources étaient notre propriété et que, pour nos achats aux États-Unis, la Trésorerie fédérale devait, comme aux autres Alliés, nous continuer des avances sans déduire de leur montant les dollars fournis par les cessions, soit de matériel, soit de francs. Le ministère des Finances américain professait, au contraire, qu'en présence de la charge écrasante qui pesait sur lui, les dollars, d'où qu'ils vinssent, devaient être apphqués, sans distinction d'origine, là où ils étaient nécessaires. Il n'admettait pas que la France pût, d'un côté, se constituer une réserve et, de l'autre, toucher des avances. Il entendait que lesdites avances fussent strictement limitées à la différence entre le montant de nos achats en Amérique et les disponibilités créées par les cessions. Ce désaccord fut l'origine d'une controverse épique. Comme toujours avec les Américains, nous aboutîmes à une transaction de fait, mais sans réussir à accorder les principes. Nous obtînmes, en juillet 1917, un crédit supplémentaire de 200 millions de dollars et, au mois de novembre suivant, le dépôt d'un projet de loi autorisant des avances pour nos achats de reconstruction. Mais sur le point de droit, — « compensation » ou « non-compensation », — les deux Trésoreries demeurèrent invariablement irréductibles, cantonnées l'une et l'autre dans leurs doctrines respectives d'autonomie financière, faisant le maximum pour le gain de la guerre, mais n'abandonnant rien de leurs thèses opposées, tant était vif, à la Trésorerie fédérale, malgré le splendide concours qu'elle apportait à ses associés, le désir de ne rien faire qui pût devenir, soit pour la guerre, soit pour la paix, le principe d'un engagement général.

Or qu'on ne s'y trompe pas : dégagée du masque des mots et traduite en chiffres, l'idée de la solidarité financière pour la liquidation des dépenses de la guerre n'avait

qu'un sens : un appel à la Trésorerie américaine en vue de l'acceptation par elle d'une charge supplémentaire. Les faits que j'ai cités prouvent qu'un tel appel n'aurait eu, avant l'armistice, aucune chance d'être entendu. Après, il en aurait eu moins encore. La guerre venait de coûter à l'Amérique, qui ne réclamait rien sur les réparations, plus de 32 milliards de dollars. Le Congrès trouvait que c'était cher et n'était pas d'humeur à aller plus loin. Depuis les élections de novembre 1918, la politique de non-participation aux affaires d'Europe répondait à la fois à la tendance spontanée d'une partie de l'opinion et à la volonté réfléchie de mettre le Président en échec. En outre, tout barème de solidarité aurait, du fait des lois arithmétiques, obligé les Etats-Unis à payer non seulement pour la France, mais aussi pour la Grande-Bretagne : les Américains n'y étaient point disposés. Bref, si la thèse de l'unité financière avait pour elle la justice et la logique et si, du rivage, on peut regretter qu'elle n'ait pas triomphé, j'ose dire, avec l'assurance de n'être démenti par aucun de ceux qui ont été, comme moi, au gouvernemxent pendant la bataille, qu'il eût suffi de la présenter pour subir un échec dont les conséquences eussent été désastreuses (1).

(1) M. Aristide Briand, dans les débats de 1920 et de 1921, a souvent affirmé que la solidarité financière avait été décidée par les Alliés à la conférence économique de Paris de juin 1916 et que, par suite, il eût suffi de se reporter à cet engagement pour faire jouer la mise en commun des charges de guerre. Cette affirmation n'est pas conforme à la vérité, et ceci pour deux raisons. La première, c'est que la conférence de Paris s'est bornée à émettre un vœu qui, d'ailleurs, ne parle pas de solidarité financière : ce vœu est conçu comme suit : « Proclamant leur solidarité pour la restauration des pays victimes de destructions, de spoliations et de réquisitions abusives, les Alliés décident de rechercher en commun les moyens de faire restituer à ces pays, à titre privilégié, ou de les aider à reconstituer leurs matières premières, leur outfilage industriel et agricole, leur cheptel et leur flotte marchande. » Cette rédaction n'implique aucun engagement financier. La seconde raison, plus décisive encore, c'est que les Etats- Unis n'ont pas participé à la conférence de 1916, qu'ils ont considérée avec défaveur et qu'ils ont toujours déclaré ignorer: or aucune solidarité financière n'est, je l'ai montré, concevable sans leur concours. M. Loucheur a péremptoirement réfuté les assertions de M. Briand, à ce sujet au cours de la séance de la Chambre du 28 mai 1920.

Si d'ailleurs on souhaite, pour l'opinion que j'exprime, la confirmation des faits, qu'on prenne la peine de lire ce qui suit.

Dès le début de la Conférence, parmi ses membres et au dehors, la solution de solidarité a été étudiée sous diverses formes. Je ne saurais entrer ici dans l'examen détaillé de ces différents projets, qu'un sort commun, on va le voir, attendait. Encore faut-il remarquer qu'aucun n'échappait à de sérieuses et graves critiques. L'un des plus intéressants, élaboré par un banquier -français, M. Bouilîoux-Lafont, proposait la création d'une Régie générale des nations. Cette Régie émettrait des billets de banque ; des bons 3 p. 100 à six mois amortissables ; de la rente 4,50 p. 100 amortissable. Les Alliés recevraient pour les dommages (évalués par l'auteur à 300 milliards) un montant égal, moitié en billets, moitié en bons. Une annuité, à la charge des vaincus, ferait face au service des bons, ainsi qu'à l'amortissement des billets et des bons. Quant aux dépenses de guerre (700 milliards), les belligérants recevraient en contre-partie de la rente 4,50 p. 100, dont le service serait assuré par des taxes mondiales sur les transports, les douanes, la production des matières premières, etc. Ces taxes seraient quintuplées pour les Empires centraux, pour lesquels on prévoyait aussi, accessoirement, une amputation sur les changes de 50 p. 100. D'autres formules analogues avaient été suggérées.

Si séduisant que fût ce programme aux lignes simples, que d'objections — aussitôt présentées — dès que, de la théorie, on passait à l'application ! D'abord les deux objections fondamentales, — c'est à savoir, d'une part, que certains pays, dont la France, mettaient par ce système, comme par tout autre du même genre, une partie de leurs charges sur les épaules d'alliés ou de neutres, dont il restait à obtenir le consentement ; d'autre part que, billets de banque, bons et titres de

rente devant porter la signature collective de tous les participants, de deux choses l'une : ou cette signature ne signifiait pas garantie solidaire et, dans ce cas, elle n'avait pas de sens ; ou elle impliquait cette garantie et, alors, quel ministre des Finances eût mis son nom, dans ces conditions, sur une émission de 1 000 milliards? Dans le détail, mêmes difficultés. Que penser du gage assuré, par un dépôt de l'Allemagne, aux billets de banque émis? Que penser, pour les bons du Trésor, de la valeur de l'endos attendu des pays bénéficiaires? Ni dans l'un, ni dans l'autre cas, la caution n'était absolument sûre. Mais que penser surtout des taxes mondiales appelées à produire l'annuité de 35 milliards nécessaire au service des 700 milliards de rente? Comment obtenir, pour certaines de ces taxes, l'adhésion des puissances qui devaient en porter le poids le plus lourd, — l'adhésion de la Grande-Bretagne à une taxe sur le trafic des ports ou celle encore du Brésil à une taxe sur la production du café? Comment, dans bien des cas, éviter la fraude sans un contrôle international malaisé à organiser? Quant au fonctionnement, que d'incertitudes I Si les billets de banque devaient circuler, en portant par conséquent des équivalences de change, ils afflueraient bientôt dans les pays créditeurs, peu disposés sans doute à les absorber. Si on les gardait au contraire dans les banques nationales, force serait d'émettre en contrepartie des billets nationaux, — soit une nouvelle inflation, qui eût porté pour la France la circulation du papier à 60 milliards. Quant aux titres de rente évidemment destinés à être cotés à la Bourse, quelle eût été leur action sur la tenue des emprunts nationaux? Enfin, que devenaient, dans ce système, les livraisons en nature si manifestement indispensables à l'acquittement de la dette allemande?

D'autres solutions encore avaient été préparées, qui, par d'autres voies, tendaient au même but. Par exemple, nous avions étudié une mise en commun totale des

charges de la guerre, quelles qu'elles fussent, basée sur la combinaison de la population et de la richesse, principe indiscutablement équitable. Le système des taxes mondiales eût abouti à faire verser annuellement par les États-Unis plus de 4 milliards ; par la Grande- Bretagne, 900 millions ; par la France, 500. Le système basé sur la population et la richesse abattait les charges de la France de 30,2 p. 100 à 11,4 p. 100 du total des dépenses de la guerre ; celles de la Grande-Bretagne, de 31,1 p. 100 à 20,2 p. 100; celles de la Belgique, de 5,4 p. 100 à 1,7 p. 100 ; celles de la Serbie, de 4,6 p. 100 à 0,8 p. 100. Par contre, il aggravait la part des Etats- Unis de 29 p. 100 ; celle du Japon de 6 p. 100 ; celle de l'Italie de 6 p. 100 ; celle du Canada de 1 p. 100 ; celle de l'Union sud- africaine de 1,4 p. 100, etc. Cette aggravation de pourcentage représentait en chiffres ronds 250 miUiards de francs pour les États-Unis ; 65 miUiards pour le Japon ; 9 milliards pour le Canada ; 12 milliards pour l'Union sud- africaine. Le seul énoncé de ces chiffres provoquait, de la part des pays qu'ils atteignaient, une irréductible protestation.

Même accueil à une autre formule, que nous avions également soumise à titre officieux aux délégations alliées et qui prenait pour base de la répartition des charges les pertes en hommes des divers pays, — c'est-àdire les plus irréparables des dommages, — comparées à la population totale des AUiés. L'application de ce barème eût bonifié de 30 milliards environ la part de la France. Mais d'autres en eussent pâti : la Belgique, par exemple, en raison du petit nombre de ses tués, eût été réduite à presque rien. Dans chaque cas, quel que fût le mode appUqué à la solution de solidarité, ceux qui étaient appelés à payer pour les autres ou à s'engager pour eux affirmaient la doctrine d'autonomie financière jalousement sauvegardée pendant la guerre. Chacun ses charges, tel restait l'invariable principe. On n'allait point tarder à le voir s'affirmer avec éclat.

Au début de mars 1919, le bruit se répandait à Washington que le problème de la répartition des charges avait été abordé sur l'initiative de l'Italie et, le 8, je recevais de M. Edouard de Billy, qui m'avait succédé comme Haut- Commissaire de France, un câble qui me faisait part d'une lettre reçue par lui, le même jour, de M. Rathbone, ministre adjoint du Trésor américain. Cette lettre, après avoir rappelé que, dans une réunion de Commission, M. Klotz avait appuyé la proposition de répartir entre les Alliés l'ensemble des dettes de guerre, concluait :

Je dois vous informer, de la façon la plus nette, que la Trésorerie américaine qui, comme vous le savez, a une autorité absolue conférée par le Congrès en matière de prêts accordés par elle à des gouvernements étrangers, ne consentira à aucune discussion, à la Conférence de la paix ou ailleurs, d'un projet ou d'un accord ayant pour objet la libération, la consolidation ou une nouvelle répartition des obligations de gouvernements étrangers détenues parles États-Unis.

Vous comprendrez aussi que la Trésorerie ne saurait songer à continuer des avances à aucun gouvernement allié favorable à un projet qui aurait pour résultat de rendre incertain le paiement à maturité des avances consenties par la Trésorerie américaine.

Je vous serais reconnaissant de communiquer l'opinion de la Trésorerie à votre gouvernement. J'attendrai sa réponse avec impatience.

Les gouvernements alliés, qui tous avaient un impérieux besoin de la continuation des avances américaines et dont aucun n'était prêt à un remboursement immédiat des crédits antérieurs, ne pouvaient pas passer outre. Dans une réponse très nette, je revendiquai pour le gouvernement français le droit d'avoir et de défendre, après ses immenses sacrifices, telle opinion qu'il jugeait bonne. M. Rathbone en demeura d'accord et l'incident fut clos. Je ne l'ai cité que pour montrer à quel point, après l'armistice comme avant, les susceptibilités des Trésoreries demeuraient éveillées, lorsqu'elles redou-

talent qu'un accord international ne vînt aggraver les charges, déjà lourdes, consenties par leurs Parlements. C'est dans ces conditions que le projet de section financière de la Société des Nations, utilement présenté par M. Klotz, fut renvoyé pour examen au Conseil exécutif dans une forme encore imprécise, que la Conférence de Bruxelles de décembre 1920 n'a pas réussi à concrétiser (1). L'heure de la solidarité n'avait pas sonné. Toute pression destinée à la hâter aurait créé le conflit là où on voulait l'union. Une longue et prudente préparation était nécessaire, surtout du côté américain, d'où le succès, je l'ai montré, dépendait. C'est à organiser cette préparation que le président Wilson et ses collaborateurs, saisis de nos préoccupations et de nos vœux, consacrèrent, pour une large part, la fm de leur séjour à Paris.

L'entreprise était difficile. Quand le ministre adjoint du Trésor, M. Rathbone — sincère et loyal ami de la France et qui, par ses actes, le lui avait prouvé pendant la guerre — écrivait la lettre du 8 mars 1919, que j'ai citée ci- dessus, il ne faisait, qu'on ne s'y trompe pas, que constater avec rudesse une impossibilité. Si, pour participer aux charges de l'Europe, le gouvernement fédéral avait demandé de l'argent au Congrès élu le 5 novembre précédent, le Congrès n'aurait pas voté un cent, en haine d'abord du Président, aussi par esprit particulariste, enfin et surtout parce que la situation ne le lui permettait pas. Les Américains, avant la guerre, n'avaient aucune habitude des fonds d'État, surtout des fonds d'État étrangers. Les valeurs mobilières étaient concentrées en très peu de mains. Pour placer les emprunts de guerre, une immense campagne de propagande avait été nécessaire et, si intense qu'elle eût été dès le début, elle n'avait réussi qu'à la longue. D'autre

(1) Il convient, il est vrai, d'observer qu'une grande part des pouvoirs attribués par le projet Klotz à la section financière de la Société des Nations a été effectivement conférée par le traité à la Commission des réparations.

part, l'élévation des taxes, en orientant les souscripteurs vers les titres exempts d'impôt, avait resserré le marché déjà alourdi par ces emprunts et restreint les facultés d'achat. Un appel immédiat au crédit pour la liquidation des charges européennes avec l'aide des États-Unis eût été un échec retentissant.

Le président Wilson savait cela mieux que personne et c'est pourquoi, si animé qu'il fût, à l'endroit de ses associés d'Europe, de solidarité, il avait dû, en cette matière, observer une extrême prudence. J'ai raconté son rôle dans le débat relatif aux bons à émettre par l'Allemagne (1). Il y avait montré son désir d'aider l'Europe à la mobilisation de la créance allemande et d'associer ainsi, son pays à l'exécution financière de la paix. C'est pour faciliter le placement des bons en Amérique qu'il avait demandé que leur émission se fît graduellement. C'est avec son consentement qu'avait été inséré dans le traité l'article qui autorisait l'attribution définitive de ces bons à d'autres qu'aux gouvernements sinistrés. Il avait, en un mot, à l'égard de ces titres, prévu et accepté l'intervention de l'Amérique sous deux formes : d'abord par l'escompte, ensuite par l'achat. C'était là, pour les gouvernements européens, un instrument précieux, dont on comprend mal qu'ils n'aient, pendant tant de mois, jamais songé à se servir. Dans l'esprit de M. Wilson, l'Amérique, à condition d'y être préparée, pouvait d'ailleurs faire plus et mieux. Au début de mai, l'un de ses conseillers financiers, M. Lamont, me résumait ainsi son état d'esprit :

— Le Président, me disait-il, comprend parfaitement que les États-Unis doivent aider à la reconstruction économique de l'Europe. C'est l'intérêt de l'Amérique, en même temps que son devoir, d'accélérer la fin de la crise financière et d'aider l'Europe, spécialement la France et la Grande-Bretagne, à en sortir.

(1) Voir ci-dessus, Chapitre IX, page 344,

» J'ai remis à ce sujet à M. Wilson et sur sa demande un long mémorandum. Mais rien ne sera réalisable tant que le problème n'aura pas été expliqué à fond au public américain, qui n'en a aucune idée, et je ne vois que le Président qui ait l'autorité nécessaire pour faire, à cet égard, l'éducation du pays. Or il ne pourra aborder cette tâche que lorsque le traité sera ratifié.

» Pour le moment, il faut patienter. Si on allait trop vite, on donnerait une arme de plus aux adversaires du traité et voilà tout. Les nouveaux impôts que prépare le Cabinet de M. Clemenceau seront, au surplus, dans la campagne à faire en Amérique, un élément indispensable. Car ils inspireront confiance à bien des Américains qui, en voyant des hommes comme J.-P. Morgan payer depuis le début de la guerre au fisc 75 p. 100 de leur revenu, s'étonnent que la France n'ait pas augmenté davantage ses impôts, sans comprendre que la destruction de vos provinces les plus riches vous a rendu cette augmentation beaucoup plus difficile qu'à d'autres.

Dans le courant du mois de juin, j'eus, avec M. House et M. Lamont, plusieurs conversations sur le même sujet. Nous savions que nous ne pouvions pas des paroles passer aux actes. Mais nous étudiions les solutions possibles. C'est ainsi que nous reconnûmes utile et réalisable celle dont M. Keynes, en son vaste orgueil, a découvert qu'il était le père, — je veux parler de l'annulation des dettes de guerre. Cette annulation eût été un premier pas dans la large voie de la solidarité. D'autres auraient suivi. L'Amérique, unanime à ne nous réclamer pour le moment ni le remboursement de notre dette de 3 milliards de dollars, ni le paiement des intérêts, était en effet capable de s'y engager, pourvu qu'on en éclairât pour elle les perspectives. C'est ce que M. Wilson comptait entreprendre, aussitôt achevée sa campagne pour la ratification de la paix de Versailles... On sait la suite : la maladie du Président, immobilisé pour dix mois ; le rejet du traité par six voix ; le succès d'une

opposition qui veut une Amérique isolée. Il en résulte qu'en 1920, on est plus loin du but qu'en 1919. Les Alliés sont, pour une part, responsables de cet isolement par la liberté qu'ils ont laissée à l'Allemagne, des mois durant, de n'émettre pas les bons inscrits dans le traité à leur profit et par le droit qu'ils lui ont reconnu à Spa d'en émettre pour le sien propre. Entre France et Grande- Bretagne, même situation, le gouvernement français ayant négligé de faire émettre à Londres l'emprunt français, dont M. Clemenceau, à la veille de sa retraite, avait obtenu la promesse pour mars 1920. Chaque pays travaille seul. L'idée de solidarité, que les négociateurs de la paix acheminaient aux réalisations, est en éclipse : se trouvera-t-il des hommes pour lui rendre vie et rayonnement?

Aucune solidarité. Restait donc pour les plus éprouvés, c'est-à-dire pour la France, la ressource de la priorité. Cette ressource, il est vrai, avait perdu et de son importance et de ses chances de succès, le jour où le Conseil des Quatre avait résolu de réclamer à l'Allemagne les dommages et les pensions, mais pas les frais de guerre (1). Elle avait perdu de son importance : car, hormis le tonnage anglais coulé, la totalité des réclamations était désormais de nature identique à celle des réclamations françaises et même si l'on eût mis en queue les pertes sur mer — ce à quoi, bien entendu, la Grande- Bretagne ne se prêtait pas — notre pays n'y aurait trouvé qu'un avantage insignifiant. Elle avait perdu de ses chances de succès, parce que, si prêt que l'on fût à recon-

(1) Voir ci-dessus, Chapitre IX, page 314.

naître l'immensité des sacrifices de la France, aucun gouvernement n'admettait que, pendant un nombre x d'années, la France pût être seule à toucher, les autres n'entrant en ligne que lorsqu'elle serait complètement payée ; parce qu'en outre les nations comme l'Australie qui, n'ayant pas subi de destructions, ne produisaient que des pertes en hommes, n'acceptaient pas que les dégâts matériels eussent le pas sur les vies perdues. Quelque énergie donc que mît au service de sa revendication la délégation française, elle était battue d'avance : car elle faisait, contre elle, l'unanimité. Dans ces conditions, il était clair, d'une part, que le terrain de l'entente serait celui d'un pourcentage consacrant, par des parts plus ou moins fortes, l'inégalité des pertes subies ; d'autre part que, sur ce terrain même, il y aurait place encore pour de vives controverses.

Le débat s'engagea en mars devant le Comité spécial désormais chargé des questions financières et devant le Conseil des Quatre. Il fut pénible. Qui devait avoir, des versements allemands, la plus grosse part? Cela conduisait à demander : « Qui a le plus souffert? Qui a le plus peiné? Qui a le mieux travaillé pour la victoire? » Cela menait aussi à discuter les évaluations respectives. Comme le disait, le 25 mars, M. Lloyd George, il y avait là non plus coïncidence, mais concurrence entre les intérêts alliés. Il y avait, en outre, à tenir compte des opinions publiques. Le premier ministre britannique redoutait cette discussion, parce qu'il savait combien imprudemment la campagne électorale anglaise de 1918 avait éveillé les espérances de ses compatriotes. Il la redoutait aussi à cause des Dominions, qui avaient eu dans la guerre un rôle admirable et qui, déjà obligés de renoncer au remboursement de leurs dépenses, n'eussent, à aucun prix, admis que les dommages matériels fussent payés avant les pensions.

— De quel droit, disait-il, rembourserait-on le prix des cheminées françaises avant celui des vies anglaises?

Enfin, sous l'action de conseillers tels que M. Keynes et sur la foi aussi de publications françaises d'avant guerre dues aux mêmes économistes qui avaient savamment démontré qu'un conflit européen ne pourrait pas durer plus de trois mois, il estimait que les prétentions de la France étaient exagérées :

— Après tout, disait-il, la partie de votre sol qui a été dévastée est très limitée par rapport à l'ensemble du territoire. Elle ne contient pas de très grandes villes. Lille, Valenciennes ont été occupées et plus ou moins pillées, mais non détruites. Le total auquel vous arrivez est si élevé qu'il approche de la valeur du capital national évalué en 1908 à 250 milliards. Si le chiffre que vous réclamez représente les dommages dans une partie aussi limitée du territoire français, alors c'est que la France doit être beaucoup plus riche que nous ne pensions.

» La valeur de toutes les mines de houille de Grande- Bretagne était estimée, avant la guerre, à 130 millions sterling (3 milliards 250 millions de francs) et, d'après vous, vos mines, secondaires par rapport aux nôtres, demanderaient, pour leurs réparations, 2 milliards. Comment cela peut- il se justifier?

» Si vous aviez à dépenser l'argent que vous demandez pour la reconstruction des pays dévastés du nord de la France, j'affirme que vous ne parviendriez pas à l'employer. Aussi bien la terre est toujours là. Quoique très bouleversée en certains endroits, elle n'a pas disparu. Même si vous vendiez le Chemin des Dames, vous trouveriez acquéreur. Ce que la France réclame n'est pas équitable envers ses alliés.

Réfutant pied à pied son interlocuteur, M. Loucheur répondait :

La France n'a pas l'intention de recevoir un dollar

de plus que ce qui lui est dû. Elle est prête à accepter tout contrôle sur les chiffres qu'elle présente: Mais vous iriez au-devant d'une grande déception, si vous croyiez

que Texamen doive aboutir à une réduction sensible.

» Vous nous opposez des statistiques de 1908 sur Tévaluation du capital français. Je les récuse. Ce sont des opinions individuelles d'économistes, que les faits contredisent. Voyez ce que valent les seuls immeubles de Paris. Retenez que, après une étude minutieuse, j'ai acquis la conviction que la réparation des mines du Nord coûtera au moins 2 milliards (1). Retenez que, pour reconstruire nos immeubles, il faut dix ans et un million d'hommes. Retenez que, dans l'agglomération de Lens-Courrières, il y a 12 000 maisons à reconstruire, qui valaient chacune 5 000 francs avant la guerre et qui en valent 15 000 aujourd'hui.

» Vous dites que nous exagérons l'augmentation des prix : ce n'est pas exact. Vous voulez que, pour les reconstructions d'immeubles, on chiffre cette augmentation à 100 p. 100 : vous savez bien cependant que certains matériaux coûtent en 1919 trois et quatre fois plus qu'en 1914. En tout cas, voyez les matières premières volées ou détruites par l'ennemi : les laines réquisitionnées par les Allemands à Roubaix ne peuvent être remplacées qu'à cinq fois le prix de 1914.

» La France ne demande que ce que coûtera la réparation, rien de plus, rien de moins.

» On a parlé des inconvénients d'un débat public* Nous ne le craignons pas et nous craignons encore moins la comparciison de nos chiffres avec ceux qui résultent de travaux arbitraires d'économistes plus ou moins qualifiés.

Ainsi divergents à la base, les points de vue se retrouvaient opposés, quand on en venait aux chiffres. Pour simplifier, M. Lloyd George disait :

— Ce que l'Allemagne paiera étant représenté par 100, je suggère que la France reçoive 50, la Grande- Bretagne 30 et les autres pays 20. Cette proportion

(1) Ce chiffre s'est révélé en 1920 très inférieur à la vérité.

388 LES PAIEMENtS ALLEMANDS

donnerait à la France une préférence très marquée. Mais je ne pourrais pas, devant l'opinion publique britannique, descendre au-dessous de la proportion que je propose de réserver à la Grande-Bretagne.

Tout aussitôt, M. Loucheur déclarait cette proportion inacceptable. Il rappelait que la France avait déjà consenti une concession en ne parlant plus de priorité et, après avoir affirmé qu'il n'admettrait d'autre proportion que 58 à la France et 25 à la Grande-Bretagne, il donnait son dernier mot en disant 56 contre 25. Les techniciens américains proposaient 56 et 28.

M. Loucheur disait non et concluait, d'accord avec M. Clemenceau :

— En mon âme et conscience, je ne peux pas accepter ce qui n'est pas juste. Je regrette de paraître intransigeant, alors que je suis allé au delà de mes instructions, au delà de ce que je considère comme strictement conforme à la justice.

La discussion prit fin sans qu'on pût s'accorder. Huit mois passèrent, la France et la Grande-Bretagne évitant d'élargir le débat, qu'eût nécessairement compliqué l'intervention de pays qui, ou bien n'avaient pas participé à la guerre pendant toute sa durée, ou bien n'avaient été en lutte, pendant une partie de cette durée, qu'avec un seul de nos quatre adversaires.

Le 12 décembre 1919, à Londres, la conversation fut reprise. M. Loucheur, s'appuyant sur la hausse continuelle des prix, déclara que, pour obtenir une solution de justice, la proportion de 60 à 20 serait préférable à celle de 56 à 25 qu'il avait admise en mars. Il ajouta : « Nous allons avoir à dépenser en cinq ans 125 milliards, et cela pour reconstruire le champ de bataille commun des Alliés. » M. Clemenceau rappela que, tout au cours des débats pour la ratification du traité, les Chambres françaises s'étaient plaintes de l'insuffisance des réparations financières assurées à la France. Lui-même avait reconnu, à la tribune du Sénat, le 11 octobre, qu'il n'était

pas satisfait (1) et, revenant à sa demande première, il disait :

— On m'a objecté que les vies humaines de la Grande- Bretagne valent plus que les cheminées détruites de France. Je connais vos sacrifices et nul plus que moi ne les respecte. Mais je vous demande de ne pas oublier que, sous ces cheminées, il y avait des familles françaises, que la guerre a brisées et ruinées. Dix départements, les plus riches de la France, ont été totalement dévastés et, de longtemps, ne produiront rien. C'est la cause essentielle de notre crise financière et économique. Je demande donc une priorité, franchement et clairement admise, comme on l'a fait pour la Belgique. Ce sera aussi juste pour la France que ce l'était pour la Belgique. La priorité est, pour nous, un besoin pressant. Surtout il faut sauvegarder le levier moral du sentiment commun franco- anglais.

La réponse de M. Lloyd George fut parfaite de dignité et de sentiment :

— Le gouvernement britannique ne peut pas, dit-il, consentir à reconnaître à la France la priorité. S'il ne le peut pas, ce n'est certes pas que le peuple britannique ne réalise pas les incomparables souffrances de la France. Il les connaît pleinement. Mais il y a, en Grande-Bretagne, de graves difficultés financières. L'opinion publique est excédée par le poids de lourdes taxes et du fait de n'avoir pas reçu un sou de l'Allemagne. Je demande au gouvernement français de se placer à ce point de vue. )) La France a réclamé 125 milliards et la Belgique 25, Si la priorité pour les dommages est reconnue à la France, il faut la reconn^tre à tous les autres, ce qui revient à dire qu'à peu près 175 milliards de francs seront liquidés avant que le contribuable anglais ait reçu aucun soulagement, soit pour au moins trente ans. Je ne peux pas accepter cette situation.

(1) Voir ci-dessus, Chapitre VI, page 252,

» Le premier ministre d'Australie ne l'accepte pas davantage. L'Australie, avec une population de 4 millions et demi d'habitants, a perdu à la guerre plus d'hommes que les États-Unis. Elle a une lourde dette, faite de ses dépenses de guerre et de ses pensions, La Nouvelle-Zélande, avec une population de un million d'âmes, a eu plus de tués que la Belgique et, elle aussi, elle a une lourde dette. Je vous demande de penser à ces braves petites nations.

» A la Commission des réparations, il ne faut pas de discussion franco-anglaise sur chaque question. Il faut que la France et la Grande-Bretagne se tiennent et agissent ensemble. L'alliance doit continuer, après avoir fait ses preuves dans la plus grande guerre de l'histoire.

» En résumé, nous acceptons une proportion de 55 à 25. Nous pensons que cette proportion est trop basse pour nous. Cependant, pour affirmer et sauvegarder les cordiales relations de nos deux pays, mes collègues et moi, nous sommes prêts à nous y rallier et nous prions, par contre, la France, de ne plus insister pour la priorité.

» Je vous le demande surtout pour que, dans le cas d'un nouveau conflit, le sentiment de solidarité des Dominions à l'égard de la France ne soit pas moins vif que la dernière fois.

Il fallait conclure, et certaines des raisons anglaises étaient fortes. M. Clemenceau accepta. Pour ménager les susceptibilités des Alliés non représentés à la Conférence de Londres, la proportion de 11 contre 5 fut substituée dans le procès- verbal à celle de 55 p. 100 à 25 p. 100, qui demeurait la base de l'accord ; 20 p. 100 devant être, conformément à la proposition initiale de M. Lloyd George, réservés aux autres créanciers. M. Clemenceau obtint, en outre, deux résultats dont ses successeurs n'ont pas tiré le parti qu'ils comportaient : d'abord l'attribution à la France de la présidence de la Commission des réparations (on [sait qu'en moins de six mois

cette présidence, si importante, a changé trois fois de titulaire); ensuite l'émission à Londres, en mars 1920, d'un gros emprunt français (on sait que cette émission n*a pas eu lieu). Une importante partie du problème financier se trouvait ainsi réglée entre la France et la Grande-Bretagne. Notre pays n*avait pas la priorité générale, que son rôle de champ de bataille commun Tautorisait à revendiquer. Mais le pourcentage adopté lui assurait plus de la moitié du total des versements allemands.

Le jeu même du traité lui garantissait plus encore. D'abord, en effet, tout ce qui, dans notre liste de dommages, pourrait être retrouvé à l'identique (espèces ; bétail ; valeurs ; machines, meubles ou matières) n'entrerait pas dans le compte des réparations et ne serait pas objet de pourcentage ; ce qui a été récupéré, à ce titre, représente 9 milliards de francs qui nous sont revenus en pleine priorité et des recherches bien conduites peuvent augmenter ce chiffre. D'autre part, le versement immédiat promis à la Belgique s'ajoute aussi, pour la France, au pourcentage inscrit dans l'accord de décembre 1919 : car la moitié des sommes prêtées à nos voisins pendant la guerre l'avait été par nous. Enfin le remboursement en première ligne des frais d'occupation augmentera nos encaissements ; car, sur le montant de ces frais, ce n'est pas 55 p. 100, mais plus de 80 p. 100 qui nous reviendront.

Depuis lors, à Spa, les bases du pourcentage ont été modifiées. Pour augmenter la part des autres puissances, la France et la Grande-Bretagne ont consenti à réduire la leur, chacune de 3 p. 100 ; la nôtre passant de 55 à 52 p. 100 ; celle des Anglais de 25 à 22 p. 100. Dans la mesure même où la France, après avoir renoncé à la priorité, a accepté la réduction de la part qui lui est attribuée sur le total des paiements allemands, elle est fondée à exiger que ce total demeure tel que le traité l'a fidéni. Une part réduite sur un total intact? Oui. Une

part réduite sur un total mutilé? Non. C'est là tout le problème. Après tant d'autres raisons, c'en était, pour la France, une de plus de se refuser aux improvisa tions onéreuses qui, de divers côtés, lui ont été suggérées

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