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CHAPITRE XI

LA THESE DE LA FRANCE. — II. LES ORIGINES DE L'aiSlTE ALLEMANDE. — lU. L'UNITÉ ALLEMANDE ET LES BUTS DE GUERRE. — IV. L'UNITÉ ALLEMANDE ET LA CONFÉRENCE.

Depuis la signature de la paix, un grand reproche a été adressé au gouvernement de la Victoire : « Vous avez, a-t-on dit, affranchi l'Alsace et la Lorraine. Vous avez libéré les Français de la Sarre et les mines sont à la France. Vous avez occupé la rive gauche du Rhin. Vous avez imposé à FAllemagne de rigoureuses clauses militaires et financières. Vous avez ressaisi le Congo. Vous avez le Cameroun, le Togo, la Syrie. Cela est bien. Mais cela n'est rien. Pourquoi? Parce qu'aucun de ces gains n'a de valeur durable, dès lors que vous avez laissé subsister l'unité de l'Allemagne. » Un distingué écrivain américain, M. W. Morton Fullerton, avait, 'plusieurs années auparavant, demandé, dans le même sens, qu'on permît à la France de « procéder, au nom de l'humanité, à la vivisection de l'Allemagne, c'est-à-dire au démembrement des tribus germaniques ».

Le chef du gouvernement français, lorsque ce grief a été formulé, s'en est publiquement expliqué. Au mois d'octobre 1919, au Sénat, M. Clemenceau a exposé la thèse française, identique à la thèse alliée. Mais d'abord

il convient de vider ce qu'on a appelé la question Cambon, c'est-à-dire la légende d'un prétendu désaccord au sein de la délégation française. M. Clemenceau s'est péremptoirement acquitté de ce soin, dans son discours du Sénat, le 11 octobre 1919. Je cite cette réponse : car nous sommes un pays où l'on oublie vite :

Vous avez, disait-il, parlé de M. Jules Cambon. Vous avez dit que M. Jules Cambon, étant membre de la délégation française, avait proposé de briser Funité allemande et que nous nous y étions refusés. Il faudrait sMnformer avant de raconter ainsi les événements.

M. Jules Cambon était le président de la Commission de vérification des pouvoirs. Il y avait là, à côté de lui, un Américain, un Anglais, un Italien, un Japonais. M. Cambon s'est demandé si la signature de la Bavière — de la Bavière toute seule, vous entendez? — n'était pas nécessaire pour que le traité fût valable, et si la constitution allemande nous assurait que laBavière, à un moment donné, ne renierait pas un document où elle n'aurait pas mis sa signature.

Voilà la question que s'est posée M. Cambon, et pas d'autre.

M. Cambon a donc soumis, comme c'était son devoir, la question à ses collègues qui ont été d'avis que la matière était incertaine et qui ont eu l'idée excellente de consulter les jurisconsultes attachés à la Conférence.

Les jurisconsultes, à l'unanimité, ont répondu que les pouvoirs donnés par M. Ebert engageaient tout l'Empire allemand. Puis les choses en sont restées là.

Faut-il, à ce récit lumineux, la confirmation des textes? On la trouve dans les procès-verbaux de la Commission de vérification (séances des 2 et 4 mai 1919). Les délégués allemands viennent d'arriver. Le 1®^ mai, à Versailles, ils ont remis leurs pouvoirs. La question posée devant le Comité — c'est l'objet même de sa mission — est de savoir si ces pouvoirs sont valables et lieront effectivement l'Allemagne. M. Jules Cambon, le 2 mai, sur les instructions de M. Clemenceau en date du 29 avril et d'accord avec tous ses collègues de la délégation française, donne lecture d'une note « exposant le point de vue de cette délégation » et il motive l'in-

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quiétude qui est dans son esprit. Cette inquiétude» ce n'est pas que l'Allemagne reste unifiée, c'est que la Bavière puisse un jour prétendre que le traité ne la lie pas. Il rappelle que la Bavière a eu, depuis 1871, des représentants diplomatiques (1) et il ajoute :

En dehors de ces arguments, la considération de Tétat intérieur actuel de la Bavière est de nature à recommander que Ton prenne des précautions particulières vis-à-vis de cet État. La révolution, en effet, y revêt un caractère d'opposition au gouvernement fédéral. On ne sait pas avec certitude quelle valeur les autorités bavaroises, quelles qu'elles soient, reconnaîtront aux signatures de MM. Ebert et Scheidemann.

En conséquence, il faut chercher — et pas autre chose — des solutions qui lient la Bavière. M. Jules Cambon en suggère deux. L'une, c'est de la faire signer. Voici la seconde :

Obtenir de la Bavière une déclaration aux termes de laquelle elle renoncerait, dans le nouvel Empire, aux conséquences que pouvaient avoir, au point de vue des engagements internationaux, les prérogatives diplomatiques individuelles qu'elle avait dans l'ancien Empire...

Et M. Jules Cambon, qui, ni par la première, ni surtout par la seconde de ces deux solutions, ne révèle, on l'avouera, les larges desseins qu'on lui a, depuis lors, généreusement prêtés, achève de préciser l'objet tout spécial de sa préoccupation en disant :

Quant aux États de l'Empire autres que la Bavière, il peut paraître moins nécessaire de s'en préoccuper, parce qu'ils n'ont pas accrédité de diplomates en dehors de l'Allemagne... Ils semblent, d'autre part, faire actuellement confiance au gouvernement fédéral de Weimar.

Cet exposé terminé, M. Jules Cambon propose de consulter sur ce point de droit le comité de juriscon-

(1) On sait, au surplus, que jamais, de 1871 à 1918, le droit de représentation diplomatique ne s'est traduit pour la Bavière par une action extérieure distincte, s! peu même que ce fût, de celle de l'Allemagne.

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suites attaché à la Conférence. Ses collègues approuvent sa proposition. Ce comité, saisi le soir même, fournit, le surlendemain 4 mai, la consultation qu'on lui demande et qui souligne, par son texte, la nature limitée de la question posée :

Du point de vue légal, les pleins pouvoirs présentés par les plénipotentiaires allemands, sous la signature du président Ebert, sont de nature à conférer la capacité de négocier et signer pour l'Empire allemand.

Après avoir commenté ce texte, M. Jules Cambon fait deux propositions. La première, c'est de transmettre le dossier, en tant qu'il est pour partie d'ordre politique, au Conseil suprême. La seconde, c'est qu'on pourrait demander au comte Brockdorfî de faire une déclaration analogue à celle que Bismarck, vainqueur, avait spontanément produite en 187L A l'unanimité, les autres délégués répondent que c'est inutile. M. Jules Cambon ne proteste pas et le procès-verbal conclut :

Le Comité s'est prononcé à la majorité pour la validation pure et simple des pleins pouvoirs de la délégation allemande.

Cette réponse est communiquée au Conseil des Quatre. M. Jules Cambon ne demande pas à être entendu par lui. Il est par conséquent rallié à l'opinion que la précaution particulière suggérée à l'égard de la Bavière est inutile. Voilà donc l'incident réglé. Et c'est là tout l'incident. On a opposé plus tard à la politique de M. Clemenceau « la vraie politique, celle de M. Jules Cambon ». On a prêté à l'honorable ambassadeur un vaste plan consistant à faire disparaître l'Empire centralisé, à favoriser la naissance d'une fédération allemande, à restituer aux pays rhénans leurs libertés anciennes. Pas un fait, pas un texte, pas une ligne, pas un mot des documents de la Conférence ne justifient, ni de près, ni de loin, de telles affirmations.

Et maintenant venons au fond même de la question

posée d'ailleurs par ses auteurs avec une imprécision qui favorise l'équivoque, plus qu'elle n'aide à l'analyse. Briser l'unité de l'Allemagne? C'est une formule, dont beaucoup se sont servis, mais qui n'a pas toujours le même sens. Les uns entendent qu'il ne fallait pas reconnaître l'existence du Reich et qu'on devait traiter de la paix avec les vingt-six États qui le composent. Les autres eussent accepté qu'on signât avec le Reich, à condition de signer aussi avec les États particuliers. D'autres enfin, plus modestes, se fussent contentés qu'on ajoutât à la signature du Reich celles de la Bavière et de la Saxe. A ces suggestions diverses, M. Clemenceau a répondu au Sénat, le 11 octobre 1919, avec une précision parfaite. Deux orateurs de la droite, MM. de Lamarzelle et Jénouvrier, venaient d'exposer longuement la thèse de l'unité à briser. M. de Lamarzelle l'avait résumée en disant :

Le premier fruit de la victoire, quel était le Français qui ne le vît pas dans la rupture de cette unité allemande, d'où était venu tout notre mal? Nous, les Alliés, nous avions la force ; nous l'avions complète, absolue. Allions-nous rompre cette unité, qui ne tenait que par la violence et n'avait été faite que par elle? Eh bien, non 1...

Tout de suite, M. Clemenceau réplique et affirme son point de vue :

Une grande querelle est venue à cette tribune : la fameuse question de l'unité allemande. Là-dessus je ne suis pas du tout d'accord avec vous, — mais en rien. Par conséquent, c'est une question sur laquelle il faut s'expliquer nettement.

Sur quoi porte ce désaccord? Non pas, bien entendu, sur l'intérêt qu'aurait la France à n'avoir pas à ses portes 60 millions d'hommes, qui revendiquent la qualité d'Allemands et que l'histoire nous apprend à connaître, mais sur la possibilité de briser par la force leur unité. Tous les Français souhaiteraient n'être pas exposés au risque de ce voisinage. Mais ce voisinage existe. On peut

le regretter ; on le regrette — comme on regrette que la France soit privée, en face de l'Allemagne, de la protection que la mer assure à l'Angleterre. Mais un regret ne peut rien contre un fait et la seule question posée à des gouvernements, sur le terrain politique, est de savoir si ce fait peut être supprimé. C'est ce que va discuter le président du Conseil, après avoir écarté d'un mot le reproche inepte, adressé par une certaine presse à lui et à ses collègues, d'avoir souhaité et voulu le maintien de l'unité allemande.

Je pense que vous me faites Thonneur de croire que je ne suis pas un partisan de Tunité allemande ; que je désire le fractionnement des forces allemandes... Seulement, de quoi s'agissait-il?...

Voyons 1 Voilà une nation de 60 millions d'hommes, qui \ était hier de 70 millions. Voilà des hommes qui ont une histoire î\ .^îP* séculaire. Par une de ces contradictions que je ne suis pas chargé d'expliquer, parce que c'est l'affaire de la Providence, les Allemands sont allés de l'extrémité du particularisme à l'extrémité de la centralisation. Je n'y peux rien. C'est leur nature. C'est ainsi qu'ils sont faits.

Il y a eu des moments dans l'histoire, où on a voulu leur forcer la conscience. Ainsi, Napoléon, à Leipzig, avait bien avec lui les Saxons. On ne peut pas être plus divisés que les Allemands ne l'étaient alors, puisqu'ils tiraient des coups de fusil et des coups de canon sur les autres Allemands... Qu'ont-ils fait, les Saxons, à Leipzig? Vous n'êtes pas sans le savoir.

Il n'y a d'unité profonde que l'unité des consciences {Très bienl) et à celle-là aucune main humaine ne peut toucher... (1).

Voyez-vous, l'unité n'est pas dans les protocoles de la diplomatie. L'unité est dans les cœurs des hommes. On aime qui on aime. On déteste qui on déteste et, au moment du danger, on sait de quel côté aller, et, au moment de la bataille, on le sait aussi. {Très bien!)

(1) Je disais pareillement à la Chambre le 2 septembre 1919 : « Pour dissocier l'Allemagne par la force des vainqueurs... il aurait fallu ne pas penser, comme nous le pensons, que, dans l'état actuel du monde, il n'y a pas de violence matérielle qui puisse à la longue triompher d'une force morale. » (App/audmcmen/s.) J'ajoutais, dans le même esprit que M. Clemenceau, que la méthode bisraarckienne aurait, en pareil cas, employé la force et je concluais : « C'est pourquoi je me félicite que nous n'ayons pas suivi cette méthode. »

Que voulez- VOUS? Il y a tout de même là 60 millions d'hommes dont il faut nous accommoder. Dans l'ancien temps, je ne sais pas ce qu'on aurait fait d'eux. Les Romains eux-mêmes y ont ébréché leur fer. Nous n'allons pas nous lancer dans de telles entreprises.

Puis M. Clemenceau, évoquant le passé, rappelait de quelles déceptions avait été grosse, pour la France, la théorie des « deux Allemagnes ».

Nous prétendons respecter la liberté des Allemands. Mais nous prétendons prendre les précautions nécessaires pour qu'ils respectent la nôtre. (Très bien l Applaudissements.)

Je me souviens de l'époque de la déclaration de guerre de 1870. On trouvait dans la rue des journalistes — il y a toujours des journalistes pour tout dire {On rit) — qui disaient : « La Bavière ne veut pas marcher ».

Quels raisonnements j'ai entendus 1 « Les Bavarois sont des Celtes. Ils n'ont pas le crâne fait comme les autres. Ils haïssent les Prussiens ». Deux jours après, vous savez ce qui arrivait.

Et, en 1914, est-ce que la Bavière n'était pas dans l'état même où l'aurait mise, d'après votre thèse, sa signature sur le traité? Est-ce qu'elle a hésité à marcher? Non (1).

Pendant la paix, je croyais que je mourrais sans avoir vu la guerre, mais je savais qu'elle viendrait et je me faisais un devoir d'aller, tantôt en Autriche, tantôt en Allemagne, tous les ans. Je parlais avec les gens. Je voyais les mécontents. J'allais à Munich et je causais avec les Bavarois. Quand il fallait dire du mal des Prussiens, ils m'approuvaient, ils me dépassaient même dans cette voie. Mais quand on parlait de rupture, c'était une autre affaire.

Et vaincus, vous croyez qu'ils ont une autre mentalité que vainqueurs? Bien au contraire 1 (Applaudissements.)

La défaite a eu pour résultat de rassembler les forces dispersées. Jamais la situation, à cet égard, n'a commandé un pareil effort.

(1) Cf. Chambre des députés, mou discours du 2 septembre 1919 : « Je vous en prie, laissons les mots et voyons les faits... Où donc avez-vous vu que cette Allemagne dispersée, moins unifiée qu'aujourd'hui, que vous nous demandiez de recréer, nous ait jamais, soit servis, soit ménagés? Est-ce par hasard en 1870, à une époque où l'Empire n'existait pas? Estce en 1914, alors qu'était en vigueur la constitution dont vous déplorez aujourd'hui la modification? Ni en 1870, ni en 1914, vous le savez bien, la Bavière, la Saxe, le Wurtemberg n'ont jamais refusé de marcher. « {Très bien! Très bien!)

S'il est possible qu'un jour, sous Taction d'intérêts nouveaux et de conceptions nouvelles, cette unité morale disparaisse et fasse place au particularisme, c'est à la condition qu'aucune action brutale extérieure ne s'en mêle et que, comme en Autriche-Hongrie, l'évolution soit une évolution spontanée, qu'on peut aider, mais qu'on ne peut pas créer :

Voyez-vous : il ne faut pas croire que les événements s'arrêteront au point où les ont mis les rédacteurs du traité... La situation faite par le traité, elle va se développer. Nous verrons ce qui en adviendra. Nous jugerons. Nous en profiterons.

Gela dépendra des Allemands — qu'on veut convertir et l'on a raison. Gela dépendra aussi de nous. {Très bien!)

Si nous souhaitons que les Allemands — je ne veux pas dire une mauvaise parole — se dissocient dans le sens politique du mot pour n'être pas entraînés ensemble, à un moment donné, dans une action de guerre contre nous, ce n'est pas que nous voulions en faire des instruments de domination, comme ils rêvaient de faire pour nous.

Quant à entrer chez eux, quant à conquérir l'Allemagne comme Napoléon a conquis l'Espagne, il ne faut pas nous arrêter à cette pensée.

En d'autres termes, utiliser une dissociation politique de l'Allemagne, si cette dissociation se produit, mais ne pas commettre la folle imprudence d'imposer par la force cette dissociation, parce qu'une telle action ne ferait que renforcer l'union des âmes ; parce qu'une nation, suivant le mot de Renan, « est une réunion d'hommes ayant la volonté de vivre ensemble » et que cette volonté ne peut pas être brisée par la force, dont les partis de droite recommandaient l'emploi, — voilà l'opinion commune des gouvernements alliés, soutenue tour à tour devant les deux Chambres par M. Clemenceau et par moi-même : opinion si naturelle, tellement née des faits eux-mêmes que, dans son discours du 11 octobre 1919, M. Clemenceau pouvait dire : « La question s'est trouvée résolue à la Conférence presque avant d'avoir été posée ».

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