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A cette thèse, l'histoire, souvent invoquée contre elle, apporte une justification décisive. On a beaucoup parlé, à propos du traité de Versailles de 1919, des traités de Westphalie de 1648, pour exalter les seconds aux dépens du premier. On n'a oublié qu'une chose, c'est que, de 1648 à 1919, l'Allemagne a vécu et que ces deux siècles et demi l'ont profondément modifiée. Tandis qu'en Autriche l'évolution de l'histoire a préparé et fait éclater le divorce des nationalités sujettes, en Allemagne, au contraire, l'évolution s'est accomplie dans le sens de l'unité ; aucun mouvement de dissociation ne s'est produit pendant la guerre et la disparition des dynasties a fait s'évanouir les derniers vestiges du particularisme constitutionnel. Tandis qu'en Autriche-Hongrie les volontés ont tendu à diverger, en Allemagne elles ont tendu constamment à converger. Toute l'histoire de l'Allemagne, depuis le xvii® siècle, éclaire ce phénomène.
Bismarck a créé l'unité de l'Allemagne : son génie y a donné sa mesure. Mais Bismarck ne l'a pas créée seul et son génie n'explique pas toute l'unité allemande. Bismarck a travaillé, non sur une table rase, mais sur un état d'esprit plus que séculaire né de l'excès de misère qu'avaient organisé les traités du xvii® siècle; sur un état d'esprit développé et éduqué, pendant cent cinquante ans, par tous les écrivains allemands ; exalté par les guerres de Napoléon ; généralisé par les événements de 1848. Bismarck, en d'autres termes, a utilisé, avec une merveilleuse habileté, un besoin qui existait avant lui ; un besoin que la Prusse a su, à la fois, satisfaire et exploiter ; un besoin d'où l'unité
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allemande, même sans Bismarck, serait sortie tôt ou tard et sans lequel Bismarck eût été impuissant à la réaliser. Détruire l'œuvre de Bismarck? Formule facile, mais entreprise vaine, si l'on ne détruisait pas d'abord ce qui fut l'âme de cette œuvre. Cette destruction était-elle possible? Voilà la question. A cette question, deUx cent soixante et onze années d'histoire, trop ignorées de ceux dont l'effort d'investigation s'arrête aux traités de Westphalie, apportent la réponse. L'Allemagne, à la fm du xvii® siècle, était aux derftières extrémités du morcellement. Plus de cent territoires indépendants y menaient, côte à côte, une vie misérable, sous des princes impuissants relevant d'un Empire fantôme. Point d'esprit public ; la désunion morale, pire que la division matérielle ; un marasme économique, aggravé d'une décadence intellectuelle, qu'affirmaient la brutalité des mœurs et l'ignorance générale. Seul, le bai^ peuple parlait allemand. Ce régime avait un nom : les « libertés germaniques ». Pour comprendre ce qu'en pensé l'Allemagne moderne, il faut se rappeler ce que ces « libertés « dut représenté pour l'Allemagne d'autrefois. Quelques esprits, perdus dans cette nuit, conservaient, par leur effort propre, une vie — privée d'ailleurs de tout rayonnement. C'est à eux que se rattache l'origine du mouvement, d*où, après maintes évolutions, devait sortir tin jotir la notion, alors insoupçonnée, d'une patrie allemande. A dire vrai, cette notion, dans sa forme moderne, était étrangère à ces penseurs solitaires. Mais en luttant pour le progrès des lettres et des sciences, ils tenaient le flambeau pour les générations futures. Leibnitz fut le premier à préconiser l'action intellectuelle, sans laquelle, disait-il, « la chute et le déchet de notre nation seront irréparables pour longtemps ». Quelques années plus tard, paraissait, au scandale des contemporains, la première revue rédigée en allemand. PuiiS c'était un autre périodique, le Patriote de Hambourg, (}tlî, par son succès, étonnait ses lecteurs et ses fondateurs
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eux-mêmes. Réveils locaux, sans portée politique, ni nationale, mais qui travaillaient pour l'avenir.
Le XVIII® siècle voit se poursuivre et s*étendre cette renaissance, dont les conséquences ont dépassé l'espoir de ses initiateurs. Wolfî, V « instituteur de l'esprit allemand », comme Hegel l'appellera plus tard ; le médiocre Gottsched, en réaction contre les modes étrangères, défenseur obstiné et écouté deîascîence allemande; l'université de Gœttingue, premier centre de culture pour une classe moyenne jusque-là inexistante, préparent Klopstock et Lessing, les premiers en date des écrivains classiques de T Allemagne. Imprégnés de la philosophie de leur siècle, ils sont, comme elle, humanitaires et cosmopolites. Mais c'est en allemand qu'ils écrivent. C'est pour des Allemands qu'ils écrivent : leur œuvre est donc déjà nationale. Le milieu est dominé par l'extraordinaire figure de Frédéric IT, plein de ressources, libre de scrupules, tenant tête à l'Europe. Même ceux qui ne l'aiment pas sont fiers de ce Prussien plus prussien qu'allemand. Ses victoires retentissent hors de son royaume, sur toute l'étendue de l'Empire. La jeunesse de Francfort est pour lui. Les écrits patriotiques, empruntant leurs titres au passé, se multiplient. Les « Allemagnes » commencent à se découvrir une façon commune de penser et de sentir, qu'elles éprouvent le désir naissant de sauvegarder.
Avec la fin du siècle, le mouvement s'élargit et s'amplifie. C'est le temps où Herder proclame le caractère original de l'esprit allemand et de la langue : « Éveilletoi, dit-il. Dieu endormi ! Éveille-toi, peuple allemand ! » Puis vont venir Gœthe, Schiller et Kant, animateurs et maîtres de la pensée allemande. La patrie, dont ils parlent, est plus idéale que matérielle : c'est une communauté intellectuelle, qui n'a pas figure de corps politique. Mais, sous l'action des idées françaises de 1789, cette patrie commence à se former dans les esprits, autour de l'idée, passionnante pour ce pays de misère,
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des droits de l'homme et du citoyen. La masse est encore indifférente. . Mais les guerres de Napoléon vont la secouer. 1806 : c'est léna. Kant est mort, deux ans plus tôt, léguant à ses compatriotes sa philosophie du devoir. Fichte s'en saisit et en fait l'âme d'une propagande nettement et exclusivement nationale. Il se déclare « allemand et rien qu'allemand ». Il parle « pour tous les Allemands sans exception ». Il prêche que tous les malheurs sont venus des « libertés germaniques » qui ont fait de l'Allemagne le champ de bataille de l'Europe. Il dénonce les princes de la Confédération du Rhin, esclaves dorés de Napoléon. Son patriotisme n'est pas un concept littéraire : c'est une idée-force. Il a le sens de l'unité nationale. Il ne recule pas devant le mot. L'Empire français, par sa politique, a été l'accoucheur de la patrie allemande dans sa forme moderne. Fichte en est le prophète.
Et voici qu'au gouvernement prussien, un ministre, non prussien de naissance, Stein, s'approprie l'idée et la traduit en actes. Le particularisme, voilà l'ennemi. L'unité, voilà le besoin. Napoléon fait expulser Stein de Prusse : l'autorité de l'exilé en est grandie. Il réclame, contre l'humanitarisme, contre le cosmopolitisme, les droits du patriotisme. « Je n'ai qu'une patrie qui s'appelle l'Allemagne... Ma devise est l'unité... Assez des néfastes traités de Westphalie î » Sa voix porte. Au retour de Russie, il oblige son souverain hésitant à lancer cet Appel à mon peuple de 1813, qui, au delà de la Prusse, vise l'Allemagne entière. La seconde des cartes, que Bismarck jouera cinquante ans plus tard, apparaît. L'idée allemande est en marche. De plus, en 1813, c'est la Prusse, peu ou pas suivie par les autres et gagnant par là un prestige unique, qui se bat pour cette idée. Sans doute, pendant des, années encore, la politique de réaction, qui s'exprime dans la Sainte Alliance, va ralentir l'évolution. Stein était en avance sur son temps. Les princes ne l'ont pas suivi. Mais il a
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donné le branle aux peuples et son testament politique est dans tous les cerveaux qui pensent : « Pour être forte, TAllemagne doit être une ».
De 1815 à 1848, les lignes extérieures de la politique sont rigides. Mais les esprits bouillonnent. Les cours — même la cour prussienne reculant devant le profit qui l'attend — répudient l'unité comme révolutionnaire. Mais professeurs et écrivains ne pensent qu'à elle. Ils en recherchent l'origine lointaine dans l'histoire du moyen âge. Ils en démontrent la nécessité présente par le risque qu'a couru l'Allemagne d'être absorbée par Napoléon. Toute l'élite collabore. L'Université de Berlin devient un centre de patriotisme allemand. On lâche la théorie pour la pratique. On se préoccupe des frontières allemandes. Le Rhin ne suffît pas : certains réclament la Meuse. Les traités de 1815 sont dénoncés comme une spoliation, dont on rend responsable le défaut d'unité. La haine de la France est déjà l'aliment préféré de ce foyer national. « Unité I Unité 1 s'écrie Arndt. Unité la plus énergique possible, voilà ce que veut l'Allemagne ; voilà ce qui est nécessaire à sa sécurité extérieure et à sa prospérité intérieure. » Et Gœrres, devançant Bismarck, ajoute : « Il faut la faire, si besoin, par le fer et par le sang ».
Dès cette date, avec une force croissante, l'unité est en marche. Pour avoir trop longtemps souffert de son morcellement et par une orgueilleuse confiance en son avenir, l'Allemagne est prête à justifier le mot du prussien Treitschke : « Nous n'avons pas de patrie allemande. Il n'y a que les Hohenzoliern pour nous en donner une ». En 1830, Bismarck, hobereau poméranien, rencontre un Américain et lui fait le pari qu'avant une génération l'unité sera accomplie. Le Parlement de Francfort, dans l'illusion de pouvoir fonder cette unité par son vote, offre la couronne à Frédéric- Guillaume, qui la refuse. C'est le dernier faux pas, avant la bataille gagnée. Bismarck arrive aux affaires et, dès lors, il
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marche à son but, qui n'est pas celui dés princes allemands, mais qui est celui du peuple allemand. A sa fin, tout va servir : les siècles de misère ; les rêves des philosophes et des poètes; le souvenir des épreuves de 1806 et des victoires de 1813 ; l'avidité des bourgeois du Sud et de l'Ouest, à qui, par le ZoUverein, il assurera des revenus supérieurs à ceux qu'ils tenaient de leurs douanes propres ; le suffrage universel dressé comme une menace contre les fautes de l'Autriche ; la guerre des duchés et la campagne de Bohême, qui excluent les Habsbourg de l'Allemagne en les réconciliant avec cette exclusion par le respect de leur territoire ; enfin l'absurdité dg. Napoléon III, qui, par la politique des « trois tronçons », fournit à la Prusse le prétexte national, d'où la guerre sortira à sa volonté seule. «Du jour, dit Bismarck, ie 10 avril 1867, où la Confédération du Sud sera faite et où ne siégeront plus en Allemagne que deux Parlements nationaux, aucune force humaine ne les empêchera de se rejoindre, — pas plus que les eaux de la mer Rouge ne restèrent béantes après que le peuple d'Israël eut passé. »
On sait la fin. Une nouvelle et inexcusable erreur de Napoléon III dans la question espagnole ; le coup cynique d'Ems ; la guerre franco- allemande ; Versailles ; le roi de Bavière bousculé et rallié : l'Empire est fait. Produit opportuniste, qui ne satisfait ni les conservateurs, dont le souhait voulait que la Prusse absorbât l'Allemagne, ni les libéraux, dont le but était d'absorber la Prusse dans l'Allemagne; construction bâclée en forme de cote mal taillée pour éviter la résistance des princes; sans valeur juridique internationale, mais œuvre de l'histoire avant d'être l'œuvre de Bismarck ; fruit tardif de l'action combinée des écrivains et du peuple, par où, depuis deux siècles, l'Allemagne cherchait à se dégager de ces prétendues « libertés », qu'elle haïssait, — de ces « libertés » où le psittacisme de certains historiens se flatte de découvrir aujourd'hui
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une compensation possible à sa défaite. Le peuple, « cette multitude invisible d'âmes », dont Bismarck parle dans une de ses lettres, est acquis d'avance au résultat, quelle que soit la méthode. Il l'a prouvé en se jetant. Sud comme Nord, dans la guerre contre la France, qui va cimenter la jeune unité. Bismarck est le génial metteur en œuvre de cette grande aventure : il n'en est pas le créateur. L'unité existait, avant lui, dans les cœurs : il l'a dégagée plus qu'imposée. Je l'ai dit et je le répète : tôt ou tard, même sans lui, elle se serait faite. Faite par lui, elle lui a survécu, dans son principe, comme, dans son principe, elle l'avait précédé (1).
Alors, pendant près d'un demi-siècle, cet Empire, né du sang et du fer, réussit à donner à toute l'Allemagne, à l'Allemagne des gens d'étude ainsi qu'à celle des gens d'affaires, d'incomparables satisfactions. Aux uns, il assure, pour la pensée allemande, un immense rayonnement. Aux autres, il prodigue les profits matériels dont ce peuple a été sevré tant de siècles. L'Allemagne s'institue le maître d'école et le commis- voyageur du monde. Elle étale la prospérité de ses usines, dont les produits disputent les marchés à l'Angleterre; de ses banques, dont le réseau s'étend sur les deux hémisphères ; de ses lignes de navigation, qui sillonnent toutes les mers du globe. Dans son livre orgueilleux, le Bien- Être du peuple allemand, Helfîerich enregistre les résultats : la population accrue de 63 p. 100 ; l'excédent des naissances sur les décès atteignant 13 p. 1 000 ; les dépôts dans les banques et les caisses d'épargne triplés, en vingt-cinq ans, et se montant à 38 milliards ; les salaires doublés en vingt ans ; la fortune largement répandue ; la progression du capital, en quinze ans, accusant 50 p. 100 pour une progression correspondante de population de 28 p. 100 seulement ; le rendement moyen du blé à l'hectare passant de 13 à 20 quintaux ; la puissance des
(1) Voir, à ce sujet, Lévy Bruhl, L'Allemagne depuis Leihniiz et Henry Moysset, U esprit public en Allemagne.
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chevaux-vapeur de 2 à 8 millions ; les sociétés par actions de 2 000 à 4 700. Opulence prodigieuse, dont tous les Allemands bénéficient et qui, à un siècle près de distance, justifie pour eux le mot d'Arndt : «L'unité, et l'uiiité seule assurera notre sécurité extérieure et notre prospérité intérieure ».
Nous sommes loin des philosophes du xviii^ siècle. L'unité morale qu'ils avaient conçue existe — combien forte ! Mais elle est désormais empoisonnée, par son succès même, du plus odieux matérialisme. C'est le patriotisme allemand de 1914, tel que j'ai tenté de le définir au début de ce livre, n'ayant foi qu'à la brutalité du poing fermé ; habillant ses convoitises de l'hypocrisie d'une mission mystique ; terrorisant l' Alsace-Lorraine captive ; asservi au sabre ; pâmé de joie aux violences ignobles de la soldatesque de Saverne. Rien de plus bas, rien de plus attristant : mais rien de plus réel. Ces gens ne sont même plus capables de regretter les principes qu'ils ont trahis. L'unité, pour eux, n'est plus un idéal, mais un profit. On mange plus ; on gagne plus qu'au temps des « libertés germaniques ». Cela leur suffit. Par là tout ce peuple est prêt, sans effort, à l'agression. Pas un parti n'hésite, — mais pas un État non plus, ni une dynastie, et cette unité dans le crime durera jusqu'à la fin de la guerre. Des écrivains français se sont demandé récemment si l'Allemagne est une nation. Nos morts leur répondent. Nation de proie, oui. Mais nation qui, par ses forfaits mêmes, n'a que trop prouvé son existence.
Sans doute, la défaite est venue et, sur elle, on a fondé des espérances. On a pensé que, peut-être, l'Allemagne, accablée par elle, y perdrait le goût de son unité. L'événement a prouvé le contraire. La catastrophe impériale a brisé les liens entre les actionnaires de la firme allemande et leur gérant. Mais le contrat de société entre les actionnaires n'en a été que resserré. La défaite n'a pas ressuscité les « Allemagnes )^ d'autrefois. Elle a inspiré à
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l'Allemagne une la volonté de trouver, dans cette unité, l'instrument de son relèvement. La chute des princes, entraînés par le vent d'automne de 1918, a abattu les derniers cadres du particularisme. Les députés de Weimar, dans leur œuvre constitutionnelle, n'ont eu qu'un but : une centralisation plus grande. Est-ce à dire qu'entre les diverses parties de l'Allemagne des contrastes ne subsistent pas? Je ne le prétends pas et je montrerai plus loin que la politique française de 1919 ne Ta point méconnu. Mais je dis que, dans son immense majorité, la nation allemande, formée par un long et pénible enfantement, entend vivre à l'état de nation ; que, par suite, la force ne pourrait rien contre cette volonté et que, brisées par la hache du vainqueur, ses racines bientôt se fussent cherchées et rejointes pour la préparation d'une vie nouvelle, dont la guerre, comme il y a cinquante ans, aurait été la préface.