L'UNITÉ ALLEMANDE ET LES BUTS DE GUERRE
Cette évidence, qu'on discute depuis que la paix est signée, n'avait pas été contestée au cours de la guerre et jamais la rupture de l'unité allemande n'avait été au nombre des buts des Alliés.
On n'aperçoit pas, à vrai dire, comment elle eût pu y figurer. La victoire ne s'est fixée que tardivement sous les drapeaux de l'Entente. En mars 1918, c'était la défaite de l'armée anglaise du général Gough ; en mai, c'était le Chemin des Dames et Paris bombardé. Annoncer à cette époque ou avant ce qu'on a appelé la « vivisection de l'Allemagne » eût été une singulière imprudence propre à faire le jeu de la propagande allemande. Dès lors qu'on ne l'annonçait pas, les nations alliées n'y
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étaient point préparées. Pour elles, d'ailleurs, groupées, je l'ai montré, autour de l'idée nationale et de la défense des libertés nationales, le morcellement d'une nation, même ennemie, même coupable, n'eût pas été un but de guerre populaire. Tout le monde voulait briser l'œuvre de domination germanique. Personne ne songeait à prendre à son compte les principes de cette domination. Le bon sens public discernait l'existence, hélas ! indiscutable, d'une nationalité allemande. Rompre cette nationalité par la résurrection de son ancien morcellement apparaissait à tous irréalisable. Dans une guerre de peuples, qui ne peut se gagner que par l'adhésion persistante des masses, certaines contradictions cyniques, fréquentes aux temps anciens, deviennent non seulement impossibles, mais périlleuses. L'idée, qui a soutenu les soldats et les a menés à la victoire, ne se répudie pas sans danger. On ne peut pas déchirer ce qu'on représente. La permanence des buts de guerre alliés a été, pour une large part, l'expression de cette impossibilité.
Quoi qu'il en soit, le fait est que ni les gouvernements, ni les Parlements, ni même la presse n'ont, au cours de la guerre, réclamé la destruction de l'unité allemande. Les 30 décembre 1916 et 10 janvier 1917, les puissances de l'Entente ont fait officiellement connaître quelles seraient, de leur avis unanime, les conditions d'une paix victorieuse. J'ai reproduit ci-dessus ces documents (1) : pas un mot ne s'y trouve qui, directement ou indirectement, fasse allusion à la dissociation de TAUemagne. Un esprit ingénieux a cru découvrir cette allusion dans la phrase : « Les Alliés répudient tout plan d'extermination des peuples allemands ». Mais il suffit de relire le texte pour s'assurer que ce pluriel s'applique à l'Allemagne et à l'Autriche. A cette preuve, une autre s'ajoute d'ailleurs, plus décisive encore. En janvier et février 1917, M. Aristide Briand, président du Conseil, avait, dans des
(1) Voir ci-dessus. Chapitre III, pages 89 et suivantes.
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lettres confidentielles à nos ambassadeurs à Pétrograd et Londres, exposé ses vues sur la paix : documents secrets, où le chef du gouvernement avait pleine liberté de tout dire, même ce qu'il eût pu juger dangereux de livrer à la publicité. Qu'on se reporte à ces deux lettres : il y est tour à tour question de FAlsace-Lorraine, du bassin de la Sarre, de la démilitarisation de la rive gauche du Rhin, de son occupation, de la création d'une Rhénanie autonome, — tous buts de guerre qui, en 1919, ont été ceux de M. Clemenceau à la Conférence, comme ils étaient, en 1916 et 1917, ceux de M. Aristide Briand. Mais de la dissociation de l'unité allemande, pas un mot : pas un mot qui la mentionne, pas un mot qui y fasse penser. Au contraire, toutes les garanties réclamées sont prises contre une Allemagne « une », parce que cette unité est le fait et que c'est avec les faits que compte la politique ; parce que, comme M. Clemenceau, M. Aristide Briand pensait que « la seule unité profonde est celle qui existe dans les cœurs et qu'à celle-là aucune main humaine ne peut toucher ».
Voilà pour le gouvernement français. Du Parlement, j'ai cité les ordres du jour solennels des 5 et 6 juin 1917. Qu'on les relise : pas un mot non plus d'une dissociation à imposer à l'Allemagne par la paix, ni d'une intervention quelconque dans sa constitution intérieure. Au contraire, l'affirmation, deux fois répétée, que la France est « éloignée de toute pensée d'asservissement des populations étrangères » ; qu'elle demeure « fidèle à son idéal d'indépendance et de hberté pour tous les peuples ».. Quinze mois passent et, le 2 décembre 1918, trois semaines après l'armistice, la Commission des affaires extérieures de la Chambre, à l'unanimité des membres présents, énonce les clauses de paix qu'elle juge nécessaires à la France ; on y retrouve, comme dans la lettre de M. Briand du 16 février 1917, l'Alsace-Lorraine, la Sarre, la Rhénanie autonome, le désarmement, les réparations : mais pas une ligne, pas un mot sur la destruc-
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tion de l'unité allemande ou le refus de traiter avec le Reich. Et c'est également contre une Allemagne « une » que sont dirigées toutes les garanties réclamées par le maréchal Foch dans ses mémoires des 27 novembre 1918,
10 janvier et 31 mars 1919, aussi bien que dans ses déclarations à la séance plénière de la Conférence du 6 mai 1919.
11 y parle, à diverses reprises, de « cette population allemande naturellement unie par la communauté de langage et, par là, de pensée, comme aussi rapprochée par la communauté des intérêts )>. C'est contre cette communauté qu'il estime indispensable l'occupation de la ligne du Rhin.
Chez tous les Alliés, même note. La Grande-Bretagne est tellement hostile à une dissociation de l'Allemagne qu'à deux reprises, en novembre et décembre 1917, son ministre des Affaires étrangères, M. Balfour, s'élève avec force contre cell«, bien limitée cependant ! que consacrerait la création d'une Rhénanie autonome et neutre. Il déclare :
C'est pure chimère... Jamais, à aucun moment, un tel projet n'a fait partie de la politique du gouvernement de Sa Majesté. Le gouvernement a toujours ignoré qu'un tel projet fût sérieusement envisagé par quelque homme politique français.
En Amérique, presque à la même date, le 14 décembre 1917, le président Wilson, sans provoquer une seule critique en Europe, où son discours est publié le lendemain, dit :
Nous n'avons pas de desseins injustes contre l'Empire allemand. Nous ne voulons pas nous immiscer dans ses affaires intérieures. L'un et l'autre serait absolument contraire à nos principes.
Le 8 janvier suivant, discours au Congrès, connu sous le nom de discours des Quatorze points, dont j'ai montré ci- dessus l'identité avec les buts de guerre européens (1).
(1) Voir ci-dessus, Chapitre III, page 91.
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Rien sur la dissociation de l'Allemagne et, tout au contraire, cette phrase qui, elle aussi, passe sans objection en France :
Nous n'avons pas la prétention de suggérer à TAUemagne de changer ou de modifier ses institutions.
Dès ce moment, la seule garantie d'ordre intérieur que le président, en plus des buts de guerre européens, entend exiger de l'Allemagne, est précisée : c'est la disparition de l'autocratie militaire et irresponsable des Hohenzollern et son remplacement par un gouvernement qui représente la majorité. Il le répète le 6 avril 1918 à Baltimore, le 4 juillet suivant à Mount-Vernon, en insistant sur « la nécessité de ne pas traiter avec un pouvoir arbitraire qui puisse, indépendamment, secrètement et par sa seule volonté, troubler la paix du monde ». Mais il ne parle ni de briser l'unité de l'Allemagne, ni de récuser le Reich, et personne en Europe ne le contredit. Enfin quand, le 5 octobre, s'engage la correspondance pour l'armistice, les deux conditions posées sont, d'une part, l'acceptation totale des bases de paix des Alliés, d'autre part, la substitution d'un gouvernement d'opinion au pouvoir impérial. Mais il n'est question ni de supprimer le Reich, ni de négocier avec les États qui le composent. Or toute cette correspondance est publiée au jour le jour. Les Parlements sont en session. Deux additions importantes aux bases de paix sont suggérées, demandées, obtenues par l'Angleterre et par la France. Et personne, ni à Paris ni à Londres, ni dans le haut commandement, ni dans les gouvernements, ni dans les Chambres, ne souffle mot de cette dissociation qui, quelque huit mois plus tard, fera retentir la tribune parlementaire et les colonnes de la presse.
On arrive ainsi à l'armistice, dont le texte est lu au Parlement le jour même de sa signature. On y apprend que c'est « avec les représentants dûment accrédités du gouvernement allemand)) que le maréchal Foch a été, le
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5 novembre, autorisé à traiter ; que c'est « avec le secrétaire d'État Erzberger, président de la délégation allemande, agissant avec l'agrément du chancelier allemand)) que le maréchal a, le 10 novembre, discuté et signé l'armistice. On y voit que cet armistice même, à ses articles 9, 26, 29, 30 et 32, mentionne six fois comme contractant, non pas les États dont est formé le Reich, mais le gouvernement allemand ou V Allemagne. Retenez que l'armistice n'est pas seulement militaire ; qu'il a été discuté et renforcé à Versailles par les gouvernements ; qu'il contient des clauses politiques et financières. Tout ce qui précède est public et prouve à l'évidence queles Alliés n'ont pas demandé et n'ont pas l'intention de demander la disparition de l'unité allemande. Personne cependant ne proteste, ni en octobre, ni le 11 novembre ; personne, même parmi ceux qui devaient, quelques mois plus tard, dénoncer comme un crime le fait que les Alliés eussent traité avec le Reich.
La presse elle-même, bien que plus libre, parce qu'irresponsable, ne blâme pas les Chambres de se contenter de ce que le gouvernement leur apporte. Une préoccupation — combien légitime ! — la domine alors ; c'est que le résidu allemand de l'Autriche-Hongrie n'ait pas le droit de s*unîr à l'Allemagne ; l'article 80 du traité de Versailles y pourvoira. Mais la dissociation de l'Allemagne, la rupture, imposée pat* la force, de son unité, n'est pas dans les préoccupations des journaux. Le 28 octobre, on lit:
Quant aux solutions imaginaires, comme celle qui consiste à croire qu'une Allemagne catholique du Sud pourrait tenir en échec la Prusse protestante, elles valent tout juste la théorie des trois tronçons. M. Rouher affirmait, lui aussi, qu'une Allemagne découpée en trois tronçons ne s'unirait jamais.
Le 29 octobre :
Nous ne ferons pas en Allemagne du particularisme et du séparatisme sur commande.