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L'UNITÉ ALLEMANDE ET LA CONFÉRENCE

Telles sont les conditions dans lesquelles, à la Conférence, les Alliés ont été placés ; les raisons pour lesquelles ils ont estimé se trouver en présence d'une impossibilité de fait, en face d'un phénomène de l'ordre moral auquel, suivant l'expression même de M. Clemenceau, « aucune main humaine ne peut toucher », parce que la puissance des armes, l'histoire l'a prouvé cent fois, est impuissante à briser celle des âmes.

Dans l'esprit du gouvernement français, notamment, toute atteinte imposée par la force à cet état de choses eût été périlleuse. Comment oublier que les victoires de Napoléon et sa politique de la Confédération du Rhin, inspirée de celle de Mazarin, ont plus fait pour créer en Allemagne le sens de l'unité, que les prédications même de Fichte? Comment oublier que Napoléon III, par sa politique des « trois tronçons » affirmée au lendemain de Sadowa, a donné à Bismarck le levain par lequel, quatre ans plus tard, l'idée d'Empire a germé? Comment méconnaître, suivant l'expression même de l'écrivain royaliste que je citais tout à l'heure, que généralement ces choses-là se font mal du dehors et qu'en voulant briser une nation, on renforce à coup sûr les liens moraux qui la constituent?

Est-ce à dire qu'il n'y ait rien à attendre de ce qu'un réveil spontané de l'esprit particulariste en Allemagne pourrait, quelque jour, opposer à la prépondérance prussienne? Le gouvernement français a pensé le contraire et, par ses actes, il l'a prouvé. Le gouvernement français s'est trouvé d'accord, à cet égard, avec la formule d'un écrivain américain, M. Baldwin : « Si l'Empire allemand se fragmentait en États séparés (ce qui est tout autre chose qu'une vivisection de l'Empire allemand), ce serait.

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à tous points de vue, un gain incalculable ». Imposer, par la force, cette fragmentation ; user de ce que M. Gabriel Hanotaux, partisan de cette méthode, appelle le compelle intrare, M. Clemenceau et ses collègues alliés ont jugé que c'était irréalisable. Mais chaque fois que, sur un point spécial, des tendances autonomistes se sont affirmées, ils ont, au grand jour et loyalement, essayé de les soutenir. J'ajoute que, dans ces occasions, les gouvernements alliés et associés ont toujours manifesté la plus grande hésitation, parfois même l'opposition la plus nette. Un premier exemple nous fut fourni par les affaires de Bavière, Kurt Eisner venait de succomber. La situation économique était critique. Les rapports avec Berlin étaient tendus. Le gouvernement français expose la situation et offre d'envoyer directement en Bavière des trains de ravitaillement. Aussitôt, invoquant les arrangements pris à cet égard, en vertu de l'armistice du 11 novembre, avec le gouvernement allemand, responsable du paiement, lord Robert Gecil, M. Hoover, M. Lansing multiplient les objections. Ce dernier dit : — Je n'ai aucune confiance dans l'expédient qui consiste à s'immiscer dans les affaires intérieures d'un pays, quel qu'il soit.

On décide de consulter le Conseil suprême économique qui répond : « Les mesures proposées ne seraient, au point de vue ravitaillement et finances, ni désirables ni, autant que le Conseil peut en juger, possibles ». L'unanimité s'établissait ainsi contre notre proposition.

Sur la rive gauche du Rhin, on a vu quel irréductible refus de la Grande-Bretagne, bientôt suivie des États- Unis, avait fermé la voie à la politique d'autonomie que la France recommandait dans la seule région où peutêtre elle fût immédiatement possible. Un incident significatif prouvait, quelques semaines plus tard, que les inquiétudes n'étaient pas apaisées. Le 31 mai 1919, M. Dorten, ancien magistrat, sans passé et sans autorité politiques, se proclamait, par voie d'affiches, à Wiesbaden,

président de la République rhénane. Le lendemain, MM. Wilson et Lloyd George recevaient des commandants en chef des troupes américaines et anglaises deux rapports concordants d*où ressortait Timpression que cette « scène d'opéra- comique » avait été vue avec faveur par les autorités militaires françaises (1). C'était le moment où tant de gens, à Londres et ailleurs, étaient dominés par la crainte que l'Allemagne ne signât pas. Le 2 juin, dans l'après-midi, M. Lloyd George commençait son ardente campagne pour amener M. Clemenceau à renoncer à l'occupation de la rive gauche du Rhin, — foyer d'intrigues, assurait-il, et danger pour la paix de l'Europe. Deux semaines durant, M. Clemenceau dut lutter pied à pied pour obtenir que rien ne fût changé à cette occupation — sans laquelle les partisans les plus décidés de la « politique rhénane » reconnaîtront que cette politique serait, pour le moins, difficile. Une fois de plus, les anticipations sur l'éventuel avaient risqué de nous coûter nos prises sur le réel. Ce qui s'est passé, en mars 1920, lors de l'occupation de Francfort, est de nature à éclairer l'histoire de 1919.

Même sur une question de pure forme, un état d'esprit pareil s'était manifesté. J'ai dit plus haut que, le 2 mai 1919, le gouvernement français avait proposé que la Bavière et ceux des États allemands qui avaient signé le traité de Francfort fussent appelés à signer le traité de Versailles. J'ai rappelé que, le 4, le Comité chargé d'étudier cette proposition l'avait rejetée à l'unanimité

(ly Dès le 25 mai, le général Liggett, commandant l'armée américaine, avait rendu compte que, le 23, le général Mangin l'avait fait aviser par un offîcier de son État-Major de l'imminence du mouvement à Coblence. Le général Liggett ajoutait que, malgré cet avis, il prenait des mesures pour s'opposer à toute action de ce genre. Le 27 mai, le commissaire civil américain, M. Noyés, adressait au président Wilson un rapport qui remettait en question toutes les bases de l'occupation. Le 2 juin, M. Lloyd George demandait que l'occupation fût réduite à dix-huit mois au plus et invoquait, à l'appui de sa demande, ce qu'il appelait « les intrigues politiques des généraux français ». Pendant huit jours, l'affaire Dorten faillit anéantir le fruit des longs efforts de M. Clemenceau et nous coûter roccupation du Rhin (Voir ci-dessus, Chapitre V).

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moins la voix de la France. De fait, on n'aperçoit pas en quoi la mission confiée au comte de Brockdorfî-Rantzau de se procurer la signature du gouvernement bavarois aurait pu modifier la Constitution générale de l'Allemagne, ni diminuer pour la France le risque allemand. Le refus de nos alliés était, par conséquent, sans gravité : il n'en éclairait pas moins leur état d'esprit. Tout ce que la France put obtenir fut l'insertion, dans le préambule du traité, d'une phrase qui, malgré la constitution unitaire votée par l'Assemblée de Weimar, autorisait la reprise des relations diplomatiques entre les gouvernements de l'Entente et les États particuliers, membres de l'Empire allemand. En exécution de cet article, une légation de France a été, en 1920^ rétablie à Munich.

Il faut avouer, au surplus, qu'à mesure que se déroulait la Conférence, bien des motifs supplémentaires venaient confirmer les Alhés dans l'attitude de réserve qu'avaient définie leurs buts de guerre. Partout, du 15 janvier au 28 juin, se manifestait l'anxiété que les vainqueurs ne trouvassent pas> en face d'eux, de gouvernement pour signer : était-ce le moment de récuser celui qui, issu légalement d'élections générales, pouvait parler au nom du Reichstag? Les clauses financières, en rai-son de i'énormité des chiffres, provoquaient un long et difficile débat : pouvait-on, sans danger, donner une chance d'évasion aux responsabilités contractées par l'Allemagne à l'état de nation une, en traitant non pas avec elle, mais avec la Bavière, la Saxe, le Wurtemberg, mais avec la poussière de tous les petits États qui composaient le Reich, — Hambourg, Anhalt, Saxe- Weimar et tant d'autres (1)? Pour couvrir les paiements, les Alliés

(1) Le moyen financier appliqué à la dissociation de rAllemagne eût été périlleux. Je disais à la Chambre le 2 septembre 1919 : « Il aurait fallu d'abord acheter très cher le consentement des États particuliers, partant diminuer d'autant nos garanties substantielles. » M. Lloyd George avait dit le 19 juin : « Ou bien nous nous priverons de ce que ces États doivent nous payer comme partie intégrante de l'Allemagne ; ou bien, si nous les traitons comme le reste de l'Allemagne, je ne vois pas pourquoi ils viendraient à nous, a

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avaient besoin que l'Allemagne pût de nouveau produire et exporter : que deviendraient ces possibilités, une fois brisée l'organisation d'où était née la prospérité allemande? Et d'ailleurs, encore un coup, quels sont les moyens de la force contre un état d'esprit? Que peut la puissance matérielle contre « une unité qui est dans les âmes »?

En d'autres termes, toutes les formes de la guerre, dont la paix devait assurer le règlement, montraient une Allemagne unie dans de longues et complexes responsabilités et, par suite, il était logiquement, juridiquement et pratiquement nécessaire que ce fût à cette Allemagne que le traité s'appliquât. Me sera-t-il permis d'ajouter, au spectacle d'événements d'hier, qu'en voyant de quelle indulgence sont animés parfois tels des Alliés à l'égard de la duplicité et des infractions d'une Allemagne solidairement survivante dans ses responsabilités, on se demande ce qu'il fût advenu si l'on avait pu dire, si l'on pouvait dire aujourd'hui qu'en vertu même du traité et par la volonté des vainqueurs, l'Allemagne responsable a cessé d'exister?

Ainsi a passé la Conférence, laborieuse et ingrate, sans que rien vînt modifier la grande vue de sagesse de M. Clemenceau : « Il n'y a d'unité profonde que celle des consciences et, à celle-là, aucune main humaine ne peut toucher ». S'il en eût été autrement, si cette unité ne se fût pas affirmée persistante, l'Allemagne — est-il besoin d'y insister? — aurait subi le sort de l'Autriche- Hongrie. Mais l'Allemagne ne montrant aucune disposition à se dissoudre, le chef du gouvernement français entendait, comme ses collègues, ne pas « ébrécher son fer » à tenter vainement de l'y contraindre et il concluait, d'accord avec M. Lloyd George :

— Nous savons tous très bien que le véritable moyen de travailler à la dislocation de l'Allemagne, si elle est possible, c'est de ne pas nous en mêler.

C'était la vérité d'hier. C'est la vérité d'aujourd'hui.

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Ce sera la vérité de demain. La dislocation ne s'est pas faite du dedans. Donc il eût été, comme récrivait M. Bainville en novembre 1918, imprudent et inutile de l'entreprendre du dehors. Si, sous l'action d'intérêts nouveaux, des mouvements particularistes doivent quelque jour se produire, ils réussiront d'autant mieux que leurs adversaires centralistes et prussiens n'y pourront pas dénoncer la main de l'étranger. Ils ne réussiront même qu'à cette condition. Car, en matière de nationalité, on ne crée pas plus qu'on ne détruit p^r la force. L'Alsace-Lorraine, la Pologne, la Bohême sont sorties de leurs tombeaux, parce que les âmes étaient restées vivantes. Les Alliés n'ont pas voulu, en usant de la violence contre une nationalité, construire naïvement sur le sable un fragile édifice et s'exposer aux revanches tragiques qu'a connues l'Empire des Habsbourg. La paix n'a pas brisé l'Allemagne en morceaux, non pas seulement parce qu'une telle entreprise, jamais inscrite dans les buts de guerre des Alliés, en eût renié les principes, mais aussi, mais surtout parce que cette entreprise était irréalisable. La France voudrait n'avoir pas à ses portes un peuple solidaire dans la conscience et dans la volonté d'une unité, dont elle a tant de fois souffert. Mais le danger de ce voisinage résidant précisément dans l'unité de ces consciences et de ces volontés, la Conférence de la paix n'y pouvait rien. Si elle eût été d'accord pour tenter de la briser, elle l'aurait fortifiée. Si la France l'eût tenté seule et malgré ses alliés, il n'y aurait pas eu de traité de paix. Si quelque progrès, que tout le monde souhaite, peut être espéré pour l'avenir, c'est à condition qu'on n'y applique du dehors ni la force brutale, ni l'intrigue. Ainsi que l'écrivait, parlant d'une évolution possible de l'esprit allemand, le maréchal Foch, dans son mémoire du 10 janvier 1919 : « Nous ne verrons se produire une pareille évolution qu'avec le temps, beaucoup de temps, sans doute, — bien décidés que nous sommes à ne pas hâter la persuasion par

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remploi de la force, à ne pas intervenir dans le règlement intérieur des affaires de rAIIemagne ».

Cette politique, la seide réaliste, trouvera dans l'avenir sa justification. Pour réduire rAUemagnse et la Prusse, les Alliés ont préféré à la rupture artificielle d'une unité consciente et consentie, — mptur^e féconde en ressentiments immédiats et en revanches lointaines, — des moyens plus positifs. Ils lui ont interdit l'union avec l'Autriche, que les socialistes des deux pays préparaient eT[ forme d'escamotage et pour laquelle, em 1920, s'est prononcé moins du tiers du Reichsrath viennois. Ils lui ont enlevé la Posnanie, dont Bismarck disait qu'elle est le « tendon » du corpfS prussien. Ils lui ont enlevé le minerai de Lorraine, base de sa métallurgie de guerre ; 84 000 kilomètres carrés et 8 millions d'habitants. Ils ont jugé cette solution plus efficace que celle qui, violant leurs principes, leur eût donné l'illusion de détruire l'unité allemande en sacrifiant à cette illusion, au profit des États particuliers, tout ou partie des garanties militaires et financières. Ils ont ainsi fait acte de clairvoyance (1).

(1) Le 8 février 1921, M. Auguste Gauvain écrivait â ce sujet, dans le Journal des Débats : « Ce qui se passe actuellement en Allemagne démontre la vanité des combinaisons de Messieurs les archéologues de la diplomatie qui prétendaient découper l'Allemagne en morceaux opposés l'un à l'autre. Découpée ou non, l'Allemagne est une dans sa haine contre les Alliés, dans son désir de recommencer la partie perdue. La Bavière, qu'on s'amusait à dresser contre la Prusse, est devenue le foyer du pangennanisme militant. »

On retiendra d'autre part qu'au cours de la conférence de Londres de mars 1921, M. Lloyd George a demandé à M. Aristide Briand de répudier officiellement par une note Reuter toute politique tendant à l'indépendance de la Rhénanie.

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