CHAPITRE XII
I. LES RÉSULTATS POLITIQUES. — U. LES RÉSULTATS ÉCO- NOMIQUES. — ra. LES CRITIQUES DE LA PADC.
Quand, le 28 juin 1919, dans la Galerie des Glaces du palais de Versailles, les représentants de rAllem^gne ont signe la paix, la France entière a évoqué Je souvenir du 8 janvier, 1871 : contraste saisissant, plus profond encore qu'il n'est apparu aux contemporains. Ce n'est pas le seul traité de Francfort qu'effaçait le traité de Versailles, mais un siècle et demi de revers et de reculs ; un siècle et demi, pendant lequel le paradoxe de notre destin avait associé à l'essor prodigieux des idées françaises le déclin continu de la politique française. Déclin au xviii® siècle, quand, pièce par pièce, la monarchie perdait notre empire colonial ; déclin au seuil du xix®, quand les traités de 1815, nous éloignant du Rhin, y installaient la Prusse; déclin au terme de ce siècle, quand les fautes du second Empire, instrument de la domination bismarckienne, lui livraient l'Alsace et la Lorraine. Et puis ç' avaient été quarante-trois années de paix» de la paix que j'ai décrite au début de ce volume, paix subie, paix onéreuse, paix menaçante, marquée en 1911 par la cession d'une partie du Congo, avec, à son termet
Tagression de 1914 et, six semaines plus tard, les uhlans à Luzarches. La France de 1919, en signant le traité de Versailles, rachetait cent cinquante années de déboires et d'insécurité : merveilleux redressement, dont l'éclatante réussite dictait aux négociateurs la loi de leur action. Cette loi tenait en deux mots : sécurité, solidarité, la seconde étant la condition et la garantie de la première. Telle fut, de janvier à juin 1919, la politique de paix de M. Clemenceau. Toute autre eût été sans lendemain. A la France restituée dans son unité, l'amitié resserrée de la Belgique, de la Grande-Bretagne et des États-Unis assurait, à l'heure où le traité se signait, le cadre permanent de cette politique (1). Dans l'Europe, qui en est le théâtre, que vaut, au moment où elle se définit, la nouvelle distribution des forces?
L'ennemi d'abord. L'Allemagne, dominatrice six ans plus tôt d'un continent résigné, n'a pas cessé d'être grosse de menaces. Mais elle est diminuée, désarmée, condamnée, surveillée. Grosse de menaces? Parce qu'elle est une nation agressive, qui affirme son unité morale par la négation de ses responsabilités et le rêve de la revanche. Diminuée? Parce que le traité de justice lui enlève un huitième de son territoire, un huitième de sa population ; parce qu'il arrache à son joug les provinces où sa puissance militaire et sa puissance industrielle trouvaient leurs bases les plus sûres ; parce qu'elle n'a plus ni colonies, ni marine marchande, ni ce prestige dont son bluff avait joué cinquante ans. Désarmée? Par la suppression de son grand État-Major et de ses écoles de guerre ; par la réduction à 100 000 hommes de ses effectifs ; par l'abolition du service obligatoire ; par la destruction de sa flotte, de ses canons, de son matériel, de son outillage ; par la fixation à 50 kilomètres à l'est du Bhin de sa frontière militaire ; par l'impossibilité de mobiliser ailleurs qu'entre l'Elbe et le Weser. Condam-
(1) Voir^ci-dessus, Chapitre VL
née? Par l'affirmation, à tous les articles de la paix, de ses responsabilités collectives et individuelles ; par les obligations pécuniaires mises à sa charge ; par la dénonciation de ses crimes et les sanctions portées contre leurs auteurs. Surveillée? Par le droit de contrôle militaire conféré sur son territoire aux représentants de la Société des Nations ; par les pouvoirs illimités attribués, dans Tordre financier, à la Commission des réparations ; par l'occupation prolongeable de la rive gauche du Rhin et de ses têtes de pont. En face de l'agresseur vaincu, la France, satisfaite dans sa passion de justice par le retour au foyer national des Alsaciens-Lorrains et par la libération des Français de la Sarre, dispose, pour garder les fruits de sa victoire, de garanties, sinon absolues, du moins supérieures à celles dont jamais, au cours de son histoire, elle avait bénéficié.
L'agresseur a perdu du même coup l'habituel instrument de ses provocations : car la guerre, dès avant la paix, a détruit l'Autriche-Hongrie coupable de l'avoir déchaînée. Dès 1917, les nationalités opprimées de l'Empire des Habsbourg ont affirmé leur volonté d'être libres. En octobre 1918, six semaines avant l'armistice, elles ont proclamé leur indépendance. Dès le printemps de 1917, avec le concours de la France, le gouvernement polonais et le gouvernement tchéco-slovaque fonctionnaient à Paris. Dès la même époque, le représentant de la France — on m'excusera de rappeler un souvenir dont je m'honore — recrutait aux États-Unis les premiers régiments polonais et tchèques. Tous les traités conclus pendant les hostilités avaient enregistré la dissociation austro-hongroise: traité avec l'Italie en 1915, traité avec la Roumanie en 1916. L'œuvre d'oppression, fondée sur l'exploitation des majorités nationales par la minorité germano-magyare, était ruinée avant même que la victoire fût gagnée. L'Europe centrale était assainie par la logique de la guerre du foyer d'intrigues spoliatrices qui, depuis un demi-siècle, y faisait le jeu de l'Allemagne.
Qu'on ne s'y trompe pas en effet: le péril allemand, quarante années durant, s'était multiplié du péril austrohongrois. On a parlé du rôk stabilisateur de la monarchie des Habsbourg. Les Habsbourg eussent pu jouer ce rôle : ils ne l'ont pas voulu. Pour un salaire balkanique, ils ont en 1879 déserté les traditions de leur maison et se sont mis aux ordres de l'Allemagne. La France et la Grande-Bretagne ont tenté de les en détacher ; vains efforts. En 1909, c'est l'Autriche-HongHe qui, par l'annexion de la Bosnie-Herzégovine, a risqué de mettre le feu à l'Europe. En 1910, c'est de Vienne que sont parties vers Rome, pour un dessein de guerre, d'obscures menées sur quoi a pleine lumière se fera tôt ou tard. En 1914, c'est Vienne qui a fourni à Berlin l'occasion, le prétexte, le moyen. Que ce fût le vœu des peuples de r Autriche-Hongrie, non. Mais le syndicat germanomagyar avait de quoi briser cette volonté. Grâce à sa structure oppressive, l'Autriche-Hongrie a fourni à l'Allemagne un renfort de 50 millions d'hommes. Elle a été, aux mains de l'Allemagne, un agent de chantage contre l'Italie ; de provocation contre la Russie ; d'agression contre la France. C'est donc un instrument allemand que la guerre a brisé en disloquant l'Autriche- Hongrie ; en libérant les races courbées sous le sceptre des Habsbourg ; en dressant aux portes de l'Allemagne les jeunes États que frapperait d'un arrêt de mort tout réveil du pangermanisme : monde nouveau, né de la pire des secousses, avec tous les risques attachés aux brusques croissances, mais qui offre à la France, par la victoire de qui il est entré dans la vie, le plus vaste champ de politique constructive.
Tout ce qui, dans la négociation de la paix, pouvait préparer cette politique, a été fait. Toujours c'est vers la France que, d'un instinct sûr, se sont tournés les peuples héritiers des Habsbourg. Toujours la France a entendu leur appel. Faut-il des exemples? A la Tchécoslovaquie, elle assure, par un effort patient, ses limites
historiques, la possession de Presbourg et celle des nœuds essentiels de chemin de fer de Gmund et de Feldsberg. A la Yougo-Slavie, elle ménage soit du côté hongrois, sait du côté bulgare, les frontières nécessaires à sa sécurité, ^ que les débats des techniciens avaient risqué de compromettre. A la Roumanie, elle évite, d'accord avec T Italie, la remise en question du traité de 1916 (1) ; elle obtient pour elle, dans la Transylvanie occidentale, la ligne de chemin de fer nord-sud indispensable à sa vie économique; en Bukovine et en Bessarabie, la reconnaissance de son droit ; elle empêche que lui soit demandée la rétrocession de la Dobroudja au profit des Bulgares. Pour la Pologne, la France soutient une lutte de six mois contre les préventions britannique^^^^^ lutte pour Dantzig ; Ovlutte pour la Haute-Silésie ; lutte pour Lemberg ; lutte pour le transport des divisions Haller, pour le ravitaillement en matériel, pour le blocus de la Baltique, pour l'engagement d'aide défensive de décembre 1919, pour le statut de la Galicie orientale. Le jour où les représentants de l'Allemagne mettent leur sceau sur le traité, la France, par son œuvre de paix, a donc continué son œuvre de guerre. Elle a répondu aux fidélités qui s'offraient à elle à Prague, à Varsovie, à Belgrade, à Bucarest. Sous sa direction, une organisation de l'Europe est en marche qu'il lui suffira de poursuivre. Sur les ruines de l'Autriche-Hongrie surgit une Europe nouvelle, qui ajoute à la disparition d'un danger la promesse d'un point d'appui.
Du danger aboli, des traces subsistent : la Hongrie d'un côté, l'Autriche de l'autie. Entourée de toutes parts de ses victimes de la veille, assez riche d'ailleurs pour vivre d'une vie facile, la Hongrie est à surveiller, mais pas à craindre, dès lors qu'on lui interdira toute restauration des Habsbourg. L'Autriche, au contraire,
(1) Les jurisconsultes soutenaient que ce traité avait été résolu par la paix germano-roumaine de Bucarest. Les États-Unis d'autre part ne l'avaient jamais reconnu.
par l'attraction que l'Allemagne exerce sur elle, est inquiétante. Elle est petite. Elle est pauvre. Qu'y pouvait-on? Dès lors que de l'ancien Empire dualiste se détachaient Italiens, Croates, Slovènes, Roumains, Polonais, Tchèques, les Allemands d'Autriche restaient 7 millions, aveu rétrospectif du scandale de leur maîtrise sur 50 millions d'âmes. Ils sont, par suite, une proie tentante pour le pangeimanisme qui, socialiste ou impérialiste, a mêmes buts et mêmes méthodes. Du moins les Alliés, à la demande de la France, ont-ils, par les traités de Versailles et de Saint-Germain, dressé contre ce danger toutes les garanties contractuelles en leur pouvoir. L'article 80 du traité de Versailles interdit à l'Allemagne l'union avec l'Autriche tant que la Société des Nations n'y aura pas consenti. L'article 88 du traité de Saint- Germain impose à l'Autriche la même obligation. Lorsque, dans l'été de 1919, la Constitution allemande a prévu par un de ses articles l'entrée possible au Reichstag des représentants de l'Autriche, M. Clemenceau, au nom des Alliés, a adressé au gouvernement du Reich un ultimatum qui a abouti à la signature du protocole suivant :
Le gouvernement allemand déclare et reconnaît que Talinéa 2 de l'article 61 de la Constitution est nul et que spécialement l'admission des représentants autrichiens au Reichsrath ne pourrait avoir lieu qu'au cas où, en accord avec l'article 80 du traité de paix, le Conseil de la Société des Nations aurait consenti à une modification conforme de la situation internationale de l'Autriche (1) ».
Au surplus, si les menées allemandes sont certaines, le consentement autrichien l'est beaucoup moins. Le traité de Saint-Germain, qui interdit à l'Autriche l'union avec l'Allemagne, a été ratifié au Reichsrath par les cinq sixièmes des voix. Les élections de 1920 ont conclu
(1) Le Conseil de la Société des Nations ne pouvant à cet égard statuer qu'à l'unanimité, l'assentiment de la France demeure nécessaire.
dans le même sens. Dès 1919, les Alliés, et la France la première, ont prodigué leur aide à l'Autriche. Ils ont rectifié sa frontière avec la Hongrie pour lui assurer des districts agricoles indispensables. Ils ont dépensé pour son ravitaillement plus de 150 millions de dollars. Ils ont favorisé la conclusion d'accords économiques entre elle et ses voisins de Bohême, de Hongrie, de Yougoslavie, soit pour le charbon, soit pour le matériel de chemin de fer. lis l'ont fait bénéficier, en ce qui concerne la liquidation des biens, les contrats privés et les réparations (l)i des clauses des plus libérales. Si la disparition de rAutriche-Hongrie,inévitable^t salut^ a eu pour contre-partie le risque de l'union austro-allemande, toutes précautions ont été prises pour que ce risque fût limité et nul n'a le droit de prétendre qu'il soit inconjurable.
La France, pour consolider l'Europe centrale, pouvait-elle faire plus? Après avoir enregistré les promesses de sécurité que lui valait la dissociation par la guerre de l'empire des Habsbourg, pouvait-elle assurer à ses successeurs, avec les fiertés de l'indépendance, les profits de l'union? On a essayé ; on n'a pas réussi. Certes, il eût été désirable de maintenir, à l'exclusion de liens politiques abusifs et artificiels, des liens économiques renforcés par une pratique séculaire et dont la rupture a créé une situation difficile. On a, parlé d'une fédération danubienne. Mais, d'une part, les intéressés s'y sont refusés ; d'autre part, l'Italie n'a pas dissimulé la défiance qu'une telle solution lui eût inspirée. Il a donc fallu se borner, dans un ordre plus modeste, à favoriser les libres accords dont je parlais tout à l'heure. Solution imparfaite, c'est entendu; solution qui laisse subsister des causes d'instabilité ; solution que l'avenir devra améliorer; solution tout de même qui, en 1919, avait groupé autour de la France^ en confiante solidarité, tous
(1) La Commission des réparations est autorisée à ne rien exiger de l'Autriche aussi longtemps que son équilibre ne sera pas rétabli.
les héritiers des Habsbourg ; solution qui privait] 'Allemagne de son plus puissant instrument d'aetion extérieure ; solution qui assurait à la France dans l'Europe centrale des moyens politiques et moraux que jamais elle n'avait possédés dans le passé ; solution qui résultait du développement même de la guerre et s'imposait aux Alliés, tant pour l'exécution d'un engagement d'honneur que comme gage de sécurité contre la politique trop connue des Berchtold et des Czernin.
Pour agir dans l'Europe centrale aussi bien qu'en Méditerranée, la France a besoin de l'Italie. M. Delcassé l'avait compris. Nul, après lui, ne l'a méco^nnu. Une légende trop facilement acceptée veut que M. Clemenceau l'ait oublié pendant la Conférence de la paix. Voyons les faits. L'Italie aTrivait aux négociations munie d'un titre positif inscrit dans le traité de Londres du 26 avril 915. En sortant de la Triple Alliance, elle avait, dans la légitime pratique de «l'égoïsme sacré», affirmé en son nom par M. Salandra, posé ses conditions. Le sang de 500 000 morts les avait sanctionnées. Jamais ni la France ni la Grande-Bretagne n'ont renié ni discuté leurs engagements de 1915. Mais, comme l'Italie elle-même, elles ont rencontré, dans la réalisation, les plus graves difficultés. Difficultés d'abord, du fait de la dissociation totale de l'Autriche-Hongrie non prévue par le traité de Londres et qui transformait en alliés des peuples que l'Italie avait tenus toujours pour des ennemis : d'où l'accord de principe qu'elle dut conclure en 1918 avec les Yougo-Slaves. Difficultés aussi, parce que le traité de Londres ne liait pas les États-Unis et que si, dans les Alpes septentrionales, le gouvernement américain en acceptait les clauses, il les répudiait au contraire pour une partie de l'Istrie, pour la Dalmatie, pour les îles de l'Adriatique. Difficultés enfin, parce que, dans le même temps que l'Italie, selon son droit, invoquait le traité de Londres, sa revendication sur Fiume en impliquait la violation : car, aux termes de l'article 5 (Note 2), Fiume
était attribué aux Yougo-Slaves. Cet article portait :
Les territoires de l'Adriatique énumérés ci-dessous seront attribués par les quatre puissances alliées à la Croatie, à la Serbie et au Monténégro : dans la Haute-Adriatique, toute lia côte depuis la baie de Volosca sur les confins de l'Istrie jusqu'à la frontière septentrionale de Dalmatie comprenant le littoral actu^ement hongrois et toute la côte de Croatie avec le port de Fiume et les petits ports de Novi et Carlopago, ainsi que les îles de Veglia, Pervichio, Gregorio, Goli et Arbe.
Le débat ainsi défini, la France et la Grande-Bretagne ont adopté la seule attitude qui fût digne d'elles. Sans fléchissement ni restriction, MM. Clemenceau et Lloyd George ont dit à leurs collègues italiens :
— Si vous invoquez le traité de Londres, nous l'exécuterons malgré l'abstention des États-Unis et quelles qu'en soient les conséquences. Et comme l'Italie, en vertu de l'armistice, occupe les territoires litigieux, cette déclaration tranche la question.
» Si, au contraire, en réclamant Fiume, vous demandez la revision du traité de Londres, c'est un accord nouveau à négocier par des concessions réciproques. Pour la préparation de cette transaction, vous pouvez compter sur notre aide amicale (1).
(1) Voici, d'après les procès*- verbaux, quelques-unes des interventions de M. Clemenceau :
19 avril 1919. «Je ne me séparerais pas volontiers de l'Italie dans cette heure grave. Je rappellerai quej lorsqu' autrefois, elle s'est éloignée de nous et s'est rapprochée d'États qui nous étaient hostiles, je suis, malgré tout, resté son ami. Le président Wilson a fait valoir des arguments puissants. Mais nous, nous sommes liés à l'Italie par un traité. Ce n'est pas moi qui l'ai signé. Mais je ne renierai pas la signature de la France. Je ferai remarquer d'ailleurs que ce traité qui donne la Dalmatie à l'Italie donne Fiume aux Croates... C'est avec une émotion profonde qu'après des mois d'efforts communs pour assurer le paix du monde, nous verrions un des peuples qui ont fait le plus pour l'humanité, se séparer de nous. Nous en souffririons beaucoup. L'Italie en souffrirait peutêtre davantage. Si nos amis doivent s'en aller, je souhaite qu'après une consultation avec leurs compatriotes, ils puissent bientôt nous revenir et s'entendre avec nous sur la base de la raison. Mon cœur sera toujours avec l'Italie, avec sa grande et noble histoire, avec son génie plus nécessaire que jamais à la civilisation. Mais le devoir parle haut. J'ai fait, vous
Cela posé, sur quoi nul n'est revenu, la France n'a rien négligé pour aider l'Italie. Le 21 avril 1919, c'est M. Clemenceau qui adjure le président Wilson de ne pas publier son message au peuple italien et le décide à en ajourner la communication à la presse. Le 24, lorsque, après la publication, M. Orlando décide de partir pour Rome et pendant les deux semaines que dure son absence, M. Clemenceau reste fidèle à sa maxime : il respectera le traité de Londres à l'égard des Italiens comme à l'égard des Yougo-Slaves. Quand, le 5 mai, les délégués de l'Italie annoncent leur retour sans préciser leurs intentions, c'est la France qui obtient que le nom de l'Italie, supprimé du traité pendant les journées précédentes, soit rétabli à l'impression, au lieu d'être ajouté à la plume. Dans les semaines suivantes, c'est la France encore qui, à maintes reprises, va multiplier les tentatives de transaction dont je veux ici rappeler les principales.
Dès la fm d'avril, j'avais, d'accord avec le Président du Conseil, commencé ce laborieux travail. M. Crespi, l'un des plénipotentiaires de l'Italie et le comte Bonin- Longare, son ambassadeur à Paris, avaient été mes interlocuteurs. Le 27 mai, en sortant du Conseil des Quatre, M. Orlando me prend à part :
— Il faut en finir, me dit-il. On voudrait que je fisse une proposition : je ne le peux pas. Je comprends d'autre part que la France hésite devant la responsabilité d'en formuler une. Car si l'on échoue, c'est à elle qu'on fera des reproches. Je vous demande cependant de passer
le reconnaîtrez, tous mes efforts en vue de la conciliation. L' Italie a notre parole : nous ne la contestons pas. Mais elle a donné aussi sa parole en avril 1915 de laisser Fiume aux Croates. »
24 avril 1919. Le président Wilson. « Mon argument est que les circonstances qui donnaient au traité de 1915 sa justification ont complètement changé depuis. » M. Clemenceau : « Malheureusement, il m'est impossible de me placer à ce point de vue. »
2à avril 1919. M.Clemenceau; «Je prierai M. Orlando d'exposer mon point de vue sur la question de Fiume. Le traité de Londres nous a engagés vis-à-vis de l'Italie, mais il nous a engagés aussi envers les Slaves qui, d'après ce traité, devaient avoir Fiume. Je ne puis manquer à ma parole ni envers l'Italie, ni envers les Yougo-Slaves.»
outre. Je vous demande de prendre cette responsabilité, de courir le risque et de suggérer une solution.
J'obtiens l'adhésion de M. Clemenceau et, dans la journée, je me mets à l'œuvre. A dix heures du soir, j'apporte à M. Crespi, à l'hôtel Edouard VII, un projet d'arrangement. J'en motive les dispositions dans une conversation qui dure jusqu'à 3 heures du matin. M. Orlando n'assiste pas à l'entretien. Mais, à quatre reprises, M. Crespi va lui en rendre compte et prendre ses instructions. A 2 h. 30, M. Orlando conclut que mon projet « offre une base des plus sérieuses » et accepte que la négociation se poursuive. Le lendemain matin, 28 mai, à 8 heures, M. Clemenceau donne son approbation. A 9 heures, M. House donne la sienne, sous réserve du consentement de M. Wilson. A 10 heures, je suis chez M. Lloyd George, qui approuve à son tour. A midi, M. House me téléphone que l'affaire est en bonne voie. A 5 heures, M. Wilson promet à M. Orlando d'agir sur les Yougo-Slaves. Il semble qu'on touche au but. En faisant vite, on aboutira. Malheureusement, le lendemain 29, des hésitations reparaissent. Il y en a chez M. Orlando, qui suggère des amendements. Il y en a chez M. Wilson, qui craint d'être allé trop loin. Il y en a chez les Yougo-Slaves qui s'inclineraient devant l'accord général, mais que tout flottement encourage à maintenir leur position. Les vieilles discussions se rouvrent. L'heure est passée. L'occasion, qu'il eût fallu saisir, ne se retrouvera plus. Lorsqu'après l'arrivée aux affaires de M. Tittoni, nous reprendrons en août l'entretien, nous rencontrerons des obstacles nouveaux : d'un côté le raid de Gabriel d'Annunzio, de l'autre la maladie du président Wilson. L'année 1919 finira sans que Taccord ait fait un pas.
Si j'évoque ici ces souvenirs, c'est que le projet présenté par la France le 27 mai 1919 assurait à l'Italie tous les avantages essentiels que, vingt mois plus tard, elle a trouvés dans le traité de Rapallo du 12 novembre
1920, — et quelques autres en plus ; c'est que cette constatation témoigne du souci qui a inspiré la France de sauvegarder les intérêts de l'Italie et aussi de la clairvoyance qu'elle a mise à leur service, puisqu' après tant de détours, c'est la solution recommandée par elle qui a finalement prévalu. Gomme le traité de Rapallo, l'accord du 27 mai 1919, reconnaissant aux Slaves la possession de la Dalmatie, ne laissait à l'Italie que la seule ville de Zara : mais il y ajoutait l'île voisine d'Ugljano que le traité de Rapallo donne aux Yougo-Slaves. Comme le traité de Rapallo, l'accord du 27 mai 1919 divisait entre l'Italie et la Yougo-Slavie les îles de l'Adriatique ; mais il conservait à l'Italie toutes celles que lui assurait le traité de Londres, alors que le traité de Rapallo les rétrocède, sauf quatre, à la Yougo-Slavie. Comme le traité de Rapallo, l'accord du 27 mai 1919 constituait un état libre de Fiume : il le constituait sur des bases plus larges que le traité de 1920 et il en résultait d'une part qu'il n'y avait pas contiguïté entre la ville même de Fiume et le territoire italien, d'autre part que la voie ferrée Fiume-Saint-Peter était non en territoire italien, mais dans celui de l'État libre. A ces deux titres, l'Italie a pu considérer que le traité de Rapallo était supérieur à l'accord de 1919. Par contre, l'accord du 27 mai 1919 conférait à l'Italie le mandat sur l'Albanie, — et de cela pas un mot dans le traité de Rapallo.
Ai-je le droit, après ce rappel des faits, de dire qu'à la Conférence de la paix, la politique de la France a été, à l'égard de l'Italie, telle que le recommandaient le respect des engagements et le culte d'une amitié chère? Ai-je le droit d'ajouter que, de janvier à septembre 1919, cette politique n'a jamais dévié de sa ligne, malgré les campagnes injustes d'une partie de la presse italienne, malgré même des incidents plus regrettables encore, comme ceux de Livourne et de Fiume? Ai-je le droit de conclure que la France a non seulement sauvegardé l'intimité nécessaire des deux nations latines, mais encore
activement préparé des solutions qui, adoptées un an plus tôt, eussent servi, loin de les compromettre, les intérêts de 1* Italie? MM. Orlando et Sonnino ont conquis le respect amical de ceux qui ont traité avec eux pendant cette période douloureuse. Mais à Tinstant décisif ils ont manqué d'audace. Quand l'accord apparaissait impossible, M. Sonnino disait avec une émouvante sincérité :
— Je ne sais pas, en vérité, si je n'ai pas trahi les intérêts de mon pays.
L'événement répond à cette noble angoisse. La guerre, qui a valu à l'Italie, avec la frontière des Alpes, le Trentin, Trieste, Zara, une partie des îles adriatiques, a été une guerre féconde en même temps qu'une guerrejuste. La France, alliée loyale, eût souhaité que, dès 1919, fussent réglés les problèmes en suspens. Si elle n'a pas réussi à assurer ce règlement, ce n'est pas faute de s'y être employée. Les événements de 1920 ont prouvé qu'en s'y employant elle avait abouti aux conclusions mêmes que l'Italie a faites siennes vingt mois plus tard. Est-il plus probant témoignage de l'attachement de notre pays à une tradition qui répond, des deux côtés des Alpes, à l'appel du cœur comme aux décisions dé la raison?
Les règlements orientaux de la paix s'inspiraient également d'une politique qui, sans rien abandonner des traditions de la France, fondait sur les leçons de la guerre ses décisions essentielles. De ces règlements, Bulgares et Turcs faisaient les frais. Qu'on se rappelle 1915 : on jugera la confiance que méritait Sofia. Pour déplorer le malheur de la Turquie, on a invoqué l'influence traditionnelle dont, dit-on, nous disposions chez elle. C'est oublier trente années d'histoire, dont quatre ans et demi de guerre. LMnfluence française en Turquie? Comment, depuis 1898, s'est-elle manifestée? De même que TAutriche-Hongrie, la Turquie, depuis la fin du XIX® siècle, appartenait au système allemand. Elle lui
appartenait sous Abdul Hamid. Elle a continué à lui appartenir sous le règne des Jeunes Turcs, qui, en rompant avec le passé, n'en ont pieusement conservé que l'asservissement à l'Allemagne. Nos financiers regrettent ce temps-là. S'il fut favorable à leurs affaires, il ne le fut pas à celles de la France. Le jour où l'Allemagne nous déclara la guerre, la Turquie se rangea de son côté et notre prétendue influence ne réussit même pas à nous assurer sa neutralité. Ainsi la Turquie a déterminé et les revers de la Russie isolée, et l'intervention bulgare, et les succès du bolchevisme. Ainsi elle s'est rendue responsable de centaines de milliers de morts sur tous les fronts. Ainsi elle a justifié le but de guerre défini, au nom des Alliés, par M. Aristide Briand dans sa déclaration du 10 janvier 1917 : « Affranchissement des populations soumises à la sanglante tyrannie des Turcs ; rejet hors d'Europe de l'Empire ottoman décidément étranger à la civilisation occidentale. » Quant à la Grèce de M. Venizelos, c'est la guerre aussi qui a décidé des avantages qui lui ont été reconnus en 1919. Dans la situation créée par l'hostilité de la Turquie, la Grèce a eu un grand rôle à jouer. La Grèce de 1915 et de 1916, la Grèce du roi Constantin avait été, pour les troupes de l'Entente, une menace constante. La Grèce de M. Venizelos fut une alfiée. En 1916, c'était le guet-apens du Zappeion. En 1918, les régiments hellènes prenaient aux opérations de Salonique une part brillante. Jamais le général Franchet d'Espérey n'aurait pu engager de grandes opérations avec une Grèce allemande sur ses communications. Les satisfactions promises à la Grèce en 1919 — peu supérieures au total à celles qu'en 1915 on avait offertes au roi Constantin — résultaient donc de la nature des choses. Elles étaient conformes au bon sens et à l'intérêt général. La France s'était attachée d'ailleurs à maintenir une juste mesure. A la Turquie, c'est elle qui, au terme d'une longue négociation, avait conservé Constantinople. Du côté grec, aucune des er-
reurs commises en 1920, — excessive extension des limites de la Thrace, abandon du commandement français à Constantinople, tâche trop lourde confiée à l'armée hellénique en Anatolie, — n'est l'œuvre du gouvernement français de 1919. Les accords orientaux, tels qu'il les avait conçus, ne compromettaient aucun des intérêts de la France. En outre, ils réservaient l'avenir.
Nous voici au grand trou du traité, la Russie, monde immense laissé en dehors du règlement, mystère et menace : car si l'Allemagne met la main sur Moscou, que restera-t-il à l'Europe de sécurité? La Conférence de Paris n'a pas résolu le problème russe et, parmi tant de critiques que le temps effacera, c'est celle-là que retiendra l'histoire. Aurait-elle pu le résoudre? A voir quels efforts ont été nécessaires pour l'empêcher de l'aggraver, on en doute. Dès le 27 octobre 1918, la France avait marqué le but et, dans une lettre au commandant en chef des armées d'Orient, M. Clemenceau lui avait prescrit d'étudier un plan destiné « non seulement à poursuivre en Russie la lutte contre les puissances centrales, mais aussi à réaliser l'encerclement économique du bolchevisme et à en provoquer la chute ». Le 5 novembre, tout en invitant le général d'Espérey, au lendemain de l'armistice avec l'Autriche du 4 novembre, à « concentrer contre l'Allemagne le maximum de ses moyens », M. Clemenceau lui recommandait de songer à « une action éventuelle en Russie méridionale avec la participation des armées britanniques de Palestine ». L'occupation d'Odessa fut, quelque temps après, la conséquence de ces instructions. Mais, pour aller plus loin, il fallait l'accord des Alliés et cet accord faisait défaut. Le 12 janvier 1919, M. Lloyd George préconisait la convocation à Paris de tous les gouvernements russes. Soviets compris. M. Clemenceau refusa, mais il dut subir Prinkipo. En vain, dans les mois suivants, r État-Major français précisa les moyens d'encercler le bolchevisme : tout le monde se déroba. La France
ne pouvait ni agir seule en Russie, ni — quand étaient en jeu ses intérêts vitaux, Sarre, rive gauche du Rhin, réparations — rompre, à cause de la Russie, avec ses interlocuteurs. Entre les Anglais qui disaient comme le général Botha et le général Gough : « Le danger bolcheviste n'est qu'un épouvantail » et les Américains qui disaient avec le président Wilson : « Tous les projets de reconstitution du front oriental font penser à un homme qui voudrait, avec un balai, arrêter une grande marée » ; avec des alliés qui reculaient devant chaque décision et hésitaient même à maintenir le blocus de la Baltique, seule une politique d'attente et de moindre mal était possible. Ce fut celle de M. Clemenceau. Il empêcha la reconnaissance des Soviets (1). Il empêcha les accords commerciaux si fâcheusement négociés un an plus tard. Il empêcha les Polonais, tout en leur assurant l'assistance de nos officiers, d'engager sur Mod^îou une imprudente offensive. Il évita en un mot quelques-unes des fautes qui ont été commises en 1920. Ce fut une politique négative
(1) « En principe, déclara- t-il, je ne suis pas favorable à une conver sation avec les Bolcheviks, non seulement parce que ce sont des criminels, mais aussi et plus encore, parce qu'on risque, en causant avec eux, de leur donner une force nouvelle.
» Le danger est très grand. Il a gagné les provinces baltiques, la Pologne la Hongrie. Les nouvelles de Vienne, comme celles de Budapest, sont très mauvaises. Il y a là, pour la France et pour l'Italie, un péril qu'il faut considérer.
» Nous devons lutter contre les Bolcheviks. Ils sont habiles et excellent à tendre des pièges. Précédemment, ils se plaçaient sur le terrain des principes pour déclarer la révolution. Aujourd'hui, Litvinof, dans ses interviews, dit : « Reconnaissez-nous. Nous paierons nos dettes et nous « rétablirons vos industries. »
» Si nous avions le malheur de tomber dans ce piège, vous verriez bientôt les Bolcheviks invoquer contre nous notre faiblesse. Je ne parle même pas de leur manque de parole, qui est certain. Mais si nous acceptions leurs offres, ils auraient tôt fait de dire: «Quand nous avons invoqué « nos principes, les Alliés nous ont repoussés. Quand nous avons parlé « d'argent, ils nous ont reconnus. »
» Que faire? Nous sommes pressés et nous ne pouvons pas attendre le résultat de l'évolution qui, tôt ou tard, se produira en Russie. Si j'étais seul à décider, j'établirais immédiatement, autour du bolchevisme, des barrages pour éviter la contagion. Mais je ne suis pas seul et, en présence des plus hautes autorités alliées, je suis obligé de m' inspirer de leurs vues. » (Conseil des Dix, 15 janvier 1919.)
Qu'elle fût insuffisante, c'est certain. Qu'une autre fût possible, nul ne l'a démontré.
C'est la grave faiblesse de la paix. Dans une œuvre de cette ampleur, bouclée en six mois, ce n'est pas la seule. Du moins faut-il accorder aux négociateurs le mérite d'avoir introduit dans le traité lui-même l'instrument de son évolution. A ce souci répondait le pacte de la Société des Nations. Aucune partie du traité n'a été plus contestée. Qui niera cependant que les peuples voulaient que quelque chose fût tenté et que c'est pour l'avoir compris que M. Wilson, à la fin de 1918, a bénéficié, dans le monde entier, d'une si immense popularité? L'œuvre était malaisée. L'élaboration progressive d'une loi internationale est l'entreprise la plus ardue qu'ait jamais abordée l'humanité. Combien de siècles ont été nécessaires pour qu'à l'intérieur de chaque nation se dégageât, par une lente victoire sur l'instinct individualiste, le réflexe d'obéissance aux lois ! Le milieu national est cependant moins rebelle à ce réflexe que le milieu international. Par sa nature même, le problème se meut entre deux pôles contradictoires : nécessité d'une organisation internationale ; difficulté de la concilier avec les souverainetés nationales. On l'a bien vu, quand, à Theure des décisions, ceuxlà mêmes qui, comme M. Wilson, avaient d'abord accepté la notion d'un surgouvernement (1) ont reculé devant les deux amendements français proposant l'un la vérification obligatoire des armements, l'autre, la préparation des mesures militaires éventuellement nécessaires à titre de sanctions. L'institution cependant est née. Malgré l'abstention des États-Unis, elle a vécu. Sur certains points, notamment dans la Sarre, elle a accompli
(1) « Il ne peut y avoir, disait M. Wilson en 1917, de paix sans concessions ni sacrifices... Il faut qu'une force soit créée, garantissant la permanence de l'accord ; une force tellement supérieure à celle de toutes les nations actuellement engagées ou à celle de toutes les alliances jusqu'ici formées ou projetées, que pas une nation, pas une combinaison probable de nations, ne puisse l'affronter, ni lui résister. »
œuvre positive et féconde. Par ses manifestations collectives, comme l'Assemblée de Genève de 1920, elle a plus fait pour le règlement de tel grand problème, — par exemple la situation de l'Allemagne en face des autres puissances, — que des mois de tractations secrètes. A cette forme nouvelle de la vie internationale, le gouvernement français de 1919 a accordé sa confiance. Il est allé, en une matière capitale, plus loin que ses alliés. Il s'est refusé toutefois, pour le présent et pour l'avenir proche, à remettre à cette garantie unique le soin de la sécurité nationale. Il semble que ce fût la moyenne à garder entre la leçon de la veille et l'appel de l'avenir. La France, sans rien sacrifier des sûretés qui sont siennes, peut continuer dans cette voie. Une nation dont le rayonnement historique est surtout de force morale, ne peut que gagner aux débats publics, où s'affirment les principes contraires. Aussi bien, lorsqu'en un point du monde les représentants de plus de quarante États sont assemblés, ce ne sont pas seulement les doctrines qui s'opposent, ce sont aussi les intérêts. Pour défendre les siens, la France doit être présente.
Telle était, à la signature du traité de Versailles, la figure politique de l'Europe. Parfaite ou définitive? Qui l'eût supposé? L'action des hommes ne connaît point de tels résultats. Et, pour en juger, c'est à d'autres critères qu'il faut se référer. S'il ressort de ce qui précède qu'après un siècle et demi de revers, la France trouvait dans ce traité, avec son unité restaurée, des garanties de sécurité, des moyens européens et mondiaux que le passé lui avait refusés ; s'il apparaît qu'elle réalisait ces gains sans perdre aucune de ses amitiés et qu'en dépit de tant de causes de trouble, sa situation, à cet égard, était, au début de 1920, plus forte encore qu'au mois de juin 1919, on pensera que, dans l'ordre politique, le traité de Versailles n'était pas pour la France un mauvais traité.
La France attendait de sa victoire des réparations politiques : je viens de résumer celles qui lui sont acquises aux termes de la paix. Les réparations économiques n'étaient pas moins indispensables. Car nul pays n'avait souffert plus qu'elle. Pertes en main-d'œuvre (1 364 000 tués et 740 000 mutilés) ; pertes en argent (dette passée de 35 milliards à 221 milliards) (1) ; pertes en capital productif (destruction totale ou partielle de 594 000 maisons, de 20 000 usines, de 5 000 kilomètres de chemins de fer, de 53 000 kilomètres de routes, de 1 757 000 hectares de terres arables) ; dévastation d'une région qui produisait avant la guerre 94 p. 100 de nos laines, 90 p. 100 de nos filés de lin et de notre minerai, 80 p. 100 de nos aciers, 70 p. 100 de nos sucres, 60 p. 100 de nos tissus de coton, 55 p. 100 de notre charbon, 43 p. 100 de notre force électrique et qui payait 18,5 p. 100 de nos impôts totaux, tel était le fardeau qu'invoquait la France pour réclamer à son profit des garanties positives de reconstitution et de développement.
La paix de Versailles a profondément amélioré les conditions futures de notre vie économique. Grâce à ses clauses, la France, dans l'ordre agricole et dans Tordre industriel, est assurée de devenir exportatrice. Pour l'agriculture, cette certitude naît de la possession des potasses d'Alsace. Ce gisement, systématiquement sacrifié par l'Allemagne, ne produisait par an en 1913 que 400 000 tonnes de sel brut. Cette production, qui peut être aisément portée à 2 millions et demi de tonnes, nous permettra, eu prélevant la moitié de ce tonnage pour
(1) En comptant au pair la dette extérieure.
notre agriculture et en exportant l'autre moitié, d'augmenter notre rendement à l'hectare dans des conditions telles que le cinquième des terres à céréales de France pourra être consacré à l'exportation. Pour l'industrie, cette certitude résulte de l'augmentation de notre pro- 4uction en minerai de fer, en fonte, en acier et en textiles. D'une capacité d'avant guerre de 21 millions de tonnes pour le minerai de fer, nous passons en 1919 à 43 millions; pour la fonte, de 5 millions de tonnes à 10 millions et demi ; pour l'acier, de 4 millions et demi à 9 millions ; tandis que, pour la laine, l'augmentation est de 25 p. 100 et de 30 p. 100 pour le coton. En d'autres termes, la récupération de l'Alsace et de la Lorraine nous place, pour la production de la fonte, à égalité avec l'Allemagne, qui en 1914 produisait trois fois plus que nous, avec la Grande-Bretagne qui, à la même époque, produisait deux fois plus. Nous avons désormais le premier rang pour le minerai de fer, le second pour la fonte et l'acier. Notre exportation de minerai peut, à bref délai, atteindre 20 millions de tonnes en chiffre rond. Notre exportation de tissus de coton double du jour au lendemain. Exportatrice de blé et de fer, la France a le droit de compter sur un prompt relèvement de sa balance commerciale. La paix lui met en mains un instrument dont, moins de deux ans après sa signature, l'efficacité se trouve confirmée par le progrès de nos ventes à l'étranger (1). Richesse présente, plus encore richesse d'avenir seront la conséquence du traité de Versailles.
L'industrie est fonction du charbon et la guerre, à cet égard, avait ruiné la France. En réalisant exactement son plan systématique de destruction de nos mines (2),
(1) Malgré la crise économique qui a marqué l'hiver 1920-1921, la France, en janvier 1921, a, par rapporta janvier 1920, diminué ses importations de 513 millions (soit 20 p. 100), et augmenté ses exportations de 873 millions (soit 85 p. 100).
(2) Voir ci-dessus Chapitre VIII, page 284.
l'Allemagne nous avait privés d'une production annuelle de 20 millions de tonnes, la moitié de notre production totale de 1913. Nos besoins, augmentés de ceux de l'Alsace et de la Lorraine, se montaient, en juin 1919, à 75 millions de tonnes. En face de ce chiffre, nos mines donnaient 20 millions, celles de la Lorraine 4 : soit un déficit de 51 millions de tonnes qui mettait l'industrie française à la merci de l'étranger. Au prix d'un long effort, les représentants de la France à la Conférence vont réduire ce déficit de 51 millions de tonnes à 10 millions et demi. D'une part, au cours d'un débat pénible et tendu, ils assurent à la France la pleine propriété des mines de la Sarre, qui, au nord de la frontière lorraine, ont produit en 1913 13 millions et demi de tonnes. D'autre part, le traité impose à l'Allemagne des livraisons de charbon de 27 millions de tonnes jusqu'au 10 janvier 1925 et de 15 millions jusqu'au 10 janvier 1930. A cette date, la reconstruction et le développement des mines françaises et sarroises permettront d'escompter une production de 70 millions de tonnes qui nous libérera de toute servitude. D'ici là, l'exécution du traité réduira nos importations à 10 millions de tonnes environ. Ainsi se trouve résolu le problème des quantités. Mais il faut résoudre aussi le problème des prix. Il faut d'abord que la France échappe au chantage exercé sur elle, avant la guerre, par le consortium des charbonniers et des métallurgistes allemands. Il faut ensuite qu'elle se protège contre la hausse ininterrompue des prix d'exportation, grâce auxquels la Grande-Bretagne fournit, audessous du prix de revient, sa consommation nationale. Ici encore, on discute, on bataille des semaines durant. Ici encore, la France l'emporte. Contre l'inflation arbitraire des prix allemands, le traité dispose que le charbon livré par chemin de fer, fleuves ou canaux — c'est-à-dire l'immense majorité des livraisons — sera évalué au prix intérieur allemand sur le carreau de la mine, majoré des frais de transport jusqu'à la fron-
tière (1). Contre la hausse des prix anglais, cette même disposition nous protège par la concurrence de prix allemands sensiblement inférieurs. Le traité donne donc à la France, avec le tonnage nécessaire, la garantie d'un important moyen de paiement (un milliard et demi par an) et la possibilité de résister aux exigences des fournisseurs. Complétées par l'article qui nous reconnaît la propriété de la force hydraulique du Rhin sur son parcours alsacien, ces clauses apportent à un intérêt vital des sécurités de premier ordre.
La guerre nous enseignait que cela ne suffisait pas et qu'une grande puissance, même si elle a le charbon, ne peut pas se passer de pétrole. Lisez les Mémoires (2) de Ludendorfî : vous y verrez que, jusqu'à Brest-Litovsk, le manque de carburants avait été pour l'Allemagne l'angoisse quotidienne. Les Alliés, de leur côté, n'ont été sûrs de gagner la partie que lorsqu'à la fin de 1917 ils ont su organiser sur une base commune leur ravitaillement en essence. Nécessité britannique d'abord : car le pétrole est devenu pour la Grande-Bretagne ce qu'hier était le charbon, le lien du grand corps maritime qu'est l'Empire. Nécessité française aussi : car la France, sans être une île, a la forme et le rôle d'un isthme entre tiois mers et dépensait en 1918 pour près d'un milliard d'essence et de pétrole. Faut-il, d'un exemple, illustrer ces chiffres? Je rappellerai qu'au début de 1918 si, à l'appel du gouvernement français, je n'avais pas réussi à obtenir du président Wilson le concours massif, qui a porté nos stocks de 47 000 tonnes au l^r février à 237 000 tonnes au 30 avril, les deux batailles, l'une défensive, l'autre offensive, dont la victoire est sortie, n'auraient pas pu être gagnées. Après la guerre, Ja paix : même nécessité. Le monde souffrait d'un déficit annuel de 250 000 tonnes de charbon. Pour remplacer le charbon, une seule res-
(1) Le charbon livré par mer était seul évalué, soit au prix d'exportation allemand, soit au prix d'exportation anglais et, en tout cas, au plus bas des deux.
(2) 2 vol. in-8, 40 francs. Payot, Paris.
source (1) : le pétrole. Depuis quinze ans, la Grande- Bretagne avait prévu cette évolution ; la France, pas. Dès avant la guerre, la Grande-Bretagne avait en Roumanie, en Russie, en Californie, dans TOklahoma, à Trinidad, au Mexique, aux Indes néerlandaises, en Birmanie, en Perse, en Egypte, en Mésopotamie, une politique du pétrole et des sources directes d'approvisionnement exploitées ou exploitables. La France, avec l'Algérie et le Maroc, même augmentée des gisements alsaciens de Pechelbronn, n'avait qu'une production de quelques tonnes par jour et à son déficit en charbon s'ajoutait le manque absolu de pétrole. Par la faute conjointe de nos ministres et de nos industriels, un long et lourd retard pesait sur nous. M. Clemenceau a été le premier chef de gouvernement qui ait mesuré la gravité du problème et préparé sa solution. C'est lui qui, dès son arrivée aux affaires à la fm de 1917, a créé l'organe nécessaire d'une politique du pétrole en instituant le Commissariat général aux essences et combustibles. C'est lui qui, dès l'ouverture de la Conférence de la paix, a confié à M. Henry Bérenger, commissaire général aux essences, le soin de centraliser les négociations relatives au pétrole et d'affirmer, dans les débats du lendemain, le programme et les revendications de la France. Ce programme, officiellement communiqué à nos alliés le 2 novembre 1918, se résumait ainsi : la France, après la victoire, est, pour tout ce qui concerne son ravitaillement en pétrole, tributaire de pays étrangers dont la plupart sont ses alliés. C'est d'eux qu'elle a vécu pendant la guerre. Il est par conséquent possible, autant que
(1) Ressource précieuse d'ailleurs et riche en avantages propres : supériorité du pouvoir calorique et du rendement ; précision plus grande du ravitaillement et de la conduite des foyers ; par-dessus tout, économie de main-d'œuvre telle que, si un navire emporte en combustible le même poids qu'il emportait en charbon, son rayon d'action augmente de 50 p. 100 et que, s'il consacre aux soutes le même encombrement, son rayon d'action augmente de 80 p. 100. Tous les superdreadnoughts anglais et américains, tous les nouveaux paquebots de la Cunard et de la White Star ne consomment que du combustible liquide.
juste, de lui assurer dans la paix son indépendance. Pour cela, une participation à égalité lui doit être garantie par la Grande-Bretagne dans l'exploitation de toutes les sources disponibles de pétrole. Ainsi sera continuée sur des bases équitables la solidarité de la guerre. Ainsi sera assuré à la France un affranchissement légitime par une association conforme aux principes généraux de la politique franco-anglaise.
Dans quelles conditions pratiques se présentait cette revendication indiscutable dans son principe? Vers quels objets précis et sous quelles modalités pouvait-elle se développer? Les principaux gisements disponibles, exploités ou exploitables, dont la victoire permettait à la France de réclamer le partage, étaient sis en Galicie, en Roumanie, en Mésopotamie et aux colonies. Sur tous ces terrains, sauf un, aucun engagement antérieur ne barrait la route à notre demande. Le seul qui nous fût fermé était la Mésopotamie, et cette situation résultait des accords franco-anglais du mois de mai 1916 (1). Il
(1) Au début de 1916, le gouvernement de M. Aristide Briand, obéissant à la plus légitime préoccupation, avait désiré tracer à l'avance les zones d'action directe et indirecte de la France et de la Grande-Bretagne en Cilicie, en Syrie et en Mésopotamie. L'objet officiel de l'accord était la création d'un empire arabe au profit du chérif Hussein et de son fils Fayçal, nos alliés contre les Turcs. Dans chacune des zones respectivement réservées, soit pour l'action immédiate, soit pour la coopération avec les Arabes, à la France et à la Grande-Bretagne, les deux pays se reconnaissaient réciproquement un droit de priorité sur les entreprises et les emprunts locaux. A la veille de la signature, une vive opposition se manifesta dans les milieux industriels et financiers anglais. En effet, la clause économique sur les entreprises locales alarmait de gros intérêts qui sommaient le Foreign Office de prendre leur défense. Ces intérêts étaient ceux des compagnies pétrolifères anglaises, menacées par le projet d'accord de voir leurs concessions passer dans la zone franco-arabe. Aux termes de ce projet, Mossoul et le vilayet de Mossoul étaient, en effet, compris dans cette zone. Or, le 28 juin 1914, le gouvernement britannique, après une négociation de plusieurs années, achevée par son ambassadeur à Constantinople, Sir Louis Mallet, avait obtenu du sultan au profit d'une société anglaise, la Turkish Petroleum C°, fondée en mars 1914, la concession exclusive des pétroles découverts ou à découvrir dans les vilayets de Mossoul et de Bagdad. La responsabilité du gouvernement anglais était directement engagée dans la constitution de cette société, car les bases en avaient été arrêtées par un protocole signé au Foreign Office le 19 mars 1914, non seulement par les représentants des
fallait, par conséquent, reprendre la question. Au cours des négociations relatives à l'Asie, M. Clemenceau y a réussi. Il a même réussi à la lier à un arrangement général avec la Grande-Bretagne sur l'approvisionnement de la France en pétrole. Le 8 avril 1919, M. Henry Bérenger signait, avec M. Walter Long, un accord qui assurait
groupes intéressés, mais aussi par Sir Eyre Crowe, ministre plénipotentiaire, au nom de la Grande-Bretagne et par M. de Kuhlmann, conseiller de l'ambassade d'Allemagne à Londres, au nom de l'Empire allemand. La société se composait de 75 p. 100 de capitaux anglais (Banque nationale de Turquie, Groupe d'Arcy, Anglo-Saxon Petroleum C») et de 25 p. 100 de capital allemand (Deutsche Bank). La participation de l'Allemagne résultait, à la suite de pourparlers commencés en 1917, de l'art. 22 de la convention de Bagdad de 1903, qui assurait à la compagnie allemande un droit de priorité sur tous gisements situés, dans un certain périmètre, de chaque côté de la voie ferrée. Le ministère français des Affaires étrangères fut informé delà négociation et de l'accord par lettres de notre ambassade à Londres des 10 février et 16 avril 1914.
Quand vint la guerre, le gouvernement britannique saisit la part allemande et la liquida aux mains du Public Trustée. Comme, au surplus, les actionnaires anglais avaient un droit statutaire de préemption sur cette part, ils étaient, on le conçoit, hostiles à tout projet d'accord qui les aurait expropriés au profit de la France et fortement armés pour y résister. Leur résistance fut vive et, pour les raisons qu'on vient de lire, détermina le Foreign Office. Le 15 mai 1916, au moment où M. Paul Cambon insistait auprès de Sir Edward Grey pour la prompte signature de l'accord, celui-ci fit connaître à notre ambassadeur « qu'avant de lui donner réponse, il désirait recevoir l'assurance que dans les régions qui deviendraient françaises ou dans celles où les intérêts français seraient prédominants, les concessions britanniques seraient maintenues ». M. Paul Cambon, estimant que la nécessité d'aboutir primait toutes autres considérations, décida de faire droit à la demande anglaise et, le même jour, 15 mai, il informa Sir Edward Grey que « le gouvernement français était prêt à sanctionner, dans les régions qui lui seraient attribuées ou qui relèveraient de son action, les diverses concessions britanniques ayant date certaine antérieure à la guerre ». En conséquence de cette déclaration, la Turkish Petroleum C°, constituée en mars 1914 et concessionnaire par iradé du 28 juin suivant, était, dans la zone française, maintenue par le gouvernement français lui-même dans son droit exclusif sur la totalité des pétroles découverts ou à découvrir dans les vilayets de Mossoul et de Bagdad. Deux jours après, l'accord était signé et immédiatement ratifié par les gouvernements de MM. Asquith et Aristide Briand. C'est ainsi qu'à la fin de 1918 et à la veille de la négociation se présentait le problème du pétrole. Sur toutes les sources nouvelles de production que j'ai citées plus haut, nous avions les mains libres pour réclamer l'égalité. En Mésopotamie, au contraire, l'accord même de 1916, qui plaçait Mossoul dans la zone franco-arabe, nous refusait tout droit sur ses pétroles et le monopole exclusif, dans le présent et dans l'avenir, en demeurait acquis, avec la confirmation du gouvernement français, à la Turkish Petroleum C°, bénéficiaire d'une concession indiscutablement antérieure à la guerre.
à la France la part allemande de la Turkish Petroleum C^, soit 25 p. 100 de tous les pétroles découverts ou à découvrir dans les vilayets de Mossoul et de Bagdad ; 50 p. 100 de tous les gisements que les deux pays pourraient s'assurer en Galicie, en Roumanie et en Russie ; 34 p. 100 de toutes sources disponibles dans les colonies très riches en pétrole de la couronne britannique. L'Angleterre, par contre, obtenait la même proportion de 34 p. 100 dans les ressources disponibles des colonies françaises (1), ainsi que le droit de faire passer un pipe-Une, de Mossoul jusqu'à la Méditerranée, à travers les pays de mandat français. Deux jours après, le gouvernement français acceptait, en ce qui le concernait, les principes de l'accord. Le 16 mai, le Foreign Office le ratifiait. Pour la première fois dans son histoire, la France, par son association avec la Grande-Bretagne, s'assurait l'égalité dans tous les pays susceptibles de fournir en pétrole des ressources nouvelles. Si en Mésopotamie notre part n'était que de 25 p. 100, la raison s'en trouvait dans les droits statutaires et internationaux des concessionnaires anglais, dont la résistance à la rétrocession de la part allemande à la France s'était obstinément maintenue et n'avait finalement cédé qu'à la pression de M. Walter Long. Le long désaccord de la France et de J a Grande- Bretagne sur les frontières de la Syrie retarda d'un an la ratification de l'arrangement relatif au pétrole. Cette ratification n'intervint qu'en avril 1920, à la Conférence de San-Remo, sur les bases mêmes qu'avaient arrêtées en 1919 MM. Henry Bérenger et Walter Long. C'est au traité de Versailles que demeurera, pour l'avenir, attaché l'honneur d'avoir doté la France de cette politique.
La paix de 1919 a également valu à la France la part d'extension colonial^ qui lui était due. Que l'Allemagne
(1) Une importante concession en Algérie avait déjà été accordée par le gouvernement français à un groupe anglais pendant les premières années de la guerre.
fût dessaisie de ses possessions d'outre-mer, les méthodes qu'elle leur avait appliquées l'exigeaient. Dès le premier jour, le président Wilson avait dit : « Il ne peut pas être question de rendre à l'Allemagne ses colonies ». Tout le monde en avait ainsi jugé. Tout le monde avait été d'accord pour définir le régime administratif et commercial auquel seraient désormais soumises les anciennes colonies allemandes. Quelle est, dans le partage, la part de Ja France? C'est d'abord, en juste restitution, la fraction du Congo qu'elle avait cédée à l'Allemagne en 1911, en échange d'une liberté d'action, jamais obtenue d'ailleurs, dans l'Empire chérifien. C'est ensuite les neuf dixièmes du Cameroun, complément et débouché naturel du Congo, avec ses 320 kilomètres de chemin de fer, son grand port de Douala, ses 2 500 000 habitants, ses 70 millions de commerce. C'est la plus grande partie du Togo, avec tout son front de mer, son port de Lomé, ses trois voies ferrées si précieuses pour le développement de notre colonie du Dahomey. Dans l'Afrique du Nord, c'est le Maroc, libéré des hypothèques, allemandes ou internationales, que la politique du prince de Bulow avait réussi à y instaurer; le Maroc désormais solidaire, sous notre contrôle, de l'Algérie et de la Tunisie. A l'autre extrémité de la Méditerranée, c'est la Syrie qui, dès longtemps française de traditions, est confiée à notre mandat avec son portd'Alexandrette, incomparable issue des routes de l'Asie centrale et occidentale. Ainsi, par la cohésion plus grande de nos possessions de l'Afrique centrale, par l'épanouissement de nos possessions de l'Afrique du Nord, par la reconnaissance de nos droits sur le carrefour syrien, nous ajoutons à notre empire colonial 760 000 kilomètres carrés, 16 millions d'habitants, près de 300 millions de commerce. Résultat plein de promesses, égal aux espoirs les plus ambitieux formés pendant la guerre, — même un peu lourd peutêtre, au moins dans les années prochaines, pour un pays astreint au devoir de reconstruction.
Production, force motrice, colonisation, c'est bien : ce n'est rien, si font défaut les moyens de transport maritime. Ce fut un des plus durs débats de la Conférence, notamment entre l'Angleterre et les États-Unis. Pourquoi? D'abord parce que les pertes dépassaient les possibilités de réparation : les Alliés avaient perdu 10 millions et demi de tonnes ; le total du tonnage ennemi n'était que de 5 millions et demi. Aussi, parce qu'en cette matière la réparation n'était pas question purement financière : on voulait, non de l'argent en représentation des bateaux coulés, mais des bateaux pour gagner de l'argent. Enfin, de tout temps, les questions de pavillon ont surexcité les passions, qu'il s'agisse de conserver une ancienne primauté ou de se pousser au premier rang. La France qui, sur une médiocre flotte marchande de 3 millions de tonnes en 1914, avait vu disparaître 900 000 tonnes sans pouvoir se relever par des constructions neuves (1), présenta à la Conférence le principe du remplacement des pertes tonne par tonne et catégorie par catégorie. Cette méthode, équitable en soi, nous donnait peu de cargos, mais nous assurait un nombre appréciable de paquebots allemands, dont la plupart se trouvaient internés depuis 1917 dans les ports améiicains. A ce système français, deux autres sont aussitôt opposés : l'un comporte, sans égard aux catégories, le remplacement au prorata des pertes, solution avantageuse pour la Grande-Bretagne, médiocre pour nous ; l'autre, la conservation par chacun des Alliés des navires pris ou saisis par lui. La France écarte avec force ces deux solutions, dont la première lui eût donné 100000 tonnes, la seconde 40000. Les thèses se heurtent. La discussion se prolonge devant la Commission chargée d'étudier la matière. On ne conclut point. A ce moment, le président Wilson, confirmant les déclara-
(1) Les chantiers français de constructions navales avaient été, pendant la guerre, complètement absorbés par des fabrications d'artillerie pour la France et pour les Alliés.
lES RÉSULTATS ÉCONOMIQUES 451
tions de ses techniciens, fait savoir au Conseil des Quatre que les États-Unis désirent conserver, en les payant à la caisse des réparations,, les bateaux allemands saisis dans les ports américains et déclarés propriété américaine par décision du Congrès. Cette revendication va rendre inapplicable le remplacement par catégorie ; exclure de la répartition générale un lot de 700 000 tonnes ; créer un précédent dangereux. On hésite. Ni M. Lloyd George ni M. Clemenceau ne croient cependant devoir dire non. C'est la seule demande qu'ait présentée l'Amérique : ses immenses services de guerre méritent qu'elle soit accueillie. Dès lors, c'en est fini des discussions de principe sur la répartition. Des cotes mal taillées, longuement débattues, déterminent les solutions. La France obtient, en attribution définitive, 410 000 tonnes, dont 302000 tonnes de cargos, 103000 tonnes de paquebots, 5 000 tonnes de pétroliers. Ce n'est pas tout à fait la moitié de ses pertes. Mais comment oublier que, pour 8 millions de tonnes coulées, la Grande-Bretagne n'en a reçu que 2 millions, c'est-à-dire moins du quart? Le traité de Versailles n'est pas, à cet égard, parfait pour la France. Pouvait-il l'être? Les chiffres répondent. Il est meilleur, et de beaucoup, par le cadre nouveau qu'il assure à notre vie économique. La France, pendant un demi-siècle, avait dû faire face non seulement au pangermanisme militaire et au pangermanisme politique, mais au pangermanisme économique, qui, né de l'œuvre de Bismarck, a trouvé sa Bible en 1911 dans le livre d'Otto Tannenberg, La plus grande Allemagne (1). Aux termes du traité de Francfort, la France accordait à l'Allemagne, automatiquement et sans réserves, toutes les réductions tarifaires que la sympathie ou l'intérêt pouvaient lui conseiller de consentir à d'autres puissances. Par là notre liberté douanière était abolie. Nous avions la corde au cou, tandis que l'Allemagne, par le jeu combiné du dumping, de la contrefaçon des
(1) 1 vol. in-8, 9 francs, Payot, Paris.
marques et des spécialisations, nous refusait toute contrepartie. C'était un Sedan économique. Le traité de Versailles jette bas cet édifice de servitude. La liberté nous est rendue. Nous dénonçons dès 1919 tous nos traités de commerce. Nous jouissons en Allemagne du traitement de la nation la plus favorisée. Pendant une période de cinq années susceptible de prolongation, le bénéfice de la réciprocité, en quelque matière que ce soit, est refusé au vaincu, destructeur de l'industrie du vainqueur. Ce régime transitoire, nécessaire au relèvement des ruines, mais contesté par certains de nos alliés, est solennellement inscrit dans le traité comme l'exigence d'une équité supérieure. Sur notre territoire, l'emprise allemande est brisée. Les contrats qui pesaient sur des centaines d'affaires sont, de plein droit, annulés. Les innombrables intérêts allemands qui s'étaient insinués en France sont séquestrés et liquidés. Pour l'avenir, l'Allemagne est obligée d'abolir la législation d'artifice par laquelle elle avait favorisé frauduleusement l'essor de son commerce. En même temps, le gouvernement français multiplie les négociations interalliées — trop peu suivies, hélas ! en 1920 — pour la fourniture des matières premières, pour l'exploitation des colonies, pour l'amélioration des transports. La France, accrue dans sa production de matières premières, dans ses ressources en combustibles, dans sa puissance coloniale, dans ses moyens de transport, trouve dans la loi économique que la paix impose à l'Allemagne, la certitude d'un essor, dont l'avenir, mieux encore que le présent, fera ressortir l'ampleur.
Ce présent, il doit être d'abord de reconstruction. Il faut que la France se refasse. Il faut qu'elle paie les pensions de ses mutilés, de ses veuves, de ses orphelins. Il faut qu'elle relève ses villes détruites ; qu'elle liquide une situation dont l'augmentation de 200 milliards accusée par sa dette souligne l'écrasante difficulté. A ce besoin pourvoient, dans le traité de Versailles, les clauses
de réparations et les clauses financières. J'en ai exposé l'origine, le mécanisme et la portée : je n'y reviens pas. A la fin de 1920, les paiements allemands en espèces ou en nature se montaient à 12 milliards au titre des restitutions, à une dizaine de milliards au titre des réparations. Ce ^résultat, pour être insuffisant, n'en démontrait pas moins qu'avec de l'énergie et de la ténacité on pouvait aboutir et que, dans sa partie économique et financière, le traité de Versailles énonçait avec une précision satisfaisante les droits de la France, ainsi que les moyens de les exercer (1). Que ne pouvait-il disposer aussi que de ces droits et de ces moyens les puissances bénéficiaires auraient la volonté d'user !
Nulle œuvre politique n'a été plus passionnément attaquée que le traité de Versailles. Il n'en est pas cependant qui ait été plus minutieusement discutée avant sa ratification. Tant en commission qu'en séance publique, le débat parlementaire a duré de juillet à octobre 1919. Quand la Chambre, par 372 voix contre 53, le Sénat à l'unanimité ont approuvé de leur vote l'œuvre des négociateurs, nul donc n'a pu prétendre que cette adhésion eût été surprise. C'est, d'autre part, le traité de Versailles qa'ont invoqué comme base de leur programme l'immense majorité des candidats aux élections générales de novembre 1919. C'est encore le traité de Versailles que la Chambre nouvelle a, une seconde fois, ratifié en sanctionnant, le23décembre 1919,ipar 434 voix contre 63, les déclarations de M. Clemenceau sur sa politique extérieure. C'est l'apphcation du traité de
(1) Voir ci-dessous, Chapitre]XIII, page 476.
Versailles qu'ont revendiquée les scrutins successifs des 6 février 1920 (500 voix contre 70), 27 mars 1920 (500 voix contre 70), 28 mai 1920 (501 voix contre 63). C'est dans cette même période pourtant que, dans la presse et à la tribune, de gauche et de droite, un tumulte de sarcasmes s'est déchaîné contre l'instrument diplomatique dont d'énormes majorités persistaient à se recommander et à réclamer l'exécution. Que si, après avoir signalé cette contradiction paradoxale, on essaye de se reconnaître dans le chaos des critiques, on peut les classer sous trois chefs : traité abusif, traité inexécutable, traité insuffisant.
Traité abusif, traité injuste? C'était la thèse de l'Allemagne au mois de mai 1919. Ce fut ensuite celle de M. Keynes. C'est celle encore d'un grand nombre d' Anglo-Saxons et de la minorité de Français qui emprunte à Moscou sa définition de la justice. Injuste, une paix dictée à des agresseurs par les victimes de leur agression; une paix qui affirme et qui poursuit la responsabilité des coupables ; une paix qui libère des peuples sécuîairement opprimés ; une paix qui ne place sous la souveraineté française pas un seul être humain qui ne fût depuis longtemps français de cœur et de volonté ; une paix qui ne réclame aux auteurs des ruines que le montant de leur réparation ; une paix qui laisse à la charge des vainqueurs toutes les dépenses de la guerre, c'est-à-dire 66 p. 100 des sommes que l'Allemagne en équité aurait dû rembourser ; une paix qui, répondant à la plus formidable entreprise du mihtarisme allemand, démontre que ce militarisme ne paie pas et s'inspire des solutions du droit en excluant le vieux système des dépouilles, — injuste, cette paix-là? A qui le fera-t-on croire? Aussi bien, les principes au nom desquels cette injustice est affirmée sont des principes allemands : allemande, la théorie sophistique de la capacité de paiement qui réserve à l'agresseur le bénéfice de son relèvement : allemande,la thèse de la solidarité économique
qui ne joue qu'au profit du vaincu ; allemande, la thèse de la concentration des forces qui condamne à mort les petits États. C'est la doctrine de Bulow et de Kuhlmann, de Bernhardi et de Ludendorfî : « Malheur aux faibles I »
Si, du principe, on passe à l'application, que voit-on? La paix, prétend-on, est criminelle, « autant que l'invasion de la Belgique », parce qu'il y a des Allemands à Dantzig, en Pologne, en Bohême. Qui ne savait qu'à moins d'interdire la vie à la Pologne et à la Bohême, il en serait ainsi après des siècles de dictature et de colonisation allemandes? Qui ne savait qu'au jour de la justice, il faudrait choisir : ou manquer aux engagements pris pendant la guerre en faveur des victimes historiques de l'Allemagne, ou comprendre dans les frontières des nations affranchies les minorités allemandes que l'Allemagne avait installées sur des territoires non allemands comme moyens de domination? Partout, réplique-ton, il fallait organiser le plébiscite. C'est ce qu'on a fait jusqu'à l'extrémité du possible ; mais le possible avait des limites. Dans certains cas, le plébiscite n'eût qu'ajouté l'hypocrisie à la violation de la parole donnée : car, avec ou sansj plébiscite, il fallait choisir, ou bien renoncer à reconstituer la Bohême et la Pologne, ou bien leur faire des frontières qui incluaient partiellement les héritiers des colons allemands venus sur leur sol en conquérants. Par tous moyens, cet inconvénient a été supprimé ou limité. De minutieuses enquêtes ont réduit au minimum le nombre des Allemands en territoire étranger. Quand, sans refuser la vie aux peuples libérés, on pouvait rectifier le tracé de leurs limites, on a eu recours au plébiscite. On y a eu recours au Slesvig, en Haute-Silésie, à Marienwerder, à Allenstein, à Klagenfurth, dans la Sarre (1). Enfin, quand des minorités ethniques ont été placées sous la souveraineté d'une autre race, on a inscrit dans la paix de telles garanties en leur
(1) Voir ci-dessus, Chapitre VIII, page 306,
faveur que les gouvernements intéressés ont dénoncé ces garanties comme une atteinte à leur droit. Quelle autre solution proposait-on qui n'eût pas trahi les buts de la guerre et consolidé l'asservissement des victimes aux bourreaux?
Traité injuste, dit-on encore, parce que l'Allemagne est soumise à des charges spéciales et exclue du droit commun ; parce qu'elle est astreinte à l'obligation de réparer et de travailler pour les vainqueurs ; parce qu'on impose à sa souveraineté un contrôle militaire et un contrôle financier ; parce qu'on lui refuse, en matière économique, le bénéfice de la réciprocité ; parce qu'elle n'est pas admise de plein droit dans la Société des Nations. J'hésiterais à reproduire et à discuter de tels griefs, n'était la large et pernicieuse publicité qu'ils ont reçue au delà de nos frontières. Oui, la paix est dure. Mais, comme l'écrivaient le 16 juin 1919, dans leur réponse au comte de Brockdorff-Rantzau, les gouvernements alliés et associés, si elle n'était pas dure, elle ne serait pas juste (1). Oui, l'Allemagne, pour réparer, devra se priver. Mais ces ruines qu'il faut relever, c'est son œuvre et, si ce n'est pas elle qui les paye avec ses ressources intactes, c'est sur les vainqueurs dévastés par ses armes que le poids en retombera. Oui, l'Allemagne est soumise à un double contrôle militaire et financier. Mais fallaitil la laisser libre de se reconstituer pour de nouvelles agressions? Oui, l'Allemagne, pendant quelques années, ne connaîtra pas le bénéfice de la réciprocité. Mais au nom de quel principe réclame-t-on, pour la concurrence de demain, l'égalité de l'agresseur et de ses victimes? Oui, l'Allemagne n'est pas admise dans la Société des Nations. Mais où a-t-on vu qu'elle ait rempli la condition fondamentale d'admission inscrite dans l'article 1®^ du Pacte; qu'elle ait donné « des garanties effectives de son intention sincère d'observer ses engagements internationaux »? Où s'est manifesté le progrès moral d'où
(1) Voir ci-dessus, Chapitre III, page 136.
l'on pourrait attendre dans la conscience allemande un peu plus de lumière? Le traité de Versailles a enregistré cette situation. Il en a tiré la conséquence. Pour accueillir l'Allemagne, ceux qui, au prix de leur sang, ont brisé son attaque, ont le droit de requérir une certitude d'amendement. Or, en de telles matières, la certitude ne naît que d'un long enchaînement d'actes. C'est aux mains de l'Allemagne elle-même qu'est la clef de sa rédemption.
La paix de Versailles n'est ni abusive, ni injuste : estelle inexécutable? L'Allemagne Ta prétendu dès 1919. D'autres l'ont répété qui sont ses amis. D'autres aussi, hélas 1 qui ne le sont point, mais qui, en disant comme elle, ont fait son jeu (1). Une première réponse s'impose, qui est décisive : c'est que, dans l'immense majorité de ses 440 articles, le traité de Versailles a été et demeure exécuté. Voici le sommaire des clauses dont l'exécution est achevée.
1° Clauses territoriales et politiques.
Restitution à la France de l'Alsace et de la Lorraine quittes de toutes dettes et charges.
Annulation de toutes condamnations politiques contre les Alsaciens et les Lorrains.
Création et fonctionnement du gouvernement de la Sarre, sous la souveraineté de la Société des Nations, avec un président français.
Revision des traités de 1839 et abolition de la neutralité belge, condition nécessaire de l'alliance franco-belge.
Restitution à la Belgique des cantons wallons d'Eupen, Malmédy et Moresnet.
Suppression de tous liens politiques et économiques entre l'Allemagne et le grand-duché de Luxembourg.
Annulation de tous les traités conclus par l'Allemagne pendant la guerre.
(1) Voir ci-des80us. Chapitre XIIT.
Restitution au Danemark du Slesvig septentrional.
Création de la République tchéco-slovaque.
Création de la République polonaise.
Restitution à la Pologne de la Posnanie et d'une partie de la Prusse occidentale.
Création de l'État libre de Dantzig.
Occupation de la Haute-Silésie par les Alliés en vue du plébiscite.
Maintien, par deux votes du Reichsrath de Vienne, de TAutriche indépendante et séparée de l'Allemagne telle que le traité l'a créée.
Rétablissement, en exécution du traité, de la légation de France à Munich.
Cession aux puissances alliées de toutes les colonies allemandes.
Restitution, à la France de la partie du Congo cédée par elle à l'Allemagne en 1911.
Attribution à la France des quatre cinquièmes du Cameroun et du Togo ; mandat sur la Syrie.
Abolition de l'hypothèque allemande sur le Maroc et sur l'Egypte.
Constitution et fonctionnement de la Société des Nations, l'Allemagne n'en faisant point partie.
Constitution du Bureau international du travail.
2° Clauses militaires et de garantie.
Destruction par les Commissions alliées de contrôle des chars d'assaut, avions de guerre, canons lourds de campagne, engins toxiques, ainsi que de 35 000 canons divers, 160 000 mitrailleuses, 2 700 000 fusils et de l'outillage servant à ces fabrications.
Réduction de la Reichswehr à 100 000 hommes.
Abolition de la conscription et des écoles de guerre.
Démantèlement de toutes forteresses situées à l'ouest d'une ligne tracée à 50 kilomètres à l'est du Rhin.
Interdiction aux troupes allemandes de dépasser la dite ligne.
Démantèlement de Héligoland et des fortifications du canal de Kiel.
Destruction des arsenaux.
Destruction de la flotte de guerre allemande.
Destruction de 9000 avions ou moteurs.
Occupation par les troupes alliées de la rive gauche du Rhin et des têtes de pont.
Organisation et fonctionnement de la Haute Commission interalliée de la rive gauche du Rhin, sous la présidence du délégué français.
Constitution de l'organe militaire de contrôle de la Société des Nations.
3^ Clauses financières et économiques.
Organisation de la Commission des réparations.
Restitution à l'identique des biens et valeurs saisis par les armées allemandes (soit, pour la France seule, 9 milliards de francs récupérés).
Paiement par l'Allemagne, en espèces ou en nature, à titre de réparations pour l'ensemble des Alliés, dune somme évaluée, au 30 juin 1920, par le ministre des Finances français, à 10 milliards or.
Remise aux Alliés de deux bons au porteur, l'un de 20 milliards de marks-or, l'autre de 40 milliards, que la Commission des; réparations mettra en circulation dès qu'elle jugera l'Allemagne capable d'en assurer le coupon.
Transfert à la France des actions de l'Allemagne dans la Banque d'État du Maroc.
Remise aux Alliés de la flotte de commerce allemande (410 000 tonnes à la France) et des câbles sous-marins.
Livraisons de charbon et de bétail aux Alliés.
Abrogation de la servitude économique imposée à la France par le traité de Francfort.
Avantages douaniers assurés aux Alliés sans réciprocité pour l'Allemagne pendant cinq ans.
Franchise douanière assurée pour cinq ans à l'Alsace- Lorraine en Allemagne, sans réciprocité pour celle-ci.
Union pour sept ans du port de Kehl au port de Strasbourg sous un directeur français.
Exclusion des intérêts allemands de l'exploitation des potasses d'Alsace-Lorraine et autres exploitations d'intérêt général.
Cession gratuite à la France de tous les biens publics en Alsace et en Lorraine.
Cession à la France, en toute propriété, des mines de charbon de la Sarre (production de 17 millions de tonnes en 1913).
Union douanière entre la France et le territoire de la Sarre.
Liquidation des biens allemands en territoires alliés.
Mise en marche des offices de compensation pour le règlement des dettes entre particuliers.
Mise en vigueur du nouveau régime relatif aux transports internationaux par fleuves, canaux et chemins de fer.
Toutes ces clauses^ qui changent profondément l'aspect de l'Europe et les relations des forces, ont été soit exécutées complètement par le Xonseil suprême des Alliés sous la présidence de M. Clemenceau, soit si minutieusement conduites par lui à maturité d'exécution que, dès les premiers mois de 1920, elles se trouvaient en vigueur. C'est donc la plus grande partie du traité qui est appliquée, — dans le même temps qu'au profit de l'Allemagne certains le déclarent en bloc inapplicable. Pour le reste, qui n'est encore ni exécuté, ni en bonne voie d'exécution (1) — c'est-à-dire pour les clauses de réparations — est-il permis de soutenir que, du fait d'avoir prévu des délais pour l'exécution de certains articles, une faute a été commise qu'on pouvait éviter? Voilà la question et voici la réponse. L'Allemagne était reconnue responsable d'une dette en capital d'au moins 350 milliards. Pouvait-elle s'en acquitter sans délai? L'évidence répond. Des annuités prolongées sur
(1) Voir ci-dessous. Chapitre XÏII, page 476.
un long espace de temps étaient-elles inévitables? Oui. Que pouvait-on faire? Prendre des gages. Quels gages? En 1919, tout le monde a conseillé d'occuper la rive gauche du Rhin. Nous l'occupons. Il fallait, ajoute-t-on, en percevoir les impôts. Cela nous eût donné, déduction faite des dépenses publiques des territoires occupés, quelques centaines de millions de marks-papier aussi incapables d'éteindre la dette que de gager une appréciable opération de crédit. Même situation pour les autres gages spéciaux : chemins de fer, mines ou douanes (1). Dès lors, la rive gauche étant tenue et devant l'être, aux termes de l'article 429, jusqu'à ce que TAllemagne se soit complètement exécutée, une seule solution, qui est celle du traité : saisir comme gage d'exécution financière l'ensemble de la fortune allemande contrôlée par les Alliés (2). Oui, repli que-t-on, mais cela suppose qu'aussi longtemps que durera l'exécution, les Alliés
(1) Voir ci-dessus, Chapitre X, page 368.
(2) Les critiques de détail formulées contre les clauses de réparations ne sont pas plus sérieuses que la critique générale examinée ci-dessus. On s'est plaint du nombre trop limité des catégories de créances admises à réparation et de l'exclusion des frais de guerre : qu'on se souvienne de l'irréductible opposition des Américains ; qu'on retienne aussi que, pour cette catégorie, la France n'arrivait pas la première et qu'on n'oublie pas surtout qu'à peine le traité en vigueur, la créance qu'il enregistrait a été mutilée de plus de moitié. On s'est plaint qu'on n'ait pas liquidé la fortune jde l'Allemagne : mais une telle liquidation supposait la suppression des habitants et l'on n'aperçoit pas où l'on eût trouvé des acheteurs. On s'est plaint que trente annuités représentassent une durée excessive ; mais, en 1921, on en a accepté quarante-deux. On s'est plaint que nos dommages n'eussent pas la priorité : mais, dès lors qu'on ne réclamait pas les frais de guerre, toutes les créances (sauf les bateaux, c'est-à-dire 12 milliards) étaient de nature identique aux nôtres (dommages ou pensions) et excluaient la priorité. On s'est plaint que le remboursement des frais d'occupation primât les réparations : mais la seule chose qui importe est le montant des sommes que la France touchera de l'Allemagne, et sur les frais d'occupation nous toucherons 82 p. 100 au lieu de 52 p. 100. On s'est plaint que le traité n'ait pas fixé le chiffre de la dette: mais, s'il l'eût fixé, c'était le forfait avec toutes ses conséquences. On a regretté que la solidarité pour le règlement des dépenses de la guerre n'ait pas été proclamée : mais, d'une part, on n'a pas indiqué par quel moyen les États-Unis, les Dominions, le Japon eussent pu être déterminés à payer pour les autres et, d'autre part, les plus ardents partisans de cette solidarité financière étaient d'ordinaire, par une étrange contradiction, les plus acharnés adversaires de la Société des Nations.
seront d'accord et c'est pour cela que le traité est inexécutable : au surplus, voyez rAmérique,
Critique facile dans l'absolu, insoutenable dans la réalité. Avions-nous faitla guerre seuls? Aurions-nous pu la gagner seuls? Dès lors que les clauses de réparations ne pouvaient s'exécuter qu'en trente ans, était-il possible d'exclure, pour les exécuter, les moyens qui avaient permis de gagner la guerre? Nul n'a fourni cette démonstration. On s'est contenté de dire : « Ainsi construite, la paix ne sera qu'une paix de vigilance ». Toutes les paix sont des paix de vigilance. H n'est point de contrats qui, une fois signés, n'aient besoin de cerveaux pour concevoir et de volontés pour agir. Écoutez M. Clemenceau :
Un cataclysme, disait-il, s'est déchaîné sur le monde... Il ne faut pas croire qu'après de pareils événements, nous allons vous apporter des cahiers d'écriture, qu'ils seront dûment votés, parafés, ratifiés par les Chambres et que ce sera fini ; que chacun pourra rentrer chez soi, les maux étant en voie de réparation, les précautions étant prises pour que cela ne recommence pas et pour que tout le monde puisse se dire : « Nous sommes munis d'un papier. Nous allons pouvoir dormir». Eh bien I non. La vie de l'humanité n'est pas faite de sommeil.
La vie n'est qu'une lutte. Cette lutte, vous ne la supprimerez pas... Je conçois la vie comme un combat perpétuel dans la guerre et dans la paix. Je crois que c'est Bernhardi qui a dit : « La guerre est la politique poursuivie par d'autres moyens ». Nous pouvons renverser l'aphorisme et dire : « La paix est une guerre poursuivie par d'autres moyens ».
Quand on analyse un traité, qui a je ne sais combien de centaines d'articles, où toutes les questions sont traitées, il ne faut pas oublier que ce textes! complexe vaudra par ce que vous vaudrez vous-mêmes : il sera ce que vous le ferez.
Si vous entrez joyeusement dans le traité, comme nos hommes sont entrés joyeusement dans la guerre, vous lui donnerez la vie, vous le ferez grand, vous le rendrez utile à l'humanité.
Si vous vous attardez à envisager des éventualités qui ne se produiront peut-être jamais, de celles que les hommes de loi se plaisent à évoquer dans leurs commentaires, qu'arrivera-
t-il? C'est que vous discréditerez le traité ; que vous découragerez les hommes qui ont fait la victoire ; que vous leur ferez croire que l'on est incapable de réaliser une paix qui donne la sécurité.
Quand vous aurez produit ce beau travail, vous pourrez vous féliciter. Le traité sera ou ne sera pas voté. Mais vous aurez donné à votre pays un instrument de mort au lieu d'un instrument de vie.
Ah I si vous aviez pensé un seul moment que Ton pût faire un traité qui supprimât la nécessité de la vigilance parmi des nations européennes qui, hier encore, versaient des flots de sang sur tous leurs champs de bataille, alors c'est que nous ne pouvons pas nous comprendre.
Écoutez M. Viviani :
Si vraiment tout doit être oublié]; si les peuples libres et si la France s'endorment et ne regardent pas; s'il n'y a pas de contrôle ; si demain personne ne fait attention ; si nous devons sombrer dans T inclairvoyance générale et dans la lâcheté universelle, eh bien] j'ai une proposition à vous faire : repoussez ce traité ou votez-le ; repoussez un autre traité ou votezle, il n'y a pas de traité qui puisse garantir l'indépendance d'une nation qui tombe à la déchéance d'elle-même.
Et ceci encore du même orateur :
On me dit que l'Amérique va encore en discuter, puisque, si un incident se produit, elle sera amenée à interpréter le traité. Mais nous n'avons pas découvert ce matin l'existence de la constitution américaine. Nous savons bien quelles obligations elle impose aux Américains, par conséquent à tous les autres peuples. Alors, il faut choisir...
Choisir, c'est-à-dire prendre parti entre des nécessités dont on n'est point le maître. Choisir entie le risque attaché au maintien nécessaire d'une solidarité qui est soumise, comme toute combinaison politique, aux atteintes des choses et des hommes — et l'impossibilité certaine de conclure une guerre à quatre autrement que par une paix à quatre. Nul ne peut préjuger pour un tiers de siècle la politique d'une démocratie : c'est vrai. Mais le
concours prolongé de quatre démocraties étant nécessaire à Texécution de certaines des clauses de la paix, il restait à l'organiser. De la signature du traité jusqu'à l'heure de sa retraite, M. Clemenceau y a réussi. Que d'autres y aient depuis échoué ne prouve ni qu'on pût se dispenser de ce concours, ni qu'il dût inévitablement se rompre.
Alors intervient le reproche d'insuffisance. On dit : « Si certaines clauses de la paix requièrent des conditions d'exécution dont la réahsation durable est douteuse, c'est la preuve qu'il fallait faire une autre paix. Il ne fallait pas^ soit sur le front d'Occident, soit sur le front d'Orient, arrêter les aimées et leurs chefs avant d'avoir affirmé dans Berhn la victoire totale. Il fallait mener les négociations, selon le vœu de nos généraux, en s'inspirant, pour des solutions immédiates, des rapports traditionnels de la France et de l'Allemagne. Il fallait répudier les thèses anglo-saxonnes de nationaUtés qui ont compliqué un problème simple, maintenu l'unité de l'Allemagne, brisé celle de l'Autriche-Hongrie, créé à la France à travers toute l'Europe des aUiances qu'elle est forcée de porter à bras tendu. Il fallait se payer tout de suite en territoires, faire ce que l'Allemagne victorieuse aurait fait à notre place. » Beaucoup de ceux qui ont dit cela avaient conseillé de signer la paix soit en 1917 après l'échec de l'offensive d'avril, soit en 1918 après le Chemin des Dames. Je prends néanmoins, sans scruter les mobiles, la thèse telle qu'elle est et j'y oppose la réponse des faits.
D'abord les armistices. Sur le front d'Occident, j'ai dit comment les choses se sont passées (1). C'est le maréchal Foch qui a été juge de l'utilité de poursuivre ou non les opérations militaires. C'est lui qui a déterminé les clauses d'armistice capables de sauvegarder la suprématie des armées alhées, d'empêcher l'Allemagne de recommencer
(1 Voir ci-dessus, Chapitre II, page 66.
la guerre, de Tobliger à accepter les teimes de la paix, quels qu'ils fussent. L'armistice a rempli ces trois conditions, puisque les armées allemandes ont été désormais impuissantes, puisque l'Allemagne n'a pas pu rouvrir les hostilités et qu'elle a signé le traité de Versailles. Dès lors que l'armistice était ainsi établi et que l'occupation des territoires allemands se bornait à la rive gauche du Rhin et aux têtes de pont, les armées n'avaient plus à marcher sur Berlin. D'où l'arrêt, le 11 novembre 1918, des armées alliées d'Orient, qui, jusqu'à la dernière minute, avaient poussé en avant pour prendre l'Allemagne à revers. On a prétendu que, dès avant cette date, l'ordre de s'arrêter leur avait été envoyé : c'est une audacieuse imposture. Le 29 septembre 1918, la Bulgarie avait signé l'armistice. Le 9 octobre, s'était engagée la bataille finale des Balkans. Le 30, la Turquie avait capitulé ; le 4 novembre, l'Autriche-Hongrie. Ce jour-là, nos têtes de colonne atteignaient Belgrade. Le lendemain 5, M. Clemenceau, au nom des Alliés, adresse au général Franchet d'Espérey ses instructions. C'est d'abord de « concentrer contre l'Allemagne le maximum de moyens ». C'est ensuite^ en se servant des chemins de fer austrohongrois que l'armistice de Villagiusti met à notre disposition, de « constituer sur la frontière austro-bavaroise (région Salzbourg-Brunau) un groupe d'armées interalhé en vue d'entreprendre dès que possible une offensive générale en direction de Munich. » C'est aussi de faire participer à cette opération les armées alliées d'Orient « avec toutes les forces qui ne sont pas strictement indispensables à l'exécution des manœuvres essentielles restant à accomphr sur les théâtres d'opérations orientaux ». C'est enfin « pour assurer la coordination des opérations contre l'Allemagne, de mettre aux ordres du maréchal Foch les éléments provenant de l'armée d'Orient et dirigés sur la zone de Salzbourg ». Ces instructions générales sont suivies d'ordres particuliers dont voici le texte :