CONTE POUR LES ENFANTS DES POILUS
Quelque chose, soudain, bondit et s'arrêta : une mince martre jaune, vêtue de neuf par les mois rigoureux, chassait. Elle s'assit en écureuil, peigna sa queue, se gratta, regarda la lune.
— Psss, psss, appela le soldat.
La martre fit un saut comique, comme si elle eut éclaté de rire avec tout son corps et disparut.
Quittant sa sérénité de pâtre, le soldat se tourna vers Tmtérieur de la hutte, y contempla, à la flamme basse d'une lampe, ses biens fragiles : une couverture, des armes, et des journaux déployés.
— Pour nos Poilus, lut-il. Les étrennes de nos Poilus. La Noël de nos Poilus.
C'est vrai, c'est demain Noël... Poilus, poilus, hélas, pas assez poilus. Je ne suis qu'un soldat timide, et le sang me fait horreur, et le froid me pétrifie. Siclu moins j'avais, comme la martre, un pelage, un vrai... Ce troid me serre la tète, j'ai peur
de dormir... Si j'avais, comme la martre, une fourrure à moi, bien implantée dans ma peau...
Il rêvait, à demi couché, raidi, tenté par l'immobilité éternelle :
— Mais quelle toison me réchaufferait, à présent? Est-ce qu'il n'est pas trop tard?
Il essaya de se relever, ses jambes n'obéirent pas à son effort.
— C'est la mort, sans doute. Le sommeil de la mort. Un peu de chaleur m'eût sauvé... Si j'avais eu..
— Si tu avais eu quoi ? glapit une coupante petite voix de martre. Une fourrure? Tu n'as qu'à choisir et à souhaiter.
La martre, assise sur la couverture, s'exprimait avec une assurance pédagogique, en remuant le bout du museau, et jouait en parlant avec la barbe blonde du soldat.
-^ Elle parle, dit-il en lui-même. Ai-je
CONTE POUR LES ENFANTS DES POILUS >a^
déjà quitté le monde où les hommes et les bêtes, ennemis et frères, ne se comprennent plus?
— Tu ne sais donc pas, poursuivit la martre, que cette nuit est une nuit entre toutes les nuits? Cela, je te le passe encore. Mais comment n'as-tu pas devine, rien qu'à me voir tout à l'heure, que je suis une martre entre toutes les martres ?.. . Tu veux, résumons-nous, une fourrure, une fourrure née de toi, vivante avec ta peau, une fourrure pour courir, combattre, dormir au chaud?
— Au chaud... répéta le soldat. Au chaud... ah ! avoir chaud...
— Retourne-toi, commanda la martre.
Et choisis.
Un poulain bourru, tout pétaradant, arrivait on ne sait d'où, sur ses muets sabots non ferrés. Il montra ses dents plates dans un sourire anglais et hemiitaj soldat:
— Tu veux une peau? Pre ds ma peau.
ma bonne peau. C'est solide, un peu raide, inusable, c'est une peau...
— Qui ne vaut pas la mienne, bêla une chèvre grise. Pauvre homme, né tout nu, prends ma peau de chèvre, au lieu d'écouter ce poulain mal peigné. N'est-ce pas ?
Elle loucha d'une manière assez démoniaque, et brouta, comme par mégarde, la Semaine catholique qui enveloppait une poignée de tabac.
— Il y a mieux, cria en fausset, de loin, l'ours laineux qui passait, au gré d'un flot clapotant, assis mollement sur un petit iceberg confortable. Je ne dis rien de plus : il y a mieux.
Le flot s'éloignait, et Tours voguant comme un nuage énorme. Avant que le soldat eût pu répondre, une bête douce et sombre frôla sa jambe, et il se pencha vers une loutre de rivière, qui apportait avec elle l'odeur de la mcntlie des marais, du jonc fleuri et des roseaux. Elle se